La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 5 mai 2026

Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents.

 

Simonetta Greggio, Le Souffle de la forêt. Sur les traces de Simona Kossak, aux éditions Arthaud, 2026.

Greggio raconte de façon romanesque et poétique la vie de la naturaliste polonaise Simona Kossak. Issue d’une famille aristocratique peu aimante, celle-ci choisit de consacrer sa vie à la nature. Elle travaille en tant que biologiste et zoopsychologue à l’Institut de recherches forestières de Białowieża et s’installe au cœur de la forêt, dans une maison sans eau courante et sans électricité, avec sa jument et une multitude d’animaux sauvages, recueillis, accueillis comme autant de membres d’une famille choisie – il y a aussi un photographe.

L’hiver, elle roule à mobylette dans la neige et la gadoue, casquette de pilote sur la tête, pantalons de peau de lapin, lunettes d’aviateur sur le nez. Elle garde des bêtes cachées dans son sein, écureuil nouveau-né, hérisson blessé, corbeau tombé. Elle se soigne avec des plantes, parfois. Elle en fait des soupes, l’été. Elle est fragile et libre comme on n’en a pas le droit.

J’ai découvert Simona Kossak en écoutant une émission de radio, personnage intrigant, nous sommes tentés d’y projeter de nombreuses choses, et c’est ce qui m’a incitée à lire ce livre. Greggio aborde le personnage par une langue poétique et sensible. Elle prétend écrire un roman, mais elle s’est solidement documentée, faisant intervenir la parole (fictive ?) de chasseurs ou de forestiers, ce qui lui permet de donner des points de vue contradictoires et non unanimes et ce qui est particulièrement intéressant. Toutefois il est à noter qu’elle opère un choix dans la vie de Kossak : elle ne dit rien de sa carrière professionnelle alors que Kossak a été directrice d’un institut de recherche, rien de ses diplômes ni de son activité à la radio qui lui a pourtant permis de faire connaître ses combats. Ce choix contribue à réduire l’ampleur de la vie de la biologiste, ce qui est un peu dommage.

N’empêche que le livre propose une plongée magique au cœur d’une forêt profonde, avec des bisons et des lynx, auprès d’une femme lumineuse et difficile à appréhender. Il comporte de nombreuses photographies de Kossak avec les animaux.

Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n’éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n’est pas la même chose. Autour d’elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant.

Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humaines, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l’homme, les animaux les ressentent également.

Je vous propose d’écouter l’émission (qui ne coïncide pas totalement avec le livre). Toute la première partie porte en réalité sur cette ancienne forêt polonaise.

Si vous aimez la voix de Simonetta Greggio sachez qu’elle a conçu une grande traversée sur Virginia Woolf absolument passionnante.

À la fin du livre, Greggio précise ne pas savoir le polonais et s’être aidée de l’IA pour traduire des vidéos et je ne crois pas qu’il soit pertinent de se servir d’un outil qui détruit l’humain et la nature pour composer un livre.

Les photographies proviennent du livre. La laie s’appelle Żabka et le corbeau Korasek.


Prochain billet le 16 mai.

samedi 2 mai 2026

À Ravenne, la basilique et le mausolée de Théodoric

 

Le blog est à Ravenne. La semaine dernière, je vous parlais de Galla Placidia et du début du 5e siècle. Aujourd’hui, c’est au tour de Théodoric (455-526), roi Ostrogoth, roi d’Italie, dirigeant de l’empire d’Occident, reconnu par l’Empereur romain d’Orient, de confession chrétienne arienne, ayant mené les Goths depuis la Thrace jusqu’à l’Italie.



Quand Théodoric s’empare de Ravenne pour y installer le centre de son pouvoir, il entreprend de grands travaux pour doter la ville de lieux de culte ariens, agrandir le complexe palatial, réparer l’aqueduc, installer de nouveaux égouts, restaurer les thermes et créer des greniers à grain. Nul doute qu’il a dû être frappé par l’opulence des édifices existants et qu’il a souhaité s’inscrire dans cette lignée.

