La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 2004. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 2004. Afficher tous les articles

mardi 20 janvier 2026

Il ajoutait que la vie était toujours aussi difficile, mais que le pays sortait enfin de la poussière.

 

Sanora Babb, Eux dont les noms sont inconnus, traduit de l'américain par Thierry Beauchamp, édité en France en 2024 aux éditions du Sonneur.


Nous sommes avec la famille Dunne, dans les champs de l’Oklahoma, dans les années 20-30 et la misère règne. Les banques s'approprient progressivement les terres. La sécheresse et la poussière empêchent les récoltes de croître. Il faudrait partir ailleurs, en Californie, pour pouvoir nourrir sa famille.
Cela vous dit peut-être quelque chose.

Le vieil homme avait obtenu une récolte correcte de sorgho à balais cet été-à et le prix de la tonne avait été mailleur que d'habitude, mais une fois que les dettes de l'année eurent été réglées et qu'il eut mis de côté un peu d'argent pour commander par correspondance les provisions de l'hiver, il ne resta plus rien.
C'est le début.

Babb a rédigé plusieurs articles sur un camp fédéral californien destiné aux réfugiés du Dust Bowl. Elle a travaillé pour aider ces réfugiés et a pris de nombreuses notes, à partir desquelles elle a écrit ce roman dans les années 30. Entretemps, elle avait prêté ses notes de terrain à un autre écrivain, John Steinbeck. Il n'y a aucun doute sur le fait que Steinbeck a largement puisé dans ce matériau, mais qu'il n'en a jamais rien dit. En 1939 Steinbeck fait paraître Les Raisins de la colère et c'est immédiatement un succès de librairie et un chef-d'oeuvre. Aucun éditeur n'a voulu du manuscrit de Babb, dont le propos était beaucoup trop proche. Il a fallu attendre 2004 pour que le roman paraisse aux États-Unis.

Münter, Jim Wade nourrissant les porcs, Arkansas 1900

Et alors ?

J'ai lu Les Raisins de la colère en mai 2024 et j'ai énormément aimé. Quelle ampleur ! Quelle vision ! Aucune restriction sur ce point.


J'étais curieuse de lire le roman de Babb. On est ici dans la veine réaliste du roman du 20e siècle, grande attention portée aux pauvres et aux familles, notamment aux femmes, avec une forte dimension sociale collective (en Californie, il y aura une grève et le partage des gains). Nous sommes loin ici des figures allégoriques un peu grandioses de Steinbeck. Nous sommes au ras du sol et tout est très concret. L'écriture me paraît très forte.
La description de la vie en Oklahoma occupe ici les deux tiers du roman et prend toute son importance. D'ailleurs l'espoir d'un retour est infime, mais pas totalement absent.

Les hommes parlaient du blé, ou de la météo dont ils avaient besoin. Une gelée. De la neige pendant l'hiver, qui recouvrirait les champs et s'infiltrerait dans le sol, sous les racines pour que les jeunes plants puissent résister à la sécheresse de l'été. Un peu de pluie au printemps. Pas de grêle. Pas de vents chauds. Aucune année n'était aussi certaine et parfaite que cela mais, chaque saison, les fermiers des terres arides espéraient systématiquement une chose, en craignaient une autre et se remettaient à respirer, soulagés, si la récolte avait tenu le coup.

Et pourtant je n'ai pas réussi à le lire. Sans doute un travers personnel : presque impossible pour moi de lire un livre dont je sais exactement où il va (et pourtant je relis beaucoup, c'est totalement incohérent). J'ai déjà lu cette histoire, je connais le rôle de chacun des personnages et les différentes étapes qu'ils vont franchir. Ma réaction me paraît complètement injuste, mais je n'ai pas réussi à m'intéresser véritablement à eux.

Je vous conseillerai donc, si possible, de le lire avant Les Raisins de la colère. Il serait dommage de ne pas lui donner sa chance.

(J'en ai quand même lu un joli morceau, je vous rassure.)

Les premières ténèbres s'élevaient telle une poussière bleue dans l'air, le ciel courbé semblait s'élancer plus haut et plus bleu encore au-dessus de la troupe. Les lapins bondissaient hors de la route tandis que les petites chouettes et les chiens de prairie se dressaient hardiment ensemble au milieu des monticules. Les hiboux fendaient le crépuscule et se posaient, tels des fleurs au sommet des frêles poteaux téléphoniques de la campagne.


jeudi 5 septembre 2024

C’étaient des « gentlemen magiciens », ce qui signifie que leur magie n’avait jamais nui à personne – ni fait aucun bien.

 

Susanna Clarke, Jonathan Strange et Mr Norrel, parution originale 2004, traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe.

 

Au début du XIXe siècle, en Angleterre, l’assemblée des magiciens d’York (uniquement théoriciens) découvre l’existence d’un magicien praticien bien vivant, le très discret Monsieur Norrel. Très discret, mais celui-ci décide quand même de s’installer à Londres pour redonner à la magie anglaise tout son lustre et son prestige, du moins de façon contrôlée. Il propose d’ailleurs ses services au gouvernement de Sa Majesté. C’est un vieux monsieur terne et recroquevillé (ou presque), qui accepte néanmoins de prendre comme élève Jonathan Strange, jeune homme romantique et fantasque, esprit d’aventure, amoureux de sa charmante femme.


Le capitaine Harcourt-Bruce n’était pas seulement beau, fringant et brave, il était également romantique. La résurgence de la magie en Angleterre le faisait fortement vibrer. Grand lecteur de la plus excitante des histoires, il avait la tête farcie d’anciennes batailles dans lesquelles les Anglais étaient surpassés en nombre par les Français et condamnés à périr, quand tout à coup les accents d’une musique étrange, surnaturelle, retentissaient et que, au faîte d’une colline, apparaissait le roi Corbeau au grand heaume noir, avec son lambrequin de plumes de corbeau flottant au vent.


