La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 19 août 2026

les forêts hurlent entre racines et nuages

 
Hélène Dorion, Mes forêtsÉdition Bruno Doucey 2021.


Mes forêts sont des bêtes qui attendent la nuit
pour lécher le sang de leurs rêves
gratter la terre         gratter l’écorce
boire l’offrande et se glisser
dans un lit rempli de lucioles

mes forêts sont une planète silencieuse

une éclipse qui fléchit
le bois de barques à la dérive
alors qu’on croirait tout immobiles

elles sont un dessin de nature morte
ignorant les écrans
sur lesquels on les regarde
sans jamais les voir mes forêts

sont chemin de chair et marées de l’esprit
un verbe qui se conjugue lentement


Mes forêts sont le bois usé d’une histoire
que racontent des lunes tenues à bout de bras
quand s’approchent la nuit et le hurlement
de nos peurs         mes forêts
sont la mise en terre de vagues immenses
et de mots que je ne reconnais pas




Je suis en vacances, je ne verrai sans doute pas beaucoup de forêt, mais il y aura de l'herbe verte et la mer et de la marche à pied et des belles choses. Je vous raconte à mon retour.

mercredi 12 août 2026

dans la lumière haute les nuages chuchotent à l’oreille des pierres

Hélène Dorion, Mes forêts, Édition Bruno Doucey 2021.


une chute de galets

C’est le bruit du monde
l’écoulement du temps – 

            goutte de pluie et grain de sable
            l’éclosion d’un bourgeon
            la branche qui tombe         l’avancée d’un nuage
            dans le bleu         la nuit se brise
            à l’horizon         un vent
            plus léger que les autres

c’est le bruit du monde
l’écoulement du temps – 

            l’heure mauve         les glaces qui se rompent
            la lumière de midi         une secousse
            l’ondée vive
            le sol craquelle

            c’est le murmure d’une forêt

le bruit du monde
l’écoulement du temps         l’écoulement
du temps – 
Voyez-vous la gélinotte ?

Je suis en vacances, je ne verrai sans doute pas beaucoup de forêt, mais il y aura de l'herbe verte et la mer et de la marche à pied et des belles choses. Je vous raconte à mon retour.


jeudi 23 juillet 2026

Mère est merveilleuse, mais que va-t-on faire d’elle ?

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, parution originale 1931, traduit de l’anglais par Micha Venaille, édité en France par Autrement/Le Livre de Poche.


Au début du roman, Lord Slane (ancien Vice-roi des Indes) vient de mourir et ses enfants sont réunis dans le salon et parlent de la future vie de leur mère. Sans la consulter, puisque de toute façon elle n’a jamais émis son avis.
Justement. Lady Slane, 88 ans, décide qu’elle se passera de voir ses enfants, même si deux d’entre eux lui sont plus sympathiques, et qu’elle ira vivre, avec sa bonne, dans une petite maison de Hampstead.

Mais ce drame récent leur avait fourni le prétexte d’une nouvelle phrase : « Mère est merveilleuse. » C’était exactement ce qu’on attendait d’eux.

La voici libre de vivre sa vie à son rythme et selon son coeur, se plongeant dans ses souvenirs, sa jeunesse, ses fiançailles, ses rêves…
N’allez pas croire pas à une « vieille fournelle » ou à des révélations fracassantes sur le tard. Non. C’est seulement qu’on a bien le droit de déposer les conventions sociales et les sentiments indispensables et de se contenter d’une petite marche à pied.

Un roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir, car il manie de façon équilibrée l’ironie un peu vache et la tendresse, la nostalgie et l’apaisement.
Il m’a semblé aussi que Lady Slane faisait écho à une autre héroïne aimant à se plonger dans ses souvenirs, mais moins âgée et n’ayant pas encore abdiqué toute participation au monde, j’ai nommé Clarissa Dalloway.

Mais elle avait également connu des moments d’existence pure.

Elle réfléchit sur le destin des jeunes femmes, qui ne peuvent pas parcourir le monde à l’égal des jeunes hommes, qui ne peuvent pas se consacrer à la peinture (ou autre passion), qui sont vouées uniquement au mariage. Elle réfléchit sur ce que l’on peut transmettre à ses (arrières)(petits)enfants : pas toujours grand-chose, mais quelquefois plus que ce que l’on ne pense. Le roman est autant un hymne à vieillesse qu’à la jeunesse, en réalité à la vie et au temps qui passe si vite, aux moments éphémères dont on se souvient toujours et à ceux que l’on oublie, mais qui peuvent revenir si le hasard le veut bien.

Elle se demandait parfois quelle alors la vie de ces jeunes hommes, les imaginant en train de s’amuser, de rire, allant ici et là, en toute liberté, pressant le pas pour rentrer à la maison au petit matin, ou bien hélant un fiacre pour s’en aller à Richmond. Ils parlaient à des étrangers, ils entraient dans les boutiques, ils fréquentaient les théâtres. Ils allaient au club, dans plusieurs clubs même. Sorties de l’ombre, d’étranges femmes les accostaient, qu’ils possédaient pour une nuit, dans une étreinte sans avenir. Ils étaient désinvoltes avec grâce, libres avec élégance. Et quand ils revenaient à la maison, ils n’avaient de compte à rendre à personne.

