La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 7 février 2026

Une journée à Tolède

 

En février 2025 je me suis rendue une semaine à Madrid. Je vous en ai ramené plusieurs billets consacrés à l'archéologie et à la sculpture ancienne (la mystérieuse dame d'Elche, le sanctuaire Cerro de los Santos et d'étranges bêtes féroces) mais également un billet sur la façon dont des peuples d'Amazonie teignaient les plumes des perroquets vivants (quel blog culturel sensationnel !). Aujourd'hui, je vous propose de passer la journée dans les rues de Tolède.

Je connaissais déjà Tolède puisque j'y ai passé 3 jours en 2016, mais voilà, envie de revoir l'endroit et de me promener.

Vue générale, promesse d'une belle journée.

À peine descendue du train et je me précipite à l'église Santo Tomé afin d'admirer le chef d'oeuvre de la ville : L'Enterrement du seigneur d'Orgaz, peinture du Greco. La toile a été commandée au peintre afin de rendre hommage au seigneur d'Orgaz (mort plusieurs siècles plus tôt), connu pour ses œuvres caritatives.

On y voit Orgaz, mort, en cuirasse, porté dans sa dernière demeure par Saint Augustin et Saint Étienne apparus miraculeusement pour l'inhumer. En haut, c'est le niveau céleste qui assiste à l'événement et qui s'apprête à accueillir l'âme du comte. Sur la ligne du milieu les têtes en frise des notables présents à l'enterrement. Il n'y a aucune indication d'espace ou de lieu ou de perspective, ce qui confère une certaine étrangeté à la scène.

La cuirasse brille et reflète Saint Étienne. Le mort est doucement alangui, comme endormi. La richesse des vêtements (des chapes) des deux saints est impressionnante, avec cet or et ces broderies représentants d'autres scènes saintes. Je suis frappée par la douceur et l'harmonie des couleurs.

Au-delà des dentelles des fraises et des poignets, qui mettent superbement en valeur le talent du peintre, mais également les tenues noires et les traits des visages, je m'arrête sur le vêtement blanc du prêtre (un genre de rochet, mais sans dentelle). Il nous tourne le dos, tout à sa contemplation, en pleine célébration de l'enterrement. Le rochet est transparent, mais on y voit tous les plis, et dessous le vêtement noir.

J'ai évidemment déjà commis un billet très enthousiaste sur Greco.

Après cette toute petite église, trois autres édifices retiennent mon attention.

Tout d'abord, l'ancienne Sinagoga del Tránsito : une synagogue construite en 1366 pour le palais de Samuel ha-Lévi, trésorier de Pierre Ier de Castille. Après l'expulsion des juifs, l'édifice est attribué aux chevaliers de l'ordre d'Alcántara qui y installent une église.

Nous pénétrons dans la vaste salle de prière. Des panneaux de stuc ciselé couvrent l'intégralité du mur du fond, ainsi que le niveau supérieur des murs. Les arcades abritent des fenêtres d'un côté et les tribunes des femmes de l'autre. Les motifs ornementaux alternent avec les inscriptions en hébreu. Le plafond est en bois avec des incrustations d'ivoire.

L'ancienne synagogue abrite les collections du musée Séfarade.

Juste à côté, la Sinagoga de Santa María la Blanca : le lieu de culte principal des juifs de Tolède au Moyen Âge était installé dans une ancienne mosquée almohade et a été transformé en église par les chevaliers de l'ordre de Calatravera après l'expulsion des juifs.

On se plonge dans l'apaisement porté par ces cinq vaisseaux séparés par des arcades en fer à cheval,  arcades supportées par des colonnes et des chapiteaux en stuc. Le plafond en bois est à motifs de ce caissons et les motifs en stuc sont également en haut des murs.

Quelle belle lumière...

On reprend la marche et un café au lait et on traverse la ville, on rage parce qu'on se perd dans les ruelles et on arrive à... la Mezquita del Cristo de la Luz. Cette ravissante mosquée du 10e siècle est bâtie sur les fondations d'un temple wisigothique. Elle fut transformée en lieu de culte catholique par les Hospitaliers de Saint-Jean, qui ajoutèrent une abside.

