La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 15 octobre 2026

Le nom de famille, all right, pas de problème, transformant le Roubine yiddish en un Robin anglais, mais le prénom est bizarre...

 

Israël Joshua Singer, Et Wolf fils de Hersh devint Willy, parution originale 1937, traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus, paru en France aux éditions de L’Antilope.


Au début, quelque part dans l’empire russe, Wolf est le dernier fils d’une famille juive. Mais il déteste l’étude et n’aspire qu’à la vie de la ferme et à s’occuper des chevaux. Il est grand et fort et joyeux, c’est un beau cavalier, pas du tout fait pour ânonner la parole de l’Éternel dans une synagogue.
Wolf décide de partir aux États-Unis. Installation réussie et le voici bientôt à la tête d’une petite ferme, marié. Il est devenu Willy, un vrai goy, et vit très bien sans respecter aucune des prescriptions juives. Mais un jour, il lit le mot « pogrom » dans le journal et l’inquiétude pour sa famille tombe sur lui.

Il planta le maître au beau milieu de son « exégèse », au moment où le peuple d’Israël s’expliquait avec le Dieu tout puissant. Il se dirigea vers les écuries situées à l’autre bout de la fermé. Il avait déjeuné peu de temps auparavant et pourtant, arrivé à la porte, il se rappela qu’il avait faim.

C’est un petit roman qui raconte une histoire toute simple, qui pourrait être un conte. La langue est rapide, légère, volontiers ironique, ce qui ne l’empêche pas d’approcher les profondeurs du cœur humain. On se moque gentiment des juifs des shtetls, érudits et rabougris, craintifs et pleins de lamentations – tous ceux qui peuplent les romans de la famille Singer. Wolf n’a rien à voir avec eux. Mais malgré tout ce qui le sépare de ses parents (surtout de son père), le voici incapable de résister au désir de les sauver et de leur procurer une bonne vie, heureux de pouvoir à nouveau manger les plats de son enfance et de l’envoyer paître quand il l’agace.

Les Juifs pieux, pâles et affaiblis comme après un jeûne, cessaient de dire les Psaumes pendant un instant, regardaient le garçon croquer les mets impurs à belles dents et, à voix basse, ils adressaient des gémissements à la mer.

Et puis il y a tous ces juifs émigrés en Amérique, qui ont tout oublié du yiddish et des prescriptions, des fêtes et de la nourriture casher. Les plus âgés, après une bonne et dure vie de labeur, souhaitent souhaiter un petit quelque chose du village de leur enfance… on ne quitte jamais totalement son lieu de naissance.

Le tout est traité avec beaucoup de simplicité, de malice et de tendresse. Je me rends compte qu’Agnon a dû lire les romans des Singer, frères et sœur, mais que la réciproque n’est peut-être pas vraie. Tout cela dresse un riche panorama.

Déjà au pays, on lui avait dit que cette Amérique, c’était un autre monde, que les Juifs n’étaient pas des Juifs, qu’on y marchait sur la tête, et que le mieux, pour un nouveau venu, était de regarder et de ne rien dire, parce qu’ainsi va le monde. Elle ne savait pas exactement si sa bru, qui ne parlait pas un mot de yiddish et ne connaissait rien au judaïsme, était une vraie goy ou bien seulement la fille de Juifs déjudaïsés.

Couverture de partition, photographiée au musée d'Ellis Island


C’est le premier roman que je lis de Israël Joshua Singer, alors que j’ai déjà lu à plusieurs reprises Isaac Bashevis Singer. En découvrant cet extrait de l’introduction, je me sens très intéressée à l’idée de me mettre à jour de toute la famille :

Ceci constitue une participation aux Escapades européennes et littéraires de Cléanthe, qui nous invitait, ce mois-ci, à explorer les migrations.


Quand est apparu le yiddish ? ; comment s’écrit-il ? ; est-ce une langue politique ou religieuse ? ; a-t-elle déjà été une langue officielle ? ; quelle est la littérature yiddish du 20e siècle ? ; est-ce une langue vivante ? (oui) Et bien, si ces questions vous intéressent, je vous invite à écouter ce podcast où vous entendrez la voix d’Isaac Bashevis Singer.




mardi 13 octobre 2026

Ces gens ont gardé leur anonymat : leur nom n’apparaît sur aucune liste de notables, de pétitionnaires, presque rien de leur vie n’a laissé de traces écrites.

