La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 29 avril 2025

Cette course était comme un poème magnifique, appris par cœur, il vous restait dans le sang.

 
Gunnar Gunnarsson, Le Berger de l’Avent, écrit en 1936, parution originale en danois en 1937, traduit en islandais par l’auteur en 1939, traduit de l’islandais par Gérard Lemarquis et María Gunnarsdóttir, édité en France par Zulma.

Début décembre, en Islande, Benedikt se met en route avec son chien Leó et son bélier Roc pour aller chercher les brebis égarées et les ramener dans les fermes. Il n’est pas très riche et il travaille pour les autres, mais il est surtout guidé par son sens de la responsabilité vis-à-vis des animaux qu’on ne laisse pas périr dans la neige et les rochers. Mais cette année-là, le blizzard se lève et complique bien les choses, d’autant que la nourriture est comptée.

À présent, il marchait dans la neige. Autour de lui, et aussi loin que portait son regard, tout était blanc. Au-dessus aussi, le ciel était d’un blanc grisâtre. Et même la glace, sur le lac, était recouverte d’une mince couche poudreuse. Blancheur trouée seulement des cratères peu élevés qui se détachaient, ici et là, dessinant quelques rares cercles noirs, semblables à des symboles dans l’infini désert de la neige.

Voilà, c’est le récit, c’est tout simple et c’est beau. C’est une marche dans la nuit, la neige, le froid, la glace, le vent, avec l’appui solide d’un bélier et la joie énergique d’un chien. Des gestes éprouvés qui permettent de faire face aux éléments. La connaissance fine d’un territoire qui permet de trouver la cache sous le rocher où l’on pourra se mettre à l’abri. La solitude et la solidarité.

Mauve, Le Retour du troupeau, 1886 Philadelphie museum


Et il partait vers les montagnes, dans une région où l’on ne trouvait plus, à cette époque de l’année, que les oiseaux de proie les plus résistants, des renards et quelques moutons égarés. C’étaient ceux-là qu’il allait chercher ; ceux qui s’étaient séparés du troupeau échappant ainsi aux grands rassemblements d’automne. Pouvait-on les laisser crever de froid et de faim sur les sommets, sous prétexte que personne n’avait le courage de partir à leur recherche ?
C’est presque le début.

Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l’un pour l’autre. Mais dans la montagne, le sentiment d’isolement prend un tour différent. Tant qu’on entend d’autres voix que la sienne, tant qu’on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l’univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux.

Le billet de Dominique.
Un petit livre qui aurait pu être « une bonne nouvelle ».


jeudi 26 mars 2020

Il se le dit tout haut, Umánaq, et goûta, longuement et avec bonheur, la saveur du m et du n.

Flemming Jensen, Ímaqa, traduit du danois par Inès Jorgensen, parution originale 1999, édité en France par Actes Sud.

En 1972 au Danemark, Martin instituteur demande sa mutation dans un comptoir paumé du Groenland. Il se retrouve à Nunaqarfik, 150 habitants et 400 chiens. Il découvre tout un monde, les Groenlandais, la chasse et la pêche, une nouvelle langue, une autre culture, tout en étant représentant officiel du Danemark – on est en pleine politique d’assimilation forcée. Il est censé apprendre le danois de Copenhague (avec des hêtres et des femmes blondes) à un pays de glace. Il découvre les apports pour le moins inattendus de la modernité : l’alcool, l’argent, mais aussi le rythme des bateaux et des hélicoptères et la façon dont les Groenlandais s’approprient tout cela. Martin lit Orm le Rouge. Il rêve d’aventure. C’est tout un programme !

La dentition était un vrai problème pour un peuple qui n’avait jamais eu besoin de s’en soucier. Le grand fautif, c’était le biscuit sec, hérité de la marine danoise, lequel était devenu, tout comme les autres gâteaux industriels de longue conservation, le dîner des paresseux. Ceux qui se nourrissaient encore des riches alimentaires groenlandaises n’avaient aucun problème dentaire – leurs dents se trouvaient entretenues pendant qu’ils mangeaient. La morue séchée est aussi efficace que la brosse à dents – certes, l’odeur est différente mais tout ça reste une affaire de goût.