C'est un tout petit endroit de plan carré avec neuf petites coupoles, chacune différente, portée par des arcades en fer à cheval sur des colonnes réemployées du temple wisigothique.

Courage, dernier édifice : l'église San Román ornée de fresques du 13e siècle.


C'est quand même beau ! À noter que cette église abrite le musée wisigothique de la ville.

Avant de terminer notre journée par la cathédrale (choeur Renaissance, retable gothique, collection de peintures avec Greco, Caravane et Goya), un petit arrêt dans les pâtisseries de la calle Santo Tomé s'impose. Car Tolède est la capitale de la pâte d'amande et des gâteaux à l'oeuf.

J'aime bien Tolède et ses innombrables oeuvres d'art qui justifient amplement un séjour plus long, mais moins ses ruelles ripolinées – cette propreté est louche. On n'a pas l'impression d'être dans une ville médiévale (ça ne vaut pas le vieux centre de Gênes). Dans l'ensemble, tout est d'ailleurs très, trop propre, clair et lisse. Il faut donc tâcher de se laisser absorber par les visites et faire abstraction du reste. La ville compte bien évidemment plusieurs églises et monastères, ainsi que plusieurs musées (musée Greco, musée de l'Armée, musée d'art mudéjar).

Tolède est accessible depuis Madrid en train et en bus (le premier est plus rapide et plus cher). La ville justifie un séjour de quelques jours.

Mon premier billet, paru en 2016, contient d'avantages d'indications historiques et chronologiques, mais j'avais raté les photos, qui sont trop sombres.

La semaine prochaine, cap sur la Belgique.




jeudi 5 février 2026

Il rencontra Mésange, un combattant qui arborait avec fierté une coiffe de guerre faite de perles multicolores.

 

Nausica Zaballos, Histoires amérindiennes de rivières, de lacs et de mers, éditions Goater, 2025.


Il s'agit d'abord d'un recueil de contes autochtones d'Amérique du Nord, issus de diverses nations, où l'eau joue un rôle important. Un coyote devient le chef des saumons. Un monstre s'accapare l'eau grâce à un énorme barrage. L'apparition des bisons. L'histoire de Sedna. L'exploration de l'estomac d'un ogre. La création de tous les animaux marins.
Ces récits sont courts et finalement assez différents. Ils racontent tous la relation des hommes à leur environnement, mais dans des univers distincts – c'est très riche.

Glooskap mesurait près de trois mètres, une centaine de plumes rouges et noires ornaient son crâne. Il avait peint son visage de sang et cerclé ses yeux de vert. De chaque oreille pendait une lourde coquille de palourde et derrière sa tête, des ailes d'aigle étaient déployées.

Mais il ne s'agit pas seulement d'un recueil de contes. D'abord les récits sont enchâssés dans un récit principal, un dialogue entre une femme (qui pourrait être l'autrice) et son petit garçon sur le rapport à l'eau et la nature, un contexte très contemporain. De plus, les contes sont accompagnés d'encarts explicatifs sur tel ou tel fleuve d'Amérique, l'usage du tabac, la broderie de piquants de porc-épic (car un récit fait intervenir une brodeuse à deux visages), l'oppression dont ces peuples ont été victimes, etc.

Ce que j'apprécie particulièrement, c'est que les contes ne sont pas livrés coupés de leur contexte, sans racine et sans avenir. Ils sont insérés dans leur monde : on a la mention de l'existence de différentes versions entre lesquelles Zaballos a fait son choix. On a le portrait et la vie de ceux et surtout de celles qui ont transmis ces contes, car ils ne tombent pas de nulle part. De même, toutes ces histoires racontent aussi la vie des différents peuples : la chasse pour manger, la récolte des baies, la pression sociale sur le mariage des filles, la présence de captifs au sein des villages... mais aussi l'humour et les disputes !

