Rupert Brooke, Lettres d’Amérique, textes parus en 1913-1914 dans la Westminster Gazette et en volume en 1916 avec une préface d’Henry James, traduit de l’anglais par Jean Pavans, édité en France par Payot Rivages en 1998.
1913, un jeune poète anglais, beau, cultivé et prometteur, découvre les États-Unis et le Canada et en rend compte par lettres.
Voilà un livre que j’ai pris plaisir à lire, le soir, à titre de détente. Ce n’est pas un grand texte, mais cela m’intéresse toujours de voir un endroit que je connais un peu (le Canada) via des yeux étrangers et lointains. C’est que le voyage de Brooke est original, puisqu’après New York et Boston, il se rend en train à Montréal. De là, croisière sur le Saint-Laurent jusqu’au Saguenay, puis voyage via les grands lacs jusqu’à Winnipeg (c’est au milieu du pays), puis train à travers les grandes plaines.
Cependant, c’est en se promenant dans les rues de Québec, ces artères médiévales, étroites, tortueuses, escarpées et revêches, qu’on prend pleinement conscience de son charme. Elle mérite presque d’être taxée de pittoresque – qualité abominable ! Mais même le pittoresque devient séduisant dans ce pays. On se sent vraiment en terre étrangère, car les gens ont une langue à eux, des mouvements vifs, décidés, cinématographiques, et une gaieté inexplicable, qui frappe le visiteur. On se croirait presque à Sienne ou dans un vieux bourg allemand, sauf que Québec a des tramways et des silos à grains pour montrer à quel point elle est vivante.
Le recueil me laisse un peu sur ma faim dans la mesure où il n’y a pas la côte ouest (Vancouver ? San Francisco ?) alors même que l’auteur a dû s’y embarquer pour les îles des mers du Sud, comme l’on disait alors, puisque un chapitre porte sur Samoa.
Ensuite ? C’est la déclaration de guerre, et un texte très émouvant où Brooke affirme avec force qu’il n’a rien contre l’Allemagne et les Allemands, mais qu’il aime son pays. Il s’engage pour le défendre et il meurt en 1915. John Lewis-Stemple pense certainement à lui quand il parle des jeunes hommes tués au front pour défendre un bout de prairie, leur patrie.
On trouve dans le recueil les écueils attendus des auteurs du temps : rêverie romantique sur un pays soi-disant vide et inhabité, rêverie romantique sur l’Indien en voie de disparition, rien sur les noirs aux USA, les bienfaits de la colonisation des Samoa, les propos sur l’immigration non contrôlée.
Mais je note : la belle description de Manhattan, l’humour – par exemple pour décrire la liberté d’attitude permise par le port de la ceinture américaine versus les bretelles anglaises, l’enthousiasme (incompréhensible à mes yeux) pour la ville d’Ottawa sous prétexte qu’il s’y trouve un Parlement (!), l’excursion à Niagara, la belle description des rivières et des lacs et des paysages en général, l’évocation d’un pays en train de se construire avec des villes nouvelles et des institutions toutes neuves.
Le lac Louise est un tout autre univers. Imaginez un petit lac circulaire de un ou deux kilomètres de diamètre, situé à deux mille mètres d’altitude, entre de grandes falaises de roches brunes, couvertes d’un manteau de pins dense et sombre. À une extrémité, les eaux sont nourries par les fontes laiteuses d’un vaste glacier qui s’élève au milieu des champs de neige d’un des sommets les plus hauts et les plus admirables des Rocheuses, montant la garde sur l’ensemble.

R. Whale (att.), Le Train du Canada Southern Railway à Niagara ,1870, Ottawa
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