Hommage est rendu au goût pour la fête et pour l’inattendu des Groenlandais, ce qui semble totalement exotique aux Danois qui aiment les choses bien réglées et bien prévues. Notons d’ailleurs la faculté des Groenlandais à jouer de la mauvaise conscience coloniale du héros pour lui faire avaler n’importe quoi.
C’est un très agréable roman, dépaysant, au ton léger et sérieux à la fois, car l’avenir n’est pas rose pour cette lointaine colonie danoise. Il exprime une certaine mélancolie, mais sans dureté ni désespoir. Et puis, les paysages sont magnifiques !
Harris, Montagnes du Groenland, 1930, Ottawa

J’ai lu ce roman en semaine 1 du confinement et il y a un épisode très amusant de pénurie de papier toilette ! Il y a aussi un épisode très drôle avec la tournée d’un chanteur de l’opéra de Copenhague et un jeu avec des cannettes de bière.

Martin avait un jour montré le calendrier de l’école au grand chasseur, le vieux Juânse. Il lui avait expliqué comment un calendrier comme celui-là permettait d’évaluer d’un seul coup d’œil le temps dont on disposait.
Juânse avait trouvé que le calendrier était très beau – celui-ci était illustré d’un ennuyeux monument de Copenhage – mais personnellement il se refusait à en posséder un. Pour lui, pareil objet mettait justement l’accent sur le temps qui manquait. Et ça, il n’en avait pas besoin. C’était même une drôle d’idée de tenir la comptabilité de ce genre de choses.

Car la saison sombre est une période claire comparée au moite hiver danois. Le soleil est absent – c’est vrai – mais il y a une autre lumière que celle du soleil. La lune, les étoiles et le voile mouvant des aurores boréales brillent dans la transparence de l’air au-dessus de toute la blancheur qui couvre terre et mer.
Ici, il y a une grande hauteur de plafond.

L’ais de Keisha.

jeudi 13 septembre 2018

J’ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong.

Karen Blixen, La Ferme africaine, écrit en anglais, traduit par l’autrice en danois, traduit du danois en français par Yvonne Manceron, parution originale à Copenhague et à Londres en 1937.

Ce livre ne raconte pas réellement une histoire, mais rassemble une série d’anecdotes et de réflexions, de souvenirs relatifs aux années que Blixen a passé au Kenya. Rien n’y est dit des raisons pour lesquelles elle est venu, le mot « mari » apparaît brutalement vers la page 300, on saura simplement qu’elle s’en va ruinée. Pas question d’amour non plus, mais de longs moments passés avec un ami anglais, dans une évocation pleine de pudeur.

L’air des montagnes était léger, il me montait à la tête comme un vin capiteux, et, pendant ces trois mois, je puis dire que je me suis senti le cœur léger et parfaitement satisfaite.

Je me souviens qu’à ma première lecture je n’avais pas compris grand-chose, notamment parce que je ne comprenais pas ce que faisait cette danoise près de Nairobi et qui était ce gouverneur et tout et tout (et c’est quoi cette guerre ?). Rien n’est dit à ce propos, qui semble une évidence. Depuis, j’ai progressé sur la colonisation (et la Première guerre mondiale) et j’ai vu le film Out of Africa, mais le texte conserve son aspect un peu mystérieux. Blixen ne raconte pas sa vie, mais ses souvenirs, par fragments, comme une mosaïque un peu dépareillée. Cela n’est pas sans charme.
Le bémol de taille concerne tout de même le contexte colonial. Rien n’est expliqué à son sujet, il semble aller de soi. Bien sûr, Blixen regrette que les blancs aient accaparé les terres et que les indigènes aient perdu leurs usages et coutumes, elle fait soigner les blessés de toute couleur de peau, mais le processus en lui-même ne fait guère l’objet de critique, mais plutôt de nombreuses remarques ironiques. De plus, travers de l’époque, elle généralise à propos des méridionaux et des nordiques, des blancs et des noirs, des Kikuyus et des Somalis. Pour moi qui suis plutôt allergique à la généralisation, c’est un peu difficile. 
En réalité, Blixen demeure ambiguë, louant la civilisation et le progrès technique et regrettant l’extension des villes et des routes, la fin du monde sauvage. Il lui semble peut-être que le continent africain aurait dû, pour son bien, tout à la fois rester à l’écart des Européens et du progrès technique, comme une immense terre de liberté.