Susan Point, Peuple du Saumon culture Salish, 1981, sérigraphie, Musée américain Bath

L'un des récits raconte comment le paysage d'aujourd'hui a été modelé : une histoire de castors géants, qui ont été rétrécis (en leur tapotant sur le crâne) pour qu'ils prennent part à la vie commune de la rivière au lieu de la monopoliser – certains passages ressemblent autant à des farces qu'à des contes.

Lorsque Sedna était en colère, sa voix portait à des dizaines de kilomètres et son altercation avec le fils du chef fut connue de tous. Ses paroles acquièrent donc pouvoir de prophétie. D'elle on ne cessait de médire. Les vieilles femmes l'avaient surnommée « Celle qui est partie avec un chien » et les enfants riaient sur son passage. Son père avait perdu ses dernières forces, il était si honteux qu'il passait son temps à dormir et ne sortait plus de l'igloo.

Il me semble que si ce livre convient particulièrement bien à la jeunesse, au sens large du terme, mais au vu de sa vocation pédagogique les adultes qui s'intéressent aux autochtones et/ou aux diverses relations que l'être humain est capable de tisser avec l'eau et avec la nature, y trouveront également leur compte. Pour ma part, je l'ai lu avec grand plaisir (je vous conseille de le lire dans le métro, cela vous aérera l'esprit).

Le livre m'a été envoyé par Nausica Zaballos et par l'éditeur Goater, que je remercie tous deux vivement. De Zaballos, j'ai également lu Mythes et gastronomie de l'Ouest américain.


mardi 3 février 2026

De toute immensité, hommes des archipels, nous vous encerclons de nos lassos d'ivresse cinglants et doux.

 

Aurélien Gautherie, L'Enfant du vent des Féroé, édité par Noir sur Blanc, janvier 2026.

Un court roman où les voix alternent, chacune bien identifiée. Dans un village des Féroé, Jonas, un vieux pêcheur, se prépare à mourir et à rejoindre sa fille Anna, morte des années auparavant quand elle était bébé (vers 1900). Nous avons aussi la voix d'Anna, ce bébé de quelques jours, quelques semaines, guère plus, et de sa mère, et de son bonnet tricoté, et du village. Mais aussi celle de « l'étranger », un touriste français contemporain, qui ressemble beaucoup à l'auteur. Et surtout la voix du vent.

Aux yeux des villageois, Jonas vécut le reste de son existence mécaniquement, un marin indifférent au monde qui l'entourait, bercé par ses habitudes, sa vie comme une sorte de somnolence triste. Dans son quotidien, il guettait intérieurement, avec constance, la moindre sensation lui rappelant Anna pour en tisser un long et laborieux fil de souvenirs qu'il emporterait avec lui au moment de la retrouver dans leur au-delà commun. Il n'était pas brisé ni fracturé, tel qu'il l'entendait parfois dire des âmes endeuillées. C'était plus subtil. Son être était émietté, éparpillé – archipelisé.

Il y a l'évocation de la très dure existence dans un village des îles Féroé vers 1900. Les hommes partis à la pêche avec tous les risques que cela comporte, les femmes qui restent veuves, le froid, le vent...

Le texte vaut par sa poésie et surtout par son immense délicatesse, racontant l'attente d'un enfant, puis la douleur et le chagrin, avec la colère et l'apaisement. J'apprécie l'entrecroisement des voix, qui donne une dimension plus ample à une histoire par ailleurs très intime. Les objets parlent parce qu'ils font eux aussi partie de cette existence. La voix du touriste, qui se trompe complètement, mais qui est un intermédiaire, ancre cette histoire familiale dans l'histoire plus large du village. L'intervention des vents, comme des poèmes en prose, permet d'inscrire la courte vie d'Anna et celle de son père parmi les mythes d'une île.


Bonnet de bébé Mi'kmaq , vers1900, Montréal musée McCord


Je ne peux pas m'empêcher de regretter qu'une cause objective soit donnée à la maladie et à la mort d'Anna. Même si je comprends que cela permet de complexifier les relations entre les parents de la petite fille, je trouve cela un peu réducteur (bon et puis, c'est une cause que je n'aime pas).
Je reste également dubitative quant à la langue employée. Je me demande si Gautherie ne s'écoute pas un peu écrire, c'est un peu figé et posé tout cela – et puis, pourquoi parler de drakkars vikings 🙄 ? Je me dis que son second/deuxième roman sera certainement plus libre.

