La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 24 août 2026

Programme d'automne du blog

 

Bonjour tout le monde,

J’espère que vous allez bien. Je suis revenue à la maison, mais heureusement je ne reprends pas le travail tout de suite, j’ai encore du temps pour me reposer et lire.

Voici quelques annonces concernant les billets à venir.

Je participerai à la Rentrée à l’Est de Sacha, avec deux pays au menu cette année, la République tchèque et la Slovaquie. Je me rends compte qu'elle se déroule du 15 au 30 septembre, mais que dans ma tête, j'avais noté du 1er au 15. Mmmm... va falloir trouver de quoi meubler en attendant !

Sacha a programmé une lecture commune Karel Čapek le 15 septembre, un auteur abondamment représenté sur le blog. Je participerai donc, mais sans doute le 17.

En effet le 15 du mois sera consacré aux escapades littéraires européennes de Cléanthe (et il devrait en être ainsi tous les mois). Les thématiques à venir sont les suivantes : les Balkans en septembre, puis viendront les migrations et les déplacements, Kafka, Naples, l'hiver, etc.

Ce 15 septembre sera chargé puisque c’est également le début de Sous les pavés les pages, le défi urbain d’Athalie et d’Ingannmic (jusqu’au 15 novembre). Si vous parvenez à lire un livre de Čapek ayant pour thématique les Balkans et se déroulant en ville, vous gagnez le Super Banco !

Par ailleurs, novembre, retour des Feuilles allemandes avec Eva et Patrick.

Mais le 26 novembre, retenez la date, ce sera au tour de William Faulkner. Ingannmic et moi vous proposons de lire un titre au choix de ce fabuleux auteur américain. Si vous ne connaissez pas et si vous ne savez pas avec quel titre vous lancer, rappel des suggestions les plus fréquentes : Tandis que j’agonise, Sartoris et Lumière d’août. Pour notre part, nous serons plongées dans le troisième volume de la saga des Snopes.

J’en reparlerai, mais sachez d’ores et déjà que je reconduis la semaine consacrée à l’Holocauste pour la dernière semaine de janvier 2027.

Et les billets touristiques, me direz-vous ? Ils reviennent, eux aussi. Dès ce week-end, nous serons en Angleterre.

La belle verrière de la gare de Saint-Pancras, lieu de tous les possibles.


mercredi 19 août 2026

les forêts hurlent entre racines et nuages

 
Hélène Dorion, Mes forêtsÉdition Bruno Doucey 2021.


Mes forêts sont des bêtes qui attendent la nuit
pour lécher le sang de leurs rêves
gratter la terre         gratter l’écorce
boire l’offrande et se glisser
dans un lit rempli de lucioles

mes forêts sont une planète silencieuse

une éclipse qui fléchit
le bois de barques à la dérive
alors qu’on croirait tout immobiles

elles sont un dessin de nature morte
ignorant les écrans
sur lesquels on les regarde
sans jamais les voir mes forêts

sont chemin de chair et marées de l’esprit
un verbe qui se conjugue lentement


Mes forêts sont le bois usé d’une histoire
que racontent des lunes tenues à bout de bras
quand s’approchent la nuit et le hurlement
de nos peurs         mes forêts
sont la mise en terre de vagues immenses
et de mots que je ne reconnais pas




Je suis en vacances, je ne verrai sans doute pas beaucoup de forêt, mais il y aura de l'herbe verte et la mer et de la marche à pied et des belles choses. Je vous raconte à mon retour.

mercredi 12 août 2026

dans la lumière haute les nuages chuchotent à l’oreille des pierres

Hélène Dorion, Mes forêts, Édition Bruno Doucey 2021.


une chute de galets

C’est le bruit du monde
l’écoulement du temps – 

            goutte de pluie et grain de sable
            l’éclosion d’un bourgeon
            la branche qui tombe         l’avancée d’un nuage
            dans le bleu         la nuit se brise
            à l’horizon         un vent
            plus léger que les autres

c’est le bruit du monde
l’écoulement du temps – 

            l’heure mauve         les glaces qui se rompent
            la lumière de midi         une secousse
            l’ondée vive
            le sol craquelle

            c’est le murmure d’une forêt

le bruit du monde
l’écoulement du temps         l’écoulement
du temps – 
Voyez-vous la gélinotte ?

Je suis en vacances, je ne verrai sans doute pas beaucoup de forêt, mais il y aura de l'herbe verte et la mer et de la marche à pied et des belles choses. Je vous raconte à mon retour.


mardi 4 août 2026

On ne voyait pas plus d’ours que de loups à la frontière ! On ne voyait que la fin du monde !

 

Joseph Roth, La Marche de Radetzky, parution originale 1932, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni pour les éditions Garnier/Flammarion.