Édifice de brique, on entre dans la lumière.

Entre 493 et 526 Théodoric lance la construction d’une grande basilique, jointe au palais, dédiée au Christ Sauveur, dite aujourd’hui Saint-Apollinaire-le-Neuf. Elle était dotée à l’origine d’un plafond doré et de trois registres de mosaïques à fond d’or courant sur toute la longueur, méritant donc son surnom de Coelum Aureun, basilique au Ciel d’Or.

Il en reste les mosaïques de la nef qui font la célébrité du lieu.

Au niveau supérieur une série de scènes de la vie du Christ, miracles d’un côté et Passion de l’autre. Entre chaque panneau, colombes, croix et gloire céleste.  À l'époque l'iconographie de la vie du Christ est plutôt nouvelle sur le sol italien.

Au registre médian des apôtres et prophètes, coiffures élégantes et grandes toges blanches à la romaine. Ils ressemblent beaucoup aux figures du Mausolée de Galla Placidia, des philosophes d'un nouveau genre.

Au niveau inférieur on voit aujourd’hui deux processions de saints, hommes et femmes, rejoignant les icônes du Christ et de la Vierge Marie, mais ce troisième registre a été abondamment restauré et modifié. Il y avait à l’origine des scènes propres à l’arianisme, et sans doute Théodoric et sa cour d’un côté, sa femme ou sa fille de l’autre, menant les processions. Ils ont été effacés et remplacés vers 560. Les mosaïques que nous voyons sont donc plus récentes que celles du niveau supérieur.

D'un point de vue iconographique, les hommes portent l'auréole et la couronne du martyre. Ils sont séparés par des grandes palmes, elles aussi symboles du martyre. Les femmes sont accompagnées des mêmes palmes, couronnes et auréoles, mais leur vêtement est davantage ornementé, avec ces sortes de chasubles dorées.
D'un point de vue stylistique, on voit que les toges possèdent moins de plis que celles du registre supérieur, elles sont plus raides. Aucun personnage ne tend les bras, tout le monde a la même position et est bien sage. C'est le monde byzantin.

Et aux extrémités, la Vierge à l'enfant d'un côté et le Christ de l'autre.


À l’extrémité ouest, les représentations de deux architectures se font face.

D’un côté le palais impérial de Ravenne, avec un portique ouvert et la salle du trône. On sait que Théodoric avait fait réaliser un portique tout autour du palais, où il pouvait paraître pour recevoir les acclamations de ses sujets. Une représentation du roi et des dignitaires de sa cour se tenait probablement là, à l'entrée de l'édifice, mais là encore ils ont tous été effacés et remplacés par des rideaux vers 560 quand l’évêque catholique a pris possession des lieux. Restent des bouts de doigt ou de pied... Paradoxalement l'absence de Théodoric, avec ce mur d'or, rend encore plus manifeste sa présence, lui qui est l'auteur de l'édifice.

Derrière, on aperçoit les fortifications de la ville.

 De l’autre côté, le port de Classe (Classe étant relié à Ravenne par un canal) et les navires à l’ancre, avec de hauts fonctionnaires, eux aussi effacés et transformés en mur d'or.

Des pages entières ont été écrites pour savoir si les mosaïques ont été réalisées par des artisans de Constantinople ou de Rome, ou de Ravenne. Des matériaux de construction romains sont identifiés, ainsi que des chapiteaux et des colonnes en marbre du Proconnèse, travaillés par des Grecs et importés depuis Constantinople. Théodoric a voulu le meilleur pour sa basilique.

