La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 23 avril 2026

Elle aussi, cette nuit même, elle brûlerait, elle brillerait, elle donnerait sa soirée.

 

Virginia Woolf, Mrs Dalloway, parution originale 1925, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en 2021 chez P.O.L.

Une journée de juin à Londres avec Clarissa Dalloway, une riche bourgeoise qui organise une réception le soir, une journée dans le flot de la vie et le flux des pensées, des souvenirs, des paroles (dites ou non-dites).

Oui mais… Jusque-là je l’avais toujours lu dans la traduction de Marie-Claire Pasquier (édition Folio) et j’ai eu envie de changer, pour relire ce roman tant aimé, mais le relire avec un peu de nouveauté quand même. Étant incapable de lire Woolf en anglais, je ne me paierais pas le snobisme ridicule de « juger » les mérites de l’une ou l’autre traduction. Je me contente de livrer mon impression.

Donc je commence à lire et… une langue légère, rapide, claire – dépoussiérée est un terme trop appréciatif – mais disons qu’une belle brise agite la robe de Clarissa. Comparant les deux textes français, je note que le choix de vocabulaire est à peu près semblable, mais que le changement principal réside dans le rythme : moins de conjonctions de coordination, davantage de virgules, moins d’articulations logiques, davantage de juxtapositions. Contrairement à ce qu’affirme Azoulai dans sa préface, cela crée des incertitudes (à quoi donc peut bien se rapporter tel pronom ou tel adjectif ?) et engendre quelques phrases très limites sur le plan grammatical, mais cela a aussi le mérite d’avoir une plongée directe dans le flux de conscience.

Conséquence de cette quatrième lecture et de mon esprit plus affuté ou de cette langue plus transparente ? Je ne sais pas, je me suis davantage intéressée aux autres figures du roman (le soldat traumatisé de la guerre, la violence des médecins, la fille des Dalloway et son amie, etc.). Les relations entre les personnes sont moins brumeuses et les sous-entendus affleurent plus près de la surface, les béances sont davantage visibles.

L’ironie est aussi ainsi plus perceptible (ce monsieur qui pose son rouleau de gazon « symbole de l’âme, de la détermination des hommes » 🤭 ).

Même maintenant, de si bon matin, de vieilles douairières s’élançaient en secret au volant de leurs automobiles vers des courses mystérieuses, et dans leurs vitrines, les commerçants gigotaient avec leurs fausses pierres et leurs vrais diamants, leurs ravissantes broches vert d’eau serties sur des montures dix-huitième pour plaire aux Américains, mais non, mais non, il fallait économiser, ne pas faire de dépenses inconsidérées pour Elizabeth.

Je n’ai aucune envie de choisir entre les deux traductions, je garde les deux. Je suis absolument ravie que Clarissa Dalloway ait tant de vie en elle.

Robe du soir (sans doute trop moderne pour Clarissa), crêpe de viscose et broderie, 1922-24, Galliera


12 commentaires:

  1. Avec Les frères K j'ai du aussi choisir une traduction au feeling, en russe je ne peux rien dire, laquelle est la meilleure?
    Pour m'être frottée à la dame en VO, je peux dire bravo aux traducteurs, l'affaire est très difficile!
    (sinon, j'ai commencé Le livre de l'intranquillité -merci qui?- relu ton billet, et ça s'annonce en gros comme pour toi. Un peu chaque jour, et prendre son temps. Un truc assez incroyable quand même)

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    1. Je trouve stupides et pénibles les dissertations sur les "meilleures" traductions. Ça n'existe pas. Une traduction est inscrite dans son contexte, son époque, les objectifs de la traductrices et de l'éditeur, et elle est lue dans un certain contexte aussi. On parle pas de l'estimation du poids d'un cochon où on s'approche au gramme près.
      (bref)
      J'ai mis trois semaines pour l'intranquillité, alors je te souhaite une bonne tranquille lecture !

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  2. Là, la tentation est grande! Je ne connaissais moi aussi que la traduction Folio (lue, relue et rerelue). Mais je crois que je vais me laisser séduire par cette nouvelle traduction, d'autant que je garde un très bon souvenir de la Nathalie Azoulai romancière et de son "Titus n'aimait pas Bérénice" . Le passage que tu cites m'a l'air très convaincant.
    Comme Keisha, j'ai commencé également le livre de l'intranquillité... Décidément, quand tu nous tentes...

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    1. "Influenceuse intrantranquillité" est mon autre surnom, le savais-tu ?

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  3. Et moi qui ne me suis jamais vraiment frotté à Virginia Woolf, je me laisserai bien tentée par cette nouvelle traduction dont tu dis que l'on perçoit plus l'ironie de l'autrice. Quant au Pessoa, c'est un trop gros morceau pour moi.

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    1. Je pense que l'on peut dire que cette traduction est davantage moderne que l'autre, plus rapide et enlevée. Après, cela reste du Woolf.

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  4. Même si ce n'est pas mon roman préféré de l'autrice je suis malgré tout tombé sous le charme de ce récit, des personnages et de la magie de VW

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    1. J'ai assez envie de relire Les Heures et Nuit et jour (j'avoue tout).

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  5. C'est un roman que j'ai aimé mais j'ai senti que je passais à côté de beaucoup de choses (ce que m'a confirmé une émission de France culture quelques temps plus tard) et qu'il mériterait une relecture , notamment pour les personnages secondaires en effet. Pour l'instant, je l'ai lu en anglais, la version francaise pourrait être intéressante aussi. Je n'ai plus que l'embarras du choix !

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    1. Il y a des Grandes traversées sur Woolf, qui ont quelques années déjà, mais je les ai écoutées deux fois, elles sont super bien !

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  6. Bien incompétente pour juger les traductions. Ma lecture est très ancienne, il faudrait y retourner

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