Rien de particulier ici à première vue. Un village parmi tant d'autres dans l'archipel, posé au bord de l'eau, au milieu de nulle part, auquel on arrive au bout d'une route tranquille qui descend tout droit jusqu'à l'océan après avoir franchi un petit col. Quelques moutons en liberté.

(le village)

(vents)

Nocturne
sur les hommes endormis
les mères allaitantes
les enfants cauchemardeux
je souffle
de toute humanité

L'avis d'Eva qui a beaucoup aimé.




samedi 31 janvier 2026

Le Camp des Milles

 

Aujourd'hui, nous sommes un peu au milieu de nulle part (ou presque – il y a une mairie et des habitants), dans une vaste zone commerciale et industrielle, seul endroit où le foncier est vaguement accessible pour les entreprises entre Aix-en-Provence et Marseille, au confluent de plusieurs autoroutes.
À l'époque, c'était un autre genre de nulle part. Loin de la ville, au milieu des collines desséchées, coupé de toute vie, impression d'être oublié du monde, relégué – prisonnier.
Nous sommes au Camp des Milles.


La commune des Milles est située à quelques kilomètres d'Aix-en-Provence. En 1882 une tuilerie s'y installe. À proximité de la rivière de l'Arc, d'une carrière d'argile et d'une petite gare (importante la gare, pour la suite de l'histoire). Elle fournit du travail pour environ 80 ouvriers, un travail difficile (chaleur des fours, froid extérieur, poussière permanente, travail physique), et répond à la forte demande de matériaux de construction (tuiles et briques alvéolées).
La tuilerie ferme en 1937 pour des raisons économiques et techniques.

Le lieu est réquisitionné en septembre 1939, puis loué, pour y enfermer les ressortissants des puissances ennemies, allemands et autrichiens. C'est le début du camp d'internement pour environ 1 500 individus.
Y sont enfermés des hommes, majoritairement des réfugiés ayant fui le Reich, même si les sympathisants nazis ne sont pas non plus absents. Ils restent enfermés durant tout le temps qu'il faut à l'administration pour vérifier leur identité et évaluer la menace qu'ils représentent pour le pays. Ils sont donc progressivement tous libérés.

Oui, mais en mai 1940, tous les ressortissants du Reich sont à nouveau emprisonnés. Ils sont environ 3000 hommes à ce moment là, tandis que les femmes et les enfants sont enfermés dans des hôtels réquisitionnés à Marseille. À l'été 1940 et après l'armistice, le camp est à nouveau presque vide. Entretemps, les autorités nazies ont passé en revue tous les dossiers des personnes détenues dans tous les camps français pour repérer celles qui devaient leur être remises – livrés sur demande – heureusement un certain nombre réussit à s'enfuir à temps.

Les latrines. Très peu nombreuses alors que plusieurs personnes souffrent de la dysenterie.

À l'automne 1940 ce sont tous les étrangers en instance d'émigration qui y sont enfermés. Tous ceux qui attendent leurs papiers, le bateau, l'argent, l'aide qui leur permettra de fuir. Encore une fois les hommes au camp et les femmes et enfants dans les hôtels à Marseille. À ce moment, le gouvernement français n'est pas enclin à retenir tous ces indésirables, qui ont quand même attendre des visas et tenter de s'échapper, plus ou moins légalement.

La HICEM est une organisation juive chargée de faciliter l'émigration des réfugiés. Les démarches administratives nécessitent tant de temps que l'escargot a loupé le bateau, alors même qu'un petit fonctionnaire cherche à l'expulsion du camp, symbolisé par la brique et les barbelés.

