La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 21 mars 2026

Un dimanche à Auvers-sur-Oise


Aujourd'hui, nous passons la journée à Auvers-sur-Oise. Il fait très beau (oui, c'est le mois de mai 2025) et c'est la saison idéale.

Au 19e siècle, le train depuis Paris était direct et il était alors facile de se rendre à la campagne, notamment pour un artiste peintre.

En 1860, le peintre paysagiste Charles-François Daubigny amarre son bateau-atelier, Le Botin, sur la berge de l'Oise au pied du village.  Il commence à peindre (et à organiser des parties de campagne avec les potes) sur son bateau, au plus près de l'eau.

Daubigny, Le bateau atelier, croquis à l'eau-forte, Musée Daubigny, Auvers-sur-Oise. Amarré au milieu de la rivière, on peut peindre sans être dérangé et à l'abri de la pluie.


Daubigny s'est d'ailleurs installé définitivement à Auvers et on peut visiter sa maison-atelier. La maison a été construite en 1861 par l'architecte Oudinot et entièrement décorée par les amis artistes. Les toiles sont aujourd'hui dispersées (un Daumier à Orsay) et remplacées par des copies, mais l'atmosphère de la maison est bien là. Et surtout il reste les peintures murales originales.

La chambre à manger est petite, mais ornée de grands panneaux champêtres de Daubigny. Le fils Karl peint le coq et la fille Cécile les panneaux de fleurs au-dessus des portes.

Manger avec vue sur le jardin et entouré de végétation et de lapins.


Après un petit cabinet, nous pénétrons dans la chambre de Cécile, fille de l'artiste. Les murs sont décorés de peintures de Daubigny, avec l'ajout de quelques touches par Cécile et par le petit dernier, Benjamin, 10 ans, qui peint une poignée de cerises.


Regardez comme c'est bucolique.

L'alcôve est remplie par la végétation et les oiseaux y ont fait leur nid.

Fables de La Fontaine, oiseaux, feuillages, jouets, fleurs, instruments de musique... une certaine idée du paradis.


L'atelier est la pièce maîtresse. Corot réalise des peintures sur carton (elles sont aujourd'hui à Baltimore) et le groupe de peintres s'occupe, les jours de pluie, à les transposer sur toile marouflée pour les murs. Aujourd'hui, elles sont toujours en place. L'architecte Oudinot conçoit la cheminée et les dessus de porte. Cécile et Karl participent également au décor.

Un grand atelier, dont les parois s'ornent de la verdure floue de Corot... arbres, feuillages et étendues d'eau.

Le lieu est tout petit, il faut y aller quand il n'y a personne. C'était notre cas en mai dernier, nous avons flâné dans cette verdure peinte, ravie par la simplicité et le charme du lieu.

Juste à côté se trouve le musée Daubigny, petit musée d'art. Je me souviens uniquement d'une peinture de Steinlein représentant un chat.

Vincent van Gogh quant à lui arrive à Auvers en mai 1890 par chemin de fer, invité par le docteur Paul Gachet afin d'y suivre des soins et une thérapie. Il meurt en juillet dans sa chambre de l'auberge Ravoux et il est enterré dans le cimetière d'Auvers.


L'
église Notre-Dame-de-l'Assomption a été immortalisée par Van Gogh.

Il y a aussi un « château » qui organise des expositions, mais je ne l'ai pas visité.


Initialement, j'étais un peu sceptique sur l'intérêt de me rendre à Auvers-sur-Oise, avec les foules de fan de Van Gogh (évidemment on peut manger à l'auberge Raoux), mais la lecture des Gardiens du Louvre de Jiro Taniguchi m'a fait découvrir l'atelier de Daubigny et m'a donné terriblement envie d'y aller. Je ne regrette pas. Cette journée du mois de mai avec un ami était une réussite. Il faisait très beau. Il y avait des iris et des rosiers en fleur partout. La maison-atelier de Daubigny était déserte et le lieu est tout simplement charmant. Nous avons acheté à manger au petit marché, puis prenant à travers les champs et à travers les bois, nous sommes allés jusqu'au cimetière voir la tombe de Van Gogh. C'était champêtre et tranquille. Nous avons pris un verre en face de la fameuse auberge à touristes. Bref, je vous conseille vivement l'excursion !

Le dimanche à la belle saison, il existe un « train des impressionnistes » direct depuis la gare du Nord jusqu'à Auvers. Le reste du temps, c'est le train H, depuis gare du Nord, changement à Pontoise ou à Valmondois.

La semaine prochaine, quelque chose de complètement différent.

 

jeudi 19 mars 2026

Le train se lança avec sa cargaison d'histoires sur son parcours qui n'était pas infini.

 

Hiro Arikawa, Au prochain arrêt, parution originale 2008, roman traduit du japonais par Sophie Refle, édité en France par Babel/Actes Sud.