En plein midi, l’air devenait vivant, il brûlait et éclaboussait comme une flamme mouvante, une flamme liquide comme l’eau, réfléchissant et multipliant les objets en d’incessants mirages. À cette altitude, il vous enivrait et vous donnait des ailes. On se réveillait dans nos montagnes avec le sentiment d’avoir enfin trouvé son élément.

J. Dunand, Antilopes affrontées, 1930, laque, Musée du quai Branly.
Ceci mis à part… J’ai vraiment apprécié ma lecture. C’est une évocation d’une ferme perdue au bout du monde, dans un monde disparu, où il apparaît des antilopes et des lions, où les amis de toute nationalité s’arrêtent pour la nuit sans prévenir. C’est une vie libre, telle qu’on peut en rêver (du moins pour les blancs, on est d’accord), loin des obligations sociales inhérentes à la vie en ville. Contrairement au film, le texte ne met pas en avant le fait qu’il s’agisse d’une femme seule accomplissant des tâches d’hommes dans un monde viril. Blixen ne met pas forcément en avant cet aspect, alors qu’elle connaît une existence bien plus libre au Kenya qu’en Europe. Elle semble envoûtée par le lieu, par l’atmosphère, le climat, les immenses espaces, l’aventure si proche. Elle cohabite véritablement avec son personnel, ces familles kikuyus qui travaillent pour elle en étant à peine payées et sans avoir le droit de posséder la terre. Elle les soigne et aménage une école, ne contrarie pas leurs usages, entretient des liens individuels, les protège. C’est un peu étonnant.
Je retiens les passages consacrés à la beauté des nuits à l’Équateur, à cette altitude, et au plaisir de découvrir les paysages en avion.

J’ai vu toute une troupe d’éléphants en marche dans la forêt vierge, une forêt si épaisse, qu’il n’y filtrait que des éclaboussures de lumière. Les grandes bêtes avançaient comme si un rendez-vous les eût appelés au bout du monde. On eût dit la bordure gigantesque d’un vieux tapis persan, infiniment précieux, dans des tons d’or, de vert et de brun. J’ai regardé à plusieurs reprises des girafes se déplacer dans la plaine avec leur grâce particulière et inimitable, une grâce en quelque sorte végétale.

Mon billet sur Le Festin de Babette.



mardi 3 octobre 2017

Voilà, c'était une vraie histoire !

Hans Christian Andersen, Contes, traduit du danois par Régis Boyer (qui est mort cet été). Andersen a publié 156 contes entre 1835 et 1873. L’édition Folio en reprend une trentaine.

Tout un petit monde.

Comme cela fait du bien de se plonger dans les vrais contes d'Andersen ! Et de (ré)découvrir le vilain petit canard, le soldat de plomb, la princesse au petit pois et autres créatures dont le nom nous dit vaguement quelque chose via je ne sais quel dessin animé. J'ai été agréablement surprise par le ton de ces récits, à la fois souvent ironique et affectueux. Si le héros pauvre mais travailleur (et surtout ingénieux) arrive à conquérir la riche et belle jeune fille de ses rêves, ce ne sera pas sans une critique du snobisme et des préjugés sociaux. Le héros pauvre peut d’ailleurs également envoyer bouler la princesse pas très futée. Certains contes sont entièrement de l'invention d'Andersen, tandis que d'autres puisent à un vieux fonds commun. Dans certains récits Andersen utilise ses souvenirs de voyage pour évoquer des décors espagnols ou suisses, avec plein de détails pittoresques. Le côté plaisant provient souvent d'ailleurs de la présence de détails grotesques et amusants.

Puis ils mirent le soldat dans le carrosse du roi, et les trois chiens dansèrent devant en criant : "Hourra !" et les garçons sifflèrent dans leurs doigts, et les soldats présentèrent les armes. La princesse sortit du château de cuivre et devint reine, et cela lui plut bien ! Les noces durèrent huit jours, et les chiens prirent également place à table, en roulant de grands yeux.
 