Ce gros roman (800 pages) raconte donc la renaissance de la magie en Angleterre, car son histoire est ancienne. Dans les contrées du Nord, elle n’a d’ailleurs jamais vraiment disparu, ainsi qu’en témoigne une multitude de notes de bas de pages racontant les anecdotes et détaillant les publications à ce sujet. Strange est bientôt aux côtés de Wellington en Espagne pour lutter contre Napoléon.

Toutefois, ce réveil de la magie s’accompagne de l’irruption d’un « garçon fée » qui ensorcèle des jeunes femmes bien vivantes, provoquant d’atroces drames. Heureusement, on est dans un grand roman d’amour et d’amitié et d’aventures, où les vrais méchants ne peuvent durer.


Petite, rectangulaire, la boîte était apparemment en argent et porcelaine. Elle était d’une délicate teinte de bleu, enfin pas exactement de bleu, plutôt de lilas, enfin pas exactement lilas non plus, était donné qu’elle contenait une touche de gris dedans. Pour être plus précis, elle était de la couleur du chagrin.


C’est un roman extrêmement brillant. Je l’avais lu à sa sortie (2007 en France) et je craignais d’être déçue à ma relecture. Que nenni. Clarke mêle les charmes du roman historique et ceux du roman gothique, ainsi que ceux du roman de société (si vous lisez Wilkie Collins et Jane Austen, vous ne serez pas dépaysés) à la puissance d’évocation de la magie. Pas de baguette ni de folklore, mais le paysage de la campagne anglaise qui se transforme et fait apparaître d’anciens royaumes oubliés. La pluie trace sur les pavés de Londres une prophétie ancienne et les arbres et les oiseaux des provinces du Nord se mettent au service d’une autre vie. Avec tout ça, le roman est plus réaliste que ses prestigieux modèles, racontant les différences sociales avec brutalité et mettant en scène un esclave, un homme à la peau noire supposément libre en Angleterre, mais qui se sait en infériorité constante et qui fait face à l’ignorance générale. Le roman est ancré dans son temps : les peintres Goya et Lawrence, les manifestations contre les machines à tisser, l’année sans été, Lord Byron, tout est là.

Où l’on se rend compte qu’utiliser la magie pour faire la guerre n’est pas si simple que cela a en l’air.

Il y a un ton plein d’humour mesuré, délicieusement ironique, avec de petites allusions taquines à Tolkien. 

C’est un roman extrêmement prenant et diversifiant, dans lequel on se plonge avec plaisir en attendant les vacances.


Parce que le début du roman se déroule à York et met en scène les statues de sa cathédrale,
voici le jubé de la cathédrale de York, avec les rois d'Angleterre.

 

Puis tous les autres monuments et statues de la cathédrale se mirent à parler pour témoigner, de leurs voix caverneuses, de tout ce qu’ils avaient vu au cours de leurs vies de pierre. Le vacarme, ainsi que Mr Segundus le rapporta plus tard à Mrs Pleasance, était indescriptible. En effet, la cathédrale d’York possédait maintes créatures et animaux fabuleux sculptés qui battaient des ailes.

 

Il a été remarqué (par une dame infiniment plus sagace que la présente auteure) combien le monde en général se sent aimablement disposés envers les jeunes gens qui meurent ou se marient. Imaginez alors l’intérêt qui entourait Miss Wintertowne ! Aucune demoiselle n’avait joui de tels avantages auparavant : en effet, elle était morte le mardi, était revenue à la vie aux premières heures du mercredi matin et se mariait le jeudi, ce que certains estimèrent trop de sensations fortes en une seule semaine.

 

Une romancière.



jeudi 25 avril 2024

Une créature ailée survola la salle. Elle s’appelait Hypocrisie. L’assistance buvait du petit-lait.

 


 

Christian Goudineau, L’Enquête de Lucius Valérius Priscus, 2004.

 

Après un prologue trop long où on trouve un manuscrit inédit en latin, nous plongeons dans l’histoire. Un militaire romain à la retraite est sommé par le palais impérial (on est sous le règne de Tibère) d’enquêter sur les événements récents survenus en Gaule : une révolte a récemment éclaté à Augustodunum – Autun – et même si tout le monde a été massacré – pas de problème de ce côté-là – ce serait bien de connaître les vrais motifs de l’embrasement. Voilà notre Valérius parti sur les routes, en compagnie d’un secrétaire.

Que voilà un roman plaisant ! Nous voici plongés dans la Gaule tout juste romanisée : les citoyens y sont peu nombreux, les villes nouvelles sont en cours d’aménagement, mais les cités gauloises, même si elles sont abandonnées, conservent leur prestige. Notre héros aura ainsi la chance de visiter Bibracte et de constater de visu le décalage entre les promesses de l’empire et la réalité du terrain – ça ne s’implante pas tout seul un decumanus ! Je trouve que Goudineau raconte assez bien la difficile mise en place du modèle romain dans les fins fonds des campagnes.

Heureusement, parce que le livre n’est pas exempt de défauts, entre l’interminable prologue (même s’il est assez bien récupéré grâce à l’épilogue, c’est d’un planplan), la présence d’un seul personnage féminin notable (héroïne tragique torturée et fatale) et une intrigue un peu prévisible – Valérius n’est pas le stylet le plus affûté de l’empire.

Je note quand même des jeux de langue très amusants sur le subjonctif latin.

C’est un roman que j’ai lu avec un grand plaisir.

