La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 13 mars 2025

Il découvrirait la réponse, et cette fois, il trouverait aussi la preuve.

 

Ph. D. James, Meurtres en soutane, parution originale 2001, traduit de l’anglais par Éric Diacon, édité en France par Fayard.

 

Une enquête d’Adam Dalgliesh, si certains se souviennent de ce policier de Scotland Yard (au nom imprononçable), amateur de poésie et de vieilles églises anglaises, veuf et mélancolique.

Ici l’enquête prend place dans un collège de théologie élitiste situé sur les falaises venteuses du Sud-Est de l’Angleterre, une belle région pour randonner, mais où les morts semblent un peu trop nombreux. Cet étudiant qui… accident ou suicide ? Cette employée qui a une crise cardiaque alors qu’elle ne tricotait pas devant sa télé et puis l’archidiacre retrouvé le crâne défoncé devant un extraordinaire retable (imaginaire) de Van der Weyden.


Il y avait sans doute peu de façons plus épouvantables de mourir. Et si Ronald Treeves avait voulu se donner la mort, ne lui aurait-il pas été plus facile de nager jusqu’à ce que le froid et l’épuisement aient raison de lui ? Jusque-là, le mot « suicide » n’avait pas encore été prononcé entre le père Martin et lui, mais il sentait que le moment était venu.


J’ai bien aimé l’intrigue policière (même si le téléphone portable de la victime a été totalement oublié), avec suffisamment de suspense pour accrocher, mais sans nous faire tomber des nues à la fin. Le roman vaut surtout pour son atmosphère, dans ce lieu confiné, ecclésiastique et secret.


Mais il n’y avait pas de paix dans cette image d’un jeune homme ouvrant la bouche pour respirer et ne trouvant que du sable à avaler. Et St Anselm faisait partie du monde. Prêtres ou futurs prêtres, ses professeurs et ses élèves restaient des hommes. Isolé sur son promontoire, le collège apparaissait comme un défi, mais à l’intérieur de ses murs la vie était intense, étroitement contrôlée, claustrophobique.

 

C’est un genre de roman bien confortable, à lire au lit en buvant du thé. J’aime bien, je pense que j’en (re)lirai d’autres.

J'ai aussi publié un billet sur La Salle des meurtres.


Dans une église anglaise.


mardi 15 novembre 2022

Et maintenant, vers où allons-nous, vers où allons-nous maintenant ?


W. G. Sebald, Austerlitz, parution originale 2001, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, édité en France par Actes Sud.

 

Le narrateur commence par parler de la forteresse d’Anvers qui, comme toutes les autres, s’est progressivement agrandie, finissant par recouvrir la ville, avec toujours un temps de retard sur celui des armées. Et puis il rencontre Jacques Austerlitz et entreprend de transcrire son histoire.


J’ai d’emblée été étonné de la façon dont Austerlitz élaborait ses pensées en parlant, de voir comment à partir d’éléments en quelque sorte épars il parvenait à développer les phrases les plus équilibrées, comment en transmettant oralement ses savoirs, il développait pas à pas une sorte de métaphysique de l’histoire et redonnait vie à la matière du souvenir.


C’est un étrange roman, en apparence dépourvu de structure, rythmé par les différentes rencontres entre le narrateur (dont on ne sait rien) et Austerlitz, rencontres qui s’étalent sur plusieurs années, qui semblent souvent dictées par le hasard, au cours desquelles le narrateur ne donne pas la réplique et pose à peine quelques questions. Austerlitz raconte sa vie, pas toujours dans l’ordre, avec des retours en arrière et des avancées. L’ensemble contribue à brouiller chez le lecteur toute perception de chronologie.

Et la vie d’Austerlitz ? C’est celle d’un enfant dont les souvenirs d’enfance sont troubles, qui apprend tardivement qu’il a été recueilli, et qui instinctivement se dirige vers ce grand brassage d’enfants qui a eu lieu lors de la Seconde guerre mondiale. Avec lui, âgés seulement de 4 ou 5 ans, nous traversons l’Europe au cours d’un interminable voyage en train, séparés d’une mère qui a voulu le mettre à l’abri, parce qu’elle pressentait qu’elle n’y survivrait pas, coupés de sa langue, de sa culture et de son enfance.

Au gré du récit de sa vie, je relève deux thèmes principaux, celui de l’architecture, notamment militaire et industrielle, et celui des collections de sciences naturelles (pierres, papillons, etc. – ce dernier thème ne pouvant que me faire penser aux Pérégrins de Tokarczuk). Dans les pages sont insérées de petites photos floues en noir et blanc représentant des fragments d’architecture, des taches de lumière, le visage de la mère.


La raison ne prenait pas l’ascendant sur le sentiment que j’avais de tous temps réprimé et qui maintenant se frayait avec violence un chemin pour sortir au grand jour, le sentiment d’avoir été rejeté et effacé de la vie.


À la fin du roman, Austerlitz est sur les pas de sa mère, mais n’a pas encore appris grand-chose sur son père. Le narrateur visite à nouveau la forteresse d’Anvers, se plongeant cette fois dans ses entrailles chargées d’horribles souvenirs de l’histoire. Et puis ça s’arrête.

August Sander, 1930.

C’est un livre où nous vivons au plus près l’impossibilité de retrouver une identité après la destruction de l’enfance, de la famille et d’un monde. Jamais à sa place, à peine certain d’être en vie. Un livre aux longues phrases, sans chapitre et sans paragraphe, où les mots se déroulent, et où on prend difficilement ses repères. Il est difficile pour le lecteur de se repérer entre le « je » du narrateur et celui d’Austerlitz, entre les allers retours géographiques et temporels. Le roman peint un monde décousu comme l’est celui du héros et celui de l’Europe dévastée. Il y a tous les efforts que l’on déploie pour ne pas se souvenir, pour enfouir le passé dans une belle bibliothèque de verre et d’acier, pour contourner les impressions qui nous dérangent et couper le lien entre les morts et les vivants, et ceux qu’il faut aussi déployer pour essayer de retrouver un bout de ce même passé. Mais le corps se souvient avec certitude (certaine évocation de pavé est très proustienne). Et il y a enfin la possibilité de retrouver son passé à force de plonger en soi.