La statue d'Andersen à Central Park. M&M.
Le fantastique et le surnaturel ne sont pas toujours présents, il s'agit aussi souvent du récit d'une destinée singulière et courageuse. Les héros peuvent être des animaux, des objets ou des plantes, tout un peuple avec ses rêves et ses désirs (on croise ainsi une théière, un bousier, un sapin, etc.).

Il faisait si bon à la campagne. C'était l'été, les blés étaient jaunes, l'avoine, verte, on avait mis le foin en meules dans le pré, la cigogne y déambulait sur ses longues pattes rouges en parlant égyptien car elle avait appris cette langue de sa mère. Autour des champs et des prés, il y avait de grandes forêts et, au milieu de ces forêts, des lacs profonds. Oh oui ! il faisait vraiment bon à la campagne !

Bref, prenez le temps de revenir à la source. C’est un plaisir de lecture, totalement rafraîchissant.

Lecture commune avec Margotte.




mardi 3 mars 2015

Emma, tiens, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets de pommes.

La Vierge froide et autres racontars, d’après Jørn Riel, scénario de Gwen de Bonneval, dessins de Hervé Tanquerelle, traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint-Bonnet, 2009, éditions Sarbacane.

Je suis retournée avec plaisir au Groenland auprès des chasseurs qui passent l’hiver dans la neige, avec leurs chiens, au rythme du bateau qui amène de la nouveauté chaque année. Le mot qui compte est celui de « racontars », car nous avons affaire à des histoires que l’on se répète de cabane en cabane pour occuper la très longue nuit. Celle de la Vierge froide est magnifique, hymne à l’imagination et à la puissance de parole.
Il y a aussi Alexandre, un coq qui fait une apparition remarquée et qui salue le soleil comme il pleut.
Ils sont drôles, simples et touchants, ces chasseurs rustres, mais disposant de beaucoup de temps pour rêver.  Ce sont de belles histoires d’amitiés étranges.
Les bonshommes sont un peu caricaturés, croqués d’un trait léger, mais les lavis savent rendre l’immensité du paysage et la profondeur des rêves. Le noir et blanc convient bien à ces récits et à ce décor.



Mon billet sur Le Canon de Lasselille de Riel.

mercredi 28 janvier 2015

Rentre immédiatement, tigre dans la cuisine.

Villy Sørensen, Histoires étranges, traduit du danois par Sophie Grimal et Frédéric Gervais, paru en 1953, édité en France chez Ginkgo.

Ce recueil porte extrêmement bien son titre, car difficile de faire plus étrange en effet (= je me demande bien ce que je vais vous raconter).
Ces nouvelles peignent un monde sinistrement absurde, où l’ironie frôle la tragédie de façon la plus glaçante. Le récit le plus long, Le Meurtre, porte comme sous-titre Fantaisie kafkaïenne : le narrateur participe à une enquête sur un meurtre dont il ne connaît ni la victime, ni le lieu, ni rien, mais qui le concerne étroitement. Les inspecteurs manient une langue de bois virtuose, faisant passer les personnages d’un rôle à un autre. Plusieurs récits prennent place dans un monde discrètement totalitaire, où l’armée est omniprésente, où l’individu n’existe pas, remplaçable, sans destinée particulière. Ceci n’empêche pas la magie, le fantastique et aussi plus généralement l’inconnu de côtoyer la modernité. Si le lecteur est plus effrayé par cette atmosphère de contrôle urbain, les personnages, eux, craignent le passé et les souvenirs, les bêtes sauvages et les passions. Le dernier récit est celui que j’ai préféré : les tigres envahissent la ville (plus exactement, les cuisines) suscitant angoisse, affolement et adoration. À la fin, le problème est résolu et puis, tout recommence.


Bien sûr, les noms de Kafka et Orwell viennent naturellement à l’esprit. Mais je renverrai plus exactement à Dino Buzzati et à son recueil, Le K, au climat extrêmement proche.

Allons, courage, fit le médecin-major en le tapant si fort sur l’épaule que ses larmes réintègrent immédiatement leurs glandes lacrymales. Il n’est pas rare de voir des gamins mourir à cet âge-là. Allez, vieille branche, laisse les morts dans leurs tombes, et puis, avant de croquer ta belle, n’oublie pas de te brosser les dents !

