La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 28 avril 2026

La civilisation et la curiosité ne débarquent pas à Tiku avec les Dieppois : elles les y attendent de pied ferme.

 

Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (16e-18e siècle), paru au Seuil en 2011.

Un gros livre d’histoire qui s’intéresse au moment où les premiers navires hollandais arrivent en Indonésie en 1496. Mais ici, l’histoire sera racontée « à parts égales ». C’est-à-dire non pas exclusivement du point de vue des triomphateurs Européens qui ont tout vu, tout vaincu. Non pas non plus en racontant l’histoire d’une domination et d’une appropriation. Mais en alternant le point de vue sur un même événement. C’est que les acteurs sont nombreux : marchands hollandais (dans un contexte où la Hollande est en guerre contre l’Espagne et est donc coupée des ports méditerranéens), Malais et Javanais, qui connaissent déjà bien les Portugais et qui ne sont pas du tout épatés de voir des Européens acheter du poivre, négociants chinois aux moyens incomparablement plus élevés, sans parler d’Indiens et de gens de l’empire Ottoman oscillant d’un monde à l’autre au gré des mouvements de la mousson.

Quel est l’univers mental de chacun ? Leur conception de la religion (l’islamisation de Java est plutôt récente et n’a rien d’uniforme), du commerce, de la royauté ? Comment le moment s’est inscrit dans l’histoire nationale (du côté javanais : il ne s’est rien passé) ? Quel matériel utiliser pour peser le précieux poivre ? Et quelle monnaie utiliser ? Et qui guide les navires dans ces terres ? Qui établit les cartes (les Chinois et les Coréens !) ?

La plupart des théories des « premiers contacts » entre les Européens et les populations asiatiques ou amérindiennes présentent cette particularité de tenir pour acquise l’unicité du monde de la recontre.

Gros livre touffu, j’ai passé les passages les plus théoriques, mais je suis impressionnée par la plongée de Bertrand dans un monde qui nous est aussi lointain et par sa tentative de raconter les choses de façon totalement renouvelée. Mention spéciale au chapitre consacré aux calendriers des uns et des autres.

En quoi, d’ailleurs, la pittoresque mais modeste ambassade de Houtman aurait-elle dû faire sensation ? (…) Banten n’était pas une petite théocratie murée sur elle-même, mais une ville résolument cosmopolite, où se croisaient marins et marchands hadramis, chinois, gujératis, péguans, malais (de Johore et de Malacca) et… portugais.

Cornelis Pieterz de Mooy, Marine, HB 1691 Caen BA


Romain Bertrand, Les Grandes déconvenues. La Renaissance, Sumatra, les frères Parmentier, édité au Seuil en 2024.

Le titre laisse transparaître l’humour et le sujet. Il ne s’agira pas vraiment de « grandes découvertes ».

J’ai acheté ce livre en 2024 après ma visite enthousiaste du manoir d’Ango, à l’excellente librairie de Dieppe, La Grande Ourse. J’avais envie d’en savoir plus sur ce personnage et la libraire m’a conseillé cet ouvrage, dont l’auteur m’était connu.

Toute une première partie campe la situation de Dieppe au début du 16e siècle, situation sociale et économique, et présente les notables de la ville, dont Ango, mais au plus près des archives, loin de la légende dorée des armateurs. Le ton est, je dois le dire, plutôt décapant. Cette première partie est celle qui m’a le plus intéressée.

Ensuite Bertrand s’intéresse particulièrement à une expédition menée sous la conduite des frères Jean et Raoul Parmentier (aucun rapport avec la patate) (Jean étant marin et poète) jusqu’à Sumatra. Une expédition désastreuse, mais que la légende du 19e siècle a tenté d’ériger en contribution française aux grandes découvertes. De fait, les cartels de visite du manoir sont plutôt flatteurs pour Ango.

