La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 27 février 2020

Non, aucun être humain dans la confidence !

Charlotte Riddell (ou J. H.), Une terrible vengeance et trois autres récits fantastiques, traduit de l’anglais par Jacques Finné, édité en France par José Corti.

Quatre récits fantastiques victoriens… la promesse était alléchante. Et alors ?
Ce n’est pas si mal.
La porte ouverte (1882). Un garçon de bureau décidé à gagner de l’argent et à épater sa fiancée cherche à percer le mystère d’une maison dont l’une des portes ne se ferme jamais. Il se retrouve à enquêter sur un crime non élucidé. Ce récit n’est clairement pas très bon, même s’il a le mérite d’être plein d’humour et d’autodérision quant à son jeune héros.
Walnut-Tree House (1882). C’est un peu mieux. Ici, le héros revient d’Australie et n’est plus un blanc-bec. Il emménage dans une grande demeure hantée par un enfant au regard triste. Le propriétaire se décide alors à se renseigner sur ce garçon. Toute la résolution du drame n’est pas mal du tout, même si la péripétie finale laisse franchement à désirer. J’ai apprécié le fait que l’homme et l’enfant fantôme se côtoient pendant des jours, sans peur ni terreur.
Nut Bush Farm (1882). C’est encore un peu mieux ! Le héros est décidé à cultiver une terre dans la verdoyante campagne anglaise. Le ton du recueil est en général très bucolique : il me semble que c’est le propre de la littérature victorienne, qui a vu la révolution industrielle dévaster les campagnes et entasser les ouvriers dans des faubourgs misérables, de louer les bienfaits, en voie de disparition, de la vie au grand air. Ici la ferme est hantée par le fantôme de l’ancien fermier, qui est censé avoir abandonné femme et enfants pour s’enfuir avec une gamine. Là encore, le héros se mue en enquêteur. Le ton est ici plus terrifié que dans les récits précédents et le narrateur sera durablement marqué par ces apparitions. Il y a aussi des portraits hauts en couleur, comme celui de la propriétaire ou d’une vieille dame.
Une terrible vengeance (1889). Assez réussie également. Nous avons tout d’abord 2 amis buvant un verre au bord de la Tamise (ambiance Jerome K. Jerome) et un couple mal assorti qui passe. Le lendemain, une femme a disparu tandis que les empreintes de petits pieds mouillés se mettent à suivre partout l’un des deux amis. Cette fois, c’est son domestique qui se pose des questions. Mais nous n’aurons pas toutes les réponses, réduits à reconstituer les faits à partir des indices trouvés par cet homme. C’est assez habile.
W. B. Scott, La petite porteuse d'eau, 1863 Ottawa.
C’est l’alliance entre le récit policier (ou du moins d’enquête) avec le récit surnaturel. Ici, les fantômes ont une raison bien humaine et rationnelle. De ce fait, il vaut mieux avoir peur des êtres humains qui peuvent être assassins et tenter de réconforter les morts par quelques actes de bonté. L’écriture et l’univers sont assez convenus, mais c’est une très agréable lecture. Le ton est souvent ironique sur le comportement des uns et des autres et c’est bienvenu.

J’insiste sur cet instant parce que ce fut la dernière fois que j’admirai la Beauté dans le clair de lune. Aujourd’hui, je ne puis plus supporter la lumière argentée que dispense la reine de nos nuits – cette lueur, appelez-la monstrueuse, agaçante, fantastique, si vous voulez, mais désirable, non. Dans ma chambre, à présent, autant que possible, je tire les rideaux, je ferme les volets – et pourtant, les nuits de pleine lune, je ne trouve pas le sommeil : l’horreur des ténèbres n’est rien en comparaison de la terreur que m’inspire la lueur argentée.