 

Lorsque César Auguste augmente les impôts, ou plutôt non, il ne les augmente pas seulement, il décide aussi d’y assujettir des cités qui, jusqu’alors, en étaient exemptées en vertu d’anciens traités ou d’une décision du dieu César, tu t’attends à ce que les gens soient contents ? Tous ces Julius ceci ou cela, ce sont les enfants ou les petits-enfants des cavaliers qui ont suivi César ou son divin fils aux quatre coins du monde, recevant récompenses et privilèges – notamment ces exemptions.

 


(l’année prochaine à Autun pour revoir l’église romane, les musées et visiter Bibracte ?)

 

L’avis de Keisha sur ce roman.

De Goudineau j'ai également lu Le Voyage de Marcus.


Enfant esclave,  IIe siècle ap. J-C, marbre, Nîmes, musée Romanité



 

 

mardi 14 mars 2023

Pour l’heure, ses pensées tourbillonnent sous son crâne, tels des têtards frétillant dans une mare.


Olga Tokarczuk, Récits ultimes, parution originale 2004, traduit du polonais par Grażyna Erhard, édité en France par Noir sur Blanc.

 

Dans une première partie, une femme, Ida, a un accident sur une route enneigée et trouve refuge dans une ferme un peu étrange. Le temps semble s’être arrêté – difficile de savoir si elle reste 2 jours ou une semaine – et tout est noyé dans le brouillard. Ce moment suspendu l’entraîne dans diverses réflexions, sur sa mère, sa fille, son enfance, son ex-mari, son métier de guide conférencière.

Dans la deuxième partie, Parka, une femme âgée se retrouve coincée dans une petite maison de montagne, sous la neige. Son mari est mort – il va passer quelques jours congelé dans la véranda. Il s’agit de la mère d’Ida. Elle aussi repasse le fil de sa vie.

Dans la troisième partie, nous sommes avec Maya, la fille d’Ida, et son garçon, sur une île tropicale au bout du monde, à faire de la plongée – Maya n’est-elle pas un de ces Pérégrins ? Toujours est-il qu'avec elle, c'est le soleil et le tourisme tropical du bout du monde qui débarquent dans ce monde de neige. Passage à l'Est parle à juste titre de "personnage cul-de-sac", car avec elle, le lecteur reste un peu en plan.

La deuxième partie est sans aucune doute celle qui nous intéresse le plus, car nous plongeons dans le passé de Parka, entre l’Ukraine et la Pologne. Une famille déplacée, les relations avec l’armée russe, les relations entre les hommes et les femmes aussi, une longue vie.

À l'inverse, la troisième partie est la moins ouverte. Le lecteur reste perplexe. Et alors, quoi ?


Avec la lumière qui pénètre à travers la croisée, les pensées deviennent de plus en plus distinctes. Et agressives. Les voilà qui se rangent en un ordre de bataille trompeur et qui partent à l’assaut du jour, le découpant en séquences, le tirant à hue et à dia, le laissant mariner dans son jus.


Mais c’est l’ensemble du livre qu’il nous faut considérer. Les trois récits nous sont livrés tels que, sans parole unificatrice (comme toujours chez Tokarczuk). Pour moi, le roman est marqué par la présence de la mort, mais peut-être plus encore de la maladie et de la vieillesse, qu’il s’agisse des animaux que l’on abandonne ou que l’on soigne, des souffrances qu’il faut abréger, ou des humains qui meurent. Il y a aussi les pensées de femmes seules. Elles ont ou ont eu une vie, une famille, des enfants, un métier et pourtant elles apparaissent seules, coupées de leurs contemporains par quelque chose. Les voici, durablement ou non, volontairement ou non, à l’écart du monde. Leurs pensées vagabondent dans l’espace et le temps, s’accrochent à des idées pas toujours saines, se focalisent sur un détail, ne s’accrochent pas au quotidien. Toutes semblent vivre dans un autre univers que les hommes.


Autrefois, il faisait plus clair, le soleil arrivait plus abondamment sur notre bonne terre. Le ciel était plus bleu et, à la tombée du jour, il s’embrasait et prenait une belle teinte rose glacée. Les étoiles brillaient avec plus d’intensité. Même la lune était plus grosse, à tel point que la nuit, il fallait tirer les rideaux, sinon sa clarté vous vrillait les paupières.


Il y a un drôle de passage sur le muscle du cœur et plus généralement sur le corps humain, sur les règles et l’ovulation. C’est la difficile approche de son propre corps, la presque impossibilité de comprendre nos entrailles les plus intimes (comment ça marche ? pourquoi ça a telle forme ? et si ça se détraque ?) et le sentiment d’étrangeté vis-à-vis de soi-même. Là encore, une thématique récurrente.

Anonyme flamand, XVIe siècle, Tentation de Saint Antoine (détail), coll. privée en dépôt à Cassel


C'est un monde dépourvu de signification, pas facile à appréhender pour le lecteur, puisque lire, c'est précisément voir du sens et du lien.

Après avoir lu plusieurs romans de l’autrice, je note un dernier point. Alors que souvent, quand nous lisons des romans de « ces pays-là » (et je crois que l’on peut englober ainsi plus ou moins tout ce qui n’est pas de notre univers familier, mais en l’occurrence ici les pays de l’ancienne sphère soviétique), nous nous attendons plus ou moins consciemment à entendre parler des remous de l’histoire avec sa grande hache et de son emprise à long terme sur les consciences. Cette dimension n’est pas absente de ce roman et c’est pourquoi je pense que le deuxième récit est celui qui nous parle le plus. Mais Tokarczuk est fondamentalement déceptive . Ses livres parlent davantage du temps qui passe et qui érode tout, qui transforme et détruit les choses et les gens, de la solitude de femmes mal à l’aise dans la société, de leur rapport aux objets et aux animaux et de l’étrangeté du quotidien. Il est question aussi du plaisir pris à se laisser aller au fil de ses pensées et du danger que cela entraîne. Tout cela peut mettre mal à l'aise le lecteur. La narration n'est pas un fil. Les personnages apparaissent ou disparaissent, comme cela.