Théodoric a vécu à la cour de Constantinople et a parcouru l’empire romain d'Orient et d'Occident et il avait vu Rome. Il connaissait le pouvoir et l'impact des images régaliennes pour affirmer son pouvoir et sa légitimité. C’est pourquoi il insiste pour que les guerriers goths viennent en ville pour recevoir leur solde, guerriers qui peuvent assister aux célébrations religieuses dans cet édifice et admirer sa statue équestre à quelques mètres. Les archéologues ont relevé des inscriptions en son honneur dans tout le royaume (à Pavie notamment). La statue équestre a tellement impressionné Charlemagne (témoignage direct de l’habileté technique des artisans romains et de la continuité de l’empire) qu’il l’a prise pour l’installer à Aix-la-Chapelle – la continuité impériale, maintenant, c’était lui.

Et Saint Apollinaire ? Premier évêque de Ravenne, mais ses reliques y sont arrivées seulement au 9e siècle, donnant son nom actuel à la basilique.

Quant à la mosaïque du choeur, un tremblement de terre l’a détruite avec toute l’abside au 8e siècle.





La basilique Sant Apollinare Nuovo est le premier édifice que j'ai visité en arrivant à Ravenne. Un lieu clair, lumineux, éclatant d'or et plein de vie. Quelle réussite ! Ces personnages sont immobiles, mais leur procession continue de se dérouler, jour après jour. Et personne n'a pu effacer complètement le roi.

Théodoric meurt en 526, après 33 ans de règne.

Si à Ravenne, le matériau de construction est en général la brique, il choisit de se faire construire un mausolée en pierre blanche d’Istrie. L’édifice est spectaculaire, avec son dôme monolithe de 300 tonnes. Le corps du roi a été déposé dans un grand sarcophage en porphyre (mais les restes en ont été dispersés après 540 et la prise de la ville). Théodoric avait vu le mausolée de Constance à Rome, celui de Dioclétien à Split et ceux des empereurs d’Orient dans l’église des Saints-Apôtres de Constantinople. Il savait ce qu'il faisait. Aujourd’hui encore, cette construction marque le paysage local.

Vous ne comprenez pas bien ce que c’est que cette histoire de chrétiens et d’ariens ? Il en sera justement question la sem... dans deux semaines, il en sera question dans deux semaines !

La semaine dernière : Mausolée de Galla Placidia.



jeudi 30 avril 2026

Rien que cette froide, incurable, presque paisible, inexorabilité.

 

William Faulkner, Le Hameau, rédigé de 1931 à 1939, publication originale 1940, traduit de l’anglais par René Hilleret, édité en France par Gallimard/Folio.


Au début du roman, nous faisons connaissance avec la famille Varner, installée sur un domaine près de Jefferson, occupé avant la guerre civile par un Français oublié. Le fils aîné embauche un métayer pour prendre une ferme, métayer dont on apprend qu’il est soupçonné d’avoir incendié une grange – à moins que ce ne soit son fils – un fils, Flem Snopes, qui se fait embaucher comme commis au magasin. Le roman raconte l’ascension sociale et financière de ce Flem Snopes.
(Vous inquiétez pas si la 4e de couv semble raconter le roman parce qu’en fait elle ne l’a manifestement pas lu.)

Il était là, assis dans le chariot, à l’aise et détendu, avec ses yeux malicieux et intelligents dans sa face brune, douce, rasée de près et propre, avec sa chemise délavée parfaitement propre, sa voix agréable, traînante, racontant des histoires, tandis que Varner, la figure bouffie et empourprée, le regardait avec des yeux flamboyants.

Ce roman est un peu déroutant, manquant de construction, les scènes se suivant sans forcément une réelle articulation, et même, disons-le, un peu décevant pour du Faulkner. Et pourtant je ne l’ai pas lâché. Wikipedia m’apprend que l’auteur l’a rédigé en reprenant des textes parus en nouvelles indépendantes, ce qui explique mon impression. C’est d’ailleurs après coup que l’idée lui vient de rédiger une trilogie, le roman étant au départ autonome.