 

Si l’on considère la langue comme une vieille ville avec son inextricable réseau de ruelles et de places, ses secteurs qui ramènent loin dans le passé, ses quartiers assainis et reconstruits et sa périphérie qui ne cesse gagner sur la banlieue, je ressemblais à un habitant qui, après une longue absence, ne se reconnaîtrait pas dans cette agglomération. L’articulation de la langue, l’agencement syntaxique de ses différents éléments, la ponctuation, les conjonctions et jusqu’aux noms désignant les choses les plus simples, tout était enveloppé d’un brouillard impénétrable.

 

Bon pour les Feuilles allemandes d'Eva, Patrice et Fabienne.

Sebald sur le blog (il faut tout lire) :

 

jeudi 17 mars 2022

C’est à peu près pareil. Nous sommes toujours heureux.

 Jan Morris, Trieste ou le sens de nulle part, parution originale 2001, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, édité en France chez Payot.

 

Une balade pour découvrir Trieste, cette ville d’Italie, à moins que ce ne soit d’Autriche ou peut-être de Yougoslavie ? Tout est là, dans cette situation géographique et historique particulière. Trieste a été le grand port sur la Méditerranée de l’empire austro-hongrois. Tout s’est écroulé lors de la Première guerre mondiale et depuis la ville est italienne, mais ce n’est pas si simple.

Morris nous brosse un parcours plus thématique que géographique ou historique. La situation commerciale, l’activité du port, les grandes demeures bourgeoises, les écrivains célèbres qui ont séjourné là, le sort des juifs…


Je suis incapable de toujours voir Trieste en esprit. Qui le pourrait ? Il ne s’agit pas d’une de ces villes typiques, instantanément visibles dans le souvenir ou l’imagination. Elle ne propose aucun repère inoubliable, pas de mélodie universellement familière, pas de cuisine unique, pour ainsi dire pas de nom original connu de tous.


Il y a d’abord le jeu complexe des identités et des nationalités. À Trieste, on est autant slave qu’italien. Les identités s’entrecroisent et s’interpénètrent, sans contradiction. Voire. Lors de la Seconde guerre mondiale, les juifs ont été tués ou déportés – Trieste compte sur son sol le seul camp de concentration italien ainsi que le raconte Sonnenschein. Le régime de Mussolini a tenté d’ « italianiser » la ville en fermant des écoles slovaques. Chaque cahot de l’histoire européenne a ici une résonnance particulière. Mais aujourd’hui, la province de Trieste est officiellement bilingue (italien et slovène).

Dans cette ville où la définition de soi est un peu contournée, Morris projette discrètement sa propre histoire. Venu la première fois à Trieste en homme, en soldat de l’Empire britannique, à la fin de la Seconde guerre, elle y revient en femme journaliste, un peu méfiante vis-à-vis de cette notion d’empire et de cette nostalgie du passé. C’est pourquoi sans doute, si le livre est empreint de mélancolie, il s’ouvre sur l’avenir en annonçant de possibles évolutions de la ville (c’est un chapitre qui est bienvenu).

Et si un jour je monte dans le train, j'arriverai à la gare centrale de Trieste.
Photo Wikipedia.

Le savez-vous ? Winckelmann y a été assassiné, tandis que le café Illy y est né.

Une douce ironie toute britannique se fait sentir dans les commentaires, notamment dans les citations du très correct Baedeker.

 

C’est une belle balade qui donne envie de monter dans le train et de partir. En attendant, elle me donne envie de (re)lire Italo Svevo et de me tourner vers Claudio Magris.

 

Ah, quelle vie, quelle vie on mène au café ici ! On s’étire et l’on prend un autre café – « le café de Trieste est le café suprême ici-bas » nous assure le serveur d’un air approbateur, comme pour nous complimenter de notre bon goût. Et une fois l’addition payée, alors que nous vagabondons à nouveau, nous nous retrouvons au bord de l’eau en une demi-minute.

 

Une autrice. Mon billet sur La Conscience de Zeno de Svevo.

Une lecture qui fait écho à celle de Sonnenschein qui se déroule à Gorizia, juste à côté, et dont je vous parlais mardi.




 

jeudi 23 septembre 2021

Désolé, mais je dois y aller, y a l’ange qui m’appelle.

 Petru Cimpoeṣu, Siméon l’Ascenseurite, parution originale 2001, traduit du roumain par Dominique Ilea, édité en France par Ginkgo.

 

Dans les années 90, dans HLM d’une petite ville de Roumanie, les habitants vaquent à leurs occupations, tandis que l’ascenseur est (encore) bloqué. L’un rêve de gagner à la loterie, l’une donne des rendez-vous à un monsieur dont nous tairons le nom, l’un donne des cours de yoga orgasmiques, l’autre répare sa moto, etc. Finalement, il faut bien se rendre compte que si cet ascenseur est bloqué, c’est parce que le cordonnier Siméon s’y est installé pour méditer. Et le lecteur doit bien se rendre compte aussi que les noms de tous les personnages fleurent bon l’Antiquité tardive aussi.


Cette méthode à validité universelle, unanimement connue sous le nom de « pipeau », prouve en toute circonstance son efficacité.