Au bout de quelques temps, son entourage se sentit mal à l’aise : les marques humides n’apparaissaient plus par périodes, seulement, mais sans trêve, où que se trouvât Mr Murray, seul ou pas. S’il entrait dans une cathédrale, elles l’accompagnaient ; s’il marchait, solitaire, dans les bois ou le long d’un lac, s’il franchissait la mer, elles le suivaient, terribles, fidèles.

Une autrice prolifique que je ne connaissais pas.





jeudi 13 décembre 2018

Jette ta charge par-dessus bord, frère !

Jerome K. Jerome, Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien), parution originale 1889, traduit de l’anglais par Henri Bouissou.

Prêt pour une partie de canotage sur la Tamise ?
Le narrateur et ses deux amis, Georges et Harris, et le fox-terrier Montmorency décident de remonter la Tamise en canot. Aviron et halage sont au programme. Ainsi que pas mal d’humour.

C’était un de ces matins triomphants de la fin du printemps ou de la fin de l’été (je ne suis pas contrariant) où les tons délicats de l’herbe et des feuilles prennent un vert plus foncé, et où l’année ressemble alors à une belle jeune fille qui frissonne d’émoi en sentant battre dans ses veines l’éveil de sa féminité.

L’auteur alterne entre récit du voyage proprement dit, qui ne se passe pas toujours comme prévu, anecdotes historiques et géographiques sur la Tamise et anecdotes de canotage. Le narrateur vante sans cesse les charmes bucoliques et romantiques de la nature, tout en étant confronté à la terrible réalité du camping sous la tente, sous la pluie, en compagnie de toute sorte de bestioles. Le tout, d’un style en apparence naïf et sincère, simple et sans artifice, camouflant un redoutable humour britannique, cocasse, plein d’ironie et apparemment sans limite. Nos héros vivent des aventures loufoques et absurdes au gré des courbes du fleuve, des écluses et des auberges.

La bouilloire mise à chauffer à l’avant du canot, nous nous retirâmes à l’arrière, feignant de l’ignorer, pour nous occuper de sortir le reste du matériel.
C’est, sur la Tamise, la seule méthode afin qu’une bouilloire consente à bouillir. Si elle voit que vous l’attendez avec impatience, elle ne sifflera ni ne chantera. Il vous faut vous éloigner et commencer votre repas comme si vous ne vous souciiez pas le moins du monde de prendre le thé.
Sisley, La Seine à Bougival, 1872, Yale University Art Gallery.

La seule faiblesse est que, par nature, ce soit un peu répétitif. Mais la multiplication des digressions et des petites histoires rend tout cela très agréable à lire et rend hommage à la Tamise et à la pratique de l’aviron, si cher à nos amis d’Outre-Manche. Et il y a de sacrées trouvailles !
Un texte léger, où l’humour est pris très au sérieux.
  
Une bonne brise s’était levée, à notre avantage. Ce qui est un miracle car, en règle générale, le vent souffle toujours contre vous sur la Tamise, quelle que soit votre direction. Il est contre vous le matin, quand vous partez pour une excursion d’une journée, et vous ramez longtemps, en pensant qu’il sera bien agréable de revenir à la voile. Mais, après le thé, il a tourné, et il vous faut souquer dur tout le chemin du retour.

J’ai toujours l’impression de fournir plus de travail que je ne devrais. Non pas que le travail me répugne, remarquez ; j’aime le travail, il m’exalte. Je resterais des heures à le contempler. J’apprécie énormément sa compagnie, et l’idée d’en être séparé me brise le cœur.

vendredi 23 novembre 2018

Aimer beaucoup, comme c’est aimer peu.

Guy de Maupassant, Notre cœur, 1889.