Un des points forts est constitué par le point de vue de biais. Il est rare que l’histoire nous soit racontée du point de vue des personnages principaux, le fils Varner ou Flem Snopes, au point où le personnage principal semble en réalité Ratliff, un vendeur itinérant de machines à coudre et arrangeur de toutes sortes d’embrouilles, qui s’absente et revient, et raconte les événements à d’autres – ou pas. Rien d’étonnant à ce que l’on ne comprenne pas tout. Ratliff raconte des histoires interminables dans lesquelles on s’embrouille, surtout ces histoires d’argent et de prêts dont on ne sait qui signe quoi, sans parler du fait que les cousins Snopes semblent se multiplier (j’ai franchement un doute sur la qualité de relecture de Gallimard, j’ai l’impression de n’avoir pas été la seule à mélanger tous les Snopes). Ce sont des histoires tortueuses et enveloppantes, qui n’expliquent rien et qui embrouillent, qui racontent toute une société. Ce point de vue bancal traduit aussi toute la maîtrise de la narration par Faulkner.

Girouette 19e siècle, Musée américain de Bath 


Je note l’intérêt presque irrépressible pour les chevaux, avec des scènes de vente et de maquignons, et des poulains sauvages. Je note aussi la violence, contre les femmes qui ne sont rien, contre les animaux à peine plus importants. Il y a au milieu du roman la lumineuse échappée d’une vache et d’un simple d’esprit.

L’air vif et très chaud, qui semblait rempli par la lente et pénible plainte des chariots chargés, sentait le coton brut, des brins de coton s’attachaient aux herbes du bord de la route raidies de poussière et s’incrustaient sous les sabots et les roues, dans la poussière foulée par les pieds.

Il remarque alors le retour de ce qu’il a découvert pour la première fois trois jours auparavant : que l’aurore, la lumière, ne vient pas du ciel sur la terre mais est produite par la terre elle-même, comme si elle soupirait.

Parce qu’un roman moyen de Faulkner, ça reste un roman de Faulkner, je suis prête à lire la suite de la trilogie. Aujourd'hui, c'est une lecture commune avec Ingannmic : son billet est super ! Et il s'ouvre par une incroyable citation.

Faulkner sur le blog :

Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.





mardi 28 avril 2026

La civilisation et la curiosité ne débarquent pas à Tiku avec les Dieppois : elles les y attendent de pied ferme.

 

Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (16e-18e siècle), paru au Seuil en 2011.

Un gros livre d’histoire qui s’intéresse au moment où les premiers navires hollandais arrivent en Indonésie en 1496. Mais ici, l’histoire sera racontée « à parts égales ». C’est-à-dire non pas exclusivement du point de vue des triomphateurs Européens qui ont tout vu, tout vaincu. Non pas non plus en racontant l’histoire d’une domination et d’une appropriation. Mais en alternant le point de vue sur un même événement. C’est que les acteurs sont nombreux : marchands hollandais (dans un contexte où la Hollande est en guerre contre l’Espagne et est donc coupée des ports méditerranéens), Malais et Javanais, qui connaissent déjà bien les Portugais et qui ne sont pas du tout épatés de voir des Européens acheter du poivre, négociants chinois aux moyens incomparablement plus élevés, sans parler d’Indiens et de gens de l’empire Ottoman oscillant d’un monde à l’autre au gré des mouvements de la mousson.

Quel est l’univers mental de chacun ? Leur conception de la religion (l’islamisation de Java est plutôt récente et n’a rien d’uniforme), du commerce, de la royauté ? Comment le moment s’est inscrit dans l’histoire nationale (du côté javanais : il ne s’est rien passé) ? Quel matériel utiliser pour peser le précieux poivre ? Et quelle monnaie utiliser ? Et qui guide les navires dans ces terres ? Qui établit les cartes (les Chinois et les Coréens !) ?

La plupart des théories des « premiers contacts » entre les Européens et les populations asiatiques ou amérindiennes présentent cette particularité de tenir pour acquise l’unicité du monde de la recontre.

