La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 1 mai 2019

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit.

Charles Baudelaire, « Enivrez-vous » Le Spleen de Paris, recueil posthume 1869.

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »


samedi 22 décembre 2018

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations.

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, « L’invitation au voyage ».

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.
Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.
Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

mercredi 31 octobre 2018

Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste.

Charles Baudelaire, « L’étranger » dans Le Spleen de Paris, recueil posthume publié en 1869.

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
Tes amis ?
Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
Ta patrie ?
J’ignore sous quelle latitude elle est située.
La beauté ?
Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
L’or ?
Je le hais comme vous haïssez Dieu.
Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !


Quelques jours d'absence... je reviens début novembre.

lundi 19 décembre 2016

Je suis une faim, vaste, ardente, inassouvie.

Victor Hugo, Torquemada, pièce en vers, écrit en 1869, jamais donnée du vivant de l’auteur.

Un drame espagnol.

Au début est un couvent (un décor rappelant beaucoup celui de Mangeront-ils ?). S’y croisent un roi tyrannique, Ferdinand (celui des Rois catholiques), un vieux courtisan, un prêtre fou et deux jeunes gens. Les lieux changent à chaque acte, passant de l’ermitage aux palais espagnols. Deux fils narratifs s’entremêlent, au gré des humeurs, des peurs et des désirs du roi : les jeunes vont-ils vivre et pouvoir se marier ? Le prêtre fou, Torquemada, ira-t-il jusqu’au bout de son fanatisme, de sa bêtise et de sa haine ? On est en 1492, juste avant l’expulsion des juifs d’Espagne.
Une nouvelle fois, Hugo nous peint un roi au caractère faible, mais tout puissant, se jouant des êtres, au gré de son pouvoir et de ses caprices. Mais il est aussi question de la soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, en l’occurrence à l’Inquisition. Torquemada est un personnage terrible, hors norme par sa folie. Ce n’est pas un misérable intriguant avide de pouvoir, non bien au contraire, sa puissance vient de sa sincérité qui le rend insensible aux influences ordinaires. Le personnage du fou est trompeur : on s’attend à voir un personnage grotesque typique de l’univers d’Hugo, mais non, c’est un simple agent, terrible dans son aveuglement et son égoïsme.

Grandir est un abus, penser est un forfait ;
On est hardi de vivre, et c’est un péril d’être.
Au centre de la toile obscure on voit le prêtre
Cette araignée, avec cette mouche le roi.

E. Sala Francés, Expulsion des juifs d'Espagne, 1889, immense tableau du Prado, Madrid (image Prado).
L’Espagne est décidément le lieu du théâtre romantique. Le pays de l’Inquisition est le symbole des cruautés inimaginable du fanatisme religieux, ce qui fascine les hommes du XIXe siècle qui aiment explorer le lien inextricable entre le catholicisme et la mort. En Espagne, les palais sont plus beaux qu’ailleurs, le peuple plus misérable, les rois plus injustes, la règle plus dure tandis que les jardins andalous (et donc orientaux) embaument l’odeur des orangers. Cette pièce sinistre comporte des échos évidents à Hernani, pièce où un jeune seigneur en proie aux passions se transformait en grand roi, mais ici, hélas, la fin est connue, car l'histoire agit comme une fatalité sur cette pièce de théâtre.
Rois, nous vous subissons, mais nous vous dénonçons.
Nous jetons chaque jour vos noms dans le mystère
Où vous attend la peine obscure et solitaire !
Des crânes des rois morts les lieux noirs sont pavés.
Ah ! vous vous croyez forts parce que vous avez
Vos camps pleins de soldats et vos ports pleins de voiles !
Dieu médite, l’œil fixe, au milieu des étoiles.
Tremblez.

LC hugolienne un jour en avance avec Claudia Lucia.


lundi 17 septembre 2012

Cependant, la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de les regarder.


Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869.

J’ai relu (re-relu plutôt) L’Éducation sentimentale. Le fil du récit est connu : le héros, Frédéric Moreau, est un fils de famille à Paris. Il tombe amoureux de Mme Arnoux, qu’il considère comme inaccessible. Homme de peu de caractère, il passe sa vie en projets sans rien réellement vivre, traversant sans les voir la révolution de 1848 et la IIe République.
Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre toute son âme ; comme s’il n’eût rien fait, elle demeura immobile.

J’en avais gardé des souvenirs confus. Je me souvenais très bien d’une promenade avec Rosanette dans la forêt de Fontainebleau et j’ai retrouvé avec plaisir ces pages, évocations de la nature, souvenirs d’heures heureuses. D’ailleurs j’aime plutôt bien Rosanette, tant méprisée par Frédéric. Quant aux événements politiques, j’avais un souvenir brouillon et confus, cela persiste même si ma compréhension historique s’est améliorée.
Le personnage principal n’a rien de très attachant et le lecteur est pris dans l’ennui de sa vie. Il n’y a pas d’éducation, son caractère semble tracé dès le début. C’est à double tranchant. On sait que Flaubert voulait faire un livre sur rien et il a réussi, au point où l’on peut se demander à quoi bon continuer sa lecture (ce roman est d’un tel vide !) si ce n’est pour tomber enfin sur ces magnifiques phrases :
Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.
Il revint.

Les imparfaits de l’indicatif peuvent faire bailler mais un charme un peu envoûtant se dégage de ce roman, en partie parce qu’il contient plein d’airs connus : « Leurs yeux se rencontrèrent », « la tête de veau », « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! »… je vais appeler ça le syndrome Flûte enchantée, ce plaisir pris à reconnaître des morceaux connus.

En revanche, j’avais un souvenir totalement inexact de l’évolution de la relation entre Frédéric et Mme Arnoux, je l’avais figée et m’étais imaginée que Mme Arnoux ne s’apercevait même pas de l’amour de Frédéric. Je ne sais pas pourquoi mais en réalité la dame est bien plus sensible.


Capellaro, Flaubert, 1895,
château de Versailles, image RMN.

La véritable héroïne est bien évidemment la langue française. Mots rares et précis, phrases banales et idées reçues, rythme de phrase étudié comme une mécanique. Les personnages ont des sentiments convenus mais tout est exprimé de façon unique – à la Flaubert.
On peut se moquer d’eux mais chacun peut se reconnaître dans cette banalité et souffrir de cette moquerie – est-ce que l’on n’a pas, chacun, en soi du Frédéric Moreau ? L’ironie de Flaubert investit chaque mot et virgule, égratigne héros, ouvriers et aristocrates, bourgeois et cocotte, lecteur et écrivain.
Petite note : le motif du portrait de l’enfant mort sera repris par Zola dans L’œuvre.

Il s’était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l’air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose d’intarrissable, un afflux de tendresse qui l’énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. À l’horloge d’une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l’eût appelé.
Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l’âme où il vous semble qu’on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l’objet, lui était venue.

Mon billet sur Madame Bovary. L'avis de Jimmy qui, lui, a trouvé Frédéric "attachant".