Primo Levi, La Trêve, parution originale 1963, traduit de l'italien par Emmanuelle Genevois-Joly, édité en France par Grasset/Livre de Poche.
Le livre commence là où s'achève Si c'est un homme : l'Armée rouge est enfin arrivée au complexe concentrationnaire d'Auschwitz. Et le livre raconte ce qui suit, jusqu'à l'arrivée à la maison.
Car il ne faut pas s'imaginer que les survivants ont été immédiatement soignés, remis sur pied et renvoyés chez eux, hop, en un tourne-main. Après les jours et les semaines où chacun réussit à échapper au typhus, à l'épuisement généralisé des corps et des têtes, commence une longue errance (neuf mois quand même).
Des camps de réfugiés sont constitués par nationalité. Les Italiens ? Soldats et officiers de l'armée en déroute (l'Italie étant alliée de l'Allemagne) (et de fait on n'est pas loin de croiser Mario Rigoni Stern), prisonniers des camps de concentration, juifs notamment, résistants ou maquisards, volontaires ou réquisitionnés du travail obligatoire, fonctionnaires venus collaborer avec le régime roumain (et ayant fondé famille), hommes et femmes aux trajectoires diverses – tous italienski pour les Russes.
| Miller, Enfants mangeant de la soupe (Vienne 1945), Lee Miller Archives East Sussex |
Cependant, la fin du livre est marquée par une gravité croissante. Au fur et à mesure qu'un train bringuebalant dont le plafond laisse passer la pluie ramène les Italiens chez eux, Levi se rapproche du moment où la brutalité de la réalité s'imposera : l'infime nombre de survivants.
Nous étions contents parce que ce jour-là (demain, nous ne savions pas ; mais ce qui peut arriver le lendemain n'a pas toujours d'importance) nous pouvions faire des choses dont nous étions privés depuis très longtemps, comme boire l'eau d'un puits, nous étendre au soleil au milieu de l'herbe haute et vigoureuse, humer l'air de l'été, allumer un feu et cuisiner, aller dans les bois pour chercher des fraises et des champignons, fumer une cigarette en regardant loin au-dessus de nos têtes un ciel purifié par le vent.
Plusieurs passages sont dignes du théâtre, comme une discussion en latin avec un prêtre polonais, seule langue en commun, pour demander son chemin, la description pittoresque du marché noir, seule solution pour manger à sa faim.
Ce récit très vivant et plein d'humanité est porteur d'espoir et d'une insondable tristesse.
Comme si une digue s'était ouverte, juste au moment où toute menace semblait s'évanouir, où l'espoir d'un retour à la vie cessait d'être insensé, j'étais en proie à une douleur nouvelle, plus grande, enfouie d'abord aux frontières de la conscience sous d'autres douleurs plus urgentes : celle de l'exil, de la maison lointaine, de la solitude, des amis perdus, de la jeunesse enfuie et de la multitude de cadavres autour de moi.
Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destine, mais destiné à rester unique.
| Miller, Petits évacuées réfugiés (Luxembourg 1944) Lee Miller Archives East Sussex |
Suite à la lecture de ce billet du blog Anath&Nosfé, consacré au thème du retour après le camp de concentration, j'ai parcouru rapidement les dernières pages d'Être sans destin d'Imre Kertész. En effet, le même volume raconte l'arrestation, la déportation et le retour, jusqu'au seuil du logis maternel, puisque que d'autres gens vivent désormais dans l'appartement de son père (alors que Levi rentre chez lui, à Turin, où il retrouve sa mère et sa soeur). Ce retour semble bien plus rapide et mieux organisé, il faut dire que le trajet est beaucoup plus court, mais il n'est pas pour autant plus facile.
De la vie d'après il en est également question dans Le Pain perdu d'Edith Bruck.
Je n'oublie pas l'extraordinaire roman d'Aharon Appelfed, Des jours d'une stupéfiante clarté, ainsi que Histoire d'une vie.
En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.
Merci d'avoir fourni le plan relatif à cette errance, c'est sidérant! J'ai lu ce livre il y a un bout, ainsi que Si c'est un homme, les deux sont évidemment à lire!!! Je pense à G Kolinka (plus que centenaire et toujours là, à témoigner!) et à son retour, moins longuet mais pareil, le gros décalage avec sa famille.
RépondreSupprimerJ'aurais apprécié qu'il y ait une carte dans le livre, mais en réalité, ce qu'il faut retenir, c'est que c'est loin, aux confins du monde.
SupprimerPour ma part, je ne pense pas que tous les récits des camps soient semblables, même si évidemment ils racontent la même chose, mais c'est vrai que les récits de l'après sont très riches d'enseignement.
J'ai vu mardi soir un documentaire sur l'après libération des camps ... ce livre bien sûr est à lire. J'ai lu Si c'est un homme quand j'étais au lycée, sur instigation de monprof de français. Le livre d'E. Bruck est dans ma PAL depuis un moment, il faut absolument que je l'en sorte!
RépondreSupprimerJ'aimerais lire davantage sur ce moment, notamment pour en apprendre plus sur les conditions de prise de vue des films et photos, respectivement de l'Armée rouge et de l'Armée américaine, qui ne répondent pas aux mêmes objectifs et dont les conditions sont différentes, alors que nous avons tendance à tout mélanger.
SupprimerJe suis passé à côté de ce rendez-vous. Pas de billet à te proposer donc. En revanche, je lis avec beaucoup d'intérêt tes billets. Celui-ci en particulier, qui vient me rappeler à propos que j'avais acheté le livre il y a quelques années en Italie. J'avais envisagé de le lire en VO.
RépondreSupprimerQuelqu'un m'a fait remarqué que l'on pouvait vraiment entretenir un lien d'amitié avec cet auteur, plein d'humanité, de gentillesse, d'autodérision. Je pense que tu apprécieras cette lecture, en VF ou en VO.
SupprimerRelire Primo Levi! mes dernières lectures remontent à bien loin,
RépondreSupprimerJ'ai lu plusieurs titres et c'est toujours aussi riche.
SupprimerMon grand choc de lecture de lecture sur les camps et la survie dans les camps ne fut pas Primo Levi, lu trop jeune, et comme une lecture "indispensable" alors que je manquais de connaissances historiques pour vraiment comprendre ... Mais Etre sans destin, m'a marqué durablement. Tellement que je lis plus guère d'autres témoignages de survivants.
RépondreSupprimerÊtre sans destin, c'est incroyable... Lu 2 ou 3 fois, un texte à nul autre pareil.
SupprimerJe lis peu de témoignages, mais quand même un peu, ils sont en réalité tous différents dans leur individualité, même s'ils racontent la même chose.
Je n'ai lu que Si c'est un homme. Evidemment c'est une lecture que l'on ne peut oublier . On comprend bien que le retour soit difficile sinon autant que le départ mais d'une autre manière.
RépondreSupprimerOui, mais c'est dommage de le réduire à un seul titre. Sa bibliographie est assez longue et il a un vrai talent d'écrivain.
SupprimerJe n'ai moi aussi lu que Si c'est un homme (programme scolaire) et je n'avais jamais pensé à lire La trêve. Grosse erreur, à corriger. Je retire ce que j'avais écrit (en plaisantant) sur la "promenade sur le front de mer" en commentaire il y a deux billets de ça, je crois, car effectivement on en est loin.
RépondreSupprimerC'était un grand écrivain et le ton de La Trêve est très différent de Si c'est un homme.
Supprimer