 

Andrée Lévesque, Les Filles de Jeanne. Histoires de vies anonymes, 2024, paru au Québec aux éditions du Remue-ménage.


C’est un livre d’histoire, de microhistoire.
Au point de départ, il y a Jeanne et ses trois enfants qui vivent parmi le petit peuple de La Rochelle au 17e siècle et qui partent, engagés au service d’un seigneur français installé au Québec, à l’emplacement de ce qui deviendra Trois-Rivières. C’est une famille protestante qui devient catholique avec l’émigration (Jeanne savait lire, ses descendantes ne le sauront pas). Puis le livre suit la lignée, de mère en fille, jusqu’à Marie, au tout début du 20e siècle – et alors on saura pourquoi l’historienne a choisi de s’intéresser à elles.

Le 17 avril 1658, jour où Jeanne Perrin est recrutée par Pierre Deny de la Ronde pour aller travailler en Nouvelle-France, Madeleine, sa fille de huit ans, est incluse dans la transaction car, contrairement à d’autres enfants, elle ne possède pas son propre contrat. Elle aidera sa mère en accomplissant ce qu’on peut attendre d’une jeune enfant ; son employeur ne lui devra rien, sauf le gîte et le couvert.

Ici c’est donc l’histoire des pauvres, des très pauvres, de ceux qui émigrent loin de chez eux et ne reviennent jamais, des paysans, des femmes, encore plus discrètes dans les archives, mais dont on peut quand même faire l’histoire.

D’une génération à l’autre, elles se marient, tiennent la ferme, le linge, les animaux, la nourriture, le soin aux enfants – il y en a entre 9 et 12 pour chacune d’elles – le mari, le mariage… dans un territoire qui change. Les Français sont remplacés par les Anglais, les droits des seigneurs sont abolis, les Acadiens arrivent, il y a le train, une famille décide de s’installer à Manchester, de l’autre côté de la frontière, pour travailler en usine, où les québécois sont des milliers, et puis on revient à la terre, celle que l’on vous distribue (car elle a été volée à encore plus pauvre, les Autochtones) et que l’on défriche en gagnant sur la forêt…

R. W. Pilot, Labour d'automne Saint-Agnès 1936, MNBAQ


L’historienne a traqué les archives, les actes de l’état-civil et les actes notariés, notamment au moment des mariages et des décès, quand on établit l’inventaire de toutes les maigres possessions. Elle retrace ainsi l’ordinaire des vies, de celles et ceux qui ont forgé le Canada tel qu’il est actuellement, anonymes et pauvres, néanmoins bien présents. Elle pose aussi beaucoup de questions – c’est que les vides et les blancs restent nombreux après cette longue recherche.

Ce que les archives permettent de documenter n’est ni la sphère publique, à laquelle ces femmes semblent totalement échapper, ni l’intime trop privé pour se laisser cerner, mais entre les deux, le quotidien, les cycles de vie, l’ordinaire et sa matérialité.

Ces gens ont pourtant existé, bien présents dans des recensements, certificats de mariage, de baptême et de sépulture. Ce sont ces seules sources qui renseignent, assez séchement, sur la composition des familles, tandis que les trop rares inventaires et trois testaments, tous de la même personne, ouvrent une minuscule fenêtre sur leur fortune.

Cette lecture constitue une première participation à la thématique des migrations pour les escapades littéraires de Cléanthe. La seconde, jeudi, un roman.


samedi 10 octobre 2026

Entre Deal et Sandwich

 

Le blog est toujours dans le Kent. Le samedi, il faisait moins chaud. Je me suis remise en route – en train plutôt – pour la côte.

J’ai d’abord pris le train pour Deal, petite station balnéaire située entre Douvres et Ramsgate. J’y ai repéré au moins 4 cafés où prendre un breakfast, ou simplement des pancakes ou du gâteau – c’est une très bonne ville.

