La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 3 avril 2025

Rien de troublant ne venait jusqu’à sa chair du grand labeur d’amour dont la splendide matinée s’emplissait.

 

Émile Zola, La Faute de l’abbé Mouret, 1875.


Le début du roman est très apaisé. Le jeune abbé Mouret célèbre l’office du matin, dans une petite église délabrée d’un village paumé du sud de la France. Il est tranquille, s’appuyant avec confiance sur sa foi. Et Zola décrit avec minutie l’ensemble du rite – j’ai pris beaucoup de plaisir à cette longue et belle scène d’exposition.
Mais l’abbé est installé dans un village où la religion n’intéresse personne et où chacun cultive ses intérêts matériels. Et puis la langue de Zola associe sans cesse la nature, la terre, les animaux, la végétation et les femmes au désir, à la fécondation, au sexe et donc à la putréfaction. « Émile, t’es lourd », me dis-je. Le pauvre abbé ignore encore ce qu’il va lui arriver, alors que le lecteur est déjà prévenu.

Maintenant, il sentait dans un même souffle pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l’odeur lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C’était comme un air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules vierges.

Sans transition, la deuxième partie bascule dans le conte. L’abbé y sera appelé par son prénom, Serge. Il a été grièvement malade (nerfs fragiles), il est en convalescence chez Albine, jeune fille de 16 ans, dans un immense et merveilleux jardin.
Ah ce jardin ! Presque sans limite et sans raison, pourvu de toutes les plantes de la terre (au mépris de toutes les contraintes botaniques). Une roseraie enchantée, des arbres gigantesques, une prairie d’herbes… Ici Serge renaît à lui-même, redécouvre le soleil et la vie et naît à l’amour par la même occasion. Hélas. Entrés dans le jardin comme Daphnis et Chloé, Serge et Albine en sortent bientôt comme Adam et Ève.
(Ici, j’avoue avoir insulté Émile.)

Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l’abandon depuis un siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares.

Je regrette que Zola soit un romancier aussi démonstratif (regret vain bien sûr, c’est seulement que son projet n’est pas le mien). Alors que nous mourrons d’envie de nous perdre dans ce jardin, de contempler les plantes et les insectes, de réinventer une vie plus végétale et loin du temps des humains, il est pour sa part incapable de camper un tel décor sans intentions. Le jardin n’est pas décrit pour lui-même, mais au service de sa démonstration, et pour moi, il s’agit d’une faiblesse.
Ce roman me paraît quand même très réussi, notamment par sa construction. Les trois parties s’enchaînent avec des changements brusques et inexpliqués pour le lecteur, qui devine seulement ce qui s’est passé. En dehors de Serge et d’Albine, il y a seulement quelques personnages secondaires, brossés de façon vigoureuse et tendant vers le grotesque. De plus, seule une phrase, jetée presque par hasard par le médecin, rattache le roman à la saga des Rougon-Macquart. De ce fait, le volume apparaît comme un conte isolé, tout comme le jardin invraisemblable flotte dans l’imaginaire – une sorte de rêve inaccessible. Le retour au naturalisme est brutal. Je ne peux pas m’empêcher de penser que Zola fait preuve de cruauté envers ses personnages.
Il y a, près de Menton, un jardin extraordinaire avec des camélias de 5 mètres de haut.


La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel. Elle s’était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa l’église, pour sonner l’Angelus, boitant davantage dans sa hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait du plafond, nue, râpée, terminée par un gros nœud, que les mains avaient graissé ; et elle s’y pendit de toute sa masse, à coups réguliers, puis s’y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant sa face large.
C’est le début.

Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs s’attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de cors qu’on ne montre pas, d’une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des veines.

Jésus restait sourd. Un instant, l’abbé Mouret implora le ciel de ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l’élan extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans espoir que les dévots connaissent. Alors, il s’assit de nouveau sur la marche de l’autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se rapetissait sous la dent de la tentation.