D’ailleurs ses rêveries n’étaient-elles pas encore vivantes, même si le temps les avait enfouies au plus profond d’elle-même, même si elles étaient atténuées, moins vivaces qu’autrefois, même si ses perceptions étaient devenues plus floues, comme embuées ? Elle vivait désormais dans un monde de sensations, où la raison pure n’avait plus guère sa place.


Sickert, Easter magasin à Londres, 1928 National museum Northern Ireland



mardi 21 juillet 2026

Et qu’est-ce que cela fait, qu’elle soit méthodiste ? Ce n’est qu’une fleur de souci dans la soupe.

 

George Eliot, Adam Bede, parution originale 1859, traduction de l’anglais par François d’Albert-Durade, revue par Dominique Jean, édité en France par Archipoche.


Au début du roman, dans un petit village d’Angleterre, en 1799, nous faisons connaissance avec Adam Bede, jeune menuisier, costaud, bon et honnête, et aux idées bien arrêtées. Mais aussi avec son frère, beaucoup plus doux. Le soir, par curiosité, tout le monde se rend aux prés communaux écouter Dinah, jeune prédicatrice méthodiste, qui prêche le soir après sa journée.
C’est le premier personnage de prédicatrice que je croise dans un roman !
Ce début va donner le ton, l’ambiance, quelque chose où la culture de l’Ancien et du Nouveau Testament est très présente. J’ai même pensé vaguement à ces romans américains de Harlem, mais plus encore à ceux de Marilynne Robinson.

Bien sûr, avant de lire George Eliot, je n’avais pas mesuré à quel point les querelles religieuses avaient pu être féroces en Angleterre au 19e siècle, entre église établie et méthodistes. J’avoue que cela me passe un peu par-dessus la tête, mais quelle découverte intéressante ! Le sujet est au coeur de ses premières parutions, mais beaucoup moins des suivantes.

C’était un de ces après-midi où le destin cache son horrible visage froid derrière un voile de brume lumineuse, nous enveloppe de ses chaudes ailes veloutées et nous enivre du parfum de violette que répand son souffle. (…) Ses regards se dirigeaient malgré lui sur une courbe éloignée du chemin où devait nécessairement apparaître d’ici peu une silhouette légère.

Bref, nous partons donc pour un roman de 770 pages, avec pour personnage principal cet Adam Bede, ses amours heureuses et malheureuses, son établissement en tant qu’homme, c’est-à-dire en tant que mari, père et travailleur sage et reconnu par ses concitoyens. Toutefois, au coeur du livre, il y a une autre histoire, celle de la jolie Hetty, de ses amours à elle et de son destin tragique. Oui tragique, car malgré le propos majoritairement conservateur, l’envers des romans sentimentaux austéniens, ce sont bien ces jeunes femmes sacrifiées avec une violence qu’on a peine à imaginer.

Mais comme dans tous les romans d’Eliot, c’est tout un monde qui nous est dépeint. Du frère d’Adam au jeune et beau gentilhomme, au pasteur qui est un brave homme même s’il est un peu léger en théologie, un couple de fermier et leurs enfants, d’innombrables chiens, des propriétaires et leurs tenanciers… Le roman raconte extrêmement bien la vie des campagnes anglaises, ses relations sociales, sa hiérarchie, ses saisons avec le chant des moissonneurs… Les ouvriers des fermes y restent à l’arrière-plan, car ce sont les fermiers qui comptent et le ton est empreint de nostalgie : encore un roman de ce qu’on appelle la Révolution industrielle qui chante les charmes disparus de l’honnête vie rurale. Ah, Eliot n’est pas une romancière des villes.


Cela fut dit à voix plus basse que d’habitude, tandis que son mari parlait à Adam, car Mrs Poyser se conformait très strictement aux règles des convenances, et pensait qu’une jeune fille ne devait point être grondée trop vivement devant un homme respectable qui lui faisait la cour. Ce n’aurait point été franc jeu ; chaque femme est jeune à son tour, et a ses chances de mariage qu’il est un point d’honneur chez les autres femmes de ne pas contrarier.

C’est son premier grand roman et cela se sent. Soit qu’elle ne fasse pas confiance à sa plume, soit qu’elle ne fasse pas confiance au lecteur, elle dissèque beaucoup trop les sentiments et les émotions. J’avoue avoir passé un bon paquet de pages. Cela manque un peu de rythme, tout cela, et ne laisse pas suffisamment de liberté à l’esprit du lecteur.
Il n’empêche qu’il y a des tas de merveilles d’écriture, impossible de les relever toutes. C’est quand même brillant !

Constable, La Charrette de foin, 1821 NG Londres


Avec une seule goutte d’encre pour miroir, le sorcier égyptien entreprend de révéler au passant de hasard des visions d’un passé reculé. C’est ce que j’entreprends de faire pour vous, lecteur.

C’est le début et il faut dire que les allusions à l’Égypte ancienne sont innombrables dans le roman. Au-delà des thèmes vétérotestamentaires attendus (Moïse et Joseph et autres), je me demande si elle n’a pas fait un pari avec Lewes.

Peut-être se retournera-t-il dans un instant et, en attendant, nous pouvons regarder cette imposante vieille dame, sa mère, une belle brune âgée, dont la riche carnation est rehaussée par cette enveloppe compliquée de batiste blanche et de dentelles qui encadre sa tête et son cou.

Mais quel portrait !

