La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 7 juillet 2026

Il veut bien essayer encore. Il remonte l’allée centrale en compagnie de cette petite force têtue – oh, arrêtez tout.

 

Jean Rouaud, Les Champs d’honneur, 1990, Éditions de Minuit.


Un récit familial qui commence par l’évocation presque simultanée de la pluie en Loire-Atlantique, du grand-père à l’éternelle cigarette, et de la 2CV qui laisse passer l’eau. Il est aussi question de la grand-mère, mais on apprend incidemment que le père du narrateur est mort jeune, à 40 ans. Puis c’est un autre portrait, celui de la tante bigote et de sa litanie de saints, attachante, qui confond peu à peu les âges et les générations et se remémore ses deux frères, Émile et Joseph, tués pendant la Première guerre mondiale. Il s’est aussi passé quelque chose à Commercy. Puis c’est la vie qui continue, un grenier à ranger, des anecdotes, des figures du village. Au dernier chapitre, tout sera raconté en un souffle en un récit bouleversant.
Un grand petit livre.

Grand-mère jugeait ces pluies ineptes. Pour elle, il devait pleuvoir une fois pour toutes et qu’on n’en parle plus. On lui confiait la responsabilité du régime des pluies, elle bloquait huit jours dans l’année pour y faire tomber la quantité d’eau étalée sur douze mois et partageait le reste entre saison chaude (pas trop) et froide (pas trop non plus).

Sa force provient de sa construction. Il semble au premier abord que l’on soit dans un portrait de famille, dans un village de l’Ouest, petits commerçants, rapports entre des générations qui se comprennent plus ou moins. Mais le récit se focalise progressivement sur des décès, et sur des traumatismes – qu’est-il arrivé à la tante quand elle avait 26 ans ? Sur une boîte contenant des lettres. Après toutes ces hésitations, et ces façons de tourner autour, les événement nous seront finalement racontés avec une infinie délicatesse.
Délicatesse qui n’empêche pas l’évocation concrète de la vie dans les tranchées, et de l’asphyxie par le gaz, alors une nouvelle façon de tuer.


C’était la loi des séries en somme, martingale triste dont nous découvrions soudain le secret – un secret éventé depuis la nuit des temps mais à chaque fois recouvert et qui, brutalement révélé, martelé, nous laissait stupides, abrutis de chagrin.
C’est le début.

L. A. Moreau, Nappe de gaz, La Contemporaine 

Elle a tiré un à un les fils et recomposé le canevas de sa mémoire. Tout y était. La petite tante n’avait perdu la tête que pour mieux la retrouver. La confusion ne venait pas d’elle, mais de nous, de notre lecture de ses visions. Le nœud de l’affaire, c’était que, tout à notre chagrin, nous faisions comme si papa était le seul Joseph à être mort depuis les débuts officiels de l’univers, c’est-à-dire jusqu’où portaient nos souvenirs. Pour la tante, il était le second : Joseph blessé en Belgique, transporté à Tours où il meurt, Joseph le frère aîné, à vingt et un ans, le 26 mai 1916.

Ce n’est pas tant la confirmation de cette mort qu’elle a de toute façon apprise il y a douze ans maintenant, mais ce trait final qui clôt l’attente, cette porte qui se referme. Elle fait le compte de son bonheur au cours de sa jeunesse enfouie, et le bilan est si pauvre, si maigre : voilà bien de la peine pour bien peu de profit.

Keisha adore Jean Rouaud, mais je ne trouve pas de billet sur ce livre ( ?.). N'empêche qu'elle a chroniqué plusieurs titres.



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