Il y a peu, Aifelle faisait remarquer chez Ingannmic qu'en matière de « littérature japonaise on ne voit plus que ce genre de livres mis en avant, c'est un peu triste. Il faut fouiller un peu pour trouver les autres. » Je partage ce constat, mais je dois dire qu'en l'occurrence j'ai passé un excellent moment de lecture. Comme quoi, certains petits romans sont plus réussis que d'autres – hé, c'est un métier aussi !

Donc, nous sommes sur une petite ligne de train, entre Osaka et Kobe, les arrêts y sont fréquents. Des hommes et des femmes montent et descendent avec leurs préoccupations et leurs histoires et quelquefois ils se parlent. Ou alors ils se contentent de se regarder et le récit change de personnage principal à chaque tronçon du train. Une fois dans le sens aller, une fois dans le sens retour (le roman pourrait continuer indéfiniment).

Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle venait de lui chiper le livre qu'il convoitait (autrement dit, elle n'avait prêté aucune attention à Masachi). Il l'avait suivie quelques minutes, assez pour comprendre qu'elle n'avait aucune intention de le reposer.

Premier tronçon, un garçon qui se rend à la bibliothèque le sac chargé de livres se fait aborder par une fille qu'il trouve mignonne certes, mais surtout qui emprunte les mêmes livres que lui ! Ensuite, une femme qui revient du mariage de son ex engage la conversation avec une vieille dame et sa petite-fille. Etc. Au retour, six mois plus tard, un couple se sera défait parce que le gars est violent, un autre se sera constitué, une jeune femme aura déménagé, la vieille dame aura un teckel (et toujours sa petite-fille), etc.

Évidemment, ce qui me paraît très réussi, c'est le rythme. Une succession de chapitres courts, avec une tranche de vie à chaque fois. À la fin, on aura fait connaissance avec plein de gens, mais sans forcément en savoir beaucoup sur eux et on aimerait en savoir plus. C'est malin et habile ! Et puis, c'est un monde rassurant et apaisant, un petit train où chacun parvient à trouver sa place. Un monde où la place respective des hommes et des femmes est subtilement repositionné.


Loin d'être silencieux, ce quartier était animé à la mesure de sa taille. Les hirondelles y voyaient un bon endroit où élever leur progéniture.
La vieille dame n'avait pas menti : c'était une bonne gare, et un quartier agréable.

Je note qu'Arikawa est également l'autrice des Mémoires d'un chat qui a eu un succès colossal et de romans sur l'armée japonaise (elle se moque d'ailleurs de ce goût pour l’armée dans le roman).

Ce roman n’a peut-être pas une ambition immense, mais il est à lire en grignotant dans le train, bien sûr.

Les gens qui prennent le train seuls se composent en général une mine indifférente.

Un dessin de Gébé de 1959 (désolée, je n'ai pas de photo de train japonais)


lundi 16 mars 2026

Vous savez, quand les quatre pattes doivent pousser toutes à la fois, ça donne pas mal de travail.

 

Karel Čapek, Dachenka ou la vie d’un bébé chien, écrit, dessiné, enduré par l’auteur à l’attention des enfants, parution originale 1933, traduit du tchèque par Anna et Jacques Arnaudiès.

Dachenka ou Dacha pour les intimes est un chiot fox terrier et Čapek nous raconte le début de son existence : téter sa maman, commencer à marcher, vider les premières gamelles, faire ses dents sur tout ce qui passe, creuser des trous dans le jardin… la vraie vie de bébé chien !

C’est avec infiniment d’humour et de tendresse que l’auteur nous raconte tout cela et on devine combien Dacha a occupé le centre de la maison, tout comme l’attachement suscité par cette adorable boule de poils pleine d’énergie.

Dans cet univers, il y a tout plein de choses, de choses dont il faut vérifier l’aptitude à être mordues et, éventuellement, dévorées ; il y a tout plein de lieux mystérieux où l’on peut se livrer à de curieuses expériences, où l’on est le mieux pour faire des petites flaques.

Le texte dialogue avec les dessins de l’auteur, dans une dynamique très réussie. C’est comme si nous étions dans l’album photo de la première année de Dacha. Et d’ailleurs… le texte est complété par de nombreuses photographies.

Quand cela naquit, ce n’était qu’un petit rien blanc, cela tenait dans le creux de la main ; mais, vu que cela avait une paire de mignonnes oreilles et, derrière, un bout de queue, nous fûmes d’accord que c’était un petit chien, et parce que nous souhaitions avoir une petite fille chien, nous lui donnâmes le nom de Dachenka.
C’est le début.

Petit point d’attention. Les Éditions du Sonneur proposent Dachenka (édition de 2013) dans un petit format, ne reprenant ni les photographies ni la mise en page spécifique (il y a bien les dessins, mais ils ne sont pas positionnés de la même façon). Il convient donc de se procurer le grand album des éditions MeMo de 2015, qui reproduit à l’identique l’édition tchèque de 1933, avec sa belle couverture où la niche est aux couleurs du Bauhaus.