Elle savait bien aussi que Mr Craig, le jardinier du domaine, était fou d’amour pour elle. Il lui avait fait dernièrement des aveux auxquels on ne pouvait se méprendre, qui avait pris la forme de succulentes fraises et de petits pois emphatiques.

Et quelle ironie ! Moi aussi, je veux qu’on me fasse la cour à coup de petits pois emphatiques.

Adam Bede ayant eu l’honneur d’être inscrit au programme du Capes et de l’agrég, sa fiche Wikipedia française est extraordinairement complète.

Avec ça, j’ai assez envie de relire Daniel Deronda – va falloir beaucoup prendre le train pour ça.

Une participation au défi des Deux George de la Littérature de Miriam et Claudia LuciaL’avis de Miriam sur ce roman et celui de Claudia Lucia.


George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : Le Roman d'amour de Mr Gilfil ; Les Tribulations du révérend Amos Barton ; La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.



jeudi 28 mai 2026

Je veux aller avec vous en Laponie.

 

Selma Lagerlöf, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, 1906-1907, traduit du suédois par Thekla Hammar en 1912.


Le petit Nils est un garçon cruel envers les animaux, feignant et peu obéissant. Le voici changé en tomte (un genre de lutin nordique) et cramponné au cou d’un jars, parti bon gré mal gré au-dessus de la Suède avec les oies sauvages.
Bon gré mal gré, car un garçon aussi désagréable est peu aimé et il ne semble tenir à personne, alors qu’il est séduit par la promesse d’aventures sensationnelles et de mois passés à ne rien faire. Bien sûr, l’aventure le grandira – c’est un roman d’apprentissage.

Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries, aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin.

Un classique de la littérature suédoise, mais que je ne connaissais pas. Un ouvrage de commande (de l’Association nationale des enseignants) auquel la prix Nobel se plie avec talent. Bien sûr nous découvrons les différentes régions de la Suède (mais comme je ne connais rien à ce pays, tous les noms me sont passés par dessus la tête), chacune avec son climat et sa végétation, toutes aussi importantes les unes que les autres, région de forêt, de champs, de mines de fer, de villages, de marais et de montagnes, avec quelques légendes locales en prime. L’idée est bien évidemment d’exalter la beauté de ce pays (mais on sent bien que Lagerlöf est capable de la même bienveillance à l’égard de tous les pays du monde, on est loin du nationalisme), tout en soulignant que tous les paysages possède leur valeur propre, même quand l’être humain s’en est détourné. Les animaux ont également leur place dans ce pays, habitants parmi d’autres.

Il n’avait plus qu’à essayer de se hisser sur le dos de l’oie. Il y parvint, mais avec beaucoup de peine. Il n’était pas facile non plus de se maintenir sur le dos lisse et glissant, entre les deux ailes battantes. Il dut plonger ses deux mains dans les plumes et le duvet pour ne pas être précipité.


Diverses personnalités sont prêtés aux animaux : un des renards est particulièrement méchant, les oies passent leur temps à narguer ceux qui restent au sol, mais il y a aussi des écureuils, des grues qui dansent, des rapaces…
Un peu lénifiant ? Et bien oui, mais j’ai bien aimé quand même. Le voyage est agréable et de bonne compagnie. Il est vrai que l’absence de personnages (eux qui font tout l’intérêt des autres romans de Lagerlöf) et de véritable enjeu de narration (difficile d’avoir un doute sur la fin de l’histoire) peut conduire à un certain désintérêt, mais cela n’a pas été mon cas.

Hiroshige, La descente des oies sur l'étang Shinobazunoike, série Huit vues de la capitale de l'Est,
1835, xylogravure, privé

Un mot de la traduction. J’ai lu le roman en édition numérique gratuite, par conséquente dans une traduction suffisamment ancienne pour être libre de droit. Il s’avère que l’édition a été raccourcie. Il manque certains épisodes (et de fait, il y a des trous dans le récit, ce qui m’a un peu étonnée), mais cela ne m’a pas gênée plus que ça. Si vous le lisez en papier, vous pourrez choisir un texte intégral et plus récent.


Les rayons du soleil jaillissaient en grandes gerbes, courant partout pour s’assurer des méfaits de la nuit, et toutes les choses rougissaient comme si elles avaient la conscience mal à l’aise : les nuages au ciel, les troncs soyeux des hêtres, les fins rameaux enchevêtrés de la forêt, le givre qui couvrait la couche de feuilles par terre, tout s’embrasait d’une vive rougeur.
Toujours plus nombreuses, les gerbes de rayons parcouraient l’espace ; bientôt il ne resta plus rien de la terreur de la nuit.

Je retiens un hymne au printemps qui redonne vie à tous les êtres et une invitation à vivre en harmonie avec toutes les espèces végétales et animales. Pourtant, il faut bien manger pour vivre et pour nourrir ses petits, et toutes les oies ne survivront pas au voyage.

Lagerlöf s’est peut-être inspirée du succès du Tour de la France par deux enfants écrit en 1877 par Augustine Fouillée-Tuilerie sous le nom de G. Bruno.


Selma Lagerlöf sur le blog :
Les Reines de Kungahälla : histoire d'une cité disparue, ambiance onirique et médiévale.
Gösta Berling : "Enfin, voici le pasteur qui monte en chaire". Roman manquant de fil conducteur, mais qui campe le monde disparu des héros et des villages.
L'Anneau des Löwensköld : une longue saga familiale dans le monde ancien.





mardi 19 mai 2026

80 % parmi les Britanniques adultes comptés au dernier recensement ne sont ni extraordinairement niais, ni extraordinairement méchants, ni extraordinairement sages.

