La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 4 août 2026

On ne voyait pas plus d’ours que de loups à la frontière ! On ne voyait que la fin du monde !

 

Joseph Roth, La Marche de Radetzky, parution originale 1932, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni pour les éditions Garnier/Flammarion.


Au début du livre, nous sommes à Solférino en 1859, et un soldat sauve la vie de l’empereur d’Autriche. Ensuite, il devient un héros et il lui est impossible de quitter la vie militaire, malgré ses préférences. Au deuxième chapitre nous faisons la connaissance avec son fils, devenu fonctionnaire de l’empire, et son petit-fils, devenu militaire. Aucun n’a vraiment choisi sa voie, mais par une sorte de fatalité, les voici liés au destin de l’empereur et de l’Autriche.
Le roman raconte donc leur existence. Celle du père, bien réglée, aux paroles sobres, ce qui n’empêche pas l’attachement inexprimé pour ce fils qu’il pressent un peu trop faible. Celle du fils, médiocre militaire, sans avoir mauvais fond, désireux de pouvoir un jour vivre de façon différente, plus libre qu’à l’armée. Le tout s’achève en 1916, en pleine guerre mondiale.

Le roman raconte surtout la fin de l’empire. Un empire où l’armée occupe la première place, dans les petites villes et à la frontière, où l’éducation est militaire, avec ses « Tout à fait papa » caricaturaux. Les costumes chamarrés des officiers ont quelque chose de l’opérette, avec leurs couleurs et leurs plumeaux – cette armée-là n’a rien de moderne. Ces graves hommes à favoris sont sérieux et ridicules, avec leur code d’honneur relevant d’une autre époque. Pendant ce temps, les peuples expriment leur désir de nationalisme et les ouvriers se mettent en grève – mais tout ce monde-là constitue la terreur de la belle Vienne bourgeoise.
Je confesse avoir connu un passage difficile, parce que j’ai toujours autant de mal avec les récits d’une décadence annoncée ; j’ai passé quelques pages avant de me remettre dedans.

Le grand soleil doré des Habsbourg déclinait devant lui, se fracassait sur les tréfonds du monde, se scindait en plusieurs petites boules solaires qui, devenues des astres autonomes, devraient à leur tour éclairer des nations autonomes.

Roth excelle à représenter des personnages un peu paumés dans leur époque, attachés à un souverain qu’ils devinent vieux et d’une époque passée ; pas un personnage qui ignore que l’empire est finissant. À cet égard, l’épisode où le régiment campé à la frontière finit par apprendre l’assassinat à Sarajevo de l’héritier au trône constitue un véritable basculement.


Il y a aussi une sincère émotion qui se dégage du roman, les personnages ayant parfaitement conscience de vivre la fin d’un monde et le père apprenant avec un immense chagrin ce qui est arrivé à son fils.
Il y a une belle évocation de la frontière – celle avec la Russie – où vivent des paysans, des marchands, des Juifs, des cosaques. Et les oies sauvages qui quittent le pays au début de la guerre.

Tous sentirent qu’il avait invoqué la mort. Elle planait au-dessus d’eux et elle ne leur été nullement familière. Ils étaient nés en temps de paix, ils étaient devenus officiers en se livrant à des manœuvres et à des exercices pacifiques. Ils ne savaient pas encore à l’époque que chacun d’entre eux, sans exception, rencontreraient la mort quelques années plus tard. Aucun n’avait l’ouïe assez fine pour entendre déjà le grand rouage des hauts moulins cachés qui commençaient à meuler la Grande Guerre.

De Joseph Roth j'ai aussi lu :

Job, roman d'un homme simple : un très beau roman sur les tracas des gens simples
Perlefter, histoire d'un bourgeois : un roman inachevé et des nouvelles, un monde disparu et dispersé

Franz Marc, École d'équitation, 1913, Gemeentemuseum La Haye


Bon. Et la musique ?

Joseph Radetzky était un maréchal autrichien qui s’est tristement fait connaître par sa mise au pas de l’Italie au moment du printemps des peuples en 1848 (il a tenté de bombarder Venise par montgolfière et c’est seulement grâce au vent que ça a pas marché – tu parles d’un titre de gloire). C’est en son honneur que Johann Strauss compose une fameuse marche, qui tient autant du cirque que de la parade militaire. Dès le début, il semble que les officiers aient pris l’habitude de la scander en tapant dans leurs mains.

Dans le roman, La Marche de Radetzkyretentit à plusieurs reprises, le dimanche midi sur la place ou le soir quand les officiers vont au bordel. Autant dire qu’elle relève plus de la familiarité que de la solennité. À vrai dire, elle m’a fait penser à la musique de Nino Rota pour La Dolce vita, avec cet aspect de farce mélancolique.

Son chef comptait encore au nombre de ces musiciens militaires autrichiens auxquels une mémoire précise et un besoin toujours vif de nouvelles variations sur d’anciennes mélodies permettaient de composer une nouvelle marche chaque mois. Elles se ressemblaient toutes comme des soldats. La plupart commençaient par un roulement de tambour, reprenaient l’air du couvre-feu en accéléré pour être au rythme de la marche, envoyaient les fières cymbales lâcher un rire retentissant et s’achevaient avec un grondement de tonnerre de la grosse caisse, joyeux et bref orage de la musique militaire.

En 1946 La Marche de Radetzky est incorporée au programme du Concert du Nouvel An du Philharmonique de Vienne (1e édition du Concert en 1939 dans la Vienne nazie).

J’ai choisi la version du Concert du Nouvel an 2026, avec le chef Yannick Nézet-Séguin qui la dirige au milieu du public.


Ceci constitue donc une très belle participation au défi Sing me a song de Sunalee.

C'est aussi le dernier billet avant le départ en vacances ; on se retrouve à la fin du mois ! Portez-vous bien.



4 commentaires:

  1. Merci pour la marche (un peu kitsch) en fait je l'avais déjà en tête.
    Quant au roman, je me souviens l'avoir démarré... (oups)

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  2. Ce roman m'avait émue, totalement par surprise... la manière dont l'auteur décrit, pourtant indirectement, comment le père est démuni face à la détresse du fils, j'avais trouvé ça bouleversant..

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    1. Oui, c'est très bien raconté, et très touchant. Très humain.

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