Voici Maupassant explorant la psyché de ses contemporains, à la façon de Balzac.
Le héros, Mariolle, un riche esthète un peu désabusé, s’éprend de la belle Michèle de Burne, une star des salons parisiens. Hélas, c’est une coquette, qui aime être aimée, mais est incapable de tendresse. Il restera le favori, elle sera sa maîtresse, mais l’amour sera sec.
Un petit roman pour explorer les tréfonds du cœur de la haute société parisienne, au temps du roman réaliste. L’époque de l’amour passion est terminé, pour l’épanchement des cœurs, c’est bien fini aussi. Il y a même quelque chose de des Esseintes dans cette Michèle qui ne parvient jamais à s’attacher réellement à quelqu’un et qui met des fleurs artificielles dans sa toilette.
En dehors des salons parisiens, il y a deux décors remarquables : le Mont Saint-Michel et la forêt de Fontainebleau, comme si nos quasis amoureux cherchaient à retrouver les lieux des promenades romantiques, où le cœur battait à l’unisson de la nature. On joue à l’amour…
Il est vrai que le sujet est un peu mince. L’auteur emploie à plusieurs reprises la métaphore des drogues pour caractériser ces tempéraments modernes, blasés sans avoir vécu, aux sens affaiblis. Les brillants développements sur les émois des deux héros sont un peu gâchés par les considérations sur la nature respective de l’homme et de la femme, ça c’est un peu ringard. Mais Maupassant nous livre là une belle description de l’amour passionné chez un homme. C’est un beau portrait d’amoureux, rédigé par ce brillant cynique !

Il la contemplait, lui, avec des yeux qui la dévoraient. Il avait envie de tomber à ses pieds, de s’y rouler, de mordre sa robe, de crier quelque chose, et surtout de lui faire voir ce qu’il ne savait pas dire, ce qui était en lui des talons à la tête, dans son corps comme dans son âme, inexprimablement douloureux parce qu’il ne le pouvait montrer, son amour, son terrible et délicieux amour.

Moreau, Ébauche peut-être pour Salomé, musée Gustave Moreau.


vendredi 16 septembre 2016

On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.

Georges Darien, Bas les cœurs, parution originale 1889, aux éditions de Londres.

Excellent petit roman sur la guerre de 70.

Le narrateur, Jean, est un garçon de 12 ans qui vit avec sa famille à Versailles. Et il nous raconte avec son point de vue d'enfant les évènements auxquels il assiste : l'enthousiasme patriotique pour la guerre, le départ de l'armée française sous les flonflons. Il est ravi par le défilé des uniformes et des chevaux et grâce à de petits drapeaux s'apprête à suivre l'avancée des troupes jusqu'à Berlin. Puis ce sont les rumeurs les plus contradictoires, la propagande toujours ronflante, l'entrée et l'installation de l'armée prussienne à Versailles. La guerre est un spectacle plein de fracas à 12 ans.

Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son fils - notre Fritz - et de ses généraux ! Quant aux simples Prussiens, ce sont des misérables qui meurent de faim ; mais la France est toujours charitable : lorsque nous les aurons vaincus - et le jour de la victoire est proche - nous ouvrirons une souscription pour les nourrir.

P. Andrieu et A. Bry, Guerre de 1870-71, 1870, BNF, RMN.

Mais il raconte aussi des événements qu'il comprend mal : son père criant qu'il faut tuer tous ces Prussiens, mais qui s'accommode très bien de leur présence. Il en va ainsi du grand-père et de la sœur, et des voisins. Tous ces comportements contradictoires sont bien étonnants. Il y a aussi un personnage louche, un juif, type même de l'intrigant et du profiteur. L'intérêt est bien évidemment que cela soit un enfant qui raconte, sans point de vue surplombant, ne comprenant des aléas politiques que ce qu'en disent les adultes, ces lâches et ces hypocrites.
Les romans centrés sur la guerre de 70 ne sont pas très nombreux (merci Zola et Maupassant), celui-ci ne s'intéresse pas aux combats, mais à l'état d'esprit des bourgeois français. J'ai pu trouver qu'il y avait un manque de vraisemblance, car on imagine mal qu'un seul petit garçon soit témoin de tous ces événements à la fois et puisse donc changer à ce point d'opinion, mais après tout, nous sommes à Versailles, lieu de l'occupation prussienne et centre de la lutte contre la Commune.
Bien sûr on ne peut que songer à la Seconde guerre mondiale, à l'Occupation allemande et à la Collaboration.

