Léon Bellin de La Liborlière, La Nuit anglaise, 1799 (réédité par Anacharsis avec une préface de Maurice Lévy).
Titre complet : La Nuit anglaise ou les Aventures jadis un peu extraordinaires, mais aujourd’hui toutes simples et fort communes de M. Dabaud, marchand de la rue Saint-Honoré, à Paris, roman comme il y en a trop (…) ouvrage qui se trouve partout où il y a des revenants, des moines, des ruines, des bandits, des souterrains et une tour de l’Ouest.
Au début du livre, nous faisons connaissance avec M. Dabaud, bourgeois enrichi pendant la Révolution, notamment par le rachat de terres à un noble, qui se trouve en butte à une difficulté : son fils veut épouser une Ursule noble et sans le sou. Lui-même préférerait rester plongé dans la lecture de ses romans préférés.
M. Dabaud saisit l’un après l’autre chaque volume, examine chaque gravure, voit des spectres, des magiciennes, des poignards : il tremble d’émotion, son coeur palpite de plaisir, le délire le transporte.
Un soir, le fantôme d’un homme qu’il a tué en duel lui apparaît. Peu après, M. Dabaud se trouve embarqué dans une aventure entre terreur et humour. Tout comme les héros et les héroïnes des romans gothiques, le voici contraint de suivre un moine italien dans des souterrains parcourus de soupirs et de grincements. Lui apparaissent tour à tour le fantôme, la chambre funéraire du tué, le portrait d’une jeune femme, des traces de sang, des bandits féroces, un cachot, etc. Aucune exagération terrifiante ne sera oubliée (même si le lecteur comprend bien vite de quoi il retourne).
Une originalité : l’accumulation concerne également la langue, puisque le texte est constitué par les très nombreuses citations de plusieurs romans gothiques (qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lus), ceux d’Ann Radcliffe en tête, mais également Le Moine de Lewis ou Célestine écrit par le même Bellin de La Liborlière. Ces énumérations de citations produisent un indéniable sentiment de lassitude (ne le nions pas) (c’est très très répétitif), mais également d’humour – difficile de prendre au sérieux les dangers auxquels le héros est exposé.
Le vieillard prit M. Dabaud par la main, et tous deux marchèrent vers la porte du Nord qui s’ouvrir avec un grincement aigu, avec un cri aigre, en un mot avec tout ce que peut faire une porte en pareil cas.
Ce livre n’est sans doute pas un chef d’oeuvre en tant que tel, mais son existence constitue un témoignage passionnant sur l’immense vogue de la littérature gothique.
| Le 18e siècle, ce n'est pas que de la dentelle. Écorché d'anatomie d'Honoré Fragonard, Musée de Maisons-Alfort |
Rappel pour les distraits : le roman gothique est né en Angleterre dans la seconde moitié du 18e siècle. Un genre créé par des puritains pour se délecter des histoires troubles survenant en terres catholiques. Le Château d’Otrante d’Horace Walpole est le premier du genre, il se veut terrifiant mais il me paraît aussi déjà comme l’outrance de lui-même. Je vous ai parlé du petit château gothique de Walpole, dépourvu de tout passé prestigieux et de tout fantôme. Ann Radcliffe publie également des romans au succès colossal (comme Les Mystères du château d'Udolphe ou L'Italien ou Le Confessionnal des pénitents noirs). Des dizaines d’autres auteurs, plus ou moins doués, plus ou moins anglais, s’inscrivent à la suite. Les cryptes mystérieuses et leurs inévitables fantômes s’empilent sur les bibliothèques… La préface de Lévy signale d’autres imitations burlesques, notamment un More Ghosts ! dont le titre donne le ton. Leur nombre est le signe du considérable succès du genre gothique, et du roman en général, dans toute l’Europe. Vous connaissez la plus célèbre des œuvres inspirée par ce succès gothique : c’est Northanger Abbey que Jane Austen rédige en 1798.
Le héros n’est plus rien dans un roman, c’est le lecteur qui est tout : pourvu qu’il frissonne et qu’il soit en suspens, les personnages ont beau faire tout ce qu’ils veulent, peu importe. Au surplus, voilà l’escalier par où vous devez monter.
Bellin de La Liborlière écrit en 1799, mais il possède moins de talent qu'Austen. C’est un noble que la Révolution a chassé à l’étranger, qui ne revient qu’en 1800 après l’amnistie prononcée par Bonaparte. Le roman fait état de ces changements brusques de fortune, de la Terreur de la guillotine, des duels, de l’apparition d’une nouvelle jeunesse. C’est surtout le prétexte à une fête de la lecture, où le héros sait bien que l’accumulation de péripéties a pour seul objectif de distraire le lecteur et pas du tout d’être crédible – de la terreur pour de faux !
1. J’avais vaguement envisagé de proposer cette Nuit anglaise pour la thématique de la nuit dans le cadre des escapades européennes de Cléanthe, mais j’ai trouvé bien des nocturnes européens bien plus terrifiants dans ma bibliothèque.
2. L’éditeur Anacharsis qui propose cette rareté a besoin d’argent. Si vous voulez lire d’autres manuscrits incroyables, soutenez-les ! Et si vous êtes perdus, je vous conseille la contribution « gens du peuple », deux des livres sont chroniqués sur le blog.
3. Je savais que c'était une relecture, mais j'avais complètement oublié qu'il y avait un premier billet !