J’ai particulièrement apprécié la façon dont Bertrand insère les épisodes des grandes navigations au sein de l’économie de la France et de la Normandie, rappelant qu’elles prennent place parmi les expéditions de pêche au hareng, de piraterie, de commerce officiel, mais aussi parmi la rente liée aux terres et aux offices. Elles ne sont pas sorties de nulle part et les expéditions dites normandes ont bien souvent des pilotes portugais. Et les marins qui embarquent sur les navires rencontrent des royaumes constitués et complexes, où l’on connaît déjà beaucoup de choses sur les Européens et où le commerce international existe depuis des siècles.

Je suis impressionnée par la plongée en archive, qu’il s’agisse de Sumatra ou de l’argot des marins normands, pas un mot ne semble avoir échappé à l’historien !

Les historiens – qui ont plus d’imagination qu’on ne le croit – disent de lui qu’il est « le Jacques Coeur du 16e siècle », « le Médicis normand », « l’homme qui a fait trembler le roi de Portugal ». Ils lui prêtent le « rêve d’une Venise océane », lui devinent des ambitions à faire pâlir un Richelieu, s’émerveillent de son goût du profit et des belles choses, lui attribuent la découverte française des Indes et des Amériques, font de lui tout à la fois un maître corsaire et un érudit humaniste : il est la Renaissance faite homme.



jeudi 20 novembre 2025

Sur un coin d'étagère à côté d'un ouvre-bouteille avec la tête de Theodor Herzl, un jeu de cartes Franz Kafka.

 

Léa Veinstein, J'irai chercher Kafka. Une enquête littéraire, Flammarion, 2024.

Un récit sur les traces de manuscrits de Kafka.

Au début de l'histoire, Kafka meurt, en laissant à son ami Max Brod des instructions très explicites : il faut détruire (et brûler) tous ses manuscrits. Tous : les textes qu'il n'a pas terminés et pas publiés, les lettres, le journal, les cahiers, etc. Tout. Et Max Brod s'acharne à tout rassembler et à tout publier.
C'est ensuite que l'aventure commence puisque Veinstein suit alors le trajet parcouru par la valise de manuscrits : en train de Prague à Tel-Avive en 1939, dispersion dans des coffre-forts en Suisse et en Israël, entassement chaotique dans un appartement plein de chats et de cafards, suite de procès retentissants et enfin le repos dans des pochettes de papier neutre à la Bibliothèque nationale d'Israël.

"Quand je dis que ces cinq livres et ce récit sont valables, cela ne signifie pas que je souhaite qu'ils soient réimprimés et transmis aux temps futurs ; s'ils pouvaient au contraire être entièrement perdus, cela correspondrait à mon désir."

Il y a eu d'autres publications sur le sujet (mais peut-être pas en français), notamment dans la presse, mais Veinstein s'arrête sur chaque étape et s'interroge – rien n'est évident.
Ici le ton est très personnel (certains en seront peut-être agacés), alliant anecdotes de vie, souvenirs d'enfance et sauts du coq à l'âne, mais le récit se lit aisément, comme une grande balade à la recherche des manuscrits.

D'abord le livre redonne vie à Kafka, plein d'esprit et d'humour, fin et sensible, plein de doutes et de rêves, mais aussi de certitudes. Il y a notamment son rapport à l'hébreu, au yiddish, à la judaïté et au sionisme (et aucun des mots n'est synonyme) : le livre se ferme presque sur le cahier d'apprentissage de l'hébreu.

Ce sont des mots écrits sur des feuilles volantes, d'une écriture déformée par la position allongée.

Moi, ce qui m'intéresse le plus, c'est le moment fondateur, ce pile ou face joué par Brod, qui aurait dû tout brûler et qui a fait tout le contraire, sans s'en cacher. Songez qu'à la mort de Kafka, aucun roman n'était terminé ni publié. Pas de Procès, pas de Château, mais uniquement quelques nouvelles. Cela aurait-il suffi à le faire connaître dans le monde entier ? À la création de l'adjectif « kafkaïen » ? à toutes les réflexions sur la littérature de la Mitteleuropa ? Je trouve qu'en général on s'intéresse trop peu à la matérialité de la littérature : quels textes nous sont parvenus (ou pas), dans quelles conditions, et pour quelles raisons. Et on oublie les adjuvants de la littérature, ceux grâce à qui le texte est là dans notre bibliothèque. À cet égard, Veinstein redonne toute sa place à Max Brod, qui est aussi un intellectuel israélien de langue allemande.