Gros livre touffu, j’ai passé les passages les plus théoriques, mais je suis impressionnée par la plongée de Bertrand dans un monde qui nous est aussi lointain et par sa tentative de raconter les choses de façon totalement renouvelée. Mention spéciale au chapitre consacré aux calendriers des uns et des autres.

En quoi, d’ailleurs, la pittoresque mais modeste ambassade de Houtman aurait-elle dû faire sensation ? (…) Banten n’était pas une petite théocratie murée sur elle-même, mais une ville résolument cosmopolite, où se croisaient marins et marchands hadramis, chinois, gujératis, péguans, malais (de Johore et de Malacca) et… portugais.

Cornelis Pieterz de Mooy, Marine, HB 1691 Caen BA


Romain Bertrand, Les Grandes déconvenues. La Renaissance, Sumatra, les frères Parmentier, édité au Seuil en 2024.

Le titre laisse transparaître l’humour et le sujet. Il ne s’agira pas vraiment de « grandes découvertes ».

J’ai acheté ce livre en 2024 après ma visite enthousiaste du manoir d’Ango, à l’excellente librairie de Dieppe, La Grande Ourse. J’avais envie d’en savoir plus sur ce personnage et la libraire m’a conseillé cet ouvrage, dont l’auteur m’était connu.

Toute une première partie campe la situation de Dieppe au début du 16e siècle, situation sociale et économique, et présente les notables de la ville, dont Ango, mais au plus près des archives, loin de la légende dorée des armateurs. Le ton est, je dois le dire, plutôt décapant. Cette première partie est celle qui m’a le plus intéressée.

Ensuite Bertrand s’intéresse particulièrement à une expédition menée sous la conduite des frères Jean et Raoul Parmentier (aucun rapport avec la patate) (Jean étant marin et poète) jusqu’à Sumatra. Une expédition désastreuse, mais que la légende du 19e siècle a tenté d’ériger en contribution française aux grandes découvertes. De fait, les cartels de visite du manoir sont plutôt flatteurs pour Ango.

J’ai particulièrement apprécié la façon dont Bertrand insère les épisodes des grandes navigations au sein de l’économie de la France et de la Normandie, rappelant qu’elles prennent place parmi les expéditions de pêche au hareng, de piraterie, de commerce officiel, mais aussi parmi la rente liée aux terres et aux offices. Elles ne sont pas sorties de nulle part et les expéditions dites normandes ont bien souvent des pilotes portugais. Et les marins qui embarquent sur les navires rencontrent des royaumes constitués et complexes, où l’on connaît déjà beaucoup de choses sur les Européens et où le commerce international existe depuis des siècles.

Je suis impressionnée par la plongée en archive, qu’il s’agisse de Sumatra ou de l’argot des marins normands, pas un mot ne semble avoir échappé à l’historien !

Les historiens – qui ont plus d’imagination qu’on ne le croit – disent de lui qu’il est « le Jacques Coeur du 16e siècle », « le Médicis normand », « l’homme qui a fait trembler le roi de Portugal ». Ils lui prêtent le « rêve d’une Venise océane », lui devinent des ambitions à faire pâlir un Richelieu, s’émerveillent de son goût du profit et des belles choses, lui attribuent la découverte française des Indes et des Amériques, font de lui tout à la fois un maître corsaire et un érudit humaniste : il est la Renaissance faite homme.



samedi 25 avril 2026

Ravenne, le Mausolée de Galla Placidia

 

Le blog est donc à Ravenne.

En une journée et demie, j’ai enchaîné les monuments et les merveilles et j’ai vu plus de chefs d’oeuvre de la mosaïque que je n’en verrai jamais plus.

Sur le moment, je me concentre pour essayer d’individualiser au maximum chaque lieu, son atmosphère, son décor, sa spécificité, et pour essayer de ne pas tout confondre dans un mélimélo de petits cubes colorés. Pas facile. Il faut malgré tout essayer de prendre son temps.
J’ai décidé de vous présenter mes billets plus ou moins de façon chronologique, une façon aussi d’avoir quelques repères.

