La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 19 mai 2026

80 % parmi les Britanniques adultes comptés au dernier recensement ne sont ni extraordinairement niais, ni extraordinairement méchants, ni extraordinairement sages.

 

George Eliot, Le Roman d’amour de Mr Gilfil, publié en revue en 1856 et en livre en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Tout commence à la mort du pasteur Gilfil, unanimement pleuré par ses paroissiens. Le portrait que l’on nous dresse de l’homme, bon coeur, aux sermons médiocres, capable d’ironie, est plutôt plaisant. Mais le roman vise à nous raconter une histoire d’amour, celle de feue madame Gilfil, dans les années 1788-89, quand le pasteur était un jeune homme. Bon et c’est très ennuyeux, et je suis directement passée à la fin (désolée, George).

Il s’agit du deuxième texte des Scènes de la vie du clergé et le moins bon, sans doute parce qu’on ne trouve pas cette peinture de la vie de village et des relations sociales qui fait tout le point fort des romans d’Eliot. Comme j’ai bon coeur, je retiens quand même l’importance donnée à la description d’un petit manoir où se déroule l’action (en 1788 donc) : manifestement un édifice qui a tout sacrifié à la mode du gothique ! Je ne doute pas qu’Eliot ait lu l’intégralité de la littérature gothique anglaise, mais ici, le seul être maléfique est un jeune homme sans intérêt aucun. N’empêche que nous sommes visiblement dans un de ces manoirs installés dans une ancienne abbaye, comme l’Angleterre en connaît tant. Et je suppose que cela donne une coloration particulière aux larmes de l’héroïne.

Pour ceux qui n’ont connu que le vieux pasteur aux cheveux gris faisant trotter sa vieille jument brune, il serait peut-être difficile de croire qu’il ait jamais été le Maynard Gilfil au cœur plein de passion et de tendresse, qui poussait sa noire Kitty au grand galop sur la route de Callam ; ni que le vieux monsieur à la parole caustique, aux goûts champêtres et au costume négligé ait connu les plus profonds secrets d’un amour fervent, ait lutté pendant des jours et des nuits d’angoisse et tremblé de son bonheur inexprimable.

E. Hebborn, dans le style de Th. Rowlandson, Homme endormi dans un fauteuil, 1971 Courtauld


George Eliot, Les Tribulations du révérend Amos Barton, écrit en 1856, publication en revue en 1857, publication en volume en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Ce très court roman retrace l’existence du révérend Amos Barton au sein d’une petite paroisse. Famille nombreuse, faibles revenus, manque de tact, erreur de perception, le nouveau pasteur ne parvient pas à s’attirer les bonnes grâces de ses paroissiens, qui ne sont pas exempts de petits égoïsmes minables et de ragots. Le centre de la narration se déplace vers son épouse Milly, femme angélique, mais de santé fragile, qui se tue à la tâche.

Cette petite histoire fait partie des Scènes de la vie du clergé, mais en dépit de nombreuses réussites d’écriture, elle manque d’intérêt. Il ne s’y passe pas grand-chose. Il n’empêche que tout cela est extrêmement bien écrit, les portraits sont vivement tracés, la langue est pleine d’humour, mais fait aussi preuve d’attachement envers les faiblesses humaines. Ce récit montre une réelle capacité d’observation et d’empathie envers les êtres humains.

Lecteur ! Avez-vous jamais goûté une tasse de thé semblable à celle que miss Gibbs présente en ce moment à Mr. Pilgrim ? Connaissez-vous l’agréable force, la douceur excitante d’un thé suffisamment mélangé de véritable crème de ferme ? Non. Très probablement vous êtes un de ces lecteurs tristement élevés à la ville, qui ne connaissez la crème que comme un liquide clair et blanchâtre, vendu par petites portions de la valeur d’un penny au fond d’une courette sombre.

Le débit oratoire du révérend Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but.

Le hasard des choses a fait que j’ai lu en premier la dernière et la meilleure histoire des Scènes de la vie du clergé, j'ai nommé La Repentance de Janet. C’est une chance, car cela m’a encouragé à continuer. Mon pronostic : elle ira loin cette petite romancière, elle possède un talent certain pour décrire la société anglaise !