La suite est très intéressante, mais me touche peut-être moins. J'apprécie que Veinstein se sente en empathie avec les différents personnages de l'histoire : vieille femme se raccrochant aux derniers souvenirs de la vie en Europe, bibliothécaires enthousiastes, chauffeur de taxi voleur et sympathique... Le livre s'arrête hélas au 7 octobre 2023, car certains protagonistes rencontrés à Tel-Aviv ont été tués lors de ce pogrom – alors même que toutes les sœurs de Kafka ont été victimes du génocide des juifs pendant la guerre.

Les textes sont des sans-abris, ils migrent d'un imaginaire à l'autre. Ils n'appartiennent à personne : Kafka pourtant, écrivant cela, ignorait tout ce que ses propres manuscrits allaient vivre, ballottés d'un pays à l'autre, bousculés par la question de l'appartenance et le risque de l'appropriation.

Vieira da Silva, L'Entrée du château ou Hommage à Kafka, 1950 privé


Je note une étrange absence : dans un livre où il est sans cesse question des souvenirs d'enfance, des manuscrits, des réminiscences, de la judaïté, personne ne voit que Kafka est mort en 1922, tout comme Proust.

Il y a aussi le beau portrait de Milena - Milena Jesenská.

Le livre retrace un parcours où rien n'est évident. Kafka est un écrivain de Prague, de l'Autriche-Hongrie ou de Tchécoslovaquie, mais de langue allemande, mais dont les manuscrits sont en Israël, mais aussi à Oxford, alors même qu'il ne voulait rien laisser.

Le soir du 14 mars 1939, alors que les troupes nazies sont au portes de Prague, Max Brod quitte son domicile dans la précipitation. Il se rend avec son épouse Elsa à la gare, ils montrent clandestinement dans un train qui les emmène vers la frontière polonaise. Leur destination est lointaine ; ils ont en poche leurs visas d'émigration pour la Palestine. Il n'a pris qu'une valise. Dans cette valise il n'a mis que deux choses : un peu d'argent, et l'ensemble des manuscrits de Kafka dans des enveloppes cartonnées. Il y a des pages des Journaux, des récits de voyage, des croquis, des lettres, des cahiers noirs. Sauvés, une fois encore – in extremis.




jeudi 29 mai 2025

En effet, les mobilités sociales peuvent-elles être déchiffrées autrement que dans la profondeur et l’enchaînement des générations ?

 

Nicole Villain, La Grange-au-Rouge, 2024, édité par HOP (à compte d’auteur).

Nicole Villain raconte la sociohistoire de sa famille paternelle, cultivateurs-vignerons, au nord de la Sologne, entre Vierzon et Romorantin, à partir des archives publiques, mais aussi de quelques archives privées et des paroles recueillies çà et là. L’ouvrage m’a beaucoup plu, car je connais la région et je connais aussi ce milieu. Le projet est de faire sa place aux destins individuels, mais aussi à l’échelon familial et aux générations, le tout inséré dans un contexte plus large, celui de l’évolution des campagnes depuis la fin du XIXe siècle.
Un préjugé tenace veut que l’on ne puisse pas faire l’histoire des gens modestes et que les pauvres ne laisseraient aucune trace dans les archives. Une erreur qui a le don de m’agacer. Cet ouvrage constitue la preuve du contraire. Villain applique pleinement les méthodes et les outils des historiens qui consistent à interroger les documents tous azimuts. Cette lecture est passionnante.
Elle raconte ainsi la trajectoire ascendante et descendante sur le plan financier, social et familial, l’attachement à la terre malgré le travail ouvrier, mais aussi l’attachement à la vigne, à sa culture et à ses gestes. Au-delà des documents, les motivations et les sentiments des individus restent dans l’ombre. C’est par le questionnement multiple que Villain cherche à les approcher.