À l'été 1942, le Camp des Milles devient le lieu d'emprisonnement de tous les juifs qui ont été raflés dans la région, avant leur départ vers Drancy puis vers Auschwitz. À ce moment-là la Provence se trouve encore en zone dite libre, administrée par le gouvernement français. Environ 2 000 personnes (hommes, femmes, enfants) sont enfermées, déportées et assassinées depuis les Milles. 
Presque vide, le camp est fermé fin 1942.
À partir d'août 1942 les oeuvres de secours tentent de convaincre les parents d'abandonner leurs enfants pour les sauver. Des formulaires et des affichettes sont à disposition dans le camp. Les États-Unis ont accordé 1000 visas pour des enfants recueillis de cette façon.


Et après guerre ? Les propriétaires (qui ont bien perçu le loyer pendant la guerre) rouvrent la tuilerie. C'est l'époque de la reconstruction et on a nouveau besoin de tuiles et de briques. L'entreprise fonctionne jusqu'en 2006. De fait la toiture de ma maison porte des tuiles fabriquées aux Milles. En 50 ans, les propriétaires ont changé à plusieurs reprises (je repère notamment Lafarge, toujours dans les mauvais plans). C'est à partir des années 80 et 90 que d'anciens ouvriers et internés se battent pour que l'histoire du lieu soit enfin pleinement reconnue. Le musée actuel a ouvert fin 2012.

Les galeries autour des fours ont servi de dortoirs mais aussi de réfectoire.


Il s'agit donc d'un des lieux de la déportation et du crime contre l'humanité commis par l'État français. Bien sûr, l'apparence du bâtiment est totalement inoffensive : des murs, des portes laissant passer la lumière, des poutres... un endroit idéal pour entasser les gens. Sa visite peut être déceptive, puisqu'il n'y a littéralement rien à voir. C'est un immense hangar vide situé à quelques mètres d'une gare.
En réalité, l'exposition est extrêmement pédagogique et tous les panneaux sont vraiment bien conçus. Il faut compter au moins 1h15 pour la visite, mais on peut facilement y rester deux heures. En semaine il y a de nombreux groupes scolaires.

Les dortoirs du premier étage. Il faut imaginer les gens entassés, des tissus formant rideaux, de la paille au sol... l'enfer. Et la poussière d'argile partout.

Le lieu est connu pour avoir enfermé de nombreux artistes allemands et on peut s'attendre à voir quelques unes de leurs œuvres. À vrai dire, on entend souvent parler du camp des Milles sous cet angle-là : « le camp où des artistes allemands ont été enfermés et ont eu recours à l'art pour tenir et s'évader psychologiquement », en premier lieu Max Ernst. Pourtant nous verrons peu d'oeuvres pendant la visite. La plupart des dessins ont été repris par leurs auteurs et sont aujourd'hui conservés dans des musées. Sur place il reste les peintures du réfectoire des gardiens et quelques graffitis.



1940. Les internés créent une sorte de cabaret nommé Die Katakombe, lectures, théâtre, chansons... du nom d'un cabaret berlinois fermé par les nazis.



Plusieurs piliers portent des peintures de fleurs, bleues ou rouges. L'historienne de l'art Angelika Gaussant a fait l'hypothèse qu'elles avaient été peintes par Julius Mohr, un peintre polonais interné en 1941 et déporté en 1942.
Et une étoile de David.


Le réfectoire des gardiens est orné de peintures, sans doute réalisées à la demande de la Direction en 1940 et 1941. Au moins deux peintres en seraient l'auteur, dont peut-être Karl Bodek, juif autrichien déporté vers Drancy en 1942.

Cette étrange parodie de la Cène de Léonard installe à la même table des hommes venus de toute la planète, mais représentés à la fois avec humour, à la fois en reprenant les clichés racistes (un noir torse nu avec une sagaie, un Chinois à la Fu Manchu, un genre de François Ier, un Esquimau, un cow-boy et un ascète indien), le tout sous la figure d'un terne et triste bureaucrate.

Si vos assiettes ne sont pas très garnies, puissent nos dessins vous calmer l'appétit (les assiettes des gardiens étaient apparemment assez pauvres).



Ces peintures, d'un style totalement différent, rappellent le constructivisme russe. Les petits personnages transportent les victuailles : saucisse géante, tonneau de vin, artichaut, raisin, fromage... Le pas est martial, mais il est aussi ridicule, d'autant que plusieurs personnages semblent saouls et que l'un d'eux risque de trébucher sur une brique.