Ma lente avancée dans la saga des Rougon-Macquart : La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Un très bon volume. La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste (un certain dégoût). Le Ventre de Paris : le commerce de bouche aux Halles, la symphonie des fromages et on est un peu écoeuré de toute cette nourriture. La Conquête de Plassans : une vue de la société de province (bof).


mardi 1 avril 2025

Et merde au roi d’Angleterre !

 


Antonine Maillet, Pélagie-la-Charrette, 1979, aux éditions Grasset.

C’est l’histoire du retour des Acadiens, ces gens, originaires de France, qui vivaient au Québec et qui ont été massacrés et déportés par les vainqueurs anglais. Dispersés, certains choisissent de rester dans ce qui deviendra les États-Unis (notamment en Louisiane), mais d’autres décident de rentrer, sans rien demander à personne. Ils s’installent dans ce qui est désormais le Nouveau-Brunswick.

Après ça, venez me dire à moi, qui fourbis chaque matin mes seize quartiers de charrette, qu’un peuple qui ne sait pas lire ne saurait avoir d’Histoire.

Mais ici, ce n’est pas un livre d’histoire. Est-ce vraiment un roman ? Maillet raconte la grande épopée misérable de Pélagie, dite la Charrette, qui part de Géorgie en charrette à bœufs, avec ses fils, sa fille, une orpheline, un vieillard et une guérisseuse boiteuse. En chemin, il arrive des aventures mémorables : d’autres familles rejoignent la charrette, une autre prend la route de la Louisiane, des gens que l’on croyait morts réapparaissent, un bébé naît, on manque de se noyer et de périr de froid, on se bat, on croise la guerre d’Indépendance américaine, etc.

Car le livre raconte aussi la façon dont ce grand mythe a été transmis oralement, de génération en génération, avec ses silences et ses exagérations, ses miracles et ses gestes de bravoure. Un mythe fondateur où les Acadiens revenus chez eux pour tout reconstruire pourront puiser.

Toutes les têtes sortent du conte l’une après l’autre, laissant le conteur Bélonie ralentir ses phrases, freiner, puis semer dans l’air du temps trois ou quatre points de suspension, avant de baisser les yeux sur son auditoire qui déjà s’affaire et court aux quatre horizons.

Ceci dit, la vraie héroïne, en plus de Pélagie à la tête de tout un peuple, c’est la langue. La langue acadienne. Maillet reconstitue une langue française ancienne, du québécois ancien, du parler paysan, très oral. J’avoue que c’est un peu chargé pour mon goût, un peu artificiel, un peu qui s’écoute trop parler. L’idée est de restituer le récit d’un conteur. Je saisis l’ambition, mais sans être convaincue à 100 %. J’apprends sur Wikipedia que Maillet a fait sa thèse sur Rabelais. Je comprends ce goût de gourmet pour la langue la plus riche !

Revirez-vous la peau de l’avers à l’endroit pour vous réchauffer le dedans au soleil une petite escousse. Vous avez grand besoin de vous faire éventer, tout le monde.

Je me suis aussi un peu perdue dans les différents personnages et les familles, ce qui n’est pas bien grave. Les personnages ne sont guère fouillés, mais traités avec tendresse et humour par Maillet. Je regrette que les bœufs aient des noms, mais qu’il soit seulement question d’un Noir et d’un Micmac. Je sais bien que l’on est dans un mythe réinventé et que ce genre de personnage vaut davantage pour sa dimension symbolique qu’individuelle, mais à la fin des années 70, ça fait un peu mal.

Le rôle sinistre est attribué à une autre charrette, celle de la Mort, qui suit de près celle de Pélagie. Il y a également une famille de Basques, chasseurs de baleine et pêcheurs depuis toujours, un violon enchanté, un forgeron qui est naturellement magicien et bien sûr, un voyage à dos de baleine. Je ne peux pas non plus m’empêcher de penser au Chevalier de la Charrette que la romancière connaissait forcément.