C’est un joli portrait plein d’humour de la Roumanie des petites gens. Ceux qui affrontent les coupures d’eau chaude, le boucan de leur voisin et leurs désirs d’ascension sociale qui retombent comme un soufflé. Des gens qui se posent volontiers des problèmes existentiels (et Dieu dans tout ça ? Et Ceauşescu ?). On a la sensation d’une grande farce où chacun cherche à se fabriquer ses propres repères et à se raccrocher à quelque chose qui aurait du sens. Le communisme s’est effondré et le capitalisme… n’est guère concluant, la religion est insatisfaisante, bien qu’il doive bien y avoir un sens à tout cela. Peut-être que les paraboles du cordonnier les aideront ?


Mme Alice avait découvert, à son propre compte, et quelque peu par hasard, que les règles de la vie chrétienne sont comme les règles grammaticales. Quoique très rigoureuses, et on ne peut plus détaillées, on ne risque pratiquement rien en les enfreignant. Cependant, il vaut mieux les observer, puisque c’est la tradition.


Il y a un appel téléphonique à l’horloge parlante, une inauguration de statue complètement ratée, un séisme créé par une moto et une histoire : comment Dieu a partagé les dons entre les différentes nations à la création du Monde et comment la Roumanie s’est retrouvée avec un fil de fer.

Le roman cite un grand nombre d’intellectuels, d’hommes politiques et d’écrivains roumains (dont Mircea Cărtărescu !), ce qui souligne l’aspect parodique du texte, même si le lecteur français n’y comprend pas grand-chose.

L’auteur fait preuve d’une grande ironie, tendresse et compréhension pour des personnages qui, après tout, n’y peuvent pas grand-chose si tout va à vau l’eau.


Jusqu’en 1989, les Roumains ignoraient ce qu’une campagne électorale signifiait au juste ; en revanche, ils savaient que, chaque fois que les magasins d’alimentation proposaient du salami et de la feta, il fallait voter Ceauşescu. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Dès qu’il s’agit d’élections, tout peut arriver, même l’imprévisible.

Panneau avec Saint Siméon le stylite (Syrie V-VIe siècle) Bode museum

 Un extrait de mon précédent billet :

"La plupart des personnages ont des noms appartenant aux premiers siècles du christianisme : Siméon, Pélagie, Hélène, Alice, Basile, Thémistocle… Je suppose que saisir ces allusions apporte quelque chose mais on peut aussi simplement sourire du contraste entre ces noms ronflants et les personnages associés. M. Nicostrate est ainsi un professeur de yoga, option éveil sexuel, dont Melle Zénobie est une fervente disciple. Quant aux pèlerins de Siméon, il s’agit ici des locataires venant boire des bières dans la cage d’escalier."

Notez que si vous avez séché les cours sur le début de l’érémitisme et sur la Syrie des premiers temps du christianisme, ce n’est pas grave.

 

Un extrait du billet de Keisha :

"Tous discutent, se disputent, sous l'oeil omniscient de l'auteur qui profite de cette fable fantaisiste pour évoquer les problèmes certains de la Roumanie d'après Ceaucescu (et d'avant, un peu)."

 

Apparemment c’est le seul roman traduit en français de l'auteur, mais un autre a été traduit en espagnol.


jeudi 5 novembre 2020

Le mot se terminera en moi dans le délabrement interlope des plus hautes seigneuries du ciel.

Raphaël Confiant, Brin d’amour, 2001.

Nous sommes en Martinique, dans les années 50, à Grand-Anse, un coin perdu posé au bord de l’effrayant océan Atlantique. Le monde tourne autour de Lysiane, la plus belle négresse du village, belle malgré sa peau noire bleue, belle parce qu’aussi sombre, rivalisant avec la jolie petite mulâtresse d’à côté. Autour des jeunes filles les hommes tournent et les mères chassent le mari (dans tous les sens du terme). Lysiane lit des romans condamnés par le curé et écrit de la poésie, ce qui la rend effrayante, mais fascinante. Jusqu’au jour où un cadavre est découvert sur le rivage.


Elle s’emmurait à l’évidence dans les boutiques obscures de ses pensées, vierge noire en ses allures, indifférente à toute chose, même à l’hivernage qui semblait, au beau mitan de juin, s’épuiser dans sa sérénissime laideur, tapissant le sol de si soudaines jonchées de gliricidias qu’on renonçait net à brocanter deux mots-quatre paroles. Tout ce mauve nous stupéfiait, il est vrai.


En voilà un bon roman ! Pas forcément pour l’intrigue, car il ne se passe pas grand-chose (et la fin ne me semble d’ailleurs pas très réussie), mais pour l’atmosphère et la langue.

L’atmosphère d’abord. Un petit village où tout le monde se connaît, où les figures nous sont dévoilées peu à peu, où les secrets de chacun sont mis au jour les uns après les autres. Ces histoires de meurtre ? Le détective détaché sur place s’embrouille, chacun dispose d’un motif pour faire le coup. Ici chacun est obsédé par une chimère personnelle, un trésor caché, une révélation divine, les jambes des femmes autour desquelles les hommes tournent comme des mouches. Il y a un propriétaire blanc et lointain caché dans la grande maison, la canne à sucre omniprésente, les histoires de l’esclavage même si l’île est devenue un département et des histoires de Collaboration, l’interminable dégradé de la couleur de la peau, du noir au blond. Tout cela englouti par le bruit constant des vagues de l’océan qui roulent sans trêve, noyant les nageurs, engloutissant les bateaux, sur un sable noir et brillant.

La langue, incroyable, inimitable, inventive. Les phrases de créole (traduites) se glissent dans les dialogues, mais voici un français nouveau, plein et chaud, tout vivant et inattendu. La poésie de Lysiane qui nous plonge dans l’inconscient d’une jeune femme sensuelle et éveillée et dans les souvenirs de tout un peuple.