 

Plus rien ne demeurerait secret pour eux : ils sauraient que le 2 avril 1987, le céleri a été semé, et le 14 le persil.

 

Le livre qu’elle essayait de lire regorgeait de détails, à croire que son auteur devait souffrir d’une sorte de mal de mer psychique : il se cramponnait aux objets pour s’empêcher de vomir ; il les décrivait goulûment, en salivant, désireux sans doute de les avaler, de se remplir le ventre de ce ballast roboratif, afin de devenir plus lourd, plus stable.

 

Une autrice. Tokarczuk sur le blog :

Les Livres de Jakób : un gros machin historique, c'est le XVIIIe siècle, j'ai adoré, forcément.
Sur les ossements des morts : pas pour moi (mais mon billet n'est pas si négatif)
Les Pérégrins : ouiiiiii
Dieu, le temps, les hommes et les anges : sans doute le plus facile à lire, il est très réussi
Maison de jour, maison de nuit


C'est une LCA (Lecture Commune Approximative). Keisha a lu Histoires bizarroïdes (mais en 2020 elle avait lu Récits ultimes). Ingannmic et Miriam ont lu Les Pérégrins. Passage à l'Est a lu Récits ultimes. Patrice et Doudoumatous ont lu Sur les ossements des morts.

Troisième participation à ce grand mois de mars qui lit l'Europe de l'Est organisé par Patrice et Eva.






mardi 18 octobre 2022

Beurre et miel, mais aussi amande amère.

 

Angel Wagenstein, Abraham le poivrot, loin de Tolède, traduit du bulgare par Véronika Nentcheva et Éric Naulleau, 2002, publié en France par Autrement.

 

Le narrateur évoque la vie de son grand-père Abraham, Abraham le poivrot donc, juif dont les ancêtres ont quitté l’Espagne il y a bien longtemps, en 1492, et se sont installés à Plovdiv, petite ville Bulgare. Il évoque plus encore la vie en ce temps-là, c’est-à-dire aux alentours des années 45-50, joyeuse et colorée, bien loin de la grise ville post-communiste qu’il retrouve à la fin du XXe siècle, lui qui est désormais israélien.


- Si l’autre insiste trop, dis-lui que je suis chez le dalaï-lama.

- C’est qui, celui-là ?

- Un collègue. Ferblantier dans un autre quartier.


Un beau roman, joyeux et nostalgique, qui raconte un monde disparu, celui où le pope orthodoxe, le rabbin et le mollah picolaient avec un poivrot juif athée et rêvaient aux charmes d’une même femme. Sans oublier les Tziganes et leur musique. Et les autorités communistes qui se mettent en place doucement, au début avec peu d’autorité, mais peu à peu avec l’efficacité d’un rouleau compresseur. Ils quitteront tous la ville. Des années plus tard, il reste des souvenirs et des photographies en noir et blanc.

On retrouve certes la verve du Pentateuque puisque Abraham est un conteur qui a traversé les Alpes avec Annibal, vu les eaux se soulever et diverses autres choses extraordinaires, mais la tristesse du narrateur est réelle. Son malaise à la vue de ce qu’est devenue la ville ne cesse pas – il faut dire qu’il vit dans une douloureuse solitude.

Plovdiv m’est apparue comme une ville rêvée (elle existe pourtant), avec des ruines romaines et des minarets turcs, des demeures bulgares, une forteresse thrace, un bain turc utilisé par toutes les communautés, chacune un jour différent. Le quartier dit du Cimetière du Milieu n’existe plus. On peut se demander également si les souvenirs sont fidèles et non pas recréés par la nostalgie de l’enfance.

Il y a aussi l’évocation floue et brouillonne de l’histoire avec sa grande hache, qui pourtant finit par rattraper le narrateur, avec ses camps et ses soldats, et ses histoires de partisans. C’est quand même le point de vue d’un enfant qui ne comprend pas bien ce qui arrive à ses camarades d’école et à son grand-père. Et il y a un grand blanc, celui des 40 années où le narrateur n’était pas là. On ne saura rien de ce qu’il s’y est ou non passé.

Je retiens le récit très drôle de la visite des écoliers dans les trois lieux de culte de la ville (mosquée, synagogue, église) et les trois gifles que reçoit le narrateur enfant à cette occasion. Je retiens aussi l’hommage rendu à la langue ladino, parlée par les juifs d’Espagne pendant des siècles.

Un roman doux amer.

 

Oui, ils sont toujours vivants dans mon âme, les couchers de soleil emplis des parfums de brioche chaude au sésame et de confiture de figues, les lourds coings d’automne sur les branches, les fils d’or des toiles d’araignée sur les treilles. Ce monde n’était ni pauvre et loqueteux ni riche, je dirais qu’il était modeste et plein de bonnes intentions mais parfois un peu trop difficile à comprendre pour nous autres, les enfants.

 

Wikipedia m’apprend que l’auteur est né à Plovdiv (mais pas du tout à l’époque du narrateur du roman).

 

L’avis de Passage à l’Est. Elle insiste sur la déformation de la mémoire : Abraham est-il cet homme robuste qui touche les étoiles ou ce poivrot miteux ? Et sur les deux faces du roman, la nostalgie ensoleillée et l’amertume des années grises.

