La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 3 octobre 2026

Sissinghurst Garden

 

Tourisme dans le Kent...

Le jeudi doit être un grand jour, car j’ai prévu d’aller à Sissinghurst. Cela fait des années que j’en ai envie… Enfin !

Ce nom ne vous dit rien ? C’est un des plus beaux jardins d’Angleterre, celui de Vita Sackville-West. Et oui.

Comme je vous le disais la semaine dernière, Sackville-West n’a pas pu hériter de Knole. Avec son mari Harold Nicolson, elle achète le domaine de Sissinghurst en 1928. Les bâtiments en brique datent du 15e siècle, mais après les dégâts causés par les humains et les siècles, au 19e une ferme avait été installée dans les bâtiments restants. On voit toujours les tours où faire sécher le houblon. La demeure date de l’époque Tudor, comme Knole, et elle possède aussi une tour porche. C’est si romantique et cela rappelle Knole… les époux s’y installent.

Un mot de ce couple très atypique. Harold Nicolson était diplomate. Vita et lui sont restés soudés tout au long des années, chacun entretenant des relations homosexuelles de son côté. Ils ont certes eu des enfants, mais leur création commune est bien cet incroyable jardin qu’ils nous ont légué. L’un aime les choses un peu rectilignes et rangées, l’autre l’exubérance folle ; ensemble ils créent un jardin composé d’une dizaine de garden rooms, c’est-à-dire de jardins clos, où les vieux murs et les ifs servent de délimitation. Les allées y sont bien droites, mais les fleurs débordent de partout.

Nicolson et Sackville-West commencent à concevoir le jardin vers 1930. Celui-ci ouvre au public (de façon très limitée) dès 1938. Sackville-West aimait s’entretenir avec les visiteurs, elle-même ayant publié plusieurs articles sur le jardinage. Le National Trust acquiert la propriété en 1967. C’est aujourd'hui un des jardins les plus visités d’Angleterre.

Elle installe son bureau dans la tour. Son mari avait le goût des parterres bien droits, elle celui des associations végétales inattendues (faire pousser les rosiers dans les arbres !) ; ensemble, ils créent un jardin pour toutes les saisons de l’année.

L’endroit est extraordinaire. J’arpente les allées étroites, je photographie. Il y a des perspectives, des passages, des bancs… Je suis frappée par le fait que tous les visiteurs sont très calmes, parlent doucement, se montrent les plantes en souriant mais sans excitation particulière. Le lieu est apaisant et bénéfique pour tous.

Un vieux mur en brique, une ancienne fenêtre, des grandes fougères, une porte entre deux mondes...


L'un des jardins clos est un célèbre jardin blanc. Si l'on y vient au printemps, on voit notamment des roses blanches et des aubépines. D'ailleurs, les roses, surtout les roses anciennes étaient la spécialité de Vita Sackville-West - cela donne envie de venir à la "bonne" saison.

Les jardins clos ont du mystère, ils sont cachés, ils se dévoilent...

Originellement les allées étaient en herbe, mais il a fallu les faire paver du fait de la fréquentation. Ici on aperçoit les grandes lignes tracées par les if, qui délimitent les jardins et les atmosphères. Et puis les fleurs qui débordent de partout qu'il faut contourner prudemment. Je ne peux pas m'empêcher de noter des idées de plantes pour mon propre jardin (bien sûr, dans 30 mètres carrés, ce sera un peu difficile d'obtenir le même effet, mais bon...).



Il y a d'étranges effets de perspective et voici que la tour semble jaillir de la végétation...

Photo Wikipedia - quand tout est vert !

Bien sûr, en m’y rendant en août 2026, je savais que je verrai un jardin abîmé par la chaleur et la sécheresse (il n’avait pas plu depuis deux semaines et ce jour-là il faisait 36). L’herbe est rase, les fougères ont commencé à jaunir, les arbres du verger sont piteux. Oui, c'est triste et tout le monde est empreint de ce sentiment de tristesse. Le National Trust a créé un jardin adapté à la sécheresse : on y voit les plantes qui sont installées au bord du tramway à Marseille.