Raymond, Poème de la terre, 1940, MNBAQ

Comme ça les Melanson de la Rivière-aux-Canards n’étaient point restés dans le sû ? Et les Bernard et les Bordage, et les Arsenault, vous me dites pas ! Tout ce monde-là serait remonté en Gaspésie ? C’était-i avec l’idée de s’y établir ? Et les Pellerin, qu’était-il advenu des Pellerin ? Jamais je croirai qu’ils ont partagé l’embarcation des Robichaud, ça se parlait même pas dans le temps. Mon Dieu ! puis les Vigneault, on avait des nouvelles des Vigneault, après toutes ces années ? Comment vous dites ça ? Ils sont rendus aux îles de la Madeleine ? Et d’autres à Saint-Pierre-et-Miquelon ? Et plusieurs Gaudet et Doucet et Belliveau ont pris à travers bois vers Québec ? Mais les déportés vont-ils finir par inonder le pays ?

Faudrait vous souvenir itou de la saison des métives avec ses pommiers tant chargés que les nouques des branches en craquiont ; et la saison des sucres avec sa sève d’érable qui dégouttait dans les timbales ; et le saisons des petites fraises des bois… Ils avont-i’ des fraises des bois et du sirop d’érable dans votre Louisiane ?

C’est avec ce titre que Maillet a remporté le Prix Goncourt 1979.

Lecture commune organisée par Miriam, que je remercie pour son initiative. Je lirai certainement d’autres titres, d'autant que je me suis aperçue que l'on m'en a offert un.

Évidemment, ça donne envie de prendre l’avion pour là-bas.


samedi 29 mars 2025

Antoine Bourdelle

 

Antoine Bourdelle (1861-1929) est un sculpteur français.

Il suit un premier apprentissage dans l’atelier d’ébénisterie de son père, puis des études à l’académie des beaux-arts de Toulouse et à Paris (atelier d’Antoine Falguière à l’école des Beaux-arts). Il a fait partie des praticiens de l’atelier de Rodin.

Comme tout sculpteur, il alterne les œuvres libres et les commandes (privées ou publiques) : décor du théâtre des Champs-Élysées, monuments commémoratifs, etc. Et comme plusieurs de ses modèles (en terre ou en plâtre) ont donné lieu à des sculptures en métal (en collaboration avec des ateliers de fondeurs) et bien forcément il y en a plusieurs exemplaires et on peut en trouver un peu partout (la sculpture est souvent un art du multiple).


Centaure et faunes à la syrinx (1916 encre, musée Bourdelle). Bourdelle réinvestit les figures de la mythologie, comme un moyen de ramener le rêve, la vie sauvage, la magie, l'héroïsme et l'enchantement divin dans le monde contemporain. Ici la puissance mystérieuse du centaure sur les faunes musiciens.


J'ai déjà parlé ici d'Aby Warburg, historien de l'art presque contemporain, et qui s'est intéressé aux centaures, mais dans l'art de la Renaissance italienne.


Centaure mourant (buste en plâtre, 1914, musée Bourdelle) et Centaure mourant (plâtre, 1914, musée Bourdelle). Vous le connaissez peut-être ? Un exemplaire en métal se trouve dans le jardin du musée Maurice Denis à Saint-Germain-en-Laye, un autre est à Montauban au musée Ingres). C'est une oeuvre emblématique. La tête couchée sur l'épaule, abandonnée. Le corps musclé, mais comme enserré en lui-même. Le visage stylisé (je pense aux sculptures des Cyclades, très en vogue en ce début de siècle).

En 1897, grâce au soutien de Rodin, Bourdelle obtient la commande du Monument aux combattants et défenseurs du Tarn-et-Garonne de 1870-1871, malgré un projet qui choque fortement. Le monument se dresse toujours à Montauban.
Ici, la figure du Guerrier allongé au glaive (étude, bronze, fonte Coubertin, 1900, musée Bourdelle).  Figé dans la violence du geste, impressionnant avec ses doigts écartés et ses traits hurlants - bouche grande ouverte à rebours des canons classiques. Il est conservé de très nombreuses études pour les différents éléments qui composent le monument, notamment cette série de têtes hurlantes :



Héraklès archer (bronze, musée Bourdelle). L'oeuvre date de 1909, mais connaît un tel succès que de nombreuses répliques suivront. Ce qui explique que l'oeuvre se trouve à la fois à Paris, à Rome, à Stockholm... C'est une commande privée.
Ce corps n'a rien de réaliste (malgré ou grâce à de nombreuses études d'après le modèle vivant), il y a trop de muscles, les membres sont trop grands, le corps masculin est subjugué au-delà de ses limites naturelles. Héraklès est un demi-dieu.
La sculpture allie la puissance et la force musculaire, la représentation d'un équilibre précaire avec ces appuis sur le pied et sur le genou, le déséquilibre imminent, l'instant suspendu - ne croirait-on pas voir la corde tendue ? Là encore le visage est stylisé, comme un kouros antique.