L' avis de Miriam.

 

Merci à Passage à l’Est pour cette lecture !


Sacha Stone, Si Berlin était Constantinople, 1929 photomontage Museum Folkwang Essen


 

Angel Wagenstein, Adieu Shanghai, traduit du bulgare par Krasimir Kavaldjiev et Veronika Nentcheva, parution originale 2004.

 

Un roman qui s’intéresse à un pan peu connu de la Seconde guerre mondiale : la façon dont des milliers de Juifs ont trouvé refuge à Shanghai. Trouvé refuge, façon de parler, dans une ville où la misère est galopante et où l’occupant est japonais et donc allié des nazis (même si les Japonais ne saisissent pas bien le délire autour des Juifs).

Un livre qui n’est pas très réussi à mon sens. J’ai l’impression que l’auteur hésite entre le roman inspiré de faits vrais (et tout ce volet est très réussi, on suit le parcours d’un chef d’orchestre allemand, d’une jeune juive, avec toute leur vie à Shanghai) et le roman d’espionnage avec plein de noms de gens allemands, chinois, japonais ou américains, assez confus à comprendre. J’ai aussi été agacée par le début, très artificiel, avec ces 3 récits de concerts à 3 époques différentes.

Donc je retiens la description étonnante d’une pagode transformée en synagogue, et toute la vie dans le quartier de Hongkew et sa transformation en ghetto, avec cette étrange cohabitation entre Juifs européens et les Chinois, sachant que par ailleurs de riches familles juives du Moyen Orient vivent là depuis fort longtemps. Il y a donc un shabbat célébré avec des plats rappelant la cuisine arabe cuisinés par des servantes chinoises.

 

Cet exotique tableau avec nonnes chinoises embouchant trombones et trompettes pour magnifier le Danube bleu à l’embouchure du Yang-Tseu-Kiang, lequel brassait des eaux d’un brun trouble, recelait quelque chose de grotesque et de touchant à la fois. Un tel accueil, aussi solennel qu’inattendu, insufflait du courage dans l’âme des réfugiés désorientés et exténués après ce long voyage, il ravivait l’espoir génétiquement enraciné au cœur de la tribu d’Israël, si souvent persécutée, que la situation n’était pas si tragique et qu’au bout du compte tout finirait par s’arranger. Frêle espoir bientôt mis à rude l’épreuve.

 

Le billet de Miriam.


Sur le blog, mon billet sur Le Pentateuque ou les cinq livres d'Isaac, qui est vraiment à lire.


 

jeudi 3 février 2022

Avec des mots simples, comme si tu étais en train de raconter une histoire dans un bar.

 Roberto Bolaño, 2666, parution originale 2004, traduit de l’espagnol par Robert Amutio.

 

Au premier chapitre, quatre universitaires européens découvrent les romans d’un écrivain allemand nommé Archimboldi, écrivain dont on ne connaît rien de la vie. Après plusieurs années, ils apprennent que l’écrivain serait parti dans le nord du Mexique, à Santa Teresa. Ils s’y rendent, ne trouvent pas l’écrivain, mais apprennent que dans cette ville de très nombreuses femmes ont été assassinées et que le ou les coupables n’ont pas été identifiés.

Et là ma sœur me demande, dubitative devant cet énOOOrme pavé : « Mais il y a un rapport entre les meurtres et l’écrivain ? » À quoi j’ai répondu : « Ah je commence juste » (j’en avait lu seulement 300 pages).

Donc, oui, il y a un rapport.


Elle avait deux enfants en bas âge et vivait avec sa mère, qu’elle avait fait venir de Oaxaca, d’où elle était originaire. Elle n’était pas mariée, mais, une fois tous les deux mois, elle sortait en boîte de nuit dans le centre, en compagnie d’amies du travail, où elle avait l’habitude de boire et s’en aller avec un homme. À moitié pute, dirent les policiers.


Il y a un climat. Le cœur du roman est constitué par la description, presque cadavre par cadavre, des meurtres de femmes de Santa Teresa. Environ 200 femmes, majoritairement violées et étranglées, dont le corps a été jeté dans les décharges ou au bord des routes. Tous les meurtres ne sont pas identiques et pour certains le coupable est arrêté, mais c’est rare. Elles sont majoritairement ouvrières. Elles vivent et meurent dans un territoire pourri et corrompu, où le chômage est faible, où les narcotrafiquants sont puissants, où l’on passe vers les États-Unis et où les femmes comptent peu. C’est le cœur de l’histoire et cela imprègne l’ensemble du roman. Les personnages qui y sont le plus étrangers se voient brutalement rattrapés par cette menace et ce climat glauque. C’est une atmosphère qui est campée. Le lecteur en vient à suspecter un peu tout ce qui lui est raconté (cet homme dont la femme meurt sans être enterrée nulle part, hein ?).


L’université de Santa Teresa avait l’air d’un cimetière qui à l’improviste se serait mis vainement à réfléchir. Elle avait l’air aussi d’une boîte de nuit vide.


Ce roman de 1350 pages se compose de 5 parties distinctes, qui peuvent se lire de façon indépendante mais qui entretiennent des liens étroits. Il contient de nombreux récits enchâssés. Il y a des relations d’amour, un homme qui profane les églises, la Seconde guerre mondiale et le désastre européen. Il se lit extrêmement bien, 3 semaines pour ma part, sans y passer des journées entières, sans jamais la sensation de lassitude ou de longueur. Il y a Arcimboldo, mais aussi Marcel Duchamp. Des noirs américains. De la boxe. L’incompétence de la police, qui s’en fout, qui s’en fout. Des énumérations folles. La Russie soviétique.