Et elle se reprend à pleurer.
- Oui ! Tout perdu !... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne me reste plus rien ; rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer les yeux !...
Prenez le pan de votre chemise, alors.
Et la morale ?

Embêtant !

mercredi 7 septembre 2016

Vive la République ! Vive le Progrès !!!

Gustave Marx, L'Amour en 1000 ans d'ici, publié en 1889, édité par ArcheoSF.

Encore une belle utopie.

Un rabbin familier des secrets de la Cabale raconte un rêve qu'a fait son fils. Il a entrevu l'avenir... Dans mille ans, un homme inventera des ailes qui permettront à l'homme de voler tandis qu'une suite d'inventions rend les habitations et beaucoup d'autres choses gratuites. Enfin, ces ailes permettent de visiter les autres planètes du système solaire jusqu'à la planète Vénus. Bientôt les états et la guerre sont abolis (et le monde entier décide que la France sera à la tête des nations, bien sûr) et chacun rend hommage au seul dieu possible, l'Éternel (y a même plus d'athées ! moi mourir).

T'ai-je dit qu'il n'y a plus ni militaires, ni huissiers, ni concierges ?

La première originalité de cette utopie est le rôle joué par la Cabale et les savants juifs. J'ai également apprécié que les inventions soient issues du monde entier et de plusieurs planètes. Marx s'imagine que quand l'ensemble des biens de consommation sera fabriqué en série et quasi gratuit l'argent et la rivalité seront supprimés au point de déposer les anciennes monnaies au musée de Cluny (Exactement l’inverse de ce qu’il s’est passé donc). Je suis frappée aussi par le fait que ce texte traduise une confiance inébranlable dans le progrès technique et par le fait que plusieurs de ces utopies envisage un avenir très unifié où tous les états et individus adoptent le même modèle sans discussion. Ce serait la fin de l'histoire ? D'ailleurs il est rarement question d'individus, on est vraiment dans des visions de masse. On ne sait pas ce que les femmes sont devenues dans ce monde idéal. En revanche, tous les travaux domestiques sont dorénavant réalisés par des singes très intelligents trouvés en Afrique - ça pue un peu, là.
B. Peinado, Silence is sexy, 2004-2015, collection privée, M&M.

La grande fusion est accomplie, il n'y a plus qu'un culte dans l'univers, le règne tant annoncé et tant prédit de l'Unité est arrivé !

Ce texte traduit une vision assez arriérée de la peinture qui est simplement destinée à reproduire le réel et qui disparaît donc face aux progrès de la photographie. Voilà : il manque la subjectivité dans ce monde.
Je note que l’agriculture et la nature donnent lieu à une vision totalement fantasmée, comme un retour au jardin d'Eden quand cultiver ne nécessitait aucun effort et que les animaux ne se dévoraient pas entre eux. Dans 1000 ans, le lion et la gazelle seront réconciliés.
  
Parce que les hommes étaient pauvres, ignorants autrefois. Maintenant qu'ils sont instruits, qu'ils sont dans l'aisance, il n'y a plus que l'homme tel que Dieu l'a créé, humain, bon et sociable.


Destination PAL – La liste des lectures de l’été. 

vendredi 1 avril 2016

On ne peut vraiment pas rester ainsi à la merci du beau temps !

Jules et Michel Verne, En l'an 2889, version originale anglaise de Michel Verne en 1889, traduction de Jules Verne revue par l'éditeur Caillon Dorriotz.