Deal possède aussi d’autres atouts, comme plusieurs châteaux que je n’ai pas visités et une longue plage de galets. Ce serait à proximité immédiate de Deal que Jules César aurait débarqué sur l’île.


De courageux jeunes parents avec la poussette sur les galets... La jetée est moderne, on y vend du poisson frais pêché du jour (ou de la nuit).

J’entame alors une longue marche le long de la mer jusqu’à la Baie de Sandwich. Je suis le Saxon Shore Way. Je n’ai pas vu de phoque, uniquement des mouettes et des goélands, mais cela fait du bien de prendre le grand air sans trop cramer. Le corps revit.



Les grandes plages de la Mer du Nord.

Ensuite le chemin traverse un golf – oui le chemin public a l’autorisation de traverser les parcours du golf, sans grillage ni barbelés, plutôt que de nous obliger à faire tout le tour.  Au-delà du golf s’étend une zone humide, entre la mer et la rivière Stour (celle qui coule à Canterbury). C’est que la mer s’est retirée assez récemment. Jusqu’au 15e siècle elle venait battre les quais de la petite ville de Sandwich, même si aujourd’hui elle en est à trois kilomètres.

Sandwich ? Oui, le nom vous parle…

Au Moyen Âge Sandwich était donc située au bord de la mer, mais du fait des dépôts de sable (sand...), la ligne du rivage s’est peu à peu éloignée. C’est peut-être grâce à cette distance, qui a épargné à la ville aménagements urbanistiques aléatoires et bombardements ravageurs, que de nombreux bâtiments médiévaux sont encore intacts.

La Fisher Gate, devant et derrière, seule porte de ville médiévale d'Angleterre encore debout. Avec un bel assemblage de pierres de différentes couleurs. Elle donne sur les quais.

Je me balade dans ce petit bourg médiéval tout à fait charmant. 



La barbacane, porte fortifiée juste devant le pont sur la Stour. Fondations massives, alternance de silex et de pierre de taille.

L’église est désaffectée. À l'intérieur un petit salon de thé et une brocante, qui s’y achève doucement (et j’ai réussi à ne pas acheter de porcelaine ancienne à fleurs). 

Au 18e siècle, c'est le 4e comte de Sandwich qui fut à l'origine de votre plat préféré, demandant que l'on place une tranche de viande entre deux tranches de pain afin de pouvoir continuer à jouer.

Pour ma part, je me contente d'un gâteau et d'une limonade avant de me diriger vers la gare pour le retour.


Deal et Sandwich ont un point commun, qui se nomme… les Cinque Ports (c’est le nom anglais, à ne pas confondre avec les Cinqueterre).

Les Cinque Ports regroupaient au Moyen Âge plusieurs ports de la côte anglaise, qui jouissaient de certains privilèges en échange de l’obligation de fournir une flotte (bateaux et marins, guerre et transport) à la Couronne. À moins que les privilèges n’aient permis à ladite Couronne de s’assurer de la loyauté de cités situées à un endroit stratégique. Cette confédération semble avoir débuté à l’époque du roi Édouard le confesseur, mais elle s’officialise au 12e siècle . Elle perdure jusqu’au 16e siècle et la mise en place une marine que l’on dira nationale, la Royal Navy. L’appellation existe toujours, mais elle est désormais purement honorifique.

La liste originale des Cinque Ports comprend Douvres, Hythe, Sandwich, New Romney et Hastings. S’y sont ajoutés au fil du temps d’autres ports supplémentaires, dont Deal à partir de 1278. Ces villes abritaient alors tout un peuple de marins.


Après Canterbury, Ramsgate et Margate, Deal et Sandwich rejoignent donc Sous les pavés, les pages.
La semaine prochaine... nous irons par les chemins.

vendredi 9 octobre 2026

Lecture commune - Prix Nobel de littérature

 

Bonjour

le prix Nobel de littérature vient d'être attribué à Ann Carson, poétesse canadienne. Comme l'année dernière avec Krasznahorkai, je vous propose une lecture commune - poème, recueil de poèmes ou article - ce que vous voulez - pour le jeudi 17 décembre, juste avant de partir en vacances.