Entre 1939 et 1946 la France aura compté plus de 200 camps sur son territoire.
En tout, environ 10 000 personnes furent emprisonnées au camp des Milles – dont 2 000 juifs livrés aux Allemands et déportés.
Le lieu fait une apparition remarquée dans plusieurs de mes lectures :


Et comment on y va ? En prenant le bus 4 à la gare routière d'Aix-en-Provence. Et soyez prévoyants : le lieu n'est ni chauffé ni climatisé.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.


jeudi 29 janvier 2026

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois.

 

Primo Levi, La Trêve, parution originale 1963, traduit de l'italien par Emmanuelle Genevois-Joly, édité en France par Grasset/Livre de Poche.

Le livre commence là où s'achève Si c'est un homme : l'Armée rouge est enfin arrivée au complexe concentrationnaire d'Auschwitz. Et le livre raconte ce qui suit, jusqu'à l'arrivée à la maison.


C'étaient quatre jeunes soldats à cheval qui avançaient avec précaution, la mitraillette au côté, le long de la route qui bornait le camp. Lorsqu'ils arrivèrent près des barbelés, ils s'arrêtèrent pour regarder, en échangeant quelques mots brefs et timides et en jetant des regards lourds d'un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous, rares survivants.
Ils nous semblaient étonnamment charnels et concrets, suspendus (la route était plus haute que le camp) sur leurs énormes chevaux, entre le gris de la neige et le gris du ciel, immobiles sous les rafales d'un vent humide, annonciateur de dégel.
C'est presque le début.

Car il ne faut pas s'imaginer que les survivants ont été immédiatement soignés, remis sur pied et renvoyés chez eux, hop, en un tourne-main. Après les jours et les semaines où chacun réussit à échapper au typhus, à l'épuisement généralisé des corps et des têtes, commence une longue errance (neuf mois quand même).


L'administration russe s'occupait si peu du camp qu'on aurait douté de son existence : mais elle bien exister puisqu'on mangeait tous les jours. En d'autres termes, c'était une bonne administration.
Le récit est en effet empreint d'un certain humour quand il s'agit en effet d'évoquer l'organisation aléatoire de l'armée russe, et de la comparer à l'organisation allemande, notamment à l'occasion des transports ferroviaires.

Des camps de réfugiés sont constitués par nationalité. Les Italiens ? Soldats et officiers de l'armée en déroute (l'Italie étant alliée de l'Allemagne) (et de fait on n'est pas loin de croiser Mario Rigoni Stern), prisonniers des camps de concentration, juifs notamment, résistants ou maquisards, volontaires ou réquisitionnés du travail obligatoire, fonctionnaires venus collaborer avec le régime roumain (et ayant fondé famille), hommes et femmes aux trajectoires diverses – tous italienski pour les Russes.


L'errance est sans aucune visibilité. Un train qui transporte les réfugiés, mais qui s'arrête la nuit en plein hiver. Un camp au milieu de la steppe où l'on reste des mois sans savoir ni quoi ni quand. Un très long voyage en train sans aucune organisation, la nourriture arrivant un peu hasard, le convoi avançant au gré des disponibilités des voies.
Levi raconte cette existence dans le néant (et la carte sur la page Wikipedia donne idée du trajet parcouru), traçant des portraits à la fois durs et attachants de ses compagnons et des soldats russes. Lui-même exprime sa mélancolie et sa nostalgie de son pays, mais fait aussi preuve de patience et de capacité d'adaptation. Les sentiments se mêlent sans cesse. On préfère ne pas trop savoir ce qu'ont fait les personnes les plus débrouillardes pour survivre au camp. Celles dont l'esprit semble parti loin, loin, ne sont pas si déraisonnables. Les figures sont hautes en couleur, mais tout le monde réussira à arriver à bon port.
Miller, Enfants mangeant de la soupe (Vienne 1945), Lee Miller Archives East Sussex


Il y avait soixante wagons, wagons de marchandises plutôt disloqués, arrêtés sur une voie de garage. