La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 22 septembre 2026

J’ai parlé doucement et le cliquetis de la machine couvrait mes paroles.

 

Jiří Weil, Vivre avec une étoile, parution originale 1949, traduit du tchèque par Xavier Galmiche, édité en France par Denoël/10-18.


Le narrateur s’appelle Josef Roubíček et il vit dans une baraque insalubre presque vide. Il a brûlé ses meubles et s’en trouve d’autant plus libre. Il essaie tant bien que mal de se faire à manger à partir de maigres rations. Il vit dans un monde qui s’est peu à peu rétréci, interdit de faire ceci, interdit de faire cela ; il vit dans un monde intérieur où il s’efforce de rappeler à lui par le souvenir Růžena, une jeune femme, un ancien amour.

Je n’y tenais pas trop, à cette étoile. Elle était jaune, avec une inscription en langue étrangère, en caractères noirs et pointus, ce n’était pas une bonne affaire de l’échanger contre un ticket de sucre. J’avais besoin de sucre pour améliorer le faux café que je me faisais.


Certains mots ne figurent pas dans le livre, et pourtant : juif, nazi, Allemands, Prague, Occupation… Et pourtant il y a « Eux », eux qui aiment la mort, pillent tout ce qu’ils trouvent, rient très fort, tuent les chats à coup de revolver. Il y a les gens, la population dont on ne sait pas grand-chose. Et « nous », ceux qui sont dépouillés de tous leurs biens, doivent partir dans des convois pour « une ville fortifiée » (où l’on reconnaît Thieresienstadt), ceux qui sont à l’affût de toutes les rumeurs…
Roubíček raconte sa vie, sans pathos, jour après jour. Les convocations auxquelles il doit se rendre, mais à pied quand il n’a pas le droit de prendre le tramway, les légumes qu’il cultive, le froid, la faim…

Růžena ne pouvait répondre, elle n’était pas dans la pièce, tout bonnement elle n’était pas avec moi. Je ne savais pas ce qu’elle devenait, je ne l’avais pas vue depuis longtemps. Peut-être qu’elle n’était plus sur terre, peut-être qu’elle n’avait simplement jamais vécu.
C’est au début.

Au début du roman il se plonge fréquemment dans ses souvenirs d’avant, ceux avec Růžena, quand ils se promenaient ensemble, qu’ils se parlaient, qu’ils faisaient des projets…  Růžena avec qui il n’a pas eu le courage de fuir quand c’était encore possible. Est-il lâche ? Au fur et à mesure, le lecteur en vient à se demander si Růžena existe vraiment, si elle n’est pas un subterfuge pour fuir la réalité. 

Mais Roubíček n’est pas lâche. Contraint de fréquenter ses semblables, chaque jour, il est exposé à toutes leurs peurs, leurs atermoiements, leurs résolutions : se cramponner à sa richesse ou tout abandonner, se barricader par les objets, se suicider, se cacher, partir dans le convoi… Exposé à une existence qui est l’absurde même, puisqu’il peut à peine décider de sa vie ou de sa mort, cela vaut-il encore la peine de faire des choix et de trembler d’être tué ? C’est tout son parcours moral et psychologique que le roman raconte aussi, d’une fuite intérieure à une fuite réelle.

R. Briansky, Seul, 1943, Québec MNBAQ

On m’a chassé de partout, je ne peux plus partir nulle part. On veut me prendre cette chambre nue aussi, dans laquelle il pleut, on ne veut même pas que je dorme sur la terre nue ni que je lise, pour la dixième fois au moins les mêmes livres. On va m’expédier vers une terre étrangère et là-bas, peut-être, on me tuera. Je ne crois pas qu’on me permettra de vivre.

Il aurait été confortable d’abandonner la décision à un autre, mais il n’y avait personne, j’étais tout seul entre des murs froids et nus, en train de jeter mes pauvres morceaux de papier dans le poêle. (…) Je ne pouvais demander conseil à personne et je ne pouvais prier personne, parce que c’était maintenant que je devais faire mon choix.