Il y a un passage très éclairant sur les enfants placés de l’Assistance publique, qui servent de domestiques bon marché et dont la détresse est terrible, mais dont un certain nombre parvient à mener une vie tout à fait normale.

À la campagne mais en Normandie.



Je me pose encore et toujours la même question : Camille a-t-il eu à un moment le projet d’un autre parcours ?

Analysant l’expérience de Jean, je trébuche sur ma propre expérience. Me faudrait-il la décrire sur le mode de l’oiseau égaré au cours d’une migration, doté de vigueur mais fragilisé par l’isolement ? ou plutôt comme embarquée dans une époque historique optimiste où il faut possible – pour les personnes issues de milieux sociaux très modestes – de se poser librement sur une branche de formation ou sur l’autre tant il n’était pas inévitable de parier sur l’avenir ?

C’est un beau livre, avec des photos, des plans, très bien édité. Il donne envie de se replonger dans les archives départementales, les dossiers des services militaires, le cadastre, les dossiers des communes, etc. et de réfléchir à des tranches de vie disparues.

Sur un sujet proche, je vous suggère d'écouter cette émission.








jeudi 24 avril 2025

Chacune des personnes traquées qui lui font face a le même droit d’être sauvée.

 

Uwe Wittstock, Marseille 1940. Quand la littérature s’évade, parution originale 2024, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, édité en France par Grasset en 2025.

Marseille, 1940 (et c’est reparti, ai-je envie de dire).
Devant l’avancée ressentie comme inexorable de l’armée allemande et la stabilisation de la ligne de démarcation, fuit une masse de gens, toujours plus au sud. Rapidement, Marseille apparaît comme le nœud crucial, seul grand port international encore accessible (et d’où pourtant plus aucun bateau ne part), première ville de France pour le nombre de consulats. Lieu d’espoir et de piège, d’attente et de larmes. C’est aussi le moment des innombrables camps d’internement (près de Marseille, c’est celui des Milles) où sont enfermés, sans distinction, tous les Allemands vivant en France, ainsi que pas mal d’autres gens.

Les occupants allemands ont formé une commission qui inspecte peu à peu tous les camps français. Elle doit veiller en premier lieu à ce que les partisans d’Hitler éventuellement encore internés soient relâchés. Mais la commission comprend aussi des pisteurs de la Gestapo qui cherchent les adversaires d’Hitler. Quelques dizaines d’hommes sont tombés dans leurs filets dès les premiers jours. Toute personne figurant sur une liste de nazis doit donc avoir disparu des camps avant l’arrivée de la commission.

Alors que les États-Unis ne veulent pas se mêler de ces affaires européennes, ni entrer en guerre contre l’Allemagne, ni surtout recueillir des communistes, le Centre de secours américain envoie Varian Fry avec mission de sauver les intellectuels remarquables dont la liste a été mûrement élaborée (mais plusieurs sont inconnus aujourd’hui). Fry est-il un héros ? Dépressif, colérique, intellectuel à lunettes, il se rend immédiatement compte que la masse des gens à sauver est considérable. Au-delà des visas (de sortie, de transit, d’entrée), en l’absence de bateaux, il faut organiser les évacuations via l’Espagne, via tous les subterfuges imaginables.

Au fil de ces entretiens de hasard, on apprend très rapidement où se situent les lieux de refuge et l’on trouve parfois les traces d’amis ou de parents perdus. Par ailleurs, ces gens en errance accrochent aux murs des bâtiments publics, hôtels de ville, préfectures ou commissariats de police, de brefs avis de recherche dans l’espoir de retrouver leurs proches.