Autour se tissent d’autres fils, plus ou moins lâches, plus ou moins présents dans l’œuvre de Bolaño. Par exemple, les universitaires qui dissertent sur un écrivain fantôme, entre colloques et articles savants, dans un chapitre qui n’est pas sans évoquer Pérec ou Borges et qui est très ironique. Leurs histoires sentimentales et sexuelles sont aussi un peu compliquées. Est-ce qu’ils ne finissent pas par errer, abandonnés d’une femme, conscients qu’ils ne rencontreront jamais l’écrivain, dans une ville perdue et malsaine ? Il y a aussi les asiles psychiatriques où l’on se rend pour visiter tel peintre ou tel écrivain oublié. D’ailleurs, ils sont nombreux à exprimer leur vision de la littérature, de la poésie, de l’écriture.


Coogan, Feu, 2016 privé céramique
À la fin des Détectives sauvages, quand les personnages s’égarent dans les sables du désert, tout au Nord du Mexique, à la recherche d’une poétesse disparue, il est écrit : « Cependant Cesárea avait parlé des temps qui allaient venir et l’institutrice, pour changer de sujet, lui avait demandé de quels temps il s’agissait et quand ils viendraient. Et Cesárea avait indiqué une date : aux environs de l’an 2600. Deux mille six cents et quelques. Puis, face au rire qu’avait suscité chez l’institutrice une date aussi saugrenue, un petit rire étouffé qu’on avait à peine entendu, Cesárea avait ri de nouveau. »


Une femme qui, malgré les années, conservait intacte sa détermination, qui ne s’agrippait pas aux bords de l’abîme mais qui y tombait avec curiosité et élégance. Une femme qui tombait dans l’abîme assise.


La date 2666 ne figure jamais dans 2666 – il est pourtant question d’un auteur de science-fiction – mais elle apparaît aux yeux du lecteur comme une perspective à la fois lointaine et inatteignable, aussi perdue dans le désert que la vérité sur les assassins et sur l’écrivain allemand.

Un grand roman, inépuisable et mystérieux. Un chef d’œuvre.

 

Ces idées ou ces sensations ou ces délires, sous un autre angle, avaient leur côté satisfaisant. Cela transformait la douleur des autres en la mémoire d’un seul. Cela transformait la douleur, qui est longue et naturelle et qui remporte toujours la victoire, en mémoire particulière, qui est humaine et brève et qui fausse toujours compagnie. Cela transformait un récit barbare d’injustices et d’abus, un ululement incohérent sans début ni fin, en une histoire bien structurée où il y avait toujours la possibilité de se suicider. Cela transformait la fuite en liberté, même si la liberté ne servait qu’à continuer à fuir.

 

Les meurtres de Santa Teresa s'inspirent des centaines de meurtres de femmes non élucidés de Ciudad Juárez.

 

Un extrait de l'avis d'Ingannmic :

"Roberto Bolaño, qui, une anecdote en amenant une autre, semble parfois s'écarter de l'itinéraire initialement emprunté, jusqu'à ce que l'on se rende compte que les chemins de traverse ont pour lui autant d'importance que la route principale, qu'ils composent à eux tous cette vaste fresque qu'est la vie, avec ses vicissitudes, ses grandes catastrophes et ses petits malheurs, et -mais dans une moindre mesure- ses joies et ses bonheurs... Malgré tout, comme il nous lance sur des pistes souvent sans suite, nous promet parfois l'imminence de drames qui ne surviennent pas, alors qu'à d'autres moments il nous surprend par une horreur que l'on n'a pas senti venir."

Elle parle aussi d’un auteur qui « palpe » le monde. Oui, il tourne autour, plus qu’il ne décortique.


Cette lecture constitue une entrée en matière de poids pour le mois des lectures de l'Amérique latine d'Ingannmic.


Petite pause du blog parce que je suis partie me promener loin de l’ordinateur. Reprise mi février.


 


 

jeudi 17 septembre 2020

Il a un grain, not’ berger chéri.

F’Murr, Le Génie des alpages, no 13 : Cheptel maudit, Dargaud, 2004.

Vous connaissez ? J’avais lu Le Génie des alpages il y a bien des années, en bibliothèque. F’Murr est mort en 2018 et j’ai eu envie de redécouvrir cette série… si fabuleuse !
Nous sommes donc en montagne, avec un berger, son chien et son troupeau de brebis autogéré. Elles sont récalcitrantes, s’en prennent aux touristes, n’obéissent pas, font de la philosophie et des jeux de mots. Le chien réinterprète Shakespeare, mais n’est pas avare de calembour. Il y a aussi les autres animaux de la montagne : les vautours qui se crachent ou qui emportent un loup, un dinosaure dans l’arrière-plan, des chiens qui font des concours d’une niche à l’autre. C’est drôle, brillant et absurde. On revisite Jean de La Fontaine aussi. Et Ötzi l’homme des glaces suscite bien des questions quand il est découvert par les brebis.
J’adore pleinement.


lundi 7 janvier 2019

Conclure n’est pas dans la nature de cette entreprise.

Marilynne Robinson, Gilead, traduit de l’américain par Simon Baril, parution originale 2004, édité en France par Actes Sud.

Un vieil homme prend des notes pour son fils, car il sait qu’il est vieux et qu’il ne le verra pas grandir. Il s’adresse à lui et lui raconte, totalement dans le désordre, son enfance et sa vie dans la petite ville de Gilead (Iowa), sa vocation et son métier de pasteur, son père et son grand-père. Il réfléchit sur les Écritures et sur la foi (il est pasteur), notamment quand le fils d’un ami refait surface, un homme qu’il n’aime guère, mais qu’il sent dans une terrible solitude et dans un grand désarroi. Voilà un roman plein d’humanité.