Après le partage de l’Empire romain en deux, le pouvoir impérial, fortement militarisé, de la partie occidentale, a tendance à quitter Rome et à préférer les villes plus proches du limes et des lieux de tensions (notamment Milan). En 404 le site de Ravenne est choisi, car proche de l’Adriatique, il permet facilement la communication avec l’empire d’Orient, mais aussi en plein milieu du delta du Pô, une région fertile ,mais facile à défendre en cas de siège grâce aux marais.

Dès lors les projets d’architecture, la cour, les fonctionnaires, une élite sociale affluent dans ce petit coin. C’est à Ravenne que règne de 410 à 440 l’impératrice Galla Placidia, fille d’empereur, épouse d’un roi Wisigoth et d’un empereur d’Occident, régente de l’empire au nom de son fils. À Ravenne elle fait édifier l’église Saint-Jean-l’Évangéliste (dont les mosaïques antiques ont disparu) et la chapelle Saint-Laurent.


Visiterait-on aujourd’hui son mausolée ? Oui et non, car ce que nous appelons aujourd’hui le Mausolée de Galla Placidia était à l’origine une chapelle dédiée à Saint-Laurent, rattachée par un couloir à la basilique Sainte-Croix (disparue). Il y a bien trois sarcophages, mais Galla Placidia est morte à Rome où elle a été enterrée.
Il reste un édifice extraordinaire auquel le nom d’une femme peu commune est rattaché.

Construit dans la première moitié du 5e siècle, c'est un petit bâtiment en brique, un plan de croix grecque. La lumière passe à travers des plaques d’albâtre qui ont été apposéessur les ouvertures au début du 20e siècle .


On pénètre sous la voûte d’une nuit étoilée, mystérieuse et magnifique. Les parois sont ornées d’animaux fantastiques, d’hommes plus ordinaires, les rinceaux de mosaïque s’enroulent et se déploient.


Le mur du fond, face à l'entrée, est ornée d'une mosaïque représentant saint Laurent et son grill.

Tandis que le mur situé au-dessus de la porte d'entrée représente le Bon pasteur.

Au centre, les quatre murs ceignant la coupole représentent des apôtres qui discutent et louent Dieu tels des philosophes grecs et romains, en grande toge. Entre eux, des tourterelles s'abreuvent dans des petites vasques. Comme un souvenir des académies néoplatoniciennes.



Sur les deux murs latéraux, un fond bleu sombre accueille une mystérieuse forêt : deux cerfs viennent s'abreuver, leurs bois entrelacés dans des rinceaux foisonnants.




Et au centre de la petite coupole surbaissée ? La Croix surgit des étoiles, avec le Tétramorphe dans les pendentifs. Au visiteur de s'y engloutir.


Sur la nuit bleu sombre, les étoiles et l'or palpitent...


Comme des brocarts, des velours de soie, les arcs s'habillent de motifs géométriques et/ou floraux. Merveilleux dégradés colorés, reflets de l'or, contrastes subtils. Ce décor est d'une richesse infinie.

Il s'agit d'un magnifique exemple d'art paléochrétien, un minuscule endroit majeur de l'art. L'atmosphère y est particulière et le visiteur est envouté. Les autres lieux, dans leur beauté et leur magnificence, ne possèdent pas la même puissance ni la même magie. Ici tout a commencé.


Galla Placidia  a fait ériger plusieurs monuments, dont l'église Saint Jean l’Évangéliste où elle a fait représenter ses ancêtres et sa famille, au plus près du choeur, en mosaïque, ce matériau fait pour durer des siècles - la mosaïque faisant partie intégrante des murs - du moins quand il n'y a pas de tremblement de terre. La continuité impériale est assurée et la famille impériale s'érige en protectrice des églises chrétiennes. Un modèle qui saura inspirer ses successeurs.