Au début du livre, nous sommes à Solférino en 1859, et un soldat sauve la vie de l’empereur d’Autriche. Ensuite, il devient un héros et il lui est impossible de quitter la vie militaire, malgré ses préférences. Au deuxième chapitre nous faisons la connaissance avec son fils, devenu fonctionnaire de l’empire, et son petit-fils, devenu militaire. Aucun n’a vraiment choisi sa voie, mais par une sorte de fatalité, les voici liés au destin de l’empereur et de l’Autriche.
Le roman raconte donc leur existence. Celle du père, bien réglée, aux paroles sobres, ce qui n’empêche pas l’attachement inexprimé pour ce fils qu’il pressent un peu trop faible. Celle du fils, médiocre militaire, sans avoir mauvais fond, désireux de pouvoir un jour vivre de façon différente, plus libre qu’à l’armée. Le tout s’achève en 1916, en pleine guerre mondiale.

Le roman raconte surtout la fin de l’empire. Un empire où l’armée occupe la première place, dans les petites villes et à la frontière, où l’éducation est militaire, avec ses « Tout à fait papa » caricaturaux. Les costumes chamarrés des officiers ont quelque chose de l’opérette, avec leurs couleurs et leurs plumeaux – cette armée-là n’a rien de moderne. Ces graves hommes à favoris sont sérieux et ridicules, avec leur code d’honneur relevant d’une autre époque. Pendant ce temps, les peuples expriment leur désir de nationalisme et les ouvriers se mettent en grève – mais tout ce monde-là constitue la terreur de la belle Vienne bourgeoise.
Je confesse avoir connu un passage difficile, parce que j’ai toujours autant de mal avec les récits d’une décadence annoncée ; j’ai passé quelques pages avant de me remettre dedans.

Le grand soleil doré des Habsbourg déclinait devant lui, se fracassait sur les tréfonds du monde, se scindait en plusieurs petites boules solaires qui, devenues des astres autonomes, devraient à leur tour éclairer des nations autonomes.

Roth excelle à représenter des personnages un peu paumés dans leur époque, attachés à un souverain qu’ils devinent vieux et d’une époque passée ; pas un personnage qui ignore que l’empire est finissant. À cet égard, l’épisode où le régiment campé à la frontière finit par apprendre l’assassinat à Sarajevo de l’héritier au trône constitue un véritable basculement.


Il y a aussi une sincère émotion qui se dégage du roman, les personnages ayant parfaitement conscience de vivre la fin d’un monde et le père apprenant avec un immense chagrin ce qui est arrivé à son fils.
Il y a une belle évocation de la frontière – celle avec la Russie – où vivent des paysans, des marchands, des Juifs, des cosaques. Et les oies sauvages qui quittent le pays au début de la guerre.

Tous sentirent qu’il avait invoqué la mort. Elle planait au-dessus d’eux et elle ne leur été nullement familière. Ils étaient nés en temps de paix, ils étaient devenus officiers en se livrant à des manœuvres et à des exercices pacifiques. Ils ne savaient pas encore à l’époque que chacun d’entre eux, sans exception, rencontreraient la mort quelques années plus tard. Aucun n’avait l’ouïe assez fine pour entendre déjà le grand rouage des hauts moulins cachés qui commençaient à meuler la Grande Guerre.

De Joseph Roth j'ai aussi lu :

Job, roman d'un homme simple : un très beau roman sur les tracas des gens simples
Perlefter, histoire d'un bourgeois : un roman inachevé et des nouvelles, un monde disparu et dispersé

Franz Marc, École d'équitation, 1913, Gemeentemuseum La Haye


Bon. Et la musique ?

Joseph Radetzky était un maréchal autrichien qui s’est tristement fait connaître par sa mise au pas de l’Italie au moment du printemps des peuples en 1848 (il a tenté de bombarder Venise par montgolfière et c’est seulement grâce au vent que ça a pas marché – tu parles d’un titre de gloire). C’est en son honneur que Johann Strauss compose une fameuse marche, qui tient autant du cirque que de la parade militaire. Dès le début, il semble que les officiers aient pris l’habitude de la scander en tapant dans leurs mains.

Dans le roman, La Marche de Radetzkyretentit à plusieurs reprises, le dimanche midi sur la place ou le soir quand les officiers vont au bordel. Autant dire qu’elle relève plus de la familiarité que de la solennité. À vrai dire, elle m’a fait penser à la musique de Nino Rota pour La Dolce vita, avec cet aspect de farce mélancolique.

Son chef comptait encore au nombre de ces musiciens militaires autrichiens auxquels une mémoire précise et un besoin toujours vif de nouvelles variations sur d’anciennes mélodies permettaient de composer une nouvelle marche chaque mois. Elles se ressemblaient toutes comme des soldats. La plupart commençaient par un roulement de tambour, reprenaient l’air du couvre-feu en accéléré pour être au rythme de la marche, envoyaient les fières cymbales lâcher un rire retentissant et s’achevaient avec un grondement de tonnerre de la grosse caisse, joyeux et bref orage de la musique militaire.