 

Massée au bordage de cette mer que tous abhorraient de génération en génération depuis une éternité de temps, sans que quiconque fût en mesure de fournir une raison plausible à semblable détestation, la figure dévorée par l’inquiétude, la population du bourg attendait. En son for intérieur, elle accusait la mer de tous les maux : de happer les bambins innocents, de scander le sommeil des humains de ses vagues fracassantes, de noircir l’argenterie avec ses embruns plus salés qu’ailleurs et, surtout, d’être bréhaigne. Désespérément bréhaigne.

 

Merci Magali pour la lecture !

M. Hoffman, Martiniquaise, 1928 Brooklyn museum


jeudi 14 mai 2020

Quelque part sur une route dans le centre de la Gaule.


Christian Goudineau, Le Voyage de Marcus, paru en 2001 chez Actes Sud (avec de nombreuses coquilles) (acheté à De natura rerum, une super librairie d’Arles spécialisée dans l’Antiquité et les bières artisanales).

Un voyage dans la Gaule romaine !

Envie d’évasion et de tranquillité ? Montez sur la charrette avec Marcus, son père, son précepteur et quelques serviteurs. Marcus a 12 ans et il accompagne son père qui postule à quelque dignité de l’empire. Nous sommes au IIe siècle de notre ère dans le sud de la Gaule romanisée.
Voilà qui est extrêmement plaisant ! Si vous aimez l’empire romain, vous apprécierez cette balade qui vous emmènera à Nîmes (Nemausus), Arelate (Arles), Lugdunum (Lyon) et ailleurs. C’est avec talent que Goudineau parvient à nous retranscrire la vie quotidienne d’un membre de l’élite gauloise acquise à l’empire : Marcus partage les conceptions de son temps et de sa classe, ce qui ne le rend pas toujours sympathique, mais c’est un adolescent et il découvre – comme nous – les merveilles de la fontaine de Nîmes, les légendes locales, les temples, les jeux du cirque, les courses de char et bien d’autres choses. Tout cela est raconté avec habileté, sans lourdeur ni didactisme !
La narration n’a rien d’échevelé et le début du voyage est même un peu poussif. C’est le premier roman de Goudineau et je suppose qu’après ce premier titre en forme de promenade digestive il s’est lancé dans des randonnées plus accidentées. 
Parmi les bizarreries des Romains qui nous sont plaisamment racontées : un empereur ostracisé, les affaires importantes discutées dans les latrines des thermes (il y a 50 places), les cortèges funéraires, les perroquets Socrate et Aristote, les moutons de la plaine de la Crau, les cruautés insensées dans les jeux du cirque, les méandres de la langue latine, etc.
À lire en confinement – c’est très dépaysant et reposant.

Je suis totalement fan d’archéologie et j’ai le souvenir lointain d’avoir eu Goudineau en cours et il a enseigné au Collège de France. Il sait de quoi il parle. Keisha m’a recommandé un autre de ses titres, je pense donc continuer sur ma lancée.

Je n’avais encore rien… entendu ! Des vociférations inimaginables retentirent peu après : « Les Verts, les Verts, les Verts ! », aussitôt accompagnées de huées et de sifflements. Des hurlements équivalents saluèrent l’entrée des autres couleurs. La foule prononçait aussi des noms, du genre : « Coclès, le meilleur, le meilleur ! »



 Photos du jardin de la fontaine à Nîmes, lieu de l'action du roman et un endroit très agréable.

lundi 1 octobre 2018

Dieu a créé l’herbe pour qu’on l’utilise.


Dan O’Brien, Les Bisons de Broken Heart, traduit de l’américain par Laura Derajinski, publication originale 2001.

En avant les bisons.
Ceci n’est pas un roman. O’Brien nous raconte sa vie sur les grandes plaines du Dakota du Sud (un état très loin du sud). Tour à tour, il fait le récit de l’appropriation des lieux par l’homme blanc, de l’extermination du bison, de l’élevage de la vache, des conditions déplorables de cet élevage et de ses débuts pour élever le bison.

Je me suis concentré sur ses cils, longs et expressifs, alors qu’il chassait un papillon jaune d’un battement de paupière. Tranquillement, la tête s’est baissée et les pattes se sont dépliées sous l’imposant animal. La courte queue en pinceau a fouetté la poussière et le bison s’est balancé une première fois, puis une seconde, et s’est mis sur ses pattes. Il s’est ébroué comme un chien et un nuage de poussière du Dakota du Sud s’est élevé autour de lui, flottant dans la brise fraîche du soir.

Le récit alterne tout d’abord entre les considérations historiques et les portraits de cultivateurs de la région. Ces familles se démènent dans une misère noire, beaucoup de travail, mais encore plus de dettes, car l’endroit n’est pas propice aux vaches. Selon O’Brien, ces gens sont d’une certaine façon victime du grand mythe de l’Ouest, de l’homme libre sur ses terres, ne vivant que par la ténacité et la vertu de son labeur – alors que les subventions fédérales sont obligatoires, que les vaches ne survivent qu’à coup d’antibiotiques et que la prairie se désertifie. Il est également question de la qualité de l’herbe et des conséquences du passage d’un troupeau de vaches versusle piétinement d’un troupeau de bisons. Ces gros animaux sont parfaitement adaptés au vent et au froid, ils n’ont besoin ni de foin ni d’eau et leur passage permet la régénération de la flore et donc de la faune. O’Brien nous raconte tous ses doutes quand il décide de passer de la vache au bison et toutes les nouvelles contraintes qui s’abattent d’un coup sur lui : emprunter à la banque, construire des clôtures solides, transporter les animaux, tout en rêvant au moment divin où il pourra enfin faire griller un steak de bison.

Aucune famille ne pouvait vivre sur ces soixante-cinq hectares de terres accordées par les Homestead Acts. Elle avait dû le savoir à la minute même où elle avait posé les yeux sur cet endroit. Mais elle avait fait de son mieux, et quand tout avait échoué, elle avait poursuivi sa route. Elle donnait une image bien plus vraie du pionnier américain que les quelques hommes célébrés pour leur ténacité. 
Pile de crânes de bison destinés à devenir du fertilisant vers 1870. Image Wikipedia.