Merci aux éditions Gingko pour cette lecture.

L’avis de Pucksimberg.


mardi 14 janvier 2014

Une libraire, je vous le demande ! qui achète des livres ? on les emprunte !


Gustav Wied, La Méchanceté de la vie, traduit du danois par Nils Ahl, 1e publication en 1899, édité en France chez Ginkgo en 2004.

Un roman étrange, nous installant au sein de la bourgeoisie d’une petite ville du Danemark à la fin du XIXe siècle. Il y a les notables, gros mangeurs et gros buveurs, et leurs épouses pincées, un consul, un professeur et le douanier Knagsted. Aux mains velues, ce dernier est d’abord surnommé Esaü et puis une des bonnes dames l’appelle « la méchanceté de la vie ». Il est peut-être plus méchant, plus cynique, moins soumis aux bonnes manières, aux conventions, plus lucide, il parle plus crûment et met les autres mal à l’aise. Il y a aussi Thomsen, petit homme bizarre dont toute l’existence est tendue vers un seul but : racheter la ferme familiale perdue par son père ruiné. Nous suivons principalement son parcours, entre les visions qu’il a, ses stratégies d’avare et l’avancement de ses affaires.
Livre curieux qui tout d’abord ne m’a guère plu, à cause de son aspect un peu décousu, puis parce que la compagnie de Thomsen tape vite sur les nerfs. Et pourtant, le portrait des différents personnages est plutôt réussi, ainsi que celui de cette communauté étriquée, imbue d’elle-même et passablement hypocrite. Les instants de grâce font vite place à une réalité plus brutale dans cette petite communauté.

C’était un soir de réunion pour la confrérie du « Glouton Danois ».

Si l’on considère la date d’écriture, je trouve que l’écriture de cette réalité fragmentée est plutôt moderne. Grâce aux notes, on comprend que la langue repose sur de nombreux jeux de mots et que l’auteur se moque de ses personnages.

Buste de Wied par Elise Brandes à Roskilde, 1908, image Wiki.
-       Les virgules, oui ! Quand je lis un livre, je les compte et je les recense.
Le pédagogue resta stupide :
-       Ouit, tenta-t-il – oui, … mais je ne crois pas… que tu puisses alors t’intéresser au contenu des livres.
-       Non, concéda le troll des bois. – mais tant qu’il y a des virgules, ça va.
 (...)
Puis il retourna dans son salon. Au milieu de la pièce, il resta immobile un instant et passa pensivement ses doigts dans ses cheveux. Puis il fit un grand pas vers la bibliothèque et prit un livre sur la deuxième étagère en partant du bas. Il sourit, pour moitié plein d’espérance, pour moitié gêné, et s’assit avec son livre à sa table de travail.
Il avait ressenti un irrépressible besoin de vérifier combien de points d’exclamations comptait le Richard III de Shakespeare…

vendredi 20 décembre 2013

D’un coup de sa patte avant gauche, la plus puissante chez les ours qui, comme tout le monde le sait, sont tous gauchers, il défonça la porte.


Jørn Riel, Le Canon de Lasselille et autres racontars, traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Bonnet, paru en 1988, traduit en 2001.

Riel est un auteur connu pour être celui qui raconte des histoires sur le Groenland d’il y a un certain temps, quand on se déplaçait en traîneau à chiens et que les « tinettes » étaient un objet de rare luxe, mais c’est le premier livre de lui que je lis.
Je suis ravie de ma lecture, c’était distrayant et dépaysant et j’en avais bien besoin à ce moment. Les histoires se déroulent dans une station de chasse, ravitaillée une ou deux fois par an par le navire de la « Compagnie », l’action se déroule surtout entre une douzaine d’hommes, des chasseurs qui, pour être frustres, n’en ont pas moins des désirs enfouis (écrire une épopée, avoir un animal familier, posséder un canon…). La nouveauté est que cette année, le directeur a décidé de faire venir des touristes dans ce Groenland – ça ne se passera pas tout à fait comme prévu. Le recueil s’ouvre avec un adorable veau bœuf musqué, Alice, lequel s’avérera être un beau taureau.
Un livre où on parle danois, esquimau, un patois groenlandais et islandais.