Ce monument de la littérature tchèque (oui, il paraît que ce fut un immense succès pour tous les enfants du pays avec plus de 30 rééditions) prend très naturellement sa place dans les escapades européennes de Cléanthe.


Karel Čapek sur le blog (par ailleurs, il semble avoir beaucoup écrit sur les chats et les chiens) :

La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : des notes de voyage



samedi 14 mars 2026

Le musée-jardin Albert Kahn

 

Aujourd'hui nous sommes aux portes de Paris, à Boulogne-Billancourt, et nous visitons le musée-jardin Albert Kahn.

Albert Kahn (1860-1940) était un banquier d'origine juive alsacienne, installé à Paris. En 1895 il commence à aménager un jardin à Boulogne-sur-Seine, en achetant progressivement les parcelles qui lui permettent de s’agrandir.

Un jardin à la française, un jardin à l'anglaise, un jardin japonais, mais aussi, plus étonnant, une forêt vosgienne. Une sorte de réduction du monde.

Kahn manifeste un goût certain pour le Japon, pays où il se rend à plusieurs reprises et où il multiplie les relations (financières, culturelles et amicales), y compris avec la famille impériale, à une époque où le pays est en pleine modernisation.

En 1898 Kahn crée sa première bourse de voyage à travers sa fondation. Des bourses qui permettent à de jeunes diplômés, d'abord Français, puis de diverses nationalités, de voyager durant un an.

À partir de 1908, il commence ses voyages photographiques. Il ramène des milliers de clichés de plusieurs pays. Finalement il embauche des photographes professionnels avec pour commande de constituer les « Archives de la planète ». D'après Wikipedia, « entre 1909 et 1931, ce sont ainsi quelque 72 000 autochromes et une centaine d'heures de film » qui sont réalisés. Le projet consiste à rassembler la documentation la plus exhaustive possible sur les différents pays, alors même que la modernisation en marche est en train de tout transformer, voire de faire disparaître certaines pratiques anciennes. Tout cela en lien avec diverses institutions du monde de la recherche et de l'enseignement.

Des milliers d'autochromes.

Les pays lointains et les différentes régions françaises.


La crise des années 30 met à mal sa fortune et les bourses de voyage. Le lieu est racheté par le Département, mais Kahn a l'autorisation de rester dans sa maison.

Le jardin n'a pas rétréci comme je l'avais d'abord compris, mais la partie japonaise a été fortement transformée depuis l'époque de Kahn. C'est aujourd'hui 'une longue bande, qui a donné lieu à une belle restauration. Il ravit les parisiens (qui n'ont pas la chance de connaître les jardins anglais).

La forêt vosgienne à Paris.

La visite du musée est également passionnante, je trouve que la présentation est très réussie. Elle donne envie d'écouter les témoignages et de parcourir les images, un peu au hasard.


Je regrette néanmoins qu'il ne soit pas fait mention de certains points :

Les images sont prises par des hommes (une seule femme photographe), ce qui a nécessairement des conséquences.

Les images sont souvent prises en contexte colonial, ce qui, là encore, a des conséquences. Le projet en général, tout philanthropique qu'il soit, s'inscrit pleinement dans les démarches européennes de cartographie du monde.

Le fait que Kahn ait dû se faire recenser comme Juif en 1940. Je dirais qu'il a eu la chance de mourir peu de temps après, ce qui lui a épargné de partager le sort tragique des milliers juifs de France (comme la famille Nissim de Camondo ou celle de Théodore Reinach), mais il a été inhumé dans une fosse commune.



Je m'y suis rendue en mai 2024, un enchantement pour cette après-midi très estivale. Flâner dans les allées du jardin, rêver au Japon ou à la forêt, parcourir les milliers d'images...

Métro ligne 10 pour les Parisiens !
La semaine prochaine, dernier billet touristique. On prendra le vert.



jeudi 12 mars 2026

Parce qu'en lisant ensemble, qu'est-ce qu'on s'amuse bien !

 

Inga Moore, Le Biblio bus, parution originale 2021, traduit de l'anglais par Aude Gwendoline, édité en France par l'école des loisirs.


Chez Élan et ses voisins, personne ne possède de livres pour raconter des histoires le soir. Alors il a une idée...

Voilà, c'est une histoire toute douce, avec des familles d'animaux gentils et des livres et l'amour de la lecture et des histoires – c'est exactement ce dont le monde a besoin.
Gentillet peut-être. Pourtant les familles suivent des standards plus diversifiés qu'on ne croit. Et on prend soin de tenir Renard à l'écart de Lièvre.

Et surtout les dessins sont adorables, pleins de vie et de détails à scruter de près. L'image du salon d'Élan plein à craquer de tous les animaux de la forêt en train d'écouter la lecture de Cendrillon est une merveille. On devine que les petits marcassins sont de joyeux chenapans et les jeunes castors peut-être un peu remuants.

Ce livre pour les enfants s'adresse à tous les bibliothécaires. De Moore, j'ai également lu La Maison dans les bois.