C'est donc une nouvelle participation au défi des deux George de Claudia Lucia et Miriam (même si je ne lis qu'une des deux). Il me reste Adam Bede.



George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.


samedi 16 mai 2026

Ravenne, les baptistères

 

Nous sommes à Ravenne. Il y a des chrétiens chrétiens et des chrétiens ariens… Essayons de faire le tri.

Le dogme chrétien n’est pas sorti tout armé de la cuisse de Jésus, si je puis dire. Il s’est constitué progressivement au fur et à mesure des réflexions des pères de l’Église, des controverses, des compromis et des rapports de force. Ce mouvement a conduit à identifier un dogme majoritaire, celui défendu par l’évêque de Rome et (assez souvent) par l’Empereur romain d’Orient, mais aussi des dogmes minoritaires, considérés comme des hérésies. Vous avez peut-être entendu parler du Concile de Nicée (325) ou de celui de Chalcédoine (451), qui constituent des grands moments de fixation d'une ligne majoritaire et donc de lignes dissidentes.

Rappel que nous sommes largement avant le Moyen Âge et la Renaissance et leur invention des schismes orthodoxes, de la réforme luthérienne, des catholiques et autres Contre Réforme – les mots n’ont pas le même sens.

Arius quant à lui est un théologien chrétien (250-336), ayant officié à Alexandrie et en Asie mineure. Sa pensée donne son nom à l’arianisme. Le désaccord avec les autres chrétiens porte sur la nature de Jésus : Jésus aurait été créé par Dieu et lui serait subordonné, sa nature serait donc distincte de celle de Dieu, alors que les chrétiens qui suivent la ligne définie à Nicée (les futurs catholiques) professent une nature identique entre les différentes composantes de la Trinité.

Il se trouve que la majorité des peuples germains a reçu l’enseignement de Wulfila, un évêque goth arien, qui a d’ailleurs traduit la Bible en goth (et il en reste quelques exemplaires). Les Goths sont donc majoritairement ariens. Un hasard de l'évangélisation et des conversions, un moyen aussi pour leurs souverains d’être indépendants vis-à-vis du pape et de l’empereur et de pouvoir nommer son propre clergé – c’est toujours pratique.

Quant à l'aryanisme, c'est un délire raciste inventé au 19e siècle qui consiste à se définir comme descendant d'une supposée race aryenne germanique.

Et à Ravenne ? Galla Placidia protège les chrétiens de type majoritaire et leur clergé, agissant en tant qu’impératrice d’Occident à l’égal de l’empereur d’Orient.

Après sa mort, l’évêque Néon reprend son action de mécénat grâce aux ressources de l’Église (taxes sur les domaines, notamment sur les propriétés en Sicile, legs fonciers, donations, dons). Il fait construire, à côté de la cathédrale, le baptistère dits des Orthodoxes (par opposition au baptistère des autres) ou encore Battistero Neoniano (du nom de son fondateur).

La construction octogonale date en réalité de l’évêque Ours (du 4e siècle), mais Néon est le concepteur de la décoration en mosaïque du dôme et des murs au 5e siècle.

C'est grandiose. On y voit une représentation du baptême de Jésus dans un médaillon doré au centre de la coupole. Jésus a une barbe et des cheveux longs, un homme déjà mur, représenté conformément aux règles anatomiques de la statuaire antique. Il est presque entièrement immergé dans le fleuve. Jean-Baptiste se tient sur le rivage, sa coupelle d'eau déjà vidée. Le Jourdain est personnifié par la figure d'un vieil homme qui émerge de l'eau.  Le Saint-Esprit descend sous la forme d’une colombe.


Tout autour, les 12 apôtres glorieusement vêtus d’un manteau d’or. Leurs mains sont cachées par le vêtement, mais leur pose est assez dynamique, avec ces manteaux qui s'agitent sur le fond bleu, et donne une impression de mouvement, comme s'ils faisaient une sorte de ronde autour de la scène centrale. Certains sont barbus, certains sont imberbes, ce sont des Romains.