C’est l’aspect le plus étrange de cette vie, de cette existence de pasteur. Les gens changent de sujet quand ils vous voient arriver. Et parfois ce sont ces mêmes personnes qui viennent dans votre bureau et vous racontent les histoires les plus étonnantes. Il y a beaucoup de choses sous la surface de la vie, tout le monde le sait. Beaucoup de malveillance, de peur, de culpabilité, et beaucoup, beaucoup de solitude, là où on ne s’attendrait pas à en trouver, d’ailleurs.

J’aime cet entrecroisement subtil entre un récit de vie, une confession et des réflexions de nature spirituelle. Le pasteur s’est-il bien occupé de ses paroissiens ? Il s’inquiète du cheminement spirituel de son fils, regrette de ne pouvoir le protéger et le conseiller et de le laisser dans le dénuement. Il s’appuie sur les textes des Écritures, mais aussi sur son expérience personnelle et sur les souvenirs de conversation avec les membres de sa famille. Parviendra-t-il à répondre à la détresse ou à la colère qui étreint ce jeune homme ? Ces milliers de sermons ont-il été bien utiles ?

Cette ville entière ressemble à l’espoir quand il commence à être fatigué, puis un peu plus que fatigué. Mais, même différé, l’espoir reste l’espoir. J’aime cette ville.

H. Herzog, Église Saint-John, 1888, musée de Philadelphie.
Il existe plusieurs manières de lire Gilead. Robinson a rédigé et publié ses romans dans cet ordre : Gilead, Chez nous et Lila. C’est une trilogie, pas au sens où Bidule serait la suite de Machin, mais au sens où tous les événements et personnages dont il est question entretiennent des liens étroits. Gilead semble constituer une sorte de pendant à Chez nous et Lila raconte des événements survenus avant ceux rapportés dans les deux autres volumes. On ne lit pas de la même façon chacun des livres selon qu’on a lu les deux autres, lu l’un des deux ou lu aucun des autres. Moi, j’avais lu Lila.
Les émotions racontées dans Lila me semblent plus violentes que celles qui habitent Gilead. Dans Lila, les souvenirs de l’héroïne, qui a connu une dure existence, la présence menaçante d’un couteau dans la maison et l’inquiétude relative à l’accouchement cohabitent avec la découverte pour Lila d’un foyer, d’un amour et de la lecture de la Bible. Le révérend John Ames, qui tient la plume dans Gilead, est plus âgé et d’un autre caractère. Il essaie ici de faire le tri dans ses pensées et les émotions sont plus apaisées, moins aigues. Les inquiétudes et les remords sont là, la culpabilité aussi, mais rien d’aussi tranchant.
Le contexte est également plus présent. Alors que Lila est simplement habité par la sécheresse et la Grande dépression, ici nous avons toute la vie du révérend qui a vécu la guerre de Sécession, la Première et la Seconde guerre mondiale. Je note avec intérêt que son grand-père a aidé John Brown, un prêcheur abolitionniste qui a donné lieu à un excellent roman. Nous sommes au cœur des États-Unis déchirés.
Ce roman est d’une immense délicatesse et d’une grande douceur. L’humanité est toute là.

J’ai été frappé cet après-midi par la qualité de la lumière. Je lui ai toujours prêté une grande attention, mais nul n’est capable ne serait-ce que de commencer à en rendre compte. On sentait comme un poids de lumière – qui faisait sourdre l’humidité hors de l’herbe et l’odeur de vieille sèvre aigre hors du plancher de la galerie, allant même jusqu’à charger légèrement les arbres d’une sorte de neige tardive.

Jamais je n’aurais imaginé de voir une femme, la mienne, chérir un enfant de moi. Cela m’émerveille encore chaque fois que j’y songe. J’écris cela en partie pour te dire que si tu te demandes un jour ce que tu as fait dans ta vie – et tout le monde se le demande un jour ou l’autre –, tu as été la grâce que Dieu m’a accordée, un miracle, plus qu’un miracle. Tu te souviens peut-être mal de moi, et cela peut te sembler bien peu de chose d’avoir été le tendre enfant d’un vieil homme dans une pauvre petite ville que tu quitteras sans aucun doute. Si j’avais seulement les mots pour te dire.

Je m’en vais donc : 1. Me ruer sur Chez nous que je viens d’acheter. 2. Lire pour la troisième fois Lila.
 Mon billet sur Lila. Sur Gilead, l'avis de Dominique et de Keisha.

Une super autrice.


mercredi 19 septembre 2018

Le Minotaure nous créait des problèmes qui dépassaient largement son importance littéraire.

Jasper Fforde, Sauvez Hamlet !, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, parution originale 2004, édité en France chez 10/18.

Il s’agit du quatrième volume des aventures de Thursday Next – est-il nécessaire d’en dire plus ?
Pour ma part, j’hésite à me jeter sur tous les romans de la série pour la faire durer le plus longtemps possible. Mais j’ai aussi tendance à oublier un peu l’ensemble des péripéties des épisodes précédents, ce qui me donne envie de les relire. On peut donc dire que ma stratégie n’est pas si mauvaise.

Si le monde réel était un roman, il n’aurait jamais trouvé d’éditeur. Trop long, trop délayé… et pour finir, sans véritable dénouement.

