La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 23 mai 2024

Les choses en étaient là, quand je doublai le cap et disparus.

 


Catalina de Erauso, La Nonne-soldat, publié en 1624 ou en 1894 ou entre les deux, traduit de l’espagnol (ou pas) par José-Maria de Heredia, préface de Sophie Rabau, aux éditions Anacharsis.

 

C’est en Espagne au début du XVIIe siècle. Une jeune fille s’échappe du couvent, se travestit en homme et commence une vie d’aventures. Elle embarque pour le Mexique, se fait soldat, et va de duel en duel. Un récit nerveux, court, sans fioriture, un peu rasoir comme le sont les mémoires de ce temps-là.

Ou pas.

C’est un homme de lettres français, né à Cuba au XIXe siècle, poète, qui nous fait le coup du manuscrit trouvé et traduit, et produit un faux plus vrai que nature…

Ou alors c’est un homme du XVIIIe siècle qui feint d’écrire des mémoires d’une femme se faisant passer pour un homme ?

Ça se complique.

Création d'Alexander McQueen pour Givenchy,
Robe du soir et boléro à l'espagnole, 1997 (Givenchy Patrimoine)


C’est une curiosité, dont tout l’intérêt réside dans le choix que décidera le lecteur. Qu’il choisisse de lire le récit d’un homme ou d’une femme, d’un témoignage authentique ou d’une œuvre de fiction, et il ne lira pas exactement le même texte. Que penser en effet de ces duels et des fuites à répétition ? Et de toutes ces femmes qui tombent amoureuses du soldat, qui s’échauffent et ne se doutent de rien ? De ces moines qui soignent vertueusement le soldat blessé et sont très discrets sur son anatomie ? On n’est pas très loin des romans gothiques et de Lewis, ou des romans invraisemblables du XVIIIe siècle. Une curiosité littéraire.

 

Une nuit, elle m’enferma, me déclara que, malgré que le diantre en eût, il me fallait dormir avec elle, et me serra de si près que je dus jouer des mains pour m’esquiver.



Deuxième participation (ou pas, n'est-ce pas) au mois espagnol de Sharon.





 

mercredi 16 octobre 2019

Je ne veux céder à l’automne ni même à l’hiver !

Jean Harambat, Hermiston, d’après le roman inachevé de Robert Louis Stevenson, couleur d’Isabelle Merlet, 2011, Futuropolis.

On revient toujours à Stevenson… L’auteur écossais est mort en laissant inachevée cette histoire, celle d’Archie Hermiston, en froid avec son père, envoyé loin d’Édimbourg, pour gérer le domaine familial. Là, il rencontre les quatre frères Elliott, et leur tante, Kirstie, et leur nièce, Cristina. C’est le monde de la lande désertique, des sermons à l’église, de la violence, de l’amour et du meurtre. Stevenson est mort avant d’avoir terminé l’histoire et Harambat propose une fin.
C’est une belle histoire, à l’atmosphère poétique, grâce aux poèmes et aux histoires, plus ou moins légendaires, qui nourrissent le récit principal. Le dessin est plein de légèreté, les personnages semblent sautiller dans la lande désolée, petites silhouettes dansantes griffonnées abruptement.
Petit bémol : je trouve que les personnages masculins se ressemblent un peu trop (je ne suis pas plus physionomiste en BD que dans la vraie vie).
Une belle BD à l’atmosphère romantique. Du vent, de la pluie, de la passion. L’affrontement entre le père et le fils, entre la rude campagne et la ville cruelle.


mercredi 7 août 2019

Restons tranquilles, et attendons au bord de la route.

Kate Chopin, Le Sorcier de Gettysburg, traduit de l’américain par Marie-Anne de Kisch, recueil de nouvelles dont la majorité est parue originellement en 1894, édité en France aux Éditions Interférences (très joli petit livre).

Un recueil de nouvelles, se déroulant dans la Louisiane du XIXe siècle. Ou plus exactement des portraits. Des vieilles demoiselles accrochées à un rêve. Des jeunes femmes dont le fiancé a été tué pendant la guerre de Sécession. Des Noirs attachés à leur propriétaire blanc (à moins que ce ne soit l’inverse). Des jeunes gens qui succombent aux charmes des yankees. Des francophones et des anglophones. Tout un petit monde disparu raconté avec tendresse et humour.

Elle était vêtue de noir, avec le fichu blanc qu’elle portait toujours drapé sur la poitrine. Son épaisse chevelure brillante s’élevait comme un diadème d’argent au-dessus de son front. Dans ses yeux sombres et profonds couvait le feu d’incendies qui ne flamberaient jamais. Elle avait beaucoup vieilli. Comme si des années et non des mois s’étaient écoulés depuis la nuit où elle avait dit adieu à ses visions.

Bien sûr, on n’est pas dans Faulkner. C’est lisible. Ce sont des récits très simples, sans fioritures, qui restituent un monde disparu, sans forcément beaucoup de distance critique pour les réalités sociales qui sont dépeintes, encore que l’ensemble forme un tableau contrasté, pas forcément uniforme, où les ambiguïtés sont la chose du monde la mieux partagée. Ce sont des évocations pleines de finesse et d’humour, dotées d’un certain charme désuet et pleines de vie.
À lire à petites bouchées le soir, pour s’endormir.
 