Je suis quand même charmée par le lieu. Je me promets d’y revenir au printemps, à une époque plus clémente. Je puise aussi de l’énergie et de l’espoir pour mon propre jardin, si minable et pelé.

Et je mange un gâteau à la cafétéria avec un soda à la rhubarbe. J'achète un sachet de graines parce qu'elles sont sûrement investies d'un pouvoir magique propre au lieu. Non ? Vous ne croyez pas ?



Et comment on y va ? Avec de bonnes jambes et une volonté tenace. C’est d’ailleurs pourquoi je n’avais pas tenté l’aventure en 2016. En temps normal le bus Arriva 5 de la ligne Maidstone-Hawkhurst dessert le village de Sissinghurst et il faut marcher environ un mile jusqu’au site. Cette année, la route était en travaux et le bus m’a laissée plus loin, il a fallu marcher deux miles. Vu la chaleur, j’étais épuisée.

Toutefois, je dois bien reconnaître que ce caractère inaccessible (vu de Marseille) contribue à l’aura de magie du lieu, un peu rêvé, difficile d’accès, bien caché, à la limite de la réalité.

Mais j’y retournerai à la saison des roses ! Na. Et je vous en reparlerai.


Semaines précédentes : un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate ; gothic revival : l'abbaye Saint-Augustin de Pugin ; visite de Knole House et rencontre avec la famille Sackville. 
La semaine prochaine, on marche le long du rivage.


jeudi 1 octobre 2026

Bah, la suite. Ça risque d’être ni mieux ni pire.

 

Infernus Iohannes (alias Antoine Volodine), Les Meilleurs d’entre nous, Seuil, septembre 2026.

Cinq parties ne présentant pas de lien entre elles, si ce n’est de camper un monde à l’humour macabre et aux individus paumés.


1. Deux policiers, dont l’un semble être mort, vont et viennent entre une rue où il pleut des trombes d’eau et une maison où un meurtre aurait eu lieu. Mais les souvenirs, les gestes et les conversations se diluent au fil des heures et si nos policiers tentent bien d’appliquer les procédures apprises à la police, ils le font de plus en plus mal, sans y croire, de plus en plus ridicules, nus sous la pluie, jouant alternativement le flic mort et le flic vivant.
(c’est formidablement grotesque)

Vers deux heures du matin, Böll mit fin à son inertie. Pendant tout ce temps non seulement il n’avait fait aucun geste, mais son cerveau était resté aussi inactif qu’une pelletée de vase, de sorte qu’il n’avait ni senti la durée s’étirer autour de lui ni les fantasmes du passé lui tourmenter les méninges, du passé lointain comme du passé immédiat ou proche.

2. Une série de portraits de personnages au noms improbables, aux consonances russo-turco-mongoles, dans une fin du monde qui n’en finit pas, un Parti au discours vaguement communiste, mais aux slogans tournés en dérision, des moines charlatans, des chiens errants.

Plus le Parti perdait en influence, plus les fractions et tendances qui le constituaient se multipliaient. À une époque, un de nos camarades expert en classification, car il travaillait dans un laboratoire d’entomologistes, en avait compté trois cent quarante-trois.

(les Bundistes de la radicalité épanouie, les marxistes de la Grande compassion)

À la faucille, au marteau, ou avec une grosse pierre ramassée sur la route, j’agirai.

La nuit s’acheva et Mathias Fompfel, qui avait eu la malchance de décéder pendant la pleine lune, sortit de sa maisonnette en chancelant et, aussitôt, il s’appuya sur moi pour assurer son équilibre.


J’aime cette langue équilibrée et calme, maniant l’oral avec un certain art, sans exclamation.
Il y a aussi la présence fugace et mystérieuse de Frankenstein.

3. Un moment dans l’existence d’un groupe de survivants, où l’on fait semblant de se tirer dessus et où l’on fait semblant d’accompagner les morts par des cérémonies chamaniques auxquelles malgré tout on essaie de croire parce que c’est réconfortant. Mais où deux personnages, amis d’enfance, communiquent vraiment par la pensée par d’étranges cadavres exquis qui fascinent un troisième homme. Tel le lecteur, il ne comprend pas d’où viennent ces phrases, il en perçoit la mystérieuse poésie, mais sans savoir quoi en faire…

(parce que l’on vit avant tout avec les mots et les histoires que l’on se raconte, et que c’est important de faire semblant pour donner un sens à ce qui nos arrive)

« Burnes au vent la bête quatorze prend la fuite devant les aveugles de bas étage », se rappelait Greco.

Ah, celle-là, je m’en souviens aussi, fit remarquer Kween en pensée, toutefois un peu troublé par l’image que la phrase projetait, de cet animal furieux et nu qui fonçait sans demander son reste, ayant sur ses talons une horde gueux aux yeux crevés, parmi lesquels Greco était en bonne place.

Ce qui m’incitait le plus à me rapprocher de ces deux-là était le surgissement entre eux de phrases bizarres qu’ils se transmettaient de crâne à crâne, des formules dont le sens m’échappait, et qui, en même temps, me procuraient une sensation agréable, jubilatoire, presque.
« Quand la fin arrive avec ses gros sabots les orphelins pleurent leur début. »

K. Smith, Guide 2012 tapisserie, coll.  privée



4. Une suite de courts portraits traçant la vie de Gompo, un homme qui voyage dans les mondes et accompagne les morts. Le système de la perpétuelle réincarnation permet à des individus d’exister dès leur conception et de concevoir de grands projets depuis le ventre de leur mère – c’est une grande farce.

Tellement nécessaire, l’autodérision, quand on se trouvait entre deux espaces de désastre.

Une fois dans le ventre de sa mère, Koubilaï Hupno commença à s’organiser pour ne pas perdre son temps à ne rien faire. L’accès à la bibliothèque lui fut refusé, sous le mesquin prétexte qu’il n’avait pas payé sa cotisation depuis des temps immémoriaux.

Une fois dans le ventre de sa mère, Bulbaf Kirinine fit connaître à celle-ci ses exigences en matière de destin.


Coiffé d’un chapeau brun sombre de gaucho, tout fier de porter un habit dont les coutures étaient cloutées de pierres brillantes, chaussé de bottes étroites et bien cirées, Jean Wernieri descendait bruyamment la rue principale du village, lorsque de façon tout à fait imprévue il s’aperçut qu’il se trouvait dans le ventre de sa mère.
(les hommes virils et puissants ne résistent pas aux mots les plus caustiques)


5. Une histoire entre deux anciens policiers devenus exorcistes chamanes, et une nonne au corps couvert de plumes (car il y a beaucoup d’hominidés oiseaux chez cet auteur). Les personnages entendent la voix du narrateur extradiégétique, rompant ainsi les beaux édifices de théorie littéraire, et ont un point de vue critique sur la narration. Une forêt mixte dit le narrateur, chaotique corrige le personnage.
Avec le tambour qui accompagne les morts, sans penser à rien.

L’un des onze livres publiés par Volodine cet automne, pour refermer son œuvre. Un de ceux que vous pourriez lire sans vous fatiguer du baratin journalistique.


mardi 29 septembre 2026

Lorsque les dragons nous hantent, nous hantons les dragons.

 

Infernus Iohannes, Chagrins, aux Éditions de Minuit, rentrée littéraire de septembre 2026.


Ce sont trois textes.

Dans le premier, une femme se rend aux funérailles de sa sœur. Mais c’est un monde un peu différent. Ceux qui organisent l’événement ont pour nom officiel bonimenteurs et la défunte, qui a encore une conscience de soi, est placée dans une sorte de caisson en verre qui rétrécira progressivement. Cette mort n’est pas une mort, on peut encore communiquer avec elle et essayer de la rassurer.