Ici, je me rappelais vaguement que Thursday avait trouvé refuge au sein du Monde des Livres, pour accoucher, avant de trouver un moyen de réfléchir aux moyens de faire revenir son mari qui a été éradiqué. Au début de ce volume, elle est donc maman d’un petit garçon, Friday, et décide de revenir dans le monde réel, accompagnée d’Hamlet, qui semble avoir besoin d’un peu de plomb dans la cervelle. Ensuite… elle tente de faire revenir son mari, d’empêcher l’Apocalypse, de faire gagner une équipe de croquet (ou d’un sport assimilé) et de résoudre 2 ou 3 autres broutilles. Et pendant l’absence d’Hamlet, Ophélie a pris le contrôle de la pièce de théâtre !
C’est encore une fois très drôle et très inventif. Cette histoire pourrait ne jamais s’arrêter. Elle révèle un immense talent de conteur de la part de Fforde, qui parvient à entrelacer toutes ces aventures, en donnant l’impression d’une parfaite construction narrative bien huilée et en même temps d’une jolie improvisation.
Il me reste 3 volumes à lire… c’est trop de bonheur !

À la dernière minute, Hamlet vint se greffer sur mes plans. De plus en plus inquiet à l’idée qu’on le représente comme un « indécis » dans le Monde Extérieur, il avait demandé un congé afin d’aller voir sur place. C’était plutôt rare, en ce sens que les personnages de fiction ne se souciaient guère de leur image auprès du public, mais Hamlet, lui, serait capable de s’angoisser de n’avoir aucun sujet d’angoisse, et comme il était la star incontestée de l’œuvre shakespearienne et qu’une fois encore, le prix du « Jeune Premier le Plus Ombrageux de l’Année » lui avait été soufflée par Heathcliff à la dernière cérémonie des Livres d’Or, le Conseil des Genres décidé de lui offrir une compensation.

Mes billets sur les précédents volumes :
École anglaise, Jeune femme, 1569, HB Tate Britain.






mercredi 28 mars 2018

Il n’avait pas tous ces garçons à la maison.

Monika Fagerholm, La Fille américaine, traduit du suédois par Anna Gibson, parution originale en 2004, édité en France par Stock.

Un étrange roman noir.
L’essentiel de ce roman se déroule dans un coin paumé de la Finlande, dans une forêt au bord de la mer, mais où les marais sont également présents. Entre les habitants du Coin et les gens qui viennent habiter les grandes et belles maisons d’architecte, on se croise, on se côtoie, mais c’est tout. Au début, on nous raconte vaguement l’histoire d’une fille américaine, Eddy, qui débarqua un jour, séduisit deux garçons du Coin et dont le corps disparut dans le marais. L’un des garçons se tira une balle dans la tête. Et puis l’histoire se centre ensuite sur Sarah, une petite fille installée là, avec ses deux parents riches et excentriques, qui devient amie avec Doris. Sarah et Doris seront obsédées par ce mystère de la fille américaine, d’autant que ce ne sont pas les disparitions qui manquent.

Après la disparition d’Eddie, Bencku se rappellerait donc peu de choses de ses conversations avec elle. Ce qu’elle avait dit, ce qu’il avait dit et ainsi de suite. Et les mots, d’ailleurs. Après la disparition d’Eddie, pendant un temps il n’y aurait plus de mots en plus, plus un seul.

C’est un peu compliqué ? Ce roman est construit sur le principe de la confusion et de la répétition. Les mêmes scènes passent en boucle, que ce soit dans la tête des différents personnages ou dans le récit, quelquefois avec des variations infimes – c’est qu’il est difficile de savoir ce qu’il s’est réellement passé. Qui est Eddy ? Qui est Sarah ? Et qui est ce cadavre qui remonte du marais ? Tout est fait pour embrouiller le lecteur, car Doris et Sarah (entre autres) ont l’esprit confus. Un pan du passé se dévoile tout à coup sans prévenir et le récit opère sans cesse des sauts dans le temps, en avant ou en arrière.
Au milieu de tout ça, la figure de Doris se détache, forte et fragile, amoureuse, terrorisée, attachante avec ses chansons insupportables qu’elle écoute, elles aussi, en boucle. Doris, qui a une faim dorique, qui se moque des adultes, tout en étant beaucoup plus lucide que la mollassonne Sarah. C’est aussi l’histoire d’adolescentes qui ne veulent pas devenir adultes et qui (se) racontent des histoires.

Zorn, Femme se déshabillant, 1893, coll privée.

Il s’agissait pour moi d’une relecture. J’avais été la première fois tout à fait séduite par l’atmosphère d’étrangeté et par la noirceur de ce roman. Le lieu évoqué est incompréhensible, entre mer et soleil, et marais boueux. Une grande partie de l’action se déroule dans une piscine intérieure, sans eau, comme une grande boîte où les filles installent un camping en tissus, coussins et matelas. La forêt et ses plantes sont omniprésentes, plus comme une forêt vierge qui peut tout envahir et recouvrir, que la forêt finlandaise de bouleaux et de sapins. Cette impression subsiste, mais je trouve tout de même que l’auteur emberlificote les choses à loisir. Le début, notamment, est compliqué de façon gratuite et agaçante. Finalement toutes ces répétitions, en dépit de leur charme, de leur ressemblance avec une incantation, m’ont paru trop longues.

« Le facteur X » – la voix de Doris n’était plus qu’un murmure – « est tombé amoureux d’elle. Tellement qu’il s’est mis la tête à l’envers. » Puis elle répéta ce qu’elle avait déjà dit au bord du marais mais là, dans la grande, avec toutes les affaires, ça prenait des accents encore plus lugubres. « On sait ce que ça donne. Amour, jeunesse & mort violente. » Et Sandra opina de nouveau, rêveusement, pendant que des frissons lui parcouraient l’échine, des frissons qui conservaient pourtant une trace, une étincelle de ce fameux plaisir abominable.