À l'extérieur du cercle, sous des baies cintrées, on voit des petits temples, autels portatifs portant le texte de l'Évangile, en alternance avec des trônes surmontés par la Croix (préparation du trône du Très-Haut pour le Jugement dernier).

Entre et autour de tout cela, il y a des motifs géométriques ou floraux et des stucs, dont vous voyez un morceaux sur la photo d'en-dessous.

Le décor souligne l'importance de l’acte du baptême, destiné aux adultes à cette époque, un sacrément essentiel pour la définition de l'individu, et la coupole surmonte des fonts baptismaux en marbre blanc. 

Le battistero Neoniano est le dernier édifice que j’ai visité à Ravenne. Autant dire que j’en avais plein les jambes, le dos et les yeux. Il n’a pas bénéficié de toute l’attention qu’il aurait mérité. Pourtant Néon y a mis les moyens !


Les Goths prennent Ravenne vers 490. Leur roi Théodoric a eu soin de laisser cohabiter à Ravenne toutes les confessions, mais il a aussi a à coeur de faire édifier les lieux de culte indispensables aux Goths ariens, églises et baptistère, et de mettre en place le clergé dont il avait besoin. La basilique Saint-Apollinaire dont je vous ai montré les photos il y a deux semaines date de cette époque, tout comme ce que l'on appelle le Baptistère des Ariens.

Il est conçu sur le modèle du baptistère des Orthodoxes, en brique, sur un plan octogonal, et son décor de mosaïque montre, sans surprise, la représentation du baptême de Jésus.

Jésus a l'air d'avoir 16 ans. Il est jeune, imberbe et très humain - l'eau ne cache rien de ses détails naturels. Il est encadré par Jean-Baptiste (bien barbu et plus âgé) debout sur le rivage, qui a plus l'air de le bénir que de verser l'eau, et par le Jourdain, personnifié par ce vieil homme à la tête surmontée de pinces de crabe. Le Saint-Esprit répand l’eau lustrale.

Par son âge et sa taille, Jésus n'a pas du tout le sérieux d'un dieu - de Dieu. L'accent est mis sur sa nature humaine. Il ne semble donc pas de la même nature que Dieu.

Tout autour, une procession d'apôtres menés par Pierre et par Paul. Ils sont sur fond d'or, ils sont tous barbus et la diversité de leurs attitudes est plus réduite. Point ici de vêtement flottant sur le fond d'or. Les motifs des toges sont plus stylisés et l'ensemble est davantage statique. Mais nous retrouvons le trône annonciateur du Jugement dernier.

Ce serait la première apparition des apôtres avec une auréole.

En 522-523, Justin, l’empereur d’Orient, commence à restreindre les célébrations des chrétiens ariens de Constantinople (fermeture ou confiscation d’églises ariennes), ce qui détériore les relations entre Theodoric et la cour impériale. Une ambassade est mal reçue ; on s’accuse de complot.

Theodoric meurt en 526. En 540, le général Bélisaire (dont je vous reparle la semaine prochaine) prend la ville de Ravenne au nom de Justinien, empereur romain d’Orient. Ravenne devient dès lors le centre de l’administration impériale en Italie pour une durée de 200 ans.

Après le départ du roi des Goths, le clergé arien a perdu son protecteur. La religion "chrétien majoritaire" est désormais celle du pouvoir et son clergé a accès à de nouvelles ressources financières. Justinien ordonne le transfert de toutes les propriétés ariennes à la communauté que l'on dira catholique. L’archevêque Agnellus, désigné en 557, supervise le passage de neuf églises du rite arien au rite majoritaire. À Saint-Apollinaire-le-Neuf, on fait disparaître les représentations du roi des Goths. L’arianisme ne se maintient guère après le 6e siècle, faute de clergé et de lieux de culte.

Le baptistère des ariens passent donc aux chrétiens "pas ariens".