En 1946 La Marche de Radetzky est incorporée au programme du Concert du Nouvel An du Philharmonique de Vienne (1e édition du Concert en 1939 dans la Vienne nazie).

J’ai choisi la version du Concert du Nouvel an 2026, avec le chef Yannick Nézet-Séguin qui la dirige au milieu du public.


Ceci constitue donc une très belle participation au défi Sing me a song de Sunalee.

C'est aussi le dernier billet avant le départ en vacances ; on se retrouve à la fin du mois ! Portez-vous bien.



samedi 1 août 2026

Cocteau sur la Côte d'Azur

 

1er août, rangeons les livres, chaussons les sandales et empoignons l’appareil photo. Je vous propose une balade sur la Côte d’Azur.

Tout d’abord, étape à Menton. Nous nous rendons à l'hôtel de ville, où la salle des mariages a été décorée par Jean Cocteau en 1956.

La pièce est sans fenêtre, avec un éclairage électrique assez pourri, mes photos sont toutes grises, mais on essaie de se concentrer. Ici la vue quand on est dans l'assistance.

Tout au fond, sous le soleil, les deux fiancés. Elle porte un grand chapeau qui est niçois alors que lui a un bonnet de pêcheur. Il a aussi un oeil en poisson.


D'un côté une noce imaginaire. La fiancée est assise en croupe derrière son homme, sur un beau cheval blanc. Derrière on apporte des présents, des fruits et des fleurs. Une matrone est assise, des hommes commencent à danser ; un autre homme semble emporter sa belle.

C'est Cocteau qui a aussi conçu le mobilier, sièges, candélabres, etc.

En face, une femme est soutenue par deux compagnes. C'est Eurydice qui est morte et qui s'écroule.

Derrière des centaures furieux. Texte de Cocteau : "Aussitôt les hommes s’animalisent, deviennent centaures, s’entretuent et massacrent des bêtes innocentes." 

De ce côté-ci Orphée laisse tomber sa lyre. Un flamant rose est atteint par une flèche et s'écroule. Les centaures sont criblés de flèches

Les lignes qui ornent les corps ressemblent à des tatouages, que Cocteau envisageaient peut-être comme primitifs, renvoyant en tout cas à une humanité lointaine, loin de l'occident du 20e siècle. Les formes sont stylisées, étrangement posées et élégantes, alors que le récit est d'un côté celui d'une fête, de l'autre celui d'une mort. 

Et au plafond ? La poésie chevauche Pégase, mais elle semble prête à tomber

L'amour s'apprête à tirer une flèche mais complètement à l'envers. Un être ailé jongle avec des planètes,  ce serait la Science. C'est très bas de plafond et on a un peu l'impression qu'on va tout se prendre sur la tête, les planètes et Pégase, c'est très loin d'être confortable.

La tragédie affleure toujours dans tous les moments de la vie humaine, notamment les mariages. Mythe et noce méditerranéenne, fête et combat féroce. Ce décor n'est pas doucement joyeux et festif.

La salle des mariages est toujours utilisée pour les mariages, vous comprendrez donc qu’elle ne se visite pas le samedi. J'ai déjà commis un billet sur Menton.


À quelques kilomètres de là, Villefranche-sur-Mer est une minuscule cité située juste à côté de Nice. La rade est belle, la citadelle impressionnante et les ruelles charmantes. Et en hiver, c’est vide et calme.

Jean Cocteau décore en 1957 la chapelle Saint-Pierre, chapelle des pêcheurs, qui appartient toujours à la Prud’homie des pêcheurs de Villefranche.



L'abside face à la porte. Un ange sauve Saint-Pierre (patron des pêcheurs) et l'aide à s'élever. Tout en haut, au centre, la représentation de la citadelle de Villefranche. Et autour des épisodes de la vie de Pierre, avec des miracles de Jésus associés à la pêche.
Les couleurs sont très sobres, un délicat camaïeu de gris bleutés, j'aime bien.

Sur un côté l'arrestation de Saint Pierre.


De l'autre, des gitans jouent de la guitare, les femmes de Villefranche vendent le poisson. On pêche, on se baigne. Vous reconnaissez les chapeaux, les bonnets, les yeux poissons, les cactus...


C'est le mur d'entrée, côté rue, avec la porte fermée. Vous voyez les grands candélabres (en céramique) avec des yeux. Ce décor est un peu mystérieux.

Les photos sont interdites, celles que vous voyez proviennent donc de ce site.

En hiver, Villefranche est désert et on peut dormir à l’hôtel La Régence, qui est très sympathique, et prendre le petit-déjeuner dans le bar.

Un jour, j’irai à Milly-la-Forêt voir la maison et la chapelle de Cocteau.

Photo de Lartigue.

Pour ce mois d’août, Cléanthe nous propose de faire escale dans une station balnéaire. Elles sont innombrables certes, mais hélas je n’ai rien trouvé sur mes étagères. Snif. C’est pourquoi j’ai songé à cette alternative poético-picturalo-touristique.

Encore un billet avant le grand départ !