Un récit passionnant, qui nous transporte ailleurs, dans l’herbe, dans une autre époque, qui nous dit aussi de nous méfier des belles images de cow-boys qui forment la religion de l’Amérique, mais qui ne sont que mensonges, qui traite de l’ultra local et du global – car le modèle économique choisi par O’Brien n’est viable que grâce à l’existence d’aéroports. Et puis, bien sûr, le bison, cet animal qui n’est pas une simple grosse vache. Roux et doré quand il est petit, noir adulte, couvert de fourrure, sauvage.

La plupart des bisons qui avaient baissé la tête et creusaient la neige pour atteindre les biscuits étaient les vieilles femelles du 777. Elles mangeaient pour deux et devenaient grosses comme des wagons. Elles mettraient bas bientôt et, à les observer chasser les jeunes avec une grâce maternelle et bourrue, j’étais empli d’impatience et de fierté. Ce jour-là, j’avais arrêté de m’inquiéter pour mes finances, suffisamment pour redevenir un être humain. On est restés là longtemps et je me suis surpris à penser au goût fabuleux d’un jeune mâle cuit saignant sur du charbon de bois.

O'Brien a un site internet, si cela vous dit : https://wildideabuffalo.com
Sur ce blog, les bisons sont également les héros de Bénis soient les enfants et les bêtes de Glendon Swarthout.

Merci Sylvie pour la lecture !


vendredi 7 septembre 2018

Je suis assez fou pour croire que la vie doit être un roman.

Leslie Charteris, Le Saint. L’héroïque aventure, adapté (sic) de l’anglais par E. Michel-Tyl, parution originale 1930, édité en France par Fayard puis le Livre de Poche.

Le Saint fait partie de ces héros de feuilleton d’aventures dont on lit les aventures dans de vieux volumes jaunis (et c’est bien agréable). Simon Templar, aventurier justicier, bel homme, la parole joyeuse, plein de ressources, n’hésite pas à tuer, très élégant, travaille non pas avec une bande, mais avec un ou deux comparses avec qui il discute de ses affaires de cœur. En l’occurrence, une jeune fille très riche est enlevée. Ce rapt est un élément d’un complot plus vaste, visant à ce que la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne (oui, c’est crédible, bande de grincheux). L’Allemagne joue clairement le mauvais rôle et Templar combat du côté de la civilisation (comme Arsène Lupin).
Un roman qui se lit avec grand plaisir, sans temps mort, très bien fichu. Il y a une voiture, un train, un avion, un bateau, des déguisements, des bagarres. Un seul personnage féminin, mais à la psychologie plutôt bien construite et n’hésitant pas à tenir les armes. L’ensemble exprime légèreté, insouciance et joie de vivre.

Après tout, si un aventurier n’avait plus le droit de plaisanter, autant valait se retirer des affaires, engager l’artillerie au mont-de-piété et se faire faire, avec la somme ainsi obtenue, une belle « indéfrisable ».


Cette lecture faisait partie du défi Destination PAL auquel j’ai participé tout l’été. Bilan largement positif pour ma part. J’ai profité de l’été pour poursuivre ma découverte de certains auteurs (Calvino, Carpentier, Buzzati...). Je suis surtout ravie d’avoir lu des livres de tout petits éditeurs pas connus : Le Maquilleur de cadavres de Jaime Casas édité à l’Atelier du Tilde et Le dernier feu de Maria Borrély aux éditions Parole. Ça fait du bien aussi ! 
Merci Capitaine Lili pour la conduite de la croisière.
Et maintenant, continuons à lire et surtout à relire.
  

Nathan Wachtel, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes, 2001, édité au Seuil.

J’avais envie de relire ce livre à la frontière entre l’histoire et l’anthropologie (premier billet ici). Wachtel se penche sur l’œuvre terrible de l’Inquisition dans les possessions espagnoles et portugaises du continent américain. Décortiquant avec attention les procès-verbaux du Saint Office, il retrace les parcours de vie de ceux qui sont « nouveaux chrétiens » (en opposition aux vieux chrétiens), descendants de juifs convertis au catholicisme, souvent originaire du Portugal, errant entre le vieux et le nouveau monde, qui ont péri sur les bûchers à Lima. Il y est beaucoup question d’identité. Ces gens sont chrétiens et juifs, tout à la fois, ou vaguement déistes. C’est quoi être juif quand on est marrane, que l’on ignore l’hébreu, que l’on n’a jamais vu une synagogue, que l’on ne connaît le judaïsme que par les textes de loi qui l’interdisent ? Ce sont les quelques rites communs à une famille ou à une parenté, des rites secrets, sans que l’on sache à quoi ils correspondent. L’ouvrage court jusqu’au XXesiècle. Wachtel a rencontré des Brésiliens qui ont découvert, un jour, qu’ils étaient juifs. Jusqu’alors ils l’ignoraient, ne sachant à quoi renvoyait cette bougie du vendredi soir.
C’est une lecture passionnante.

lundi 15 avril 2013

Cette méthode à validité universelle, unanimement connue sous le nom de « pipeau », prouve en toute circonstance son efficacité.


Petru Cimpoeșu, Siméon l’Ascenseurite, traduit du roumain par Dominique Ilea, 1e publication en 2001, Paris, Ginkgo, 2013.

Ce livre m’a d’abord tapé dans l’œil par son titre. Ayant eu quelques cours sur les premiers chrétiens, je connais Siméon le Stylite, personnage historique ayant vécu au Ve siècle en Syrie, ayant choisi de vivre en haut d’une colonne, s’exilant ainsi du monde et attirant à lui les pèlerins.
Bref, je m’attendais à une version burlesque de cet acte de foi, je n’ai pas été déçue.