Benton, Les champs en Louisiane, 1928, tempera, Brooklyn museum (détail)
Le Sud comme une terre de merveille où l’on trouve des trésors enfouis (un motif que l’on trouve dans Descends, Moïse). Une terre de vaudou et de grigris. De grandes propriétés en ruine après la fin de la guerre. Et toujours des Noirs travaillant dans les plantations. Avec des familles élargies incommensurables, des vagabonds et des orphelins à recueillir et à adopter.

Marshall hésita et décocha à l’enfant un regard inquisiteur.
« T’es blanc ou t’es noir ? demanda-t-il. J’veux l’savoir avant d’t’apporter à manger dans le salon.
- Moi, j’suis blanc ! répondit vivement le garçon.
- J’discute pas ; allons-y ! Si y en a qui t’croient, tant mieux pour eux ! »
Le docteur John-Luis ne dit rien mais toussota derrière sa main.

Je note que Chopin a apparemment commis un grand roman scandaleux, L’Éveil. Ça me dit bien de me le procurer ! Elle a aussi traduit Guy de Maupassant en américain.



mercredi 18 février 2015

Une telle mélancolie imprégnait ce paysage qu’il inspirait l’envie de composer des ballades.

Anton Tchekhov, Le Moine noir, traduit du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert, paru en 1894, édité en France aux éditions de L’Herne.

Il s’agit d’une grande nouvelle aux couleurs fantastiques.
Le héros, André Kovrine, est philosophe et a les nerfs fragiles. Il part passer l’été à la campagne chez un ami horticulteur doté d’une charmante fille, Tania. Tout s’annonce idyllique, mais la légende d’un moine noir apparaissant mystérieusement vient ruiner sa raison et sa santé.

Serov, Tchekhov, 1903, Wiki.
J’ai plutôt apprécié la peinture de la vie à la campagne, dans cette grande maison rurale. Le jardin a deux faces contraires, l’une bucolique et même merveilleuse, avec des arbres extraordinaires, et l’autre presque gothique, portant à la mélancolie. Les allers retours entre ces deux jardins sont des plus efficaces. L’idée initiale, quant à la légende du moine noir apparaissant comme un mirage, me semblait prometteuse, mais j’avoue avoir été déçue. J’attendais un récit laissant plus de place au surnaturel ou au gothique (à la Edgar Allan Poe), mais Tchekhov a choisi la voie du fantastique psychologique, dans la lignée de Maupassant – c’est la raison de Kovrine qui est en cause. L’alternative qui s’offre à lui m’a en outre paru peu originale et un peu bateau.

Il me semble que la langue de Tchekhov a manqué de la précision nécessaire à un tel projet. Il exploite finalement assez peu le décor qu’il prend le temps de dresser avec tant de soin. Peut-être que j’espérais un bon gros roman russe dans une grande maison ?

Merci aux éditions de L’Herne et à Babelio pour cette lecture. L'avis de Cécile.


mardi 29 octobre 2013

Je suis de la vaisselle cassée ; je suis un tambour crevé ; ma vie entière est à l’eau.


Robert Louis Stevenson, Le Creux de la vague, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Naugrette, paru en 1894, écrit en collaboration avec Lloyd Osbourne.

Un très bon roman de Stevenson, sans doute un des meilleurs.

Au début de l’histoire, nous sommes à Papeete, dans un territoire de rêve, mais en compagnie de trois hommes réduits à la misère : Huish un homme un peu frustre et sans scrupule, Davis un ancien capitaine oscillant entre brave homme et gredin et Herrick, ancien étudiant déchu, à qui sa situation fait horreur. La situation n’est pas très brillante, mais bientôt s’offre une opportunité : un bateau à conduire à Sydney, une nouvelle traversée, un lagon inconnu et paradisiaque et un homme étrange et fascinant.

Il avait épousé le creux de la vague dans les affaires des hommes, et la vague l’avait emporté au loin ; il entendait déjà mugir le maelström qui devait l’envoyer par le fond. Et dans son âme harcelée et déshonorée il n’y avait aucune place pour lui-même.

C’est à la fois un roman d’aventures sous les tropiques particulièrement réussi et un roman d’introspection très fin. Pas de temps mort, les rapports de force entre personnages sont très vivants, des passions fortes sont mises en scène. Il y a la magie des perles rares et le sentiment d’être perdu au bout du monde, dans un monde sans foi ni loi. Herrick est le représentant de l’auteur dans ses angoisses et sa sensibilité, dépassé par la situation mais s’efforçant d’y faire face. Mais c’est surtout le décor qui fait la force du livre : Papeete en proie à la maladie et à la déliquescence, le lagon à la nature mystérieuse et inconnue, d’une beauté surréelle.


L’île tremblait devant eux comme un lieu incandescent ; à la surface du lagon des soleils de cuivre aveuglants, pas plus gros que des pièces de dix sous, dansaient en leur transperçant les prunelles ; il montait du sable et de la mer, et même du canot, une lumière d’une clarté cinglante ; et comme ils ne pouvaient scruter le lointain qu’en joignant les cils, l’excès de luminosité parut se muer en noirceur sinistre, comparable à celle d’un nuage avant l’orage.

La description de l’île est impressionnante, c’est un lieu de beauté absolue, de paix, d’harmonie céleste et l’enfer des hommes blancs. La brutalité de la beauté.