Évoquer la fraîcheur est une audace langagière qui vaut ce qu’elle vaut, c’est-à-dire rien.

Dans le deuxième, c’est une morte qui raconte, à moins que ce ne soit plusieurs mortes dont la parole se relaie. Enfermée dans une sorte de cellule, chacune se succédant le long d’un immense rivage où la mer s’amène en vagues sur les galets. Sans fin. Sans dormir, sans manger, et pourtant c’est une existence. Le bruit des vagues rythme les existences et marque le temps. Mais un jour le bruit du ressac s’arrête.

Ces deux textes se répondent étonnamment, même s’ils campent des univers bien différents. Dans les deux cas, les morts ne semblent pas coupés des vivants, on peut essayer de se parler et le temps ne s’arrête pas définitivement avec le dernier souffle.

Plus bas, au-delà du chaos des rochers, la mer scintillait. Elle reflétait les palpitations du ciel, les clignotements, le déversement lunaire, mais elle ne bougeait pas. Elle était figée. Les écumes restaient en place. Les ondulations n’évoluaient pas. Aucune vague n’avançait en direction du rivage. La mer ressemblait à un photogramme inanimé à jamais. L’eau ne battait pas les rochers. Tout mouvement était suspendu jusqu’à l’horizon. Plus de ressac.

Le troisième texte, plus étonnant, se tient dans un monde où un monastère semble posséder un grand domaine, délimité par une enceinte. Tout autour se tient le monde moderne, en proie aux militaires. Pourtant il y a des dragons, animaux invisibles vivant dans le lac. Le narrateur raconte tout de suite comment il a tué son frère moine, mais il dit surtout comment les deux frères ont fini par se retrouver et retrouver leur enfance commune (et bombarder les militaires avec tous les excréments possibles).

Les chevaux ont toujours été plus intelligents que nous, plus nobles, ils ont un instinct plus fort. Ils ont compris ce qui allait se passer et ils savaient que celui qui allait mourir chercherait un organisme où se projeter au moment crucial, un corps de sauvetage. Ils n’ont pas voulu te recevoir en eux, petit frère, te sentir ensuite continuer confusément en eux. Ils ont préféré se fondre dans les ténèbres, franchir le portail vers l’ailleurs. Ils ont quitté de toute urgence la mémoire sanglante des hommes. Ils sont allés rejoindre les dragons de lune, ils ont décidé de disparaître pour toujours avec les dragons des herbes folles de la steppe, aux lisières. Aux lisières de ce qui existe.

Vous me direz que c’est très sombre. Et bien non. Cette lecture a quelque chose de très apaisant, sans doute grâce au soin avec lequel les mots sont choisis et les phrases se déroulent. La nuit et la mort n’y sont jamais absolues et il est toujours possible de retrouver quelque chose de soi ou de ses proches. On est loin de la violence du monde contemporain, dans un lieu et un temps suspendus, où seuls subsistent les mots qui racontent les sensations et les souvenirs. Et puis à la fin, les gamins envoient tout ce qu’ils trouvent sur la tête des militaires, dans une joie et une vie qui ne s’arrêteront jamais.

M. Crato Neto, Le seigneur de la tête,  1988


L’écrivain Antoine Volodine a décidé de raccrocher les crampons, notamment pour des problèmes de santé. Il publie en cette rentrée littéraire 11 romans, sous le pseudonyme d’Infernus Iohannes, chez 11 éditeurs différents. Vous avez peut-être lu des articles à ce sujet. Et je vous connais, vous vous êtes dit « blabla intello pas intéressant… caprice gnagnagna… je comprends pas ces histoires de pseudo…. et puis ça a l’air bizarre ». Évidemment, vous avez tort. C’est un auteur que j’aime beaucoup et si jamais on me demandait par quoi commencer, je répondrais Terminus radieux ou Les Songes de Mevlido.

Je ne pense pas lire les onze, ou du moins, pas les lire tous cette année. J'ai choisi les deux premiers en fonction de l'éditeur, parce que c'est mieux de ranger des livres qui sont tous du même éditeur, c'est plus harmonieux. Et donc, chez Minuit, il y a aussi Lisbonne dernière marge, si vous voulez tout savoir.




samedi 26 septembre 2026

Knole House : chez la famille Sackville

 

Une envie me tenaillait : revoir Knole.

Knole ? (sans prononcer le « k »)

Même si le lieu a une immense réputation auprès des Anglais (seul site où il est conseillé de réserver à cause de l’affluence), je ne trouve pas le château spécialement charmant. Les collections n’y ont rien d’exceptionnel (même si, bien sûr, il y a des portraits de la famille par Van Dyck et Reynolds) et on ne visite pas le jardin. Et alors ? C’est un des premiers grands châteaux que j’ai vus en 2016 : immense hall que je retrouverai ensuite dans plusieurs de mes visites, grande galerie également, avec ce mélange de collection d’art et de quotidien aristocratique. C’est aussi là où en 2016 j’ai vraiment découvert le National Trust. Je me souviens avoir discuté avec un couple d'Anglais très étonnés de voir une française visiter leurs châteaux.

J’ai donc pris plaisir à y revenir cette année.

À mon arrivée, je suis quand même désolée de voir que les pelouses sont rases, jaune paille. On ne prend aucun plaisir à marcher dans le parc sous ce soleil accablant.

La construction de Knole est décidée au 15e siècle pour l’archevêque de Canterbury d’alors, mais au début du 17e la demeure devient la propriété de la famille Sackville, qui la possède toujours. Au vu du nombre de cours, d’escaliers et de pièces, c’est une vraie petite ville, avec son peuple d’artisans. Plusieurs pièces ont gardé leur décor du 17e siècle, notamment les meubles et les lits, et c’est ce qui justifie la notoriété du lieu. On m'a d'ailleurs signalé que le personnel possédait une expertise en matière de meubles anciens (via le Royal Oak Foundation Conservation Studio).

En 2016 j’avais découvert les daims en arrivant devant le château. Il était aux environs de midi et des hommes valeureux tentaient de défendre le pique-nique familial contre ces grosses chèvres voraces. En 2026 une aire de pique-nique a été aménagée pour les humains et les autres animaux se tiennent plutôt à l’ombre, mais le gibier reste la grande star du lieu.


Vita Sackville-West y est née en 1892 et elle y a passé son enfance. Mais pas possible pour elle d’en hériter, car la propriété se transmet exclusivement par la lignée masculine. Ce fut pour elle un arrachement et une blessure de devoir se séparer de Knole… heureusement le château a été immortalisé à la fois comme le château d’Orlando au début du roman du même nom par Virginia Woolf et comme Chevron dans The Edwardians.

Devant lui s’étendaient de longs arpents de toits rougeâtres, avec leurs monstres de pierre héraldiques. À la tour, le drapeau rouge et bleu flottait nonchalamment. En bas, dans le jardin, sur la pelouse d’un vert cru, il apercevait les silhouettes des invités de sa mère, les uns assis sous les arbres, les autres errant à l’aventure ; leurs éclats de rire et le choc des balles de croquet lui parvenaient distinctement. Dans le parc, un troupeau de daims agitaient leurs courtes queues à l’ombre des hêtres.

(...)
Toute la communauté était au travail. Dans les écuries, les palefreniers pansaient les chevaux ; dans les ateliers, le rabot du menuisier faisait voler les copeaux de bois ; le diamant du vitrier crissait sur la vitre ; dans la forge, le marteau sonnait sur l’enclume et les soufflets gémissaient comme le vent ; sous un hangar, un vieillard fendait du bois. Sébastien, debout du milieu de la cour, voyait dans un rêve le pilon résonner dans la cuisine, le canard grésiller sur la broche, les blanchisseuses battre le linge dans les chaudières.

Vita Sackville-West, Au temps du roi Édouard, parution originale 1930 à la Hogarth Press, traduit de l’anglais par Alice Turpin, lu au Livre de Poche, billet paru cette semaine !