Les deux édifices emploient les mêmes matériaux et probablement les mêmes familles ou dynasties d’artisans. En réalité, la différence iconographique entre les deux est assez mince (l'épaisseur d'une barbe ?), même s’il faut se garder de toute conclusion définitive dans la mesure où il manque le décor mural. On a quand même l’impression que si ce lieu a pu aussi facilement et aussi durablement être un lieu catholique, c’est bien parce que les différences iconographiques étaient imperceptibles aux yeux des fidèles. En réalité, au moment de leur construction, la représentation de Jésus n’était pas encore théologiquement figée. En parallèle, les artisans pouvaient aussi reprendre des modèles éprouvés pour des commanditaires différents.

Alors ? Querelles de théologiens ? Oui, mais aussi de clergé : des rites différents, des vêtements différents, une langue différente. Et puis des histoires familiales, en un temps où l’identité d’un individu passe beaucoup par les relations qu’il entretient.

La semaine prochaine, nous reparlerons de Justinien.

Les semaines précédentes : mausolée ; Theodoric et la basilique Sant'Apollinare-nuovo


lundi 11 mai 2026

Je vais relever mon col dans les rues livrées au vent.

 
Louis Brauquier, « Chanson de l’escale », Et l’au-delà de Suez, 1923.

Et nous boirons du gin mélangé dans les verres
Avec de l’eau de mer ;
Nous flamberons du punch sous le roufle d’arrière
Avec un feu d’enfer.

Nous rirons de mépris pour le signal des phares,
Et nous promènerons
Sur les mers de Corail, notre coque bizarre
En chassant au harpon

Les grands albatros verts, les requins et les morses
En chœur, nous chanterons
Un chant sinistre et doux. Avec l’alphabet Morse
Nous télégraphierons

Aux pingouins policés de la côte polaire,
Des injures d’argot,
Et nous reconnaîtrons un système solaire
Absolument nouveau.

Le port des ferry à Marseille


Voyagez, voyagez et réfléchissez à vos escapades européennes littéraires. Cléanthe a concocté pour cette année des thèmes assez ensoleillés (encore que les stations balnéaires peuvent être sur des rivages nordiques). Profitez-en, car l'année prochaine on aura sûrement "les châteaux hantés d'Écosse" ou le "charme glacé de la Baltique" !

***

Par ailleurs Ingannmic et moi-même vous proposons de lire un titre au choix de William Faulkner pour le jeudi 30 juillet - la chaleur du Sud des États-Unis. Pour notre part nous continuerons dans la trilogie de Snopes, mais voici quelques pistes de lecture pour les indécis et indécises :
Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.

Reprise des billets à la fin de la semaine.


mardi 5 mai 2026

Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents.

 

Simonetta Greggio, Le Souffle de la forêt. Sur les traces de Simona Kossak, aux éditions Arthaud, 2026.

Greggio raconte de façon romanesque et poétique la vie de la naturaliste polonaise Simona Kossak. Issue d’une famille aristocratique peu aimante, celle-ci choisit de consacrer sa vie à la nature. Elle travaille en tant que biologiste et zoopsychologue à l’Institut de recherches forestières de Białowieża et s’installe au cœur de la forêt, dans une maison sans eau courante et sans électricité, avec sa jument et une multitude d’animaux sauvages, recueillis, accueillis comme autant de membres d’une famille choisie – il y a aussi un photographe.

L’hiver, elle roule à mobylette dans la neige et la gadoue, casquette de pilote sur la tête, pantalons de peau de lapin, lunettes d’aviateur sur le nez. Elle garde des bêtes cachées dans son sein, écureuil nouveau-né, hérisson blessé, corbeau tombé. Elle se soigne avec des plantes, parfois. Elle en fait des soupes, l’été. Elle est fragile et libre comme on n’en a pas le droit.

J’ai découvert Simona Kossak en écoutant une émission de radio, personnage intrigant, nous sommes tentés d’y projeter de nombreuses choses, et c’est ce qui m’a incitée à lire ce livre. Greggio aborde le personnage par une langue poétique et sensible. Elle prétend écrire un roman, mais elle s’est solidement documentée, faisant intervenir la parole (fictive ?) de chasseurs ou de forestiers, ce qui lui permet de donner des points de vue contradictoires et non unanimes et ce qui est particulièrement intéressant. Toutefois il est à noter qu’elle opère un choix dans la vie de Kossak : elle ne dit rien de sa carrière professionnelle alors que Kossak a été directrice d’un institut de recherche, rien de ses diplômes ni de son activité à la radio qui lui a pourtant permis de faire connaître ses combats. Ce choix contribue à réduire l’ampleur de la vie de la biologiste, ce qui est un peu dommage.