Deux bas-reliefs destinés au tout nouveau Théâtre des Champs-Élysées (le lieu de l'Art déco) : La Musique (1912, bronze, fonte Susse, musée Bourdelle) et La Tragédie avec sacrificateur de face (1912, bronze, épreuve exécutée par Godard en 1969, musée Bourdelle).
Pour La Musique, une femme tient le violon tandis qu'un faune joue de la syrinx. Les deux ont des positions particulièrement instables. Le cadre du bas-relief est à la fois une contrainte et un support pour leurs corps. Pour La Tragédie, on pense au sacrifice d'Iphigénie ou à d'autres pièces du même type. Le corps de la femme est physiquement démembré, dans une attitude très... théâtrale. Le théâtre fut inaugurée en 1913 et c'est dans sa salle que fut donnée (quelques semaines après l'inauguration) la première du Sacre du printemps de Stravinsky - une musique sauvage. 

L'alliance entre l'Art déco et l'antiquité grecque ne vous laisse pas indifférent ? Vous êtes mûr pour visiter la fabuleuse Villa Kérylos.

En 1930 est inauguré le Monument aux morts de la mine à Montceau-les-Mines dont Bourdelle a obtenu la commande quelques années plus tôt. La forme rappelle celle d'un phare, mais surtout celle de la lanterne des mineurs. Il s'orne de grands bas-reliefs en bas.
Projet pour le monument (1927, encre, musée Bourdelle).

Les mineurs dans la mine et Le retour du soldat, les deux pour les bas-reliefs du Monument  de Montceau-les-Mines (1919, bronze, fonte Susse, musée Bourdelle). Les mineurs sont aussi musclés que le centaure. Ils sont représentés en pleine dignité et possession de leurs moyens, avec leurs outils et avec la lampe, emblème de la profession. Les femmes sont les pleureuses, les amies et les confidentes (je gage que la texture du panier a suscité beaucoup de plaisir chez notre sculpteur).


 

Évidemment, je ne peux que vous conseiller la visite de l’excellent musée Bourdelle à Paris, installé dans l’atelier que le sculpteur a occupé durant presque toute sa vie. Un endroit très agréable (il pleuvait quand j’y suis allée et j’ai peu profité du jardin, mais c'est bien quand même).


La semaine prochaine... dernier billet monographique.

 


 

jeudi 27 mars 2025

Quel était-il ce monde dont elle n’avait jamais vu que les minarets et les terrasses ?

 

Naguib Mahfouz, Impasse des deux palais, parution originale 1956, traduit de l’arabe par Philippe Vigreux, édité à l’origine par JC Lattès et désormais en poche.

À la fin de la Première guerre mondiale, dans une maison bourgeoise du Caire, au plus près de la vie d’une famille. Le père, tyrannique et austère avec les siens, vit, la nuit venue, une existence beaucoup plus complaisante, faite de rires et d’amis, de vin et de musique, et de femmes. Notre homme est heureux, sincère avec lui-même. La mère Amina, soumise et respectueuse, n’a pas quitté la maison une seule fois en 25 ans de mariage – il ne faudrait pas que l’on puisse la voir. Et puis il y a les trois fils, les grands qui travaillent et qui étudient et le petit, joyeux luron, chanteur, ami de la poésie. Et les deux filles qu’elles non plus personne n'a vues.

Évidemment, le cœur de la vie, c’est le moment du mariage (d’un point de vue contemporain, comme ces pratiques sont bizarres !)