Sackville-West a aussi écrit Knole and the Sackvilles ; ici l'exemplaire dédicacé à Eddy. Et les fameux toits de Knole/Chevron.

Une petite exposition retrace la vie d’Eddy Sackville, qui s’était installé dans les pièces de la tour. Cousin de Vita, familier de plusieurs membres du groupe de Bloomsbury (n’aurait-il pas lui aussi quelque chose d’Orlando ou de Sébastien ?), homosexuel, amateur de musique. Il réside à Berlin à la fin des années 1920, où il apprécie la liberté des cabarets, mais tenaillé par les préjugés dans lesquels il a été élevé, il tente de faire soigner son homosexualité en résidant dans une clinique où on lui inflige des traitements extrêmement nocifs. Après 1933, il parvient à faire venir plusieurs de ses amis allemands pour les sauver. Il devient aussi critique musical, travaille à la BBC, fait partie de la direction du Royal Opera House et de celle de Covent Garden et soutient de jeunes compositeurs britanniques. Après guerre, il ne vit plus à Knole.

Duncan Grant a participé au décor de la tour en peignant ce feu de cheminée.

Eddy hérite officiellement du titre de Lord Sackville seulement en 1962, à la mort de son père, Charles Sackville, celui-là même qui propose Knole au National Trust en 1947. En réalité le National Trust possède seulement une petite partie de la propriété qui est ouverte à la visite, mais la famille Sackville conserve la majorité du domaine et des bâtiments et les jardins.

À noter que Knole se visite depuis le 18e siècle. Il fait partie des grandes demeures à voir. Dans toute l’Europe, à cette époque, les palais des rois, des princes et des puissants s’ouvrent progressivement au public (d’abord un public choisi sous conditions avant un élargissement progressif) – si vous pensiez que le Louvre venait en premier, c’est loin d’être le cas.


C’est ici que j’ai fait la connaissance du National Trust il y a 10 ans, mais c’est quoi ce truc dont je vous rebats les oreilles ?

The National Trust est une association britannique sans but lucratif qui a pour objectif de préserver des sites d’intérêt collectif (monuments ou sites naturels) et qui a été créée en 1895. C’est le deuxième propriétaire privé du pays, après la Couronne (300 monuments, des milliers d’hectares, 10 % du littoral). Son logo est une branche de chêne. Je passe pas mal de temps à rêver en parcourant son site internet.

Les bénévoles (volunteers) sont un maillon essentiel de l’organisme. Ils cotisent, mais surtout consacrent du temps aux monuments et sites (accueil du public, entretien des jardins). Ce ne sont pas seulement des gardiens qui interdisent ceci ou cela. Ils sont très bien formés sur le lieu où ils sont attachés, font les visites guidées, peuvent répondre à toutes les questions et s’adapter à tout public : « Avez-vous vu ceci ? Oh vous êtes française ! Mais saviez-vous que... » Il y a aussi quelques milliers de salariés.

On y découvre des conditions de visite inimaginables pour qui a la culture du musée français. Des volontaires sont présents dans chaque salle, prêts à dispenser diverses explications et à raconter l’histoire du lieu, avec plein de fiches à disposition. L’atmosphère bruisse doucement de ces conversations, c’est vivant.

Enfin, les scones du National Trust sont légendaires (je vous assure).

Le National Trust sur le blog, c'est le musée d'Avebury, Petworth House, Mottisfont Abbey, les Assembly Rooms de Bath, le village de Lacock, Fountains Abbey, mais également de nombreux chemins au bord de la mer.

L’English Heritage joue un rôle proche, mais il s’agit là d’un organisme public indépendant, qui est rattaché au gouvernement.


Et comment on va à Knole ? Le château se trouve à 30 minutes à pied de la gare de Sevenoaks (en sortant de la gare, vous prenez à gauche et c’est en haut de la colline).

Les semaines précédentes : un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate ; gothic revival : l'abbaye Saint-Augustin de Pugin.