Ici, c’est l’ouvrage d’un journaliste, qui reprend toute la bibliographie disponible et la synthétise avec clarté et pédagogie. Le livre se lit très bien, écriture plate et efficace, paragraphes courts, à la chronologie bien claire. J’insiste sur ce point parce que la situation en France et à Marseille est alors tellement confuse que ne pas la comprendre constitue, je crois, la seule réaction saine. J’apprécie également le fait que Wittstock s’efforce de retracer le parcours ou le portrait de plusieurs personnes évoquées (qu’elles travaillent ou non avec Fry, ou qu’elles fassent partie des réfugiés) avec une certaine distance critique, en soulignant les silences de tel témoignage et en en utilisant d’autres pour compléter et essayer de donner un panorama complet.
Ce fut une activité clandestine : il n’existe donc pas de liste des personnes sauvées, ni de leur nombre, ni des personnes qui ont permis leur fuite (souvent une chaîne de fonctionnaires qui tamponnent des documents sans trop regarder ni vrais ni faux, de policiers qui haussent les épaules, de personnes elles-mêmes réfugiées qui en aident d’autres sur le chemin…). Ce qui explique que l’on manque d’information sur les personnes non célèbres ou sur l’action qui continue à Marseille une fois Fry expulsé.
J'apprécie la lente mise en place du récit depuis le début de la drôle de guerre jusqu'à l'armistice, avec la fuite, l'exil, les premiers massacres. Nous avons le suivi d'une multitude de destins individuels, l'ensemble ne formant pas forcément un collectif, mais dressant néanmoins un tableau complet de tous ces drames qui jalonnent ces semaines et ces mois.
J'ai lu les récits de deux acteurs des faits, mais évidemment les témoins ne savent pas tout ou peuvent se tromper. De ce fait, je trouve ce livre tout à fait complémentaire des autres textes, en reprenant l'ensemble du matériau disponible. Je vous le conseille donc également !
Quand l'iconographie présente Marseille comme une terre d'accueil depuis 2600 ans mais que cela ne se passe pas toujours ainsi (mosaïque de la Bonne mère).

On croise donc : Anna Seghers, indéfectible stalinienne fuyant le nazisme avec ses enfants, la famille Mann, Hannah Arendt et son mari, Vochoč le consul tchécoslovaque qui délivre des visas à tout va même si son pays n’existe plus, un biographe d’Hitler, Walter Benjamin qui ne rencontre jamais Fry, l’épatante Mary Gold, quelques malfrats, Anna Mahler avec les partitions de Gustav, André Breton qui fait la police du surréalisme, Marc Chagall, Peggy Guggenheim, Max Ernst, un bateau surchargé qui finit par partir pour la Martinique, etc.

Le bilan de Fry est appréciable. Au bout de seulement trois semaines à Marseille, il a créé avec le Centre de secours un havre pour les réfugiés, engagé des collaborateurs fiables, trouvé un chemin utilisable pour s’enfuir et déjà mis en sécurité les premiers auteurs et artistes qui figurent sur ses listes. Son Underground Railroad Marseille-Lisbonne accélère.
(l’utilisation de cette expression, qui se réfère à l’histoire des noirs américains, est particulièrement parlante !)

Avec son équipe, ce sont à ce jour environ deux cents personnes auxquelles ils ont fait passer la frontière. Il a en outre assumé la mission délicate de faire revenir des soldats britanniques éparpillés auprès de leurs unités en Angleterre. Le travail pour le Centre est la chose la plus importante qu’il ait jamais entreprise, et elle le restera sans doute, a-t-il écrit à Eileen. Il donne un sens à sa vie. Il ne peut bien sûr pas s’étonner du fait que la police française tente constamment d’entraver son travail. Il s’y attendait. Mais il n’avait pas prévu les intrigues du State Department et du consulat.

Sur le même thème :

Il me reste encore deux livres sur le sujet dans la bibliothèque !


mardi 4 mars 2025

La réalité du voyage de Pythéas dans le Grand Nord ou dans les régions baltiques se perd dans les brumes du temps.

 

François Herbaux, Pythéas explorateur du Grand Nord, 2024, Les Belles Lettres.

 

C’est un livre d’histoire.

Au IVe siècle avant J.-C., un Grec de Marseille, nommé Pythéas, entreprit un grand voyage vers le nord. Il découvrit, dit-on, une grande île, et encore plus loin une île située au niveau du cercle polaire et d’étranges barbares. Plusieurs siècles après, les historiens grecs et romains bataillèrent pour savoir que penser de cette épopée.

Alors ?