Un petit roman d’une immense poésie, pleine de pudeur, et d’une grande puissance, autant pour sa portée historique que pour ce qu’il raconte de l’individu humain.

La musique occupe une très faible place dans le roman et pourtant L’Hymne à la joie de Beethoven (Neuvième symphonie, avec des paroles de L’Ode à la joie de Schiller) y joue un rôle essentiel dans l’évolution du héros, lui faisant advenir un mot qui lui paraissait interdit : l’espoir.

Je savais que la joie allait venir, je savais qu’elle était là, silencieuse, que maintenant il n’était plus possible de l’anéantir avec des cris et des claquements de fouet.

C’est pourquoi je propose ce livre à l’activité Sing me a song.


Nous avancions au milieu d’un frou-frou de papiers froissés, on nous changeait nos numéros et nous n’avions pas le droit de pleurer, ni d’avoir des convulsions, ni de nous taper la tête contre le mur, nous n’avions même pas le droit de chanter des psaumes ou d’entonner une marche funèbre.

Je ne m’étonnais plus qu’ils ne cherchent pas par quel chemin ils auraient pu s’enfuir. Ils contemplaient un tremblement de erre, ils voyaient leurs maisons détruites et leurs biens dévorés par des incendies, ils regardaient le déluge recouvrir le petit lopin qui leur restait encore, ils étaient hébétés à force d’attendre, ils tremblaient jour après jour à l’idée qu’on allait les convoquer.

Il est difficile de ne pas penser à Kafka pendant la lecture, un autre juif tchèque, du fait de la peinture de cet univers de bureaucratie dépourvu de sens, sans repère ni historique ni chronologique, où l’on remplit des formulaires sans fin et répétitifs, où les gens sont seulement des numéros qui mangent, et où surtout, comme dans Amerika, c’est l’imaginaire du cirque qui s’impose, énorme, monstrueux et angoissant, avec ses dresseurs équipés de fouets et ses imprésarios en uniforme rutilant, ses acteurs interchangeables, son public passif et complice, et puis le nom d’Oklahoma qui apparaît brusquement, mystérieux, lointain et menaçant.

Et maintenant j’ai très envie de lire Mendelssohn est sur le toit.

Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.




jeudi 17 septembre 2026

Sous ces latitudes, le monde n’est fait que de blocs de pierre, de morues et de mer.

 


Karel Čapek, Voyage vers le Nord, avec les illustrations de l’auteur, parution originale 1936, traduit du tchèque par Benoît Meunier, paru en France aux Éditions du Sonneur.

En 1936 Čapek et son épouse entreprennent un voyage vers le Nord (le vrai Nord), d’abord en train, le Danemark, la Suède, la Norvège avec une longue remontée en bateau jusque tout là-haut et un retour en train à travers la Suède, puis en bateau pour traverser la Baltique. Il raconte un peu, il décrit beaucoup et il dessine énormément.

Nous repartons donc et gare aux glaciers ; il y en avait partout il y a à peine quelques centaines de milliers d’années ; et partout ils ont laissé l’empreinte de leurs doigts puissants.

C’est un livre délicieux. Écrivant à un moment où l’actualité internationale est des plus menaçante et belliqueuse, ce voyage apparaît comme une échappée dans un monde idéal de petites vaches et de grands sapins, de fjords aux couleurs merveilleuses et de lumière trouble et permanente. Hors du temps et hors du monde ; il faut dire qu’à cette époque ces pays sont encore très ruraux ou forestiers et que la nature y a encore toute sa place grandiose.

Le Danemark
C’est un tout petit pays, quoiqu’il compte plus de cinq cents îles ; c’est une petite tranche de pain, mais bien beurrée.

Et puis, bien sûr, il y a beaucoup d’humour. Tendresse, attachement, c’est très affectif et indulgent pour toutes les bizarreries humaines.
Je note la présence de l’explorateur Nansen et celle d’Amundsen, et celle beaucoup plus discrète de Selma Lagerlöf – on devine que l’auteur s’est passionné pour les récits d’exploration.
Et la fascination pour la lumière.