Elle sourit au tableau, cher à ses yeux, de cette rue qui, au moment où chemins, venelles et impasses sont plongés dans le sommeil, restait éveillée jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Que de divertissement avait-elle trouvé à son insomnie, de réconfort dans sa solitude, de rempart à ses frayeurs, grâce à cette rue dont la nuit ne transformait le visage qu’en en plongeant la vie ambiante dans un silence profond, en inventant à ses clameurs un espace où elles puissent s’élever et se clarifier.


La première partie du roman s’inscrit au plus près de la vie de la famille, notamment d’Amina et de ses filles. Tout cela est raconté avec beaucoup de tendresse et de sympathie, mais aussi de réalisme. Cette existence est bouleversée par la fin de la guerre et par les revendications égyptiennes pour l’indépendance, contre le protectorat britannique. C’est le début des espoirs et des craintes, car on manifeste dans les rues du Caire et l’armée tire sur la foule. Chacun, à sa manière, se sent battre d’un nouvel élan.

J’ai apprécié le fait que les personnages ne soient pas monolithiques. Leurs contradictions et leurs évolutions au fil de l’histoire les rendent tous intéressants. Il y a aussi l’absence de jugement de la part de l’auteur, qui lui permet de rendre les doutes et les pensées de chacun. La fin du roman montre ainsi une vraie évolution des personnages. Il s’avère que cette Impasse des deux palais constitue à la fois un roman indépendant et le premier volume d’une trilogie – j’imagine qu’il peut encore se passer plein de choses.

Ce gros roman (660 pages quand même) se lit vraiment très bien. N’hésitez pas à le prendre avec vous si vous avez de longues heures de train. J’ai pour ma part beaucoup aimé.

 

Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire de se laisser guider par la sagesse ? Mais c’est un homme et jamais un homme ne manquera de défauts pour masquer le plein soleil !

 

Et, comme s’il craignait qu’elle émette un avis qui, sait-on jamais, pouvait tomber en accord avec sa décision dont personne n’était informé, de sorte qu’elle en vienne à le soupçonner d’avoir tenu compte, il prit les devants en disant.

 


Vimenet, La Rue des bouchers à Alger, Narbonne, Palais musée des Archevêques



Naguib Mahfouz, Propos du matin et du soir, parution originale 1987, traduit de l’arabe par Marie Francis-Saad.

 

C’est l’histoire d’une famille, tout au long du XIXe et du XXe sièclen au Caire, avec toutes ses ramifications, ses mariages plus ou moins heureux, ses enfants qui répondent plus ou moins aux attentes et ses personnalités qui se détachent sur le lot de cousins. Mais : la vie de chaque personnage est racontée rapidement (entre 2 et 6 pages) et surtout l’ordre de présentation est alphabétique (alphabet arabe évidemment). Que cela est étonnant !


Le ciel est d’un bleu pur. Sur la place ancienne, qui étincelle sous les feux du soleil, l’ombre des dattiers somnolents traine çà et là.


Difficile à ne pas songer à quelques grands essais pour casser la narration traditionnelle du roman, notamment à La Vie mode d’emploi. Le lecteur passe de l’un à l’autre, d’une sœur à un père de famille, sans transition. Évidemment rien n’empêche de tricher un peu : l’auteur peut choisir ses prénoms de façon à ce que celui du fondateur commence par un Y et soit situé en dernier et à ce que tel cousin, qui a vécu un grand événement, se retrouve évoqué dès les premières pages. La lectrice peut aussi tricher de son côté.

J’avoue cependant m’être lassée. Impossible de me plonger dans une histoire ou de m’impliquer dans tel ou tel récit d’existence, puisque nous passons sans cesse de l’un à l’autre. De plus, il peut être difficile de s’y retrouver, que ce soit entre les membres de la famille ou dans l’histoire politique égyptienne.

On voit le pays changer (ou pas), entre les filles qui ne font pas d’études puisqu’elles trouve « un bon parti » et les fils qui essaient de se caser parmi les fonctionnaires.

Ces courts chapitres sont autant d'histoires que l'on peut se raconter à propos des uns et des autres, des faits et des rumeurs - des propos du matin et du soir.