Dans cette nouvelle, les Verne imaginent le futur en suivant la journée d'un magnat de la presse, Fritz Napoléon Smith. Les moyens de transport et de communication se sont considérablement développés et cet homme pratique ne perd plus son temps dans des choses simples : il existe des machines pour s'habiller, la musique est jouée par des logiciels et la nourriture arrive par des tubes (et les femmes continuent à s'occuper en faisant du shopping à Paris). On trouve plus généralement de nombreuses inventions futuristes propres à l'univers vernien.
Ce qui est frappant, c'est que tout semble décidé par de richissimes industriels philanthropes, de l'utilisation des ressources à la diplomatie internationale. Cette nouvelle est bien représentative de son époque d'écriture : confiance dans le progrès industriel et technique, partage du monde par les Occidentaux et foi aveugle dans l'avenir.

Un chapitre à ajouter aux anthologies utopistes. L'avis de monsieur Van der Meulen.

B. Rancillac, La fiancée de l'espace, 1965, coll. privée, M&M
- Vous osez affirmer que la Lune est inhabitée ?
- Du moins, monsieur Smith, sur la face qu'elle nous présente. Qui sait si de l'autre côté...
- Eh bien, Corley, il y a un moyen très simple de s'en assurer...
- Et lequel ?...
- C'est de retourner la Lune !
- Ah, mais oui, bien sûr ! crièrent les deux hommes à la fois. Et ils ne semblaient avoir aucun doute quant à la possibilité de succès d'une telle entreprise.


Merci à l'éditeur Caillon Dorriotz pour cette lecture.

lundi 15 juillet 2013

On eût dit que les vrais exilés étaient nous qui demeurions au pays.


Robert Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae, traduit de l’anglais par Théo Varlet, paru en 1889.

Un nouveau Stevenson à mon actif !
L’histoire : l’affrontement entre les deux fils héritiers d’un domaine écossais, James et Henry. L’aîné suit ses impulsions, sans scrupule, plein de charmes et de cruautés. Bref, un héros. L’autre est vertueux, moral, honnête et terne. 

Ballantrae décidait à pile ou face de notre direction ; et une fois, comme je lui reprochais cet enfantillage, il me fit une réponse que je n’ai jamais oubliée :
-       C’est le meilleur moyen que je connaisse d’exprimer mon dédain de la raison humaine.

Entre les deux, un titre de Lord, un château, de l’argent, une femme et l’amour d’un père. C’est l’histoire de Jacob et d’Esaü au XVIIIe siècle. Avec ce détail que l’histoire est racontée par le régisseur, qui est du côté d’Henry (le terne), mais qui admire James (l’aventurier), c’est un type sentencieux, de parti pris et qui raconte tous les faits sans en être acteur. On doute à plusieurs reprises de sa parole et il semble quelquefois plus précipiter la catastrophe (telle la Nelly des Hauts de Hurle-vent même si être comparé à une femme lui serait insupportable) – il est au service de son récit. À noter que ce narrateur est qualifié à plusieurs reprises de « vieille fille » - ce qui lui va assez bien.

La force de ce roman est qu’il manie différents univers : la lande écossaise avec les contrebandiers, les pirates, le huis clos familial, le voyage en mer, l’Indien mystérieux (qu’il soit de l’Inde ou de l’Amérique), l’expédition sur l’Hudson et dans les forêts américaines avec des chasseurs de trésor. Il faut avouer que c’est très dépaysant, il s’agit d’un roman d’aventures, plein d’invraisemblances, piochant à différentes sources littéraires, toutes familières à Stevenson. On trouve ici des aspects présents dans un peu tous ses textes.