Alors Herbaux reprend toutes les sources et fait la part des choses entre le sûr et le probable. Il faut dire que tous les écrits de Pythéas sont perdus et sont connus seulement par les citations de ceux qui viennent après lui (mais qui ne sont pas toujours d’accord avec lui).

Pythéas était scientifique, le premier à calculer avec précision la latitude de Marseille (qui, de fait, est la première ville dont la latitude a été calculée) et à avoir émis l’hypothèse du lien entre le mouvement des marées et celui de la Lune. Il aurait entrepris son voyage par curiosité scientifique, afin de vérifier certaine hypothèse sur la durée du jour qui pourrait varier dans l’année selon la proximité avec les pôles. Mais où jusqu’où est-il allé ? Il est à peu près certain qu’il a fait le tour de la Grande-Bretagne (par l’est ? l’ouest ?) – ce qui lui vaut l’honneur d’être cité par Churchill dans ses mémoires pour avoir fait entrer l’île dans l’histoire – ce qui vaut à Churchill d’avoir l’honneur d’être cité à son tour sur les murs du musée d’histoire de Marseille – et d’être allé jusqu’aux Orcades et après ? L’hypothèse de l’Islande tient la corde au vu des coordonnées. Mais Pythéas semble également décrire les habitants de Scandinavie (même si les Écossais, les Estoniens, les Danois et d’autres revendiquent également cet honneur).


En réalité, on ne connaît pas le détail de l’itinéraire de Pythéas. Peut-être a-t-il abordé les îles Britanniques une première fois lors de son expédition vers le grand nord et une seconde fois au retour. Mais on ne peut gère en dire plus. A-t-il atteint l’Écosse en passant par la mer d’Irlande ou par la côte est ? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, c’est qu’avec Pythéas les îles Britanniques sont entrées dans l’histoire. Elles se trouvaient non seulement nommées, mais surtout localisées, mesurées, explorées et décrites, comme nous le révèlent Strabon et Pline.


L’ouvrage est passionnant même si j’avoue qu’il peut être difficile à suivre : l’entrecroisement des sources et des fragments de tel et tel auteur peut faire que l’on a du mal à s’y repérer. De fait, ce petit livre est très complet puisqu’il rassemble tous les fragments d’auteurs antiques mentionnant Pythéas.

J’apprécie aussi le volet sur la postérité de Pythéas, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, car il est revendiqué par tous ceux qu’il est supposé avoir découvert. Et puis on a fait de lui le premier auteur gaulois ou même provençal ! Au XIXe siècle, on a aussi donné à son voyage un but commercial, alors que le port de Marseille est au centre des colonies françaises (et je connais une banque dont le siège porte le beau nom de Pythéas).

Image Wikipedia.
Statue de Pythéas par Auguste Ottin (façade du palais de la Bourse à Marseille, XIXe siècle)
Coiffure romaine, braies gauloises, grand manteau, geste conquérant et un vague phoque à ses pieds.
 


On constate que les descriptions contenues dans le traité Sur l’océan de Pythéas n’ont pas mis fin aux spéculations. Science et fiction ont cohabité dans la littérature antique consacrée à ces régions, à travers des textes variés, les uns exposant des données reprises d’ouvrages antérieurs, d’autres exprimant des doutes, dénonçant des fables ou des mensonges ou d’autres encore laissant libre cours à l’invention poétique.

 

Herbaux citant Jean-Louis Étienne :

Je pense, ajoute-t-il, que Pythéas décrit la prise en glace de la mer. Ce n’est pas comme l’eau douce dont le changement d’état est immédiat, la surface devient un vitrage transparent très fragile. L’eau de mer salée passe d’abord par un état de saumure pâteuse, qui ondule avec la houle. Elle freine considérablement l’avancée du bateau. C’est peut-être à cette frontière de l’océan polaire que Pythéas a été contraint d’abandonner sa progression.

 

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme, je vous conseille d’écouter cette émission.




lundi 22 juillet 2024

Je marche aussi dans forêts et prairies de ma mémoire.