 

C’était un colosse aux traits magnifiques, qui avait la beauté des sculptures classiques. Par le sang fougueux qui brûlait sous sa peau brune, par sa moustache épaisse et sa main au revers poilu, toujours tendue, il incarnait le héros mythique des contes populaires. Il se rendait fréquemment chez son neveu ‘Amr Effendi, avec tout son prestige de seigneur féodal.

 

Mahfouz a reçu le prix Nobel de Littérature en 1988.

Je cherchais à le lire et j'ai d'abord trouvé ces Propos du matin et du soir. Ce ne fut pas une réussite (lu dans le train également pourtant), mais j'ai apprécié l'écriture et l'ambition de ce volume. C'est pourquoi je me suis ensuite procuré cette Impasse des deux palais que je vous conseille vivement.


 

mardi 25 mars 2025

Là où il n’y avait rien, la tempête se déchaînait en vain.

 

Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, 1955 (réédité il y a quelques années par Joelle Losfeld).

 

Dans une ville qui n’est pas nommée, mais que l’on peut supposer être Le Caire du tout début des années 50, et dans son quartier populaire, tout commence avec Gohar, ancien professeur de philosophie de l’université, qui a renoncé à tout – sauf au hashish. La journée débute sous l’angle du grotesque et du tragique, mais cela n’a pas d’importance, et Gohar se met en quête de ses amis, El Kordi, un jeune fonctionnaire plein de hautes idées romantiques et Yéghen. Gohar et Yéghen sont mendiants et détachés de tout. Sauf qu’un crime est commis (je n’en dis rien, mais le roman en dit tout). Entre alors en scène Nour El Dine, officier de police, homosexuel honteux, qui se prend tout de suite de sympathie pour ses interlocuteurs pourtant suspects.


Il détestait s’entourait d’objets ; les objets recelaient les germes latents de la misère, la pire de toutes, la misère inanimée ; celle qui engendre fatalement la mélancolie par sa présence sans issue. (…) Le dénuement de cette chambre avait pour Gohar la beauté de l’insaisissable, il y respirait un air d’optimisme et de liberté.


J’ai beaucoup aimé cette plongée dans un monde de ruelles et de cafés. Le détachement de nos mendiants peut agacer, car empreint de supériorité et d’égoïsme, mais il en impose et produit des scènes réjouissantes. J’ai aimé le personnage de Nour El Dine, en proie à toutes les contradictions humaines, autoritaire et fermé, sensible et curieux, mais également celui de Yéghen, vendeur de hashish, poète, tourment de sa mère, capable de sacrifice et d’abnégation.

Il y a beaucoup d’humour, notamment une scène à l’hôtel où il n’y a pas assez d’édredons pour toutes les chambres.

Le petit bémol, c’est qu’évidemment, c’est un roman des années 50, un roman de mecs, mais bon, on en a vu d’autres. Les femmes y sont peu nombreuses et servent de décor.

Le cœur du roman est constitué par l’évocation des rues du Caire, celles de la ville européenne, fausse et maussade, à l’opposé des ruelles boueuses pleines de vie.

Drack-oub, pseudonyme de François Bouchard, Le café maure (Narbonne, Palais Musée des Archevêques)

 


À une table voisine, deux vieux cheiks atteints de cécité totale discutaient les mérites artistiques d’une mosquée célèbre. L’un d’eux finit par traiter l’autre de faux aveugle. Cet outrage manifeste rompit net leur entretien.

 

Nour El Dine rêva à ce que serait la douceur d’être un mendiant, libre et orgueilleux, n’ayant rien à perdre. Il pourrait enfin s’adonner à son vice, sans crainte et sans honte. Il serait même. Fier de ce vice qui avait été durant des années sa pire torture. Samir lui reviendrait. Sa haine tomberait d’elle-même, lorsqu’il se présenterait à lui dépossédé de ses emblèmes d’autorité, lavé de ses préjugés et de sa morale visqueuse.

 

N’empêche que l’on aimerait bien se poser, un soir, au Café des Miroirs, et écouter les conversations.