 

George Eliot, Le Roman d’amour de Mr Gilfil, publié en revue en 1856 et en livre en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Tout commence à la mort du pasteur Gilfil, unanimement pleuré par ses paroissiens. Le portrait que l’on nous dresse de l’homme, bon coeur, aux sermons médiocres, capable d’ironie, est plutôt plaisant. Mais le roman vise à nous raconter une histoire d’amour, celle de feue madame Gilfil, dans les années 1788-89, quand le pasteur était un jeune homme. Bon et c’est très ennuyeux, et je suis directement passée à la fin (désolée, George).

Il s’agit du deuxième texte des Scènes de la vie du clergé et le moins bon, sans doute parce qu’on ne trouve pas cette peinture de la vie de village et des relations sociales qui fait tout le point fort des romans d’Eliot. Comme j’ai bon coeur, je retiens quand même l’importance donnée à la description d’un petit manoir où se déroule l’action (en 1788 donc) : manifestement un édifice qui a tout sacrifié à la mode du gothique ! Je ne doute pas qu’Eliot ait lu l’intégralité de la littérature gothique anglaise, mais ici, le seul être maléfique est un jeune homme sans intérêt aucun. N’empêche que nous sommes visiblement dans un de ces manoirs installés dans une ancienne abbaye, comme l’Angleterre en connaît tant. Et je suppose que cela donne une coloration particulière aux larmes de l’héroïne.

Pour ceux qui n’ont connu que le vieux pasteur aux cheveux gris faisant trotter sa vieille jument brune, il serait peut-être difficile de croire qu’il ait jamais été le Maynard Gilfil au cœur plein de passion et de tendresse, qui poussait sa noire Kitty au grand galop sur la route de Callam ; ni que le vieux monsieur à la parole caustique, aux goûts champêtres et au costume négligé ait connu les plus profonds secrets d’un amour fervent, ait lutté pendant des jours et des nuits d’angoisse et tremblé de son bonheur inexprimable.

E. Hebborn, dans le style de Th. Rowlandson, Homme endormi dans un fauteuil, 1971 Courtauld


George Eliot, Les Tribulations du révérend Amos Barton, écrit en 1856, publication en revue en 1857, publication en volume en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Ce très court roman retrace l’existence du révérend Amos Barton au sein d’une petite paroisse. Famille nombreuse, faibles revenus, manque de tact, erreur de perception, le nouveau pasteur ne parvient pas à s’attirer les bonnes grâces de ses paroissiens, qui ne sont pas exempts de petits égoïsmes minables et de ragots. Le centre de la narration se déplace vers son épouse Milly, femme angélique, mais de santé fragile, qui se tue à la tâche.

Cette petite histoire fait partie des Scènes de la vie du clergé, mais en dépit de nombreuses réussites d’écriture, elle manque d’intérêt. Il ne s’y passe pas grand-chose. Il n’empêche que tout cela est extrêmement bien écrit, les portraits sont vivement tracés, la langue est pleine d’humour, mais fait aussi preuve d’attachement envers les faiblesses humaines. Ce récit montre une réelle capacité d’observation et d’empathie envers les êtres humains.

Lecteur ! Avez-vous jamais goûté une tasse de thé semblable à celle que miss Gibbs présente en ce moment à Mr. Pilgrim ? Connaissez-vous l’agréable force, la douceur excitante d’un thé suffisamment mélangé de véritable crème de ferme ? Non. Très probablement vous êtes un de ces lecteurs tristement élevés à la ville, qui ne connaissez la crème que comme un liquide clair et blanchâtre, vendu par petites portions de la valeur d’un penny au fond d’une courette sombre.

Le débit oratoire du révérend Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but.

Le hasard des choses a fait que j’ai lu en premier la dernière et la meilleure histoire des Scènes de la vie du clergé, j'ai nommé La Repentance de Janet. C’est une chance, car cela m’a encouragé à continuer. Mon pronostic : elle ira loin cette petite romancière, elle possède un talent certain pour décrire la société anglaise !

C'est donc une nouvelle participation au défi des deux George de Claudia Lucia et Miriam (même si je ne lis qu'une des deux). Il me reste Adam Bede.



George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.


mardi 5 mai 2026

Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents.

 

Simonetta Greggio, Le Souffle de la forêt. Sur les traces de Simona Kossak, aux éditions Arthaud, 2026.

Greggio raconte de façon romanesque et poétique la vie de la naturaliste polonaise Simona Kossak. Issue d’une famille aristocratique peu aimante, celle-ci choisit de consacrer sa vie à la nature. Elle travaille en tant que biologiste et zoopsychologue à l’Institut de recherches forestières de Białowieża et s’installe au cœur de la forêt, dans une maison sans eau courante et sans électricité, avec sa jument et une multitude d’animaux sauvages, recueillis, accueillis comme autant de membres d’une famille choisie – il y a aussi un photographe.

L’hiver, elle roule à mobylette dans la neige et la gadoue, casquette de pilote sur la tête, pantalons de peau de lapin, lunettes d’aviateur sur le nez. Elle garde des bêtes cachées dans son sein, écureuil nouveau-né, hérisson blessé, corbeau tombé. Elle se soigne avec des plantes, parfois. Elle en fait des soupes, l’été. Elle est fragile et libre comme on n’en a pas le droit.