N’empêche que le livre propose une plongée magique au cœur d’une forêt profonde, avec des bisons et des lynx, auprès d’une femme lumineuse et difficile à appréhender. Il comporte de nombreuses photographies de Kossak avec les animaux.

Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n’éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n’est pas la même chose. Autour d’elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant.

Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humaines, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l’homme, les animaux les ressentent également.

Je vous propose d’écouter l’émission (qui ne coïncide pas totalement avec le livre). Toute la première partie porte en réalité sur cette ancienne forêt polonaise.

Si vous aimez la voix de Simonetta Greggio sachez qu’elle a conçu une grande traversée sur Virginia Woolf absolument passionnante.

À la fin du livre, Greggio précise ne pas savoir le polonais et s’être aidée de l’IA pour traduire des vidéos et je ne crois pas qu’il soit pertinent de se servir d’un outil qui détruit l’humain et la nature pour composer un livre.

Les photographies proviennent du livre. La laie s’appelle Żabka et le corbeau Korasek.


Prochain billet le 16 mai.

samedi 2 mai 2026

À Ravenne, la basilique et le mausolée de Théodoric

 

Le blog est à Ravenne. La semaine dernière, je vous parlais de Galla Placidia et du début du 5e siècle. Aujourd’hui, c’est au tour de Théodoric (455-526), roi Ostrogoth, roi d’Italie, dirigeant de l’empire d’Occident, reconnu par l’Empereur romain d’Orient, de confession chrétienne arienne, ayant mené les Goths depuis la Thrace jusqu’à l’Italie.



Quand Théodoric s’empare de Ravenne pour y installer le centre de son pouvoir, il entreprend de grands travaux pour doter la ville de lieux de culte ariens, agrandir le complexe palatial, réparer l’aqueduc, installer de nouveaux égouts, restaurer les thermes et créer des greniers à grain. Nul doute qu’il a dû être frappé par l’opulence des édifices existants et qu’il a souhaité s’inscrire dans cette lignée.

Édifice de brique, on entre dans la lumière.

Entre 493 et 526 Théodoric lance la construction d’une grande basilique, jointe au palais, dédiée au Christ Sauveur, dite aujourd’hui Saint-Apollinaire-le-Neuf. Elle était dotée à l’origine d’un plafond doré et de trois registres de mosaïques à fond d’or courant sur toute la longueur, méritant donc son surnom de Coelum Aureun, basilique au Ciel d’Or.

Il en reste les mosaïques de la nef qui font la célébrité du lieu.

Au niveau supérieur une série de scènes de la vie du Christ, miracles d’un côté et Passion de l’autre. Entre chaque panneau, colombes, croix et gloire céleste.  À l'époque l'iconographie de la vie du Christ est plutôt nouvelle sur le sol italien.

Au registre médian des apôtres et prophètes, coiffures élégantes et grandes toges blanches à la romaine. Ils ressemblent beaucoup aux figures du Mausolée de Galla Placidia, des philosophes d'un nouveau genre.

Au niveau inférieur on voit aujourd’hui deux processions de saints, hommes et femmes, rejoignant les icônes du Christ et de la Vierge Marie, mais ce troisième registre a été abondamment restauré et modifié. Il y avait à l’origine des scènes propres à l’arianisme, et sans doute Théodoric et sa cour d’un côté, sa femme ou sa fille de l’autre, menant les processions. Ils ont été effacés et remplacés vers 560. Les mosaïques que nous voyons sont donc plus récentes que celles du niveau supérieur.