 

Denis Infante, Rousse ou Les Beaux habitants de l’univers, édité par Tristram, 2024.

 

Rousse est une renarde, jeune, vive, curieuse, pleine de vie et c’est l’héroïne de ce court roman. Elle vit dans une forêt où règne une terrible sécheresse, l’eau ne tombant que lors d’orages terriblement violents. Le monde se dessèche. Alors Rousse décide de partir vers les montagnes que l’on aperçoit au loin.

Son voyage durera toute sa vie. Elle traverse une forêt aux arbres tordus, longe un immense fleuve, vit dans la savane, fait des rencontres, mais elle repart.


Rousse courait bois, humait vent, dansait sous lune et étoiles, dormait sur tapis de mousse, chassait proies et buvait leur sang aussi rouge que sa toison, aussi revigorant que puissante joie. Parfois, Rousse se sentait si chargée d’énergie, si vibrante de vie, si forte et si libre qu’elle jappait à en perdre haleine comme enivrée de son propre fulgurant bonheur. Sorte de chant sauvage et pur, qui résonnait au plus profond de vivante forêt.


Une fable ? Oui. Mais pas un livre naïf. Notre renarde sait bien qu’elle doit tuer et manger et qu’elle-même constitue un gibier de choix. Cela n’empêche pas les amitiés avec un très vieux corbeau, avec un petit écureuil ou avec une éléphante.

Les humains là-dedans sont un souvenir, des squelettes étranges que l’on croise, une route, une ruine.

Les paysages se succèdent et la langue présente la particularité d’être dépourvue d’articles (« le », « la », « un »…). Voilà qui lui donne une allure un peu archaïque, un peu poétique.

Une jolie lecture, un hymne à la vie, à l’envie d’avancer et de découvrir.

 

Mais était-ce cela aventure ? Était-ce cela découvrir vaste monde ? Recommencer même vie à quelques jours de marche d’ancienne vie ?

 

Je marche sur dos de rondes collines, dans profonds vallons, à travers larges prairies. Jours passent, lunes passent. Saisons de longues nuits, hiver, saisons de jeunes feuilles, printemps, saisons de courtes nuits, été, saisons de fruits mûrs, automne. Encore et encore.

(…) Je découvre nombreux vivants, mobiles ou immobiles, que je ne connais pas. Bufflebosse, piecouleur, arbre-fougère, lézardéclair, pommesoleil, fleurliane. Je nomme dans ma mémoire.


Pieter Boel, Études d'un renard, XVIIe siècle, Louvre


 

jeudi 2 mai 2024

Imagier de la vie en société.

 


Claire Lebourg, Une année ensemble, 2024, École des loisirs.

 

C’est un imagier pour les petits, à regarder accompagné d’un grand, ou pour les grands tout seuls qui ont besoin de douceur.





Nous suivons une année dans la vie d’une ville habitée par des chats patates de toutes les couleurs. Les saisons se succèdent au café, à l’école, à l’épicerie, à la maison de retraite, au marché… C’est délicieusement bobo et plein de douceur, malgré les chagrins, et voilà. Il faut se plonger dans ces aquarelles aux couleurs claires et apprécier tous les détails.


 


 

 

 

 

mardi 6 février 2024

Voyager une dernière fois. Dire tout, inventer tout, ne pas s’affoler en face de l’indicible.

 

 

Antoine Volodine, Vivre dans le feu, 2024, édité au Seuil (oui, il vient de paraître).

 

Un Volodine léger, plaisant à lire, ironique, sans l’ampleur ni la poésie de Terminus radieux, mais un court roman qui donne un point de vue affectueux et presque malicieux sur tout son œuvre.

Au premier chapitre, Sam, le narrateur, se trouve dans un village sur lequel un avion déverse le napalm. Le feu s’apprête à tout envahir. Au moment de mourir, Sam se souvient de sa vie. À moins qu’il ne s’en crée une de toutes pièces.


Après tout, pour cet ultime pétillement d’agonie, plutôt que visionner le film de ma vie, cette suite apocalyptique que je connais par cœur et qui ne m’apportera aucun plaisir de découverte, autant composer un roman. Un petit roman hurlé en accéléré, à toute vitesse. À la va-vite.