On est dans une petite ville de Roumanie en 1997, après les Ceausescu, après la chute du mur, avant l’entrée dans l’Union Européenne, quelques-uns s’enrichissent mais la situation est difficile pour beaucoup. C’est la petite vie quotidienne d’un immeuble. L’ascenseur est inexplicablement bloqué. M. Jean le régisseur, ancien de la Securitate, aimant placarder des règlements partout, essaie de savoir pourquoi. Mme Pélagie entretient une liaison adultère avec un voisin « dont on taira le nom ». M. Élie essaie de réparer sa moto. Un autre a des démangeaisons. Un couple rêve de gagner au loto… On découvre Siméon, le cordonnier du rez-de-chaussée, enfermé dans l’ascenseur pour faire une retraite. Tout le monde vient lui confier ses petits soucis.
Et c’est truculent.

C’est de la Roumanie dont il s’agit, la Roumanie d’après le communisme, découvrant l’économie de marché, envahie par les gadgets en plastique, aux dirigeants corrompus.

Jusqu’en 1989, les Roumains ignoraient ce qu’une campagne électorale signifiait au juste ; en revanche, ils savaient que, chaque fois que les magasins d’alimentation proposaient du salami et de la feta, il fallait voter CeauSescu.

Au fil du récit, on se rend compte que les grands hommes du pays sont souvent cités, je n’ai pas compris ces allusions, mais on comprend aussi qu’il ne s’agit pas seulement d’un récit humoristique mais d’une parabole.
La plupart des personnages ont des noms appartenant aux premiers siècles du christianisme : Siméon, Pélagie, Hélène, Alice, Basile, Thémistocle… Je suppose que saisir ces allusions apporte quelque chose mais on peut aussi simplement sourire du contraste entre ces noms ronflants et les personnages associés. M. Nicostrate est ainsi un professeur de yoga, option éveil sexuel, dont Melle Zénobie est une fervente disciple. Quant aux pèlerins de Siméon, il s’agit ici des locataires venant boire des bières dans la cage d’escalier.
Le roman est riche, il y a beaucoup de personnages, dans lesquels on se perd un peu, mais il suffit de retenir les principaux. Le livre se moque des personnages, de leurs faiblesses, mais exprime un attachement pour leur sursaut, leurs espoirs, leurs petites joies, ils sont humains.

Parabole
Pourquoi, lorsque Dieu a partagé les qualités entre les nations du monde, la Roumanie a reçu le fil de fer (3 pages très drôles !).
Tes fils, aux abois, bricoleront avec tout et n’importe quoi, de sorte que ce que l’Allemand, l’Anglais, le Juif, le Grec, le Français ou qui que ce soit d’autre, tiendra pour endommagé sans remède, tes fils y trouveront leur compte, et que ce que les autres jetteront comme périmé et inutilisable, tes fils le ramasseront et s’en serviront, comme si c’était du neuf et du prêt à l’emploi.

Merci Ginkgo pour cette lecture réjouissante.

mardi 27 novembre 2012

Mon père avait une tête à arrêter les pendules.


Jasper Fforde, L’Affaire Jane Eyre, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, 1e éd. 2001, Paris, 10/18, 2004.

Me voici à mon tour séduite par l’univers délirant de Fforde… Ce monde de science-fiction où le plus grand loisir consiste à échafauder des hypothèses pour déterminer qui a bien pu écrire les pièces attribuées à Shakespeare, où Richard III devient un spectacle collectif… où, à la place des juke-box, on trouve des Shakesparleur, c’est-à-dire des distributeurs automatiques de monologues de Shakespeare. L’animal domestique favori est un dodo obtenu par divers clones (si vous utilisez des gênes d’autruche, votre dodo a le cou un peu long). La légalisation du surréalisme vient d’engendrer des émeutes… tout est à l’avenant ! Les touristes japonais adore se promener dans Jane Eyre, appareils photos en main.
L’héroïne Thursday Next est agent à la Brigade littéraire, elle doit élucider le vol de manuscrits rares, élucider la disparition d’un personnage d’un roman de Dickens, jusqu’à ce que le criminel décide de s’attaquer à Jane Eyre en l’enlevant… imaginez le roman de Charlotte Brontë sans sa narratrice ! Il n’en reste plus grand chose. Heureusement tout finit par s’arranger.
C’est très distrayant et enlevé. Lisez-le pendant vos vacances sinon vos heures de sommeil seront écourtées.

Wordsworth, je crois, a été surpris que moi de notre rencontre. Ce n’est pas très courant de se retirer dans son meilleur souvenir pour y découvrir quelqu’un d’autre, en train d’admirer la vue.
Polly Next.
Interview exclusive pour La Chouette du Dimanche.

Les avis de Marie, de Yuko, de Claudia Lucia, de La Mante, de Sylire (la seule à ne pas succomber au merveilleux). Première contribution au challenge d’Alice The Thursday Next challenge et participation au Challenge victorien d’Aymeline.



vendredi 12 octobre 2012

Scott fait des romans, mais Zelda fait sensation.


Kendall Taylor, Zelda et Scott Fitzgerald. Les années 20 jusqu’à la folie, traduit de l’américain par Camille Fort, 1e éd. 2001, Paris, Autrement, 2002.

J’avais un poil de méfiance en abordant cette biographie car je craignais quelque chose de trop binaire. Mais si l’on plaint Zelda et que Scott est bien un beau salopard, Taylor restitue bien la complexité et la profondeur de leur relation.