J’ai découvert Simona Kossak en écoutant une émission de radio, personnage intrigant, nous sommes tentés d’y projeter de nombreuses choses, et c’est ce qui m’a incitée à lire ce livre. Greggio aborde le personnage par une langue poétique et sensible. Elle prétend écrire un roman, mais elle s’est solidement documentée, faisant intervenir la parole (fictive ?) de chasseurs ou de forestiers, ce qui lui permet de donner des points de vue contradictoires et non unanimes et ce qui est particulièrement intéressant. Toutefois il est à noter qu’elle opère un choix dans la vie de Kossak : elle ne dit rien de sa carrière professionnelle alors que Kossak a été directrice d’un institut de recherche, rien de ses diplômes ni de son activité à la radio qui lui a pourtant permis de faire connaître ses combats. Ce choix contribue à réduire l’ampleur de la vie de la biologiste, ce qui est un peu dommage.

N’empêche que le livre propose une plongée magique au cœur d’une forêt profonde, avec des bisons et des lynx, auprès d’une femme lumineuse et difficile à appréhender. Il comporte de nombreuses photographies de Kossak avec les animaux.

Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n’éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n’est pas la même chose. Autour d’elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant.

Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humaines, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l’homme, les animaux les ressentent également.

Je vous propose d’écouter l’émission (qui ne coïncide pas totalement avec le livre). Toute la première partie porte en réalité sur cette ancienne forêt polonaise.

Si vous aimez la voix de Simonetta Greggio sachez qu’elle a conçu une grande traversée sur Virginia Woolf absolument passionnante.

À la fin du livre, Greggio précise ne pas savoir le polonais et s’être aidée de l’IA pour traduire des vidéos et je ne crois pas qu’il soit pertinent de se servir d’un outil qui détruit l’humain et la nature pour composer un livre.

Les photographies proviennent du livre. La laie s’appelle Żabka et le corbeau Korasek.


Prochain billet le 16 mai.

jeudi 23 avril 2026

Elle aussi, cette nuit même, elle brûlerait, elle brillerait, elle donnerait sa soirée.

 

Virginia Woolf, Mrs Dalloway, parution originale 1925, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en 2021 chez P.O.L.

Une journée de juin à Londres avec Clarissa Dalloway, une riche bourgeoise qui organise une réception le soir, une journée dans le flot de la vie et le flux des pensées, des souvenirs, des paroles (dites ou non-dites).

Oui mais… Jusque-là je l’avais toujours lu dans la traduction de Marie-Claire Pasquier (édition Folio) et j’ai eu envie de changer, pour relire ce roman tant aimé, mais le relire avec un peu de nouveauté quand même. Étant incapable de lire Woolf en anglais, je ne me paierais pas le snobisme ridicule de « juger » les mérites de l’une ou l’autre traduction. Je me contente de livrer mon impression.

Donc je commence à lire et… une langue légère, rapide, claire – dépoussiérée est un terme trop appréciatif – mais disons qu’une belle brise agite la robe de Clarissa. Comparant les deux textes français, je note que le choix de vocabulaire est à peu près semblable, mais que le changement principal réside dans le rythme : moins de conjonctions de coordination, davantage de virgules, moins d’articulations logiques, davantage de juxtapositions. Contrairement à ce qu’affirme Azoulai dans sa préface, cela crée des incertitudes (à quoi donc peut bien se rapporter tel pronom ou tel adjectif ?) et engendre quelques phrases très limites sur le plan grammatical, mais cela a aussi le mérite d’avoir une plongée directe dans le flux de conscience.

Conséquence de cette quatrième lecture et de mon esprit plus affuté ou de cette langue plus transparente ? Je ne sais pas, je me suis davantage intéressée aux autres figures du roman (le soldat traumatisé de la guerre, la violence des médecins, la fille des Dalloway et son amie, etc.). Les relations entre les personnes sont moins brumeuses et les sous-entendus affleurent plus près de la surface, les béances sont davantage visibles.

L’ironie est aussi ainsi plus perceptible (ce monsieur qui pose son rouleau de gazon « symbole de l’âme, de la détermination des hommes » 🤭 ).

Même maintenant, de si bon matin, de vieilles douairières s’élançaient en secret au volant de leurs automobiles vers des courses mystérieuses, et dans leurs vitrines, les commerçants gigotaient avec leurs fausses pierres et leurs vrais diamants, leurs ravissantes broches vert d’eau serties sur des montures dix-huitième pour plaire aux Américains, mais non, mais non, il fallait économiser, ne pas faire de dépenses inconsidérées pour Elizabeth.

Je n’ai aucune envie de choisir entre les deux traductions, je garde les deux. Je suis absolument ravie que Clarissa Dalloway ait tant de vie en elle.

Robe du soir (sans doute trop moderne pour Clarissa), crêpe de viscose et broderie, 1922-24, Galliera


mardi 21 avril 2026

C’est elle qui déçoit le mieux les fantasmes orientalistes : Téhéran – Tehroon – s’expérimente plus qu’elle ne se regarde.

 

Lucie Azema, Une saison à Téhéran, édité par Les Corps conducteurs, 2026.