Cheyne Ian, La Vallée de l'Enfer, 1928
gravure sur bois, Edimbourg, National Galleries of Scotland
 image RMN
Parmi les faiblesses : la langue un peu emberlificotée, due aussi au fait que le narrateur est tiraillé entre plusieurs choix, admirant un frère mais fidèle à l’autre, ses atermoiements font partie du texte. On peut aussi trouver que Stevenson frôle les différentes atmosphères sans forcément plonger dedans. Il y a cependant de belles descriptions des forêts américaines.
 Moi j’ai eu un peu de mal à comprendre la base de départ (l’histoire politique de l’Écosse m’échappe un peu) et je me suis quelquefois embrouillée entre les Master, Mylord et Maître, mais là-encore cette confusion fait partie du roman. James et Henry sont en effet les deux faces d’une fratrie, Stevenson étant visiblement fasciné par la dualité humaine.

J’enviais presque, en songeant à lui, son bonheur d’en avoir fini avec les inquiétudes et les fatigues humaines, ce quotidien gaspillage d’énergies, ce fleuve quotidien des contingences qu’il nous faut passer à la nage, à tout risque, sous peine de honte ou de mort.




jeudi 8 novembre 2012

Au lieu de constater encore paisiblement la marche lente des saisons, elle venait de découvrir et de comprendre la fuite formidable des instants.


Guy de Maupassant, Fort comme la mort, 1e publication 1889.

J’avais envie de lire ce roman depuis un moment car je savais que le héros était un peintre, ce livre s’inscrit donc dans le programme du Pont des arts. Mais l’intérêt du livre me semble ailleurs finalement.
Le héros est Olivier Bertin, peintre consacré, qui voit émerger avec énervement ceux que l’on n’appelle pas encore les impressionnistes :
« quatre ou cinq jeunes peintres qui, doués de réelles qualités de coloristes, et les exagérant pour l’effet, avaient la prétention d’être des révolutionnaires et des rénovateurs de génie. »
Olivier a une vie tranquille de célibataire, entre son travail, ses activités au Cercle et sa maîtresse, l’adorable comtesse de Guilleroy. L’entrée dans le monde d’Annette, fille de la comtesse, son double rajeuni, perturbe tout ce bel équilibre. Le livre constitue une réflexion douce-amère sur la vieillesse et le passage du temps. Le peintre et la comtesse assistent tous deux à la flétrissure de leurs traits, à la perte d’éclat de leur teint, à la montée en puissance de nouvelles beautés et de nouveaux artistes. Olivier, pré-proustien, s’émerveille de constater que des parfums subtils lui évoquent quelquefois des pans entiers de son passé enfoui. En plus de cette amertume et de cette douleur, Olivier, célibataire endurci – comme Maupassant – souffre de sa solitude. Il aime et est aimé, connaît la complicité d’un couple forgé au fil des jours et des ans, ces deux-là vivent à l’unisson l’un de l’autre mais il n’est pas l’époux. Pas question pour lui de partager les doux moments d’intimité quotidienne et doit passer ses soirées seul. Ces réflexions se font sur un mode sensible et humain, comme toujours Maupassant est un observateur tendre et attentif de ses contemporains.
Degas, Portraits à la Bourse, vers 1878/79. 
Paris, musée d'Orsay, image RMN.

Le roman se déroule essentiellement à Paris, dans les salons mondains dont l’hypocrisie est dénoncée et à l’Opéra. Les descriptions de la ville sont très réussies : parc Monceau la nuit, arbres des boulevards qui perdent leurs feuilles, rues chauffées par le soleil, l’écriture de Maupassant marie avec élégance et concision les notes impressionnistes et réalistes.

Mon exemplaire est tout corné et je n’ai cessé de relever des citations…
  
À travers la buée de lait qui baignait les champs, l’horizon s’illimitait, et le silence léger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiède était plein de l’inexprimable espoir, de l’indéfinissable attente qui rendent si douces les nuits d’été. Très haut dans le ciel, quelques petits nuages longs et minces semblaient faits d’écailles d’argent. En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits frêles dont l’harmonie ressemblait d’abord à du silence.

Avec ce roman je clos le challenge Maupassant de Margotte mais pas mon programme de lecture sur Maupassant.