Moi-même, je fais partie des chanceuses qui ne l'ont jamais lue et qui vont donc la découvrir. Je n'ai aucune idée de qui il s'agit. J'ai repéré un premier article qui nous la présente.


jeudi 8 octobre 2026

Forcalquier était le plus beau pays du monde et Dieu merci personne d’autre que nous ne s’en avisait.

 

Pierre Magnan, La Folie Forcalquier, 1995, Denoël/Folio policier.


On est juste après Sedan. Le narrateur est un herboriste qui se veut très malin et au début du livre il vient d’acquérir un corbillard qu’il compte utiliser comme véhicule habituel et il rentre à Forcalquier de nuit par les petites routes. Et il réussit à croiser un bandit venant d’être condamné à mort, cinq cadavres et une guillotine en train de brûler (Giono avait bien dit que la région était dangereuse).
Ensuite il est invité à dîner par le comte, mais voilà que l’abbé est assassiné en plein repas. Bref, les gendarmes rôdent sur les routes, ainsi qu’un bandit, un mystérieux groupe d’hommes en chapeau melon, et des femmes à cheval.

Un sous-préfet sans gouvernement précis est comme un navire privé de sextant. L’océan du pouvoir est soudain une énigme. Il lui faut naviguer à vue. La pagaille était si noire à Versailles que ce fonctionnaire se trouvait couvert seulement par l’irresponsabilité générale où le pays venait de sombrer.

Le roman nous trimballe dans Forcalquier et sa région et c’est bien agréable. La place de la cathédrale, la fontaine, le château du comte qui ressemble beaucoup à celui de Sauvan, l’ermitage de la montagne de Lure, les Moures, etc. Il faut dire qu’à chaque fois que le narrateur met le pied hors de chez lui, il croise une fusillade, ou un cadavre, ou un coupable, ou tout ça à la fois.

Les nouvelles du monde dans ces parages ne sont jamais des annonces d’ange Gabriel.

Quant à l’intrigue… je pense qu’on peut dire que c’est un peu n’importe quoi. Ce n’est pas très crédible, même si une partie du truc est liée au fait que nous sommes en régime de transition : les fans de l’empereur déchu ne se font pas forcément discrets, les fonctionnaires tentent une conversion à la république, on suppute beaucoup. Il y a de nombreux personnages de femmes et le récit de leurs interactions avec le narrateur constitue une bonne part du roman. Notons d’ailleurs que l’herboriste est tout à fait friand d’appas féminins, mais qu’il a plus de mal quand celles-ci ont l’initiative. J’avoue m’être demandé si Magnan ne mettait pas la bonne dose de sang, de sexe, de femmes indépendantes pour soutenir l’intérêt des lecteurs et lectrices.

Forcalquier exhalait cette sournoise odeur de litière et de pot de chambre qui est le propre des villes sans malice où il y a beaucoup de chevaux et des fumiers précieux dans les encoignures, que l’on nourrit depuis les fenestrons avec le contenu des vases de nuit.


Ziem, Étude de vieillard et de femmes, 1846 crayon, Musée Ziem Martigues



J’avoue que l’écriture constitue une réussite particulière, un peu vieillotte et surannée, parsemée de provençal, trop soutenue pour le personnage et le genre policier, mais très plaisante, doucement ironique.

Bien que d’ordinaire fort négligents sur la syntaxe en nos propos, il ne nous déplaît pas que quelqu’un, en notre présence, châtie son langage. Nous voyons là une sorte de déférence à notre endroit qui comble d’aise notre amour-propre.

Je note le personnage essentiel de Cinabre, le cheval auvergnat.
Mon cheval, un auvergnat raplot, râblé et plein d’esprit, ne se tenait pas de joie non plus. Il hennissait de temps à autre, la tête levée comme une trompette, vers tous les corridors de la vallée.

C’était une lecture très sympathique, qui me permet de séjourner à Forcalquier – c’est bon pour Sous les pavés les pages two points.