La semaine prochaine : et bien, on ne sera pas très loin.


jeudi 24 septembre 2026

Il était monté sur le toit, non seulement parce que c’était, depuis des années, son passe-temps favori, mais parce qu’il n’avait pas d’autre moyen de fuir.

 


Vita Sackville-West, Au temps du roi Édouard, parution originale 1930 à la Hogarth Press, traduit de l’anglais par Alice Turpin, lu au Livre de Poche.


Au début du roman nous assistons à une grande réception à Chevron, un immense domaine, un château avec son jardin, son parc à daims et sa noblesse multicentenaire. Le héros principal est Sébastien, « Sa Grâce », l’héritier, qui juge ce monde superficiel et sans intérêt, mais adore Chevron, aime s’en occuper avec son armée d’employés et de domestiques. Mais Sébastien a 19 ans et son chemin n’est pas encore totalement tracé.
Le roman se déroule sur quelques années et retrace les atermoiements de Sébastien. De sa rencontre avec Anquetil, un explorateur qui s’est fait tout seul, ses discussions avec sa sœur Viola, ses aventures sentimentales, ses envies… C’est que les traditions agissent comme un carcan posé sur ses épaules. Tout l’incite à inscrire ses pas dans ceux de ses prédécesseurs. Même ce domaine, tant aimé, où il est si agréable de s’occuper des bois, des maisons, des murs, des chiens, peut apparaître comme une forme de tombeau. Le monde change… on est au début du 20e siècle.

Non, vous ne voulez pas échapper à Chevron. Vous croyez que vous l’aimez, que vous êtes heureux de vous en occuper, mais, en réalité, vous êtes sa victime. Un domaine comme Chevron est un despote de la plus sinistre espèce ; il cache sa tyrannie sous le masque de l’amour. (…) Vous n’êtes pas un être libre. Je reconnais que, probablement, vous ferez votre devoir. Vous serez l’ami de vos fermiers, vous commanderez vos domestiques avec équité, vous présiderez des réunions, vous gagnerez le respect de vos égaux, – tout cela, lorsque vous aurez cessé d’être un jeune fou, mais vous serez mort, vous serez mort…

Ce n’est pas un très bon roman, car qui aurait envie de passer 200 pages au milieu de gens frivoles et vains, même pour les critiquer ? Tout le monde n’est pas Marcel P. Même si la plume de Sackville-West est sans indulgence et manie très bien l’ironie, j’avoue avoir eu du mal à m’intéresser à tout le roman.
En revanche, la peinture de Chevron et la description de l’état d’âme de Sébastien m’ont plu. C’est sans doute là où l’autrice a mis le plus d’elle-même. Chevron ressemble en effet furieusement à Knole, le lieu de l’enfance d’où elle a dû partir (et on comprend donc la sympathie que lui inspire Viola et sa révolte), un lieu où l’on peut devenir soi-même et où s’épanouir, mais aussi un lieu où l’on a un destin tout tracé sans considération pour les individus. Et puis je pense que ce rapport compliqué à la tradition et à la haute aristocratie reflète bien son propre positionnement : Sackville-West n’a jamais quitté son monde, mais ne s’est pas privée de s’en écarter scandaleusement au besoin.

W. Orpen, John Everett, 1900, Queen's house


Il y a les relations aux domestiques, cet univers féodal où la noble dame distribue les cadeaux de Noël aux enfants des familles. Seulement, en 1900, certains enfants peuvent refuser d’être menuisiers au château comme leur père et leur grand-père et préférer une carrière plus intéressante. Un maître d’hôtel qui rappelle d’un coup d’oeil qu’il est grand temps de s’habiller pour le dîner et qui est offusqué de constater que tout le monde reste en veston. C’est un réseau de relations dont Sébastien prend progressivement conscience, mais dont il peine à s’extraire. 

De Sackville-West, j'ai aussi lu Toute passion abolie qui me semble plus réussi.

Restez concentrés ! Il sera à nouveau question de Chevron samedi.