Lucie Azema a vécu plusieurs années à Téhéran, étudiant le persan et donnant des cours de français. Dans ce livre elle raconte sa vie là-bas, mais aussi nous présente l’Iran et sa culture.

Les passants y boivent leur thé sur de petits tabourets en bois, à peine plus hauts que le sol. J’observe l’un des clients qui utilise la technique traditionnelle du ghand-pahloo : il cale un morceau de sucre entre ses dents de devant, le laisse fondre en absorbant son thé chaud à travers, puis repose sa soucoupe et tire longuement sur sa cigarette.

On est en dehors de toute actualité géopolitique ou de toute analyse sur le régime, il s’agit plutôt de parler de la vie des gens et des conséquences que la situation politique a sur leur existence quotidienne. Sans prétention aucune, le livre nous plonge dans ce quotidien des jeunes gens qui boivent des cafés, se rencontrent, prennent des taxis, emménagent avec leur petit copain, font découvrir le pays à leur amie… Un pays comme une île, dont on peut difficilement sortir, un peu coupé du monde du fait des sanctions, mais un pays à l’histoire millénaire, à la poésie très riche, avec ses jardins, ses tapis, sa cuisine et surtout sa langue, le persan ; c’est un cri d’amour pour le persan.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, écrit simplement, qui nous raconte un pays dont on entend sans cesse parler, mais que l’on connaît si peu. Il donne envie d’en savoir plus, de lire d’autres livres, de manger des grenades, des pistaches et des amandes, de voyager sur les cartes ou en vrai, de s’ouvrir au monde, y compris à des cultures si différentes de la nôtre.

J’ai vécu dans différents quartiers de Téhéran ; j’ai exploré d’innombrables avenues et ruelles, perdu un temps infini dans les embouteillages, bu une quantité invraisemblable de thé, appris à lire l’avenir dans les poèmes ; j’ai découvert des librairies, des cafés, d’autres manières d’échanger, choyée, regardée et aimée pour la personne que j’étais réellement – en d’autres termes, l’Iran a été mon lieu de vie pendant toute une période.

Cette langue, sa beauté inouïe, ses sons qui s’étirent, qui miaulent – ses â comme des « o » ouverts, ses sh –, ses tournures, l’enchevêtrement de ses mots, leur flot irrésistible : tout dans le persan m’électrise. Lorsque je m’engage dans une phrase, j’ai l’impression de monter sur un cheval au galop : je m’élance, sujet, objet, et je dévale la pente jusqu’au verbe final.

On croisera Persépolis, Ispahan, les rois corrompus, les wagons non mixtes du métro, les techniques de drague en voiture, les gens au service du régime, les proches dont on reste sans nouvelle quand internet est coupé à cause d’une énième guerre, l’abondance des clubs de lecture...

Cavalier et cavalière, céramique, Téhéran 18e siècle, Lyon BA



jeudi 26 mars 2026

In fact, it was largely against Boucher that Diderot defined his own pictorial aesthetic and taste.

 

Melissa Hyde, Making Up the Rococo. François Boucher and His Critics, édité par le Getty Research Institute, 2006.

Je vous ai déjà parlé ici du rococo, mais assez peu de François Boucher, pourtant son principal représentant, à tel point que, quand le mot « rococo » a été inventé au moment de la Révolution, terme péjoratif, il était quasiment synonyme de Boucher ou… de Pompadour. Et oui.


Le point de départ de Hyde se situe au moment de la Révolution, quand David et ses élèves et les critiques se construisent par opposition à ce qui les précède : la peinture néoclassique serait une peinture virile, républicaine, morale en opposition à ces petits marquis poudrés ridicules. Une opposition que les historiens de l’art ont eu un peu trop tendance à prendre pour argent comptant (que l’on retrouve d’ailleurs sous la plume d’Eaubonne) – David omettant soigneusement de parler de ses peintures de jeunesse.
Alors Hyde se penche sérieusement sur le dossier, les peintures de Boucher d’un côté, les textes des critiques d’art de l’autre.

It may be that the very strategy of genreing a genre or a style as feminine, or of identifying an artiste like Boucher as a "ladies’ painter", all in the service of elevating and privileging Grand Manner history painting, distorted the realities of women’s involvement in the arts. But these texts also surely evince women’s presence in the aesthetic culture to a degree that heretofore has not been acknowledged.

Les femmes auraient mis la main sur les commandes artistiques (est-ce vrai ? Ou Boucher peint-il également pour les hommes et les femmes ?), notamment une, « la Pompadour » – c’est elle, ce sont elles que l’on critique. Elles seraient responsables de la décadence de la grande peinture (les commandes pour les hommes sont-elles si différentes ?). En l'occurrence, on reproche au peintre sa teinte rose, fardée, symbole du maquillage, de la frivolité, de l’artifice et de la fausseté.

Surtout la peinture de Boucher serait trop indifférenciée : les femmes sont bien des femmes, mais les hommes ne tiennent pas assez de leur sexe et la grande mythologie ne se distingue pas assez de la pastorale. En parallèle, au théâtre, le public adore les pièces où les femmes jouent des rôles d’hommes qui se déguisent en femme, avec tous les quiproquos associés (il y a Marivaux, mais vous avez peut-être vu le film Les Amours d’Astrée et Céladon). Pour l’élite culturelle des années 1750, l’ambiguïté, qu’elle soit sociale ou sexuelle, est une valeur recherchée. Mais pour les critiques d’art, c’est absolument insupportable.