Photo piquée chez Dinosoria
Alice grandit. Et grandit. Elle devint plus grande et plus large que le commun des jeunes vaches, et au début Lodvig pensa que c’était à cause du régime gras. Et c’est seulement quand ses cornes se rassemblèrent en une cuirasse impressionnante et qu’elle atteignit un mètre cinquante de hauteur au garrot qu’il lui vint à l’idée qu’elle n’aurait peut-être jamais dû se nommer Alice. Lodvig n’avait jamais fait attention à ce qui se cachait derrière les longues franges de laine entre les pattes arrières, mais il se coucha un jour sous Alice pour vérifier. Et là, il découvrit certains accessoires qu’en aucun cas une Alice n’aurait dû arborer.






dimanche 8 mai 2011

Marie-Louise dit que c’est agréable de savoir que rien ne se déplace aussi vite que la lumière.

Merete Pryds Helle, L’Étreinte du scorpion, traduit du danois par Inès Jorgensen (2009), Montfort-en-Chalosse, Gaïa Éditions, 2010.

Edith fouille un petit village néolithique dans le désert de Jordanie, elle doit rédiger sa thèse sur ce mystérieux moment de l’humanité : le début de l’agriculture et de la domestication animale. Avec le début de la sélection génétique : parce que les nouvelles céréales ne peuvent pas se ressemer seules et ont besoin de l’homme, parce que le mouton sauvage quand tout est encore sauvage ne porte pas de laine douce. Avec le bouleversement de la conception du temps : il faut stocker, prévoir, s’organiser. Mais pas forcément avec la fin de l’ère nomade. Avec l'intégration des ancêtres dans cette nouvelle histoire.
Immobilisée sur un lit d’hôpital pendant quelques jours à cause d’une piqûre de scorpion qui a failli l’emporter, la jeune femme imagine Edith, vivant dans son village, s’apprêtant à échanger des graines encore jamais vues que lui présentent deux hommes qui eux, voudraient un clan pour les accueillir.

Alors ils marchent pendant deux jours le long de la forêt avant d’y pénétrer, pour ne pas prendre le même chemin que les autres habitants du village. Edith aurait bien aimé rencontrer un autre clan, c’est toujours amusant, c’est vrai, c’est amusant. Tantôt ils disent des choses bizarres, tantôt on a du mal à les comprendre, tantôt ils savent des choses, ou mastiquent des plantes inconnues, tantôt ils offrent à son père un chiot qui a maintenant deux ans et gambade à côté d’elle. Elle l’appelle Viens parce qu’il vient quand elle l’appelle, et le chien est encore le seul animal à faire cela.

Notre thésarde imagine le village et ses habitants, les tatouages, les plumes, les peaux qui habillent les corps de chacun, les outils, le rythme de la vie d’Edith et des siens. C’est un livre très attachant où la voix de la première Edith s'entremêle à celle d'aujourd'hui.

Il était alors ce que nous appelons aujourd'hui dix heures du matin, mais qui pour ces femmes était plutôt : nous voici levées depuis longtemps, nous avons senti les dernières bribes de fraîcheur nocturne glisser sur notre peau, vu la lumière se déplacer comme un vent de sable sur le ciel (...).


Un livre que j’ai vraiment bien aimé (merci Marie-Neige pour ce prêt). La lecture en est très agréable. On ne saura pas tout de nos deux Edith, un peu comme dans la vraie vie, où tout le monde a des secrets un peu tristes dont on ne parle pas et des secrets bien doux que l’on protège. J’aime bien les romans où on ne sait pas tout.
J’ai beaucoup d’intérêt pour l’histoire et l’archéologie et j’ai apprécié cette tentative. Cela n’a pas la prétention d’une reconstitution historique mais nous permet à nous de nous interroger : quel peut être l’univers de ces humains-là qui ont changé notre vie ?

La photo, c'est Shkârat Msaied, le village d'Edith et ce site présente les résultats des fouilles. Le roman nous parle aussi de Göbekli Tepe, un site couvert de pierres dressées.