Les chapitres suivants dressent le portrait de grand-mères et de tantes, légères et savantes, vivant dans la steppe après la dévastation du monde. Elles apprennent à Sam à vivre dans le feu. Sam dont l’âge est un mystère, entre 8 ans et plusieurs siècles, qui a survécu grâce à une sorte de coma, et dont on ne sait pas grand-chose des actes et des motivations. Il a l’air inoffensif, mais il peut être très inquiétant. Ces joyeuses tantes qui lui apprennent le sexe et le monde savent aussi comment entrer dans le feu et dans le monde des ténèbres. Le lecteur en vient à penser que grâce à leur savoir Sam pourra échapper au mur de napalm, avant de se rappeler qu’après tout il s’agit peut-être simplement d’une histoire. Le lecteur ne sait pas, alors il tourne la page suivante.

J’ai pris grand plaisir à lire ce roman qui, avec toute sa légèreté, laisse planer le doute sur l’existence même de cet œuvre romanesque. Mais tant qu’il reste une seconde, on peut encore largement imaginer tout un monde.

 

Mes tantes n’étaient nulle part. Je n’avais pas renoncé à les voir réapparaître. Elles s’en étaient allées d’une manière qui ne signifiait pas obligatoirement une fin tragique. De splendides femmes, qui se trouvaient à l’aise dans leur élément, onirique ou non, foulant le rêve et le noir avec une grâce incomparable. Courant à l’avant-garde du rêve et du noir. Je les avais vues se dissoudre dans le néant alors qu’elles conservaient le même rythme et la même aisance.

Soulages, plaque de cuivre d'une eau-forte, Rodez, musée Soulages.
 


Volodine est largement représenté sur le blog :

Écrivains : 1er billet et 2e billet : oui, lu deux fois !
Songes de Mevlido : un roman très réussi, qui campe l’univers de Volodine dans toute sa richesse - je vous recommande
Des anges mineurs
Frères sorcières
Lisbonne dernière marge un de ses premiers titres. Le langage y est un acte. Il y a des passages d’une grande poésie et beaucoup de mots inventés.
Les Filles de Monroe :
M
ême si la pluie tombe en rafales ou en fusillades, ce monde n’est jamais totalement effrayant. Il existe toujours une possibilité de se glisser dans les interstices de la pénombre (pénombre qui est beaucoup plus humaine que la lumière brutale).

Il y a aussi beaucoup de jeu avec le vocabulaire traditionnellement communiste, c'est toujours plein d'invention !

Terminus radieux : le long voyage de l’humanité, dans un bardo qui n’en finit pas. La monotonie des jours, des années et des siècles peut pourtant être interrompue par l’arrivée impromptue d’un individu ou d’un animal. Le lecteur se surprend à espérer que tout soit à nouveau possible.

Sous l'avatar de Manuela Draeger : KreeC’est un monde dévasté, où sont apparues de nouvelles espèces de plantes ou d’animaux, où les humains parlent un langage simplifié, où le chamanisme ne fonctionne plus très bien, mais reste vaguement utile. C’est une longue continuation et la mort n’est pas une fin. L’être humain montre une capacité d’adaptation sans limite, même dans sa version amoindrie ou éteinte. Un roman envoutant.

 


Volodine est le pseudonyme d’un écrivain, qui a plusieurs autres pseudonymes et qui construit un œuvre autour de cette constellation d’auteurs. C’est un point que l’on trouve en tête de la plupart des articles qui lui sont consacrés, mais que je ne mets pas en avant, sachant l’effet repoussoir de ce genre de propos soi-disant averti. Néanmoins, je reconnais aussi la cohérence d’un monde, créé par de simples mots.

Il est annoncé que ce Vivre dans le feu serait le dernier roman d’un ensemble, dont je n’ai lu que quelques titres. Quand le monde est sur le point de se consumer, on continue à vivre, dans le feu – et dans les mots.

Il y a un article du site En attendant Nadeau sur ce roman.