Boucher’s pastorals and his history paintings also failed because they eluded clear catagorizations : they, too, closely resembled each other – an ambiguity that also labeled them as feminine. Boucher’s painting can no more be considered essentially feminine than essentially masculine – properly, they ought to be understood as boh and neither.

Analysant finement les compositions de plusieurs peintures, Hyde montre que le peintre, parfaitement capable de représenter un homme bien musculeux quand il en a envie, choisit sciemment de jouer sur les diverses ambiguïtés visuelles, s’adressant à un public de connoisseurs, confondant Jupiter et Diane dans des chairs roses, les plaçant dans les mêmes fourrés que les bergers, jouant avec le pinceau sans s’occuper ni des poètes, ni des critiques, attentif à la seule peinture.

Cette analyse très précise est très stimulante. Évidemment là encore il manque l’examen des dessins et de la matérialité des œuvres de l’incroyable dessinateur que fut Boucher, mais j’apprécie ce travail si fin, d’une œuvre à l’autre. Les peintres s’expriment par la peinture et pour la peinture.

Boucher, La Nymphe Callisto séduite par Jupiter sous les traits de Diane, 1759, Kansas-City, Wikipedia.
Connaissez-vous l'histoire racontée par Ovide ? Une domination brutale, masculine et divine, une histoire mythologique, alors que Boucher supprime tout cela et montre avec beaucoup de malice une scène de complicité sensuelle rêvée au creux des buissons - destinée au regard voyeur de ses commanditaires, hommes et femmes... un doux rêve peut-être... En tout cas, la hiérarchie "naturelle" et le grand dieu sont égratignés.


It was critics with investments in the polar opposition of man and woman who anxiously labeled the ambiguities of gender and genre in Boucher’s paintingsas exclusively feminine. It was these critics who critiqued a world that was not so binary in terms of a binary model of gender. For Boucher’s defenders and his public, the status of his works would have been less decided given their playful uncertainties, their graces, which corresponded to social ideals and polite fashions that attenuated differences between the sexes.

Alors certes, c’est un livre que vous ne lirez pas. Et en plus, la plupart d’entre vous ne connaissez pas très bien la peinture de Boucher. Mais regardez ce que l’on peut faire en histoire de l’art ! Il ne s’agit pas seulement d’accrocher de belles œuvres aux murs et de baptiser ça « exposition ». Cette monographie informée des débats sociaux et culturels d’une époque ne se contente pas de dire « telle œuvre a eu du succès critique et telle autre non ». Non, on fait travailler ensemble la peinture d’un artiste (qui lui, n’écrit rien et s’exprime uniquement par le pinceau) et les textes des critiques et on regarde là où ça s’entrechoque.




mardi 24 mars 2026

Qui parle aujourd'hui des « peintresses » du Moyen Âge ?

 

Françoise d'Eaubonne, Histoire de l'art et lutte des sexes, parution originale 1978, réédité en 2025 aux Presses du réel avec une préface de Fabienne Dumont.

Histoire de l'art et anti sexisme. Cet essai est composé d'une introduction théorique assez lourde et d'analyses d'oeuvres : portraits de Juliette Récamier et de Germaine de Staël par David et Gérard, Enlèvement de Proserpine par Rembrandt et de Rubens, Enlèvement de Ganymède par Michel-Ange, Rubens et Rembrandt, peintures légères du 18e siècle, œuvre d'Anastaise, eaux-fortes des horreurs de la guerre de Goya, etc.


J'avoue avoir un peu de mal à savoir quoi penser de ce texte, pour plusieurs raisons. D'abord, Eaubonne emploie la langue du militantisme, virulente et un peu cash, qui est un peu éloignée de moi. Son propos est de répondre à un historien de l'art marxiste et de lui prouver qu'en matière d'histoire de l'art, comme de tout le reste, la lutte des sexes vient avant la lutte des classes. Vu le passif de l'histoire de l'art en matière de sexisme et de misogynie, cette mise au point n'a rien d'inutile, mais je suis loin de maîtriser cette histoire-là.
Par ailleurs, des ouvrages d'histoire de l'art marqués par les théories gender, j'en ai lu, surtout sur le 18e siècle, écrits par des historiennes de l'art spécialisées, au ton militant également, mais s'inscrivant dans la discipline universitaire (qui m'est beaucoup plus familière). Comme Eaubonne ne semble avec lu aucun de ces livres (pas même le fameux manifeste de Linda Nochlin), j'ai tendance à trouver ses propos un peu simplistes ou insuffisamment argumentés, ce qui n'est pas faux, mais est un peu injuste aussi.

C'est pourquoi il a fallu des preuves non écrites mais plastiques de la participation féminine à ce que nous considérons aujourd'hui comme faisant partie des arts, au cours des périodes pré-Renaissance ; ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de l'oubli où l'on a plongé toutes les activités féminines débordant le cadre voulu par le sexisme.