 Il s’agit d’une biographie de Zelda et du couple Fitzgerald, les deux étant envisagés comme une entité, ce qui est intéressant. S’il n’est pas question pour moi de vous relater la vie de ces deux auteurs bien connus (et puis Asphodèle raconte très bien), j’ai envie de souligner quelques aspects remarquables. Tout d’abord, la vie des Fitzgerald a un point commun avec la biographie de Taylor : il s’agit de collectionner les noms propres. Toutes leurs relations sont listées : riches familles américaines, auteurs, condisciples de lycée, danseurs, journalistes, stars, fêtards… Certaines reconstitutions de milieux sont impressionnantes comme le New York, le Paris autour de Gertrude Stein, les clubs de jazz noir américains de Paris… Le décalage d’époque est aussi impressionnant. On connaît le plaisir que prend Zelda à choquer son monde : par exemple, elle se rend à la piscine de Montgomery alors qu’elle est enceinte, et la vue de ce gros corps de femme est apparemment un grand scandale ! J’ai aussi été frappée par le fait que Taylor peut reconstituer le moment exact de chaque photo de Zelda qui nous est parvenue : on est bien loin de notre époque où les photos se multiplient chaque jour !

En ce qui concerne le couple Fitzgerald, tout est raconté, de la rencontre à la destruction. Le personnage que chacun joue, ses faiblesses et ses contradictions. Il manque quelques considérations sur les œuvres littéraires à mon goût même si je reconnais que ce n’est pas le propos de l’auteur. Mais à propos de Gatsby le magnifique cela m’a manqué. Il faut reconnaître que Taylor le fait très bien à propos du personnage de la flapper, montrant bien ce que ce mythe doit à de vraies jeunes filles et notamment à Zelda qui incarne un modèle dans son paroxysme, comment il doit aussi à plusieurs écrivains et notamment à Fitzgerald qui reprend des pages et des tirades de sa femme tout en créant un véritable personnage symbolisant toute une époque.
Période de liberté et de conservatisme et de sexisme, tout est mêlé.


E. Hopper, Tables pour Dames, 1930
New-York, The Metropolitan Museum of Art, image RMN.

 Extrait d’une lettre de Zelda à Scott, digne d’une peinture impressionniste :
La Madeleine était-elle rose, à cinq heures du soir, et les fontaines chutaient-elles avec une délicatesse un peu creuse dans le cadre que dessine l’espace sur la place de la Concorde ? demanda-t-elle à Scott. Le bleu sortait-il en catimini de derrière les colonnades dans la rue de Rivoli, à travers les Tuileries, et le Louvre était-il gris et et métallique dans le soleil, et les arbres ployaient-ils moroses au-dessus des cafés, et y avaient-il des lumières la nuit, et le cliquetis des soucoupes, et les klaxons des voitures qui jouaient Debussy ?

Je suis en train d’achever ma lecture et j’ai hâte de lire les écrits de Scott et de Zelda maintenant !
10/12 pour les 12 d'Ys. Une troisième participation au défi d'Asphodèle Fitzgerald et les enfants du jazz. Et une deuxième pour Histoire de familles.



mardi 12 juin 2012

Les préjugés étaient comme des échardes dans les mains et les certitudes s’accompagnaient d’un hérissement de l’estomac.

Leonardo Padura, Adios Hemingway, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, 1e parution au Brésil en 2001, Paris, Métailié, 2005.

Un petit livre qui a attiré ma curiosité car il mêle Cuba et Hemingway. C’était une lecture agréable, prenante, même si je ne suis pas certaine qu’il en reste grand chose dans quelque temps.
Le récit se place vers la fin des années 90, à Cuba. À la Finca Vigía, la maison d’Hemingway, devenu un musée mort depuis longtemps, un ouragan a déraciné un arbre et déterré un cadavre et les deux balles qui l’ont tué. La police confie l’enquête au Conde, flic à la retraite, un peu écrivain, ex admirateur de l’américain. Il se plonge dans la vie d’Hemingay, rencontre les derniers survivants de cette époque… et boit du rhum.
En parallèle, on suit quelques heures de la vie d’Hemingway, âgé, alcoolique. Le roman évoque sa vie violente, son goût pour les armes, la chasse et la tauromachie, la vie guerrière sous toutes ses formes. Ça n’en fait pas un portrait très sympathique mais troublant, humain, empreint de pathétique et de puissance.

Bar Hemingway à Turku (Finlande)
image M&M.
Le roman de Padura est court, se penche plus sur Hemingway (très envie de relire ses livres maintenant) que sur Cuba, à l’exception du rhum et des combats de coq. C’était une parenthèse agréable dans le temps. Ah… et la petite culotte d’Ava Gardner fait une superbe apparition.

Je n’ai pas trouvé qui avait tué le mort, ni qui diable cela peut être. Mais j’ai découvert une chose triste, personnelle et définitive, j’ai découvert qui je voudrais qui soit l’assassin.
-       Mais cela, Conde, toute la Havane le sait… Ce qui est incroyable, c’est qu’il t’ait autant plu à une époque.
-       J’aimais sa façon d’écrire.
-       À d’autres, mais pas à moi. Tu aimais aussi le bonhomme.

Nouvelle participation au challenge les 12 d’Ys d’Yspaddaden pour la catégorie auteurs latino-américains". Et d'ailleurs l'avis d'Yspaddaden sur ce livre.


samedi 12 novembre 2011

Il n’y a pas de langues mortes, il n’y a que des cerveaux engourdis.

Carlos Ruiz Zafón, L’Ombre du vent, traduit de l’espagnol par François Maspero, 1e éd. 2001, Paris, Grasset, 2004.