D'un point de vue iconographique, les hommes portent l'auréole et la couronne du martyre. Ils sont séparés par des grandes palmes, elles aussi symboles du martyre. Les femmes sont accompagnées des mêmes palmes, couronnes et auréoles, mais leur vêtement est davantage ornementé, avec ces sortes de chasubles dorées.
D'un point de vue stylistique, on voit que les toges possèdent moins de plis que celles du registre supérieur, elles sont plus raides. Aucun personnage ne tend les bras, tout le monde a la même position et est bien sage. C'est le monde byzantin.

Et aux extrémités, la Vierge à l'enfant d'un côté et le Christ de l'autre.


À l’extrémité ouest, les représentations de deux architectures se font face.

D’un côté le palais impérial de Ravenne, avec un portique ouvert et la salle du trône. On sait que Théodoric avait fait réaliser un portique tout autour du palais, où il pouvait paraître pour recevoir les acclamations de ses sujets. Une représentation du roi et des dignitaires de sa cour se tenait probablement là, à l'entrée de l'édifice, mais là encore ils ont tous été effacés et remplacés par des rideaux vers 560 quand l’évêque catholique a pris possession des lieux. Restent des bouts de doigt ou de pied... Paradoxalement l'absence de Théodoric, avec ce mur d'or, rend encore plus manifeste sa présence, lui qui est l'auteur de l'édifice.

Derrière, on aperçoit les fortifications de la ville.

 De l’autre côté, le port de Classe (Classe étant relié à Ravenne par un canal) et les navires à l’ancre, avec de hauts fonctionnaires, eux aussi effacés et transformés en mur d'or.

Des pages entières ont été écrites pour savoir si les mosaïques ont été réalisées par des artisans de Constantinople ou de Rome, ou de Ravenne. Des matériaux de construction romains sont identifiés, ainsi que des chapiteaux et des colonnes en marbre du Proconnèse, travaillés par des Grecs et importés depuis Constantinople. Théodoric a voulu le meilleur pour sa basilique.

Théodoric a vécu à la cour de Constantinople et a parcouru l’empire romain d'Orient et d'Occident et il avait vu Rome. Il connaissait le pouvoir et l'impact des images régaliennes pour affirmer son pouvoir et sa légitimité. C’est pourquoi il insiste pour que les guerriers goths viennent en ville pour recevoir leur solde, guerriers qui peuvent assister aux célébrations religieuses dans cet édifice et admirer sa statue équestre à quelques mètres. Les archéologues ont relevé des inscriptions en son honneur dans tout le royaume (à Pavie notamment). La statue équestre a tellement impressionné Charlemagne (témoignage direct de l’habileté technique des artisans romains et de la continuité de l’empire) qu’il l’a prise pour l’installer à Aix-la-Chapelle – la continuité impériale, maintenant, c’était lui.

Et Saint Apollinaire ? Premier évêque de Ravenne, mais ses reliques y sont arrivées seulement au 9e siècle, donnant son nom actuel à la basilique.

Quant à la mosaïque du choeur, un tremblement de terre l’a détruite avec toute l’abside au 8e siècle.





La basilique Sant Apollinare Nuovo est le premier édifice que j'ai visité en arrivant à Ravenne. Un lieu clair, lumineux, éclatant d'or et plein de vie. Quelle réussite ! Ces personnages sont immobiles, mais leur procession continue de se dérouler, jour après jour. Et personne n'a pu effacer complètement le roi.

Théodoric meurt en 526, après 33 ans de règne.

Si à Ravenne, le matériau de construction est en général la brique, il choisit de se faire construire un mausolée en pierre blanche d’Istrie. L’édifice est spectaculaire, avec son dôme monolithe de 300 tonnes. Le corps du roi a été déposé dans un grand sarcophage en porphyre (mais les restes en ont été dispersés après 540 et la prise de la ville). Théodoric avait vu le mausolée de Constance à Rome, celui de Dioclétien à Split et ceux des empereurs d’Orient dans l’église des Saints-Apôtres de Constantinople. Il savait ce qu'il faisait. Aujourd’hui encore, cette construction marque le paysage local.

Vous ne comprenez pas bien ce que c’est que cette histoire de chrétiens et d’ariens ? Il en sera justement question la sem... dans deux semaines, il en sera question dans deux semaines !

La semaine dernière : Mausolée de Galla Placidia.