Alors ? Les analyses d'oeuvres ont incontestablement quelque chose de stimulant, certaines plus que d'autres selon les affinités personnelles. Eaubonne met le doigt sur certains faits (c'est pas beau de pointer, dira-t-on doctement, mais il faut bien que quelqu'un se dévoue pour le faire) et incite surtout à se poser des questions. Elle s'appuie beaucoup sur le contexte de création de l'oeuvre, du moins celui des destinataires ou commanditaires, plus que sur celui de l'artiste, se refusant à une histoire des styles, catégorisée comme bourgeoise. Elle ne s'intéresse absolument pas à la matérialité de l'oeuvre, mais inscrit les œuvres qu’elle examine dans une histoire plus longue, celle des femmes, de leur place, de la sexualité, de sa représentation.
Elle emprunte à diverses disciplines, histoire sociale, psychanalyse, littérature, histoire, richesse de la pensée qui entrecroise rapidement des apports très différents – aujourd'hui c'est une pratique normale de l'histoire de l'art, mais l'était moins à cette époque.

Ce livre a 50 ans, il a vieilli, mais ses formules gardent leur percutant. Je me demande ce qu'en penserait quelqu'un n'ayant pas mon petit background d'historienne de l'art, ou quelqu'un pleinement plongé dans la lutte antisexiste. Quant à moi, cette lecture m'a donné envie de ressortir mes vieux livres d'histoire de l'art. Je vous en reparle dès jeudi.

Si vous n’y connaissez rien, je vous encourage à aller faire un petit tour sur la page Wikipedia d’Anastaise.

En 1908, lorsque Suzanne Valadon fait preuve de tant de traits si peu féminins qu'on doit, pour l'excuser, se souvenir qu'elle est fille de maçon, Marie Curie a découvert le radium, Emma Goldmann et Rosa Luxembourg ont couru l'Europe et tenu des meetings (…) ; le monde a changé depuis Vigée-Lebrun et même Berthe Morisot.

David, Le Serment des Horaces, 1784, Louvre, image Wikipedia.

On voit là que les critiques lancées contre Le Serment des Horaces appartiennent à deux espèces : les reproches des cuistres visent aussi bien les arcs et les colonnes, le tranchant des contours, que la crudité des teintes ; mais d'autres, plus fondés, appartiennent à une catégorie de gens qui refusent de toutes leurs forces ce qui annonce leur fin prochaine ; et il est parfois difficile de les distinguer à travers la mauvaise foi du prétexte. (…) Le XVIIIe siècle finissant veut y lire son avenir ; il s'y voit austère, mâle, démesuré, romain, républicain.


jeudi 19 mars 2026

Le train se lança avec sa cargaison d'histoires sur son parcours qui n'était pas infini.

 

Hiro Arikawa, Au prochain arrêt, parution originale 2008, roman traduit du japonais par Sophie Refle, édité en France par Babel/Actes Sud.

Il y a peu, Aifelle faisait remarquer chez Ingannmic qu'en matière de « littérature japonaise on ne voit plus que ce genre de livres mis en avant, c'est un peu triste. Il faut fouiller un peu pour trouver les autres. » Je partage ce constat, mais je dois dire qu'en l'occurrence j'ai passé un excellent moment de lecture. Comme quoi, certains petits romans sont plus réussis que d'autres – hé, c'est un métier aussi !

Donc, nous sommes sur une petite ligne de train, entre Osaka et Kobe, les arrêts y sont fréquents. Des hommes et des femmes montent et descendent avec leurs préoccupations et leurs histoires et quelquefois ils se parlent. Ou alors ils se contentent de se regarder et le récit change de personnage principal à chaque tronçon du train. Une fois dans le sens aller, une fois dans le sens retour (le roman pourrait continuer indéfiniment).

Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle venait de lui chiper le livre qu'il convoitait (autrement dit, elle n'avait prêté aucune attention à Masachi). Il l'avait suivie quelques minutes, assez pour comprendre qu'elle n'avait aucune intention de le reposer.

Premier tronçon, un garçon qui se rend à la bibliothèque le sac chargé de livres se fait aborder par une fille qu'il trouve mignonne certes, mais surtout qui emprunte les mêmes livres que lui ! Ensuite, une femme qui revient du mariage de son ex engage la conversation avec une vieille dame et sa petite-fille. Etc. Au retour, six mois plus tard, un couple se sera défait parce que le gars est violent, un autre se sera constitué, une jeune femme aura déménagé, la vieille dame aura un teckel (et toujours sa petite-fille), etc.

Évidemment, ce qui me paraît très réussi, c'est le rythme. Une succession de chapitres courts, avec une tranche de vie à chaque fois. À la fin, on aura fait connaissance avec plein de gens, mais sans forcément en savoir beaucoup sur eux et on aimerait en savoir plus. C'est malin et habile ! Et puis, c'est un monde rassurant et apaisant, un petit train où chacun parvient à trouver sa place. Un monde où la place respective des hommes et des femmes est subtilement repositionné.


Loin d'être silencieux, ce quartier était animé à la mesure de sa taille. Les hirondelles y voyaient un bon endroit où élever leur progéniture.
La vieille dame n'avait pas menti : c'était une bonne gare, et un quartier agréable.

Je note qu'Arikawa est également l'autrice des Mémoires d'un chat qui a eu un succès colossal et de romans sur l'armée japonaise (elle se moque d'ailleurs de ce goût pour l’armée dans le roman).

Ce roman n’a peut-être pas une ambition immense, mais il est à lire en grignotant dans le train, bien sûr.

Les gens qui prennent le train seuls se composent en général une mine indifférente.

Un dessin de Gébé de 1959 (désolée, je n'ai pas de photo de train japonais)