Je sais, ce sont des détails, mais le voyageur cueille une petite fleur au bord de la route et fait de cette vétille un souvenir. Et ce n’est peut-être pas un détail lorsqu’un voyageur se sent en terre étrangère plus humain et plus noble que partout ailleurs dans le monde.
Cela pourrait être une devise pour les billets touristiques.
La Norvège
Par ici, ce lac vert, tout en longueur, qui, déjà, est un fjord marin : entre des falaises à pic, un ruban d’eau lisse et sans fond ; c’est d’une tristesse envoûtante et d’une intimité effrayante, bien qu’au premier coup d’œil, tout cela paraisse tout à fait irréel.

Tu peux scruter les eaux agitées par la quille, elles sont d’un vert vitriol martial, d’un vert malachite, d’un vert iceberg ou quelque chose comme ça ; elles fument d’une blancheur furieuse, elles sont ourlées de mousse ; regarde cette route tracée derrière nous par l’écume jusqu’à l’horizon ; regarde comme elle fait tanguer cette barque de pêche sur laquelle un homme se tient debout et nous fait signe de ses grosses pattes d’ours polaire !


On a le sentiment que l’Europe finit brutalement, comme taillée dans le vif, et un peu tristement. Ma foi, on dirait la tranche, noire, d’un livre. Venant du nord, on se dirait sans doute : mon Dieu, mais quelle est cette grande île triste ? Eh bien, c’est un pays assez étrange, un pays soucieux qu’on appelle l’Europe.
Le cap Nord.


La Suède
Et on croise de ces arbres ! (…) Un petit sapin trapu, un olibrius en zigzag, des bleus ébouriffés au front fendu par la foudre, un grand dadais morveux, déjà féroce, renfrogné sous sa tignasse et qui se prend pour un homme ; je vous le dis, on ne se lasse pas de cette végétation nordique sauvage.
(...)
Oui, j’ai gardé les vieux arbres et les prés, les forêts, le granit et les lacs pour le moment où je devrais prendre congé des pays du Nord ; car le plus beau, là-bas, c’est avant tout le Nord lui-même, c’est-à-dire la nature, une nature plus verte que partout ailleurs, une nature riche en eaux, regorgeant de prés et de forêts, étincelante de rosée et de reflets célestes, une nature pastorale et luxuriante, paisible et bénie.


Karel Čapek sur le blog :
La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : les notes de voyage, voilà la vraie réussite d'écriture de l'auteur
Dachenka ou la vie d'un bébé chien : racontés, dessinés, photographiés, les premiers mois d'existence de Dacha

À lire par petites touches le soir avant de dormir, pour s’éloigner mentalement de notre propre époque bien menaçante. Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.


lundi 16 mars 2026

Vous savez, quand les quatre pattes doivent pousser toutes à la fois, ça donne pas mal de travail.

 

Karel Čapek, Dachenka ou la vie d’un bébé chien, écrit, dessiné, enduré par l’auteur à l’attention des enfants, parution originale 1933, traduit du tchèque par Anna et Jacques Arnaudiès.

Dachenka ou Dacha pour les intimes est un chiot fox terrier et Čapek nous raconte le début de son existence : téter sa maman, commencer à marcher, vider les premières gamelles, faire ses dents sur tout ce qui passe, creuser des trous dans le jardin… la vraie vie de bébé chien !

C’est avec infiniment d’humour et de tendresse que l’auteur nous raconte tout cela et on devine combien Dacha a occupé le centre de la maison, tout comme l’attachement suscité par cette adorable boule de poils pleine d’énergie.

Dans cet univers, il y a tout plein de choses, de choses dont il faut vérifier l’aptitude à être mordues et, éventuellement, dévorées ; il y a tout plein de lieux mystérieux où l’on peut se livrer à de curieuses expériences, où l’on est le mieux pour faire des petites flaques.