Un gros livre acheté après mon bref passage à Barcelone et entamé à l’initiative de Vendredi Lecture, lu en quelques jours, avec un immense plaisir.
    C’est une sorte de roman feuilleton, avec un peu d’amour et beaucoup de mystères, dans les rues de Barcelone, quelques années après la fin de la guerre civile. L’histoire fait la part belle aux livres et à un mystérieux écrivain Julián Carax, dont un individu au visage masqué s’acharne à brûler tous les livres. Le narrateur, Daniel, est adolescent au début du roman, un jeune homme à la fin. Son père est libraire, sa mère est morte il y a plusieurs années déjà. Par un drôle de hasard, il tombe sur L’Ombre du vent, le dernier roman de Carax et décide d’enquêter à son sujet. Il remonte ainsi progressivement le fil des souvenirs du Barcelone d’avant la guerre mais se heurte vite à des mensonges et au très effrayant inspecteur Fumero. Il rencontrera aussi l’amour en prenant des chemins détournés. Cela a un petit côté Alexandre Dumas (sans la cape, sans l’épée), une atmosphère mystérieuse hante les vieilles rues de Barcelone. Nous sommes aussi plongés dans les années d’après la guerre, dans l’oubli qui a recouvert tous les morts, tous les crimes, dans une ville où la police est toute puissante.
    Cela se lit avec un réel plaisir, j’ai envie de dire « c’est un vrai roman », à dévorer bien tranquillement, bien au chaud dans son lit. Je lirai certainement d’autres titres de cet auteur…

Barcelone, cloître de la cathédrale, image M&M.

À l’heure d’officier, le père Fernando, arborant un sourire bénisseur et un teint agréablement fleuri, choisit de faire une audacieuse entorse au rituel en remplaçant la lecture de je ne sais quelle Lettre aux Corinthiens par celle d’un sonnet d’amour, œuvre d’un certain Pablo Neruda, que plusieurs invités de M. Aguilar identifièrent comme un communiste et un bolchevique enragé, tandis que d’autres cherchaient dans leur missel ces vers d’une étonnante beauté païenne en se demandant s’il s’agissait des premiers signes du concile à venir.


L'avis de George

mercredi 21 septembre 2011

Avec une grenouille. On la gonfle, on attache l'oeil en dessous et on remorque le tout.

Donjon. Monsters. 2. Le Géant qui pleure. Scénario : Joann Sfar et Lewis Trondheim. Dessins : Jean-Christophe Menu. Couleurs : Walter. Paris, Delcourt, 2001.

(aujourd’hui, Nathalie découvre l’eau tiède)

Cela faisait un paquet d’années que je voulais lire des épisodes du Donjon ; je suis enfin passée à l’acte la semaine dernière. Et je ne regrette pas évidemment la découverte de cette série de bandes dessinées.
Des héros improbables et ridicules qui partent dans des quêtes au but insignifiant et qui y parviennent sans trop l’avoir fait exprès. Une parodie baroque des univers d’heroic fantasy, avec un gardien, des dizaines de personnages, des monstres et des magiciens, des trucs et des machins.
Ici Alcibiade, oiseau magicien du Donjon, possède un œil appartenant au géant Biscara. Or cet œil se met brusquement à pleurer, inondant ainsi la construction. Il faut donc partir soigner le chagrin du géant. Une bête histoire d’amour : Biscara est amoureux de Sonia, qui le repousse. « Bin, c’est comme la chiasse, ça se soigne et on s’y connaît très bien. Montrez-nous la femme, qu’on la rende amoureuse ».
Les tours de magie sont foireux, la belle emprisonnée dans son château s’envoie en l’air avec des inconnus pendant que son légitime épluche les patates, on peut gonfler un hérisson pour en faire un ballon, le papillon fait « pout pout », etc. C’est drôle, irrévérencieux et barré. Cela fait du bien. Et il y a des dizaines de volumes, quel bonheur !


Le site de références : Les murmures du donjon

samedi 2 avril 2011

La réalité nous trahit toujours ; le mieux, c’est de la devancer et de la trahir avant qu’elle ne nous trahisse.

Javier Cercas, Les Soldats de Salamine, traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić (2001), Arles, Actes Sud, 2002.

  Le livre qui a fait connaître Cercas en France (et en Espagne aussi, je crois). Il se penche sur un épisode de la fin de la guerre civile espagnole. Rafael Sánchez Mazas était écrivain, le fondateur de la Phalange, ses articles ont mené au combat des milliers de jeunes gens. Prisonnier des républicains, il échappe au peloton d’exécution. Un soldat le découvre, terré dans la boue et les buissons. Il le regarde et crie à ses supérieurs qui cherchent le fugitif : « Par ici, il n’y a personne ! » Mazas est sauvé et n'aura de cesse de raconter l'histoire.
  Cercas est frappé par l’anecdote et décide d’enquêter sur les héros, vrais et faux héros de cette histoire, il lit des articles et interroge les mémoires des uns et des autres. Il veut retrouver le soldat pour savoir ce qu’il a pensé à ce moment-là. Nous le suivons dans ses efforts, mois après mois, ses doutes, ses hésitations. Si l’on compare avec Anatomie d’un instant (déjà chroniqué ici), l’effort littéraire est moins accompli. Nous sommes ici dans un récit où tout est vrai. Anatomie d’un instant construit les faits, dresse les parallèles et les hypothèses, met en relief les oppositions entre deux caractères, joue des paradoxes (car le plus grand traître est le seul héros). Ce n’est pas le cas des Soldats de Salamine, livre beaucoup plus classique et attendu dans sa construction.

Cela dit, tous trois étaient si différents que la seule chose qui les unît était à mes yeux leur condition de survivants, cet illusoire supplément de prestige que les protagonistes du présent – toujours coutumier, anodin et sans gloire – confèrent souvent aux protagonistes du passé – toujours exceptionnel, tumultueux et héroïque, puisque nous ne le connaissons qu’à travers le filtre de la mémoire.



Le livre est passionnant, il se lit comme un roman policier. Cercas entremêle les épisodes de sa vie personnelle et ceux du passé, les réflexions sur le héros et sur la guerre. C'est aussi un livre bouleversant qui transmet tous les déchirements de l'Espagne.

Dora Maar, Picasso assis par terre travaillant à Guernica, état VIbis, 1937, photographie, Paris, musée Picasso, cliché RMN.