Le texte dialogue avec les dessins de l’auteur, dans une dynamique très réussie. C’est comme si nous étions dans l’album photo de la première année de Dacha. Et d’ailleurs… le texte est complété par de nombreuses photographies.

Quand cela naquit, ce n’était qu’un petit rien blanc, cela tenait dans le creux de la main ; mais, vu que cela avait une paire de mignonnes oreilles et, derrière, un bout de queue, nous fûmes d’accord que c’était un petit chien, et parce que nous souhaitions avoir une petite fille chien, nous lui donnâmes le nom de Dachenka.
C’est le début.

Petit point d’attention. Les Éditions du Sonneur proposent Dachenka (édition de 2013) dans un petit format, ne reprenant ni les photographies ni la mise en page spécifique (il y a bien les dessins, mais ils ne sont pas positionnés de la même façon). Il convient donc de se procurer le grand album des éditions MeMo de 2015, qui reproduit à l’identique l’édition tchèque de 1933, avec sa belle couverture où la niche est aux couleurs du Bauhaus.

Ce monument de la littérature tchèque (oui, il paraît que ce fut un immense succès pour tous les enfants du pays avec plus de 30 rééditions) prend très naturellement sa place dans les escapades européennes de Cléanthe.


Karel Čapek sur le blog (par ailleurs, il semble avoir beaucoup écrit sur les chats et les chiens) :

La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : des notes de voyage



mardi 9 décembre 2025

Seuls les gazons et les gentlemen anglais se rasent tous les jours.

 

Karel Čapek, Lettres d'Angleterre, dessins originaux de l'auteur, parution originale 1924, traduit du tchèque par Gustave Aucouturier, publié en France par La Baconnière.

En 1924,  Čapek est invité en Grande-Bretagne. Il voyage dans diverses villes (Londres, Oxford, Cambridge, York, Liverpool, etc.), se rend jusqu'en Écosse, mais ce qui semble le plus le frapper, ce sont les paysages de la campagne anglaise. L'Angleterre est un jardin dit-il, avec les haies, les murets, les moutons, les beaux arbres, les vaches... Sa description de Londres est légère et ironique, il relève toutes les bizarreries (il en fait des tonnes sur le flegme anglais), mais il donne la pleine mesure de son talent une fois rendu dans l'herbe. J'ai pleinement apprécié sa description de l'Écosse, qu'il a visiblement beaucoup aimée.

Il y a certes des moutons partout en Angleterre, mais les Moutons des Lacs sont particulièrement frisés ; ils broutent des herbages soyeux et font penser aux âmes des bienheureux au ciel. Nul ne les garde et ils passent leur temps à brouter, à dormir et à rouler des pensées pieuses.

Son enthousiasme ne l'aveugle pas. La vraie Angleterre, est-ce celle de la country ou celle des faubourgs misérables et crasseux qui abritent des milliers de personnes ? Et à la British Empire Exhibition, où sont les habitants de l'empire ? Pourquoi n'y en a-t-il que pour la métropole ? Et pourquoi donc personne ne parle jamais de l'Irlande ? Et surtout : pourquoi pourquoi pourquoi le dimanche anglais ?

Cela reste une lecture légère.

Le jour où l'on ne fait pas de cuisine, où les voitures ne marchent pas, où l'on ne regarde pas, où l'on ne pense pas. Je me demande pour quelles inexpiables fautes le Seigneur a condamné l'Angleterre au châtiment hebdomadaire du dimanche. (…) Nul ne saurait rayonner et faire des roulades en mâchant du pressed beef assaisoné de moutarde diabolique. Nul ne saurait extérioriser une joie bruyante en décollant de ses dents un tremblotant pudding au tapioca.

Moutons anglais.
Habitants de la Hollande.


Karel Čapek, Tableaux hollandais, 1932, traduit du tchèque par Michel Chasteau, en France aux Éditions La Baconnière.

La Hollande (oui, les Pays-Bas) est un petit pays qui plaît beaucoup à Čapek (qui ne perçoit absolument pas la puissance coloniale bien réelle). Il se plaît à décrire et à dessiner les canaux, les reflets dans les canaux, les maisons en briques et leurs pignons, les rues, les campagnes... Il décrit les polders et les cultures et s'extasie devant les inventions d'un pays bâti en-dessous du niveau de la mer. Tout ce système semble le fasciner.

De fins connaisseurs du contexte local assurent que l'on compte aujourd'hui aux Pays-Bas près de deux millions et demi de bicyclettes, soit une bicyclette pour trois habitants, y compris les nourrissons, les marins, la famille royale et les pensionnaires des hospices. Je ne les ai pas comptées, mais il me semble qu'il y en a un tout petit peu plus.

Par ailleurs, il visite les grands musées et admire la peinture hollandaise, s'interroge sur l'impact du tourisme et réfléchit (avec humour et humanisme) au rôle des petits pays en Europe : on ne sait pas vraiment les situer sur la carte, mais ils ont su conserver leur identité tout en s'intégrant à un empire – il y a là quelque chose qui pourrait inspirer l'avenir... ainsi se conclut le livre.

La Hollande, c'est-à-dire l'eau. La Hollande, c'est-à-dire un parterre de fleurs. La Hollande, c'est-à-dire un pâturage. Un vert polder entouré ce canaux et des vaches noir et blanc au milieu ou, si vous voulez, des vaches noires avec la tête blanche, ou des vaches noires avec une ceinture blanche et un mufle bleu, ou bien tachetées de noir et de blanc comme des haricots secs.


Čapek a aussi écrit des lettres depuis l'Italie, l'Espagne et la Scandinavie. Il n'est pas exclu que je les lise.
Sur le blog, j'ai chroniqué :

mardi 18 novembre 2025

Ceux qui manqueront l'occasion la manqueront pour toujours.

 

Kafka, Amerika, traduit de l'allemand par Jean-Pierre Lefebvre, édité en France par Gallimard (Folio).

Roman laissé inachevé par la mort de l'auteur et par l'auteur lui-même. Titre voulu par Kafka : Le Disparu. Amerika est le titre donné par Max Brod lors de son édition de 1927, mais le premier chapitre a été publié à part en 1913 et l'ensemble du texte entre 1912 et 1914.

Le héros, Karl Rossman, a 17 ans (ou 16), quand ses parents le chassent de la maison (une histoire de bonne qui se saisit de son corps) et l'envoient en Amérique faire sa vie. Au premier chapitre, après un épisode invraisemblable, Karl rencontre son riche oncle Jakob qui le prend sous son aile. Au deuxième, l'oncle le chasse. Au troisième, Karl trouve du travail dans un hôtel. Mais cette pause ne dure pas et le pauvre Karl se retrouve bientôt dans une situation encore plus difficile. Après une interruption du manuscrit, on retrouve Karl parti dans un train, ayant perdu son nom, avec une mystérieuse troupe de théâtre. Tout va bien mais difficile de ne pas se dire qu'un piège se referme sur lui. Le manuscrit s'interrompt encore, cette fois définitivement.

C'est tout l'inverse d'un roman d'apprentissage. Karl est peut-être un peu naïf et mal dégrossi, mais il ne se débrouille pas si mal. Pourtant, la maladresse et les coups du sort l'empêchent sans cesse de tracer son chemin. Au contraire, d'improbables événements, qui apparaissent comme autant de manipulations, se coordonnent pour l'enfoncer dans une situation progressivement plus difficile. À cet égard, la description de l'hôtel est à proprement parler kafkaïenne avec ses innombrables ascenseurs, son armée de liftiers, son équipe de portier et de sous-portiers, le restaurant qui semble une foire d'empoigne – impossible pour un individu sensible de trouver sa place dans cet univers.

Karl n'écoutait pratiquement plus ce genre de discours, chacun abusait de son pouvoir et insultait ses inférieurs. Quand on y était habitué, ça ne sonnait pas autrement que le tic-tac régulier d'uen pendule.

J'ai toujours du mal à lire les romans dont la progression semble inéluctable. Ce fut encore le cas ici, avec un gros coup de mou dans le milieu. J'ai arrêté quelques pages et j'ai repris avec ce dernier chapitre sur le théâtre d’Oklahoma, gigantesque barnum usine, avec ses 200 bureaux de recrutements et son champ de courses, qui embarque toute une population de miséreux dans un destin inconnu, mais certainement très contrôlé.


Le roman met en scène toute une gamme de personnages : hommes puissants et inquiétants, chômeurs sur les routes avec leurs vêtements en guenilles, femmes protectrices prenant Karl sous leur aile, jeunes femmes agressives ou timides, bureaucrates de divers métiers...
Il s'agit en somme du roman d'un migrant à l'assaut des États-Unis, sauf que tout se referme. Le voici peu à peu exclu de New York, exclu de la ville, envoyé à Oklahoma... le rêve d'Amérique entraperçu disparaît, tout comme Karl. La modernité américaine sera tout juste effleurée par le garçon.

Une affiche de l'ancêtre de l'INRS ? Oui, lors de sa courte carrière d'agent d'assurance, Kafka a surtout travaillé sur la sécurité dans les usines et constaté que les ouvriers n'étaient pas protégés contre les accidents.

Lorsque à l'âge de dix-sept ans Karl Rossmann, qui avait été envoyé en Amérique par ses pauvres parents parce qu'une bonne l'avait séduit et avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York sur le bateau déjà passé à la petite vitesse, il aperçut la statue de la déesse de la Liberté, qu'il observait depuis un bon moment, comme nimbée d'une lumière solaire devenue soudain plus forte. On aurait dit que son bras armé de l'épée venait tout juste d'être brandi tandis qu'autour d'elle les brises tournoyaient sans entrave.

C'est le début. (oui, une épée)

Deuxième participation aux feuilles allemandes de Patrice et Eva. Jeudi ce sera encore Kafka, qui a d'ailleurs déjà donné lieu à deux billets sur le blog :





jeudi 14 novembre 2024

J’en suis au point où je ne veux plus d’une certitude.

 


Franz Kafka, Un jeûneur et autres nouvelles, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, édition GF.

 

Un recueil constitué de façon posthume qui rassemble des textes en raison de leur thématique.

 

Grand bruit, 1912. Une page presque autobiographique qui décrit l’impossibilité pour l’écrivain de s’isoler. C’est comme un théâtre de cris et de portes qui claquent. Un texte très vivant, on a quasiment les personnages sous les yeux.

 

Assis dans ma chambre, je suis installé dans le quartier général du bruit de tout l’appartement. Toutes les portes, je les entends claquer, leur bruit m’épargne seulement les pas de ceux qui courent de l’une à l’autre, j’entends jusqu’au claquement de la porte du fourneau qu’on referme dans la cuisine.

C’est le début.

 

La Chevauchée du seau à charbon, 1917. Une évocation tout à la fois réaliste et fantastique d’un homme chevauchant son seau à charbon et demandant du charbon. Mais, étrangement, impossible d’être entendu quand on n’a pas d’argent.

 

Consommé, tout le charbon ; vide, le seau ; inepte, la pelle ; soufflant le froid, le poêle ; la chambre, balayée d’un vent glacé ; devant la fenêtre, des arbres raides sous la gelée blanche ; e ciel, un bouclier d’argent opposé à qui veut son aide. Il faut que j’aie du charbon ; il n’est tout de même pas admissible que je meure de froid ; derrière moi, le poêle impitoyable, devant le ciel qui ne l’est pas moins, par conséquent il faut que sur ma monture je passe exactement entre les deux pour quérir, au milieu, de l’aide auprès du marchand de charbon.

C’est le début.


Birkle, Kurfürstendamm, 1924 Sigmaringen
 

Un recueil Un jeûneur composé par Kafka et comprenant :

·      Un petit bout de femme, 1923. Le récit parfait de la paranoïa. Des mots et des phrases simples pour décrire les méandres psychiatriques d’un individu.

·      Première peine, 1922. Un trapéziste qui ne vit pleinement que sur son trapèze, mais qui montre sa première fêlure annonciatrice d’un déclin irrémédiable.

·      Un jeûneur, 1922. Un homme dont le métier consiste à jeûner en public, comme une bête de foire, que l’on exhibe (et cela a réellement existé). Mais la mode passe. Un jeûneur sans public est-il encore un artiste ? Ce qu’il fait est-il encore remarquable si personne ne s’en rend compte ?

·      Joséphine, la cantatrice, 1924. Le seul texte dont je me souvenais réellement. Chez un peuple dont on ignore l’espèce, il existe une cantatrice nommée Joséphine. Mais quel est son art ? Faire la même chose que les autres, et peut-être un peu moins bien, et demander de l’attention, n’être jamais satisfaite de l’attention donnée, toujours insuffisante, être seule, en être fière et triste à la fois. Ce peuple ingrat ou aveugle se rendra-t-il compte de sa disparition ?

 

Si donc il était vrai que Joséphine ne chante pas mais ne fait que siffler, voire peut-être, comme j’en ai du moins l’impression moi-même, ne dépasse guère les limites du sifflement banal – peut-être même que sa force suffit à peine à ce banal sifflement, tandis qu’un vulgaire terrassier le produit sans effort du matin au soir tout en travaillant –, si tout cela était vrai, alors cela dénierait certes à Joséphine son prétendu statut d’artiste, mais alors il faudrait pour le coup résoudre l’énigme de l’immense effet qu’elle produit.


Feininger, L'Homme blanc, 1907 Thyssen Bornemisza

Le Terrier, 1924, laissé inachevé par la mort de l’auteur. Le narrateur, là encore d’une espèce inconnue, vit sous terre et chante la réussite de son terrier. Il peut y soutenir un siège. L’entrée est invisible pour les prédateurs. Mais est-ce si sûr ? Là encore, le langage déroule sa logique paranoïaque et le narrateur grossit à l’envie tous les défauts et risques potentiels et détaille tout ce qui pourrait y remédier, mais ne conduirait qu’à la destruction du terrier. D’ailleurs les prédateurs existent-ils vraiment ? Quelle imagination folle a conduit à concevoir ce terrier adapté exactement au corps du narrateur, à la fois refuge et piège ?  Au fil des pages, la solitude grandit, ainsi que le climat de folie et de violence. Pourtant « tout est resté inchangé… »

 

Alors je me précipite, je vole, je n’ai pas le temps de me livrer à des calculs ; moi qui entends exécuter un nouveau plan tout à fait précis, voici que je saisis au petit bonheur ce qui tombe sous les dents, je traîne, je porte, je gémis, je râle, je trébuche, et je me satisfais de n’importe quelle modification arbitraire de cet état présent qui me paraît si dangereux. Jusqu’à ce que peu à peu, me réveillant tout à fait, je reprenne mes esprits, ayant peine à comprendre ma précipitation.

 

On est tenté de voir dans plusieurs de ces textes des métaphores ou paraboles de la condition d’écrivain dans le monde moderne, encore qu’il pourrait s’agit d’autoportraits, ou d’évocation imagée de l’existence des juifs dans un monde de plus en plus antisémites. À moins qu’il ne s’agisse que des méandres ordinaires du cerveau humain… 

Toujours est-il que ces fils narratifs se déploient avec tous leurs nœuds et retours en arrière et piétinement dans une langue simple et sans fard, avec un maximum d’efficacité. Tout cela est aussi très vivant, avec cette place centrale de la première personne, qui place le lecteur au plus près de ces mystérieuses voix.

 

Cinq émissions pour (re)découvrir Kafka et vous donner envie de (re)lire.


Mon billet sur Le Château. Prochaine étape, Le Procès.


Deuxième participation aux "Feuilles allemandes", mois thématique organisé par Eva et Patrice.









 

mardi 28 novembre 2023

Vos actions vont peut-être laisser de profondes traces dehors dans la neige de la cour mais pas davantage.

 


Franz Kafka, Le Château, traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, rédigé en 1922, laissé inachevé, publication posthume en 1926.

 

K., arpenteur, arrive un soir au village. Mais il apprend très vite que si le château a bien fait appel à un arpenteur, on n’a absolument pas besoin de lui, mais qu’il peut quand même rester. Il passera le reste du livre non pas tant à essayer d’éclaircir sa situation auprès de ces messieurs du château qu’à essayer de prouver aux villageois qu’il est capable d’obtenir une certitude de la part de l’administration.

Car c’est un monde absurde. Si le château est inaccessible et si d’ailleurs le château s’avère être un ensemble de bureaux, les fonctionnaires apparaissent une fois, par hasard, la nuit, sans qu’il soit possible de remettre la main dessus, remplacés par des secrétaires, des sous-secrétaires ou des aides. Invisibles, inexistants, ils exercent une fascination illimitée sur les villageois qui leur attribuent volontairement une autorité sans bornes, alors même que l’absence de police ou d’autorité permettrait à chacun de vaquer à ses occupations.


Lorsque ce regard tomba sur K. il lui sembla que ce regard avait déjà réglé des affaires qui le concernaient dont il ne savait pas même encore qu’elles existaient mais dont il lui révélait l’existence.


Dans ce cadre, K. ne comprend rien, interprète, manipule, prétend tout comprendre, fait du surplace, ce qui n’est pas si pire que les autres qui affirment, eux, savoir comment procéder. K. est libre de partir, mais il préfère s’obstiner à se débattre en vain.


Il n’existe que des administrations de contrôle. Certes, elles ne sont pas destinées à repérer les erreurs au sens grossier de ce mot, car des erreurs, il ne s’en produit pas et même si une erreur devait se produire, comme dans votre cas, qui est en droit de dire, une fois pour toutes, que c’est une erreur ?


Et les femmes ? Elles occupent une place particulière. Les fonctionnaires du château, qui sont tous des hommes, se les attribuent et elles passent d’un homme un autre sans aucune expression de jugement moral. D’ailleurs les personnages ne possèdent pas d’intériorité psychologique ou affective, sinon dans le regard de celui qui propose une interprétation de leur comportement, dont on ne sait ce qu’elle vaut, chacun mentant et manipulant à loisir. Pourtant ce sont les femmes qui prennent les initiatives et semblent seules capables de faire évoluer leur situation, choisissant K. ou le repoussant selon leur pari sur l’avenir. Il est un étranger qui refuse de se plier aux coutumes locales et s’il ne parvient pas à faire avancer sa propre situation, il est celui par qui des événements imprévisibles et inédits peuvent enfin advenir.

Un château en Provence.


Ce n’est pas forcément un roman agréable à lire, car cet univers est bouché et les personnages s’enferment dans des explications interminables qui ne font rien avancer du tout. Il y a de la neige et il fait froid et on préférerait prendre la route. Mais la création de cet univers est fascinante.

 

Il se peut que le prétendu Klamm n’ait rigoureusement rien de commun avec le véritable ; la similitude n’existe peut-être que pour les yeux de Barnabas, aveugle d’énervement ; il se peut que ce soit le plus subalterne des fonctionnaires, peut-être n’est-il pas même fonctionnaire, mais il a une fonction à son pupitre, il lit bien quelque chose dans son grand livre, il marmonne bien quelque chose au secrétaire, il pense bien quelque chose, quand son regard tombe sur Barnabas et même si tout cela n’est pas vrai et que lui-même et ce qu’il fait ne représente rien du tout, quelqu’un tout de même l’y a mis et l’a bien fait avec une intention quelconque.

(On croirait une réflexion à la Descartes : on est sûr de rien, mais quand même, il y a quelque chose, qui est incertain et qui est peut-être faux, donc j’existe.)


Cinquième et avant-dernière participation aux Feuilles allemandes de Livr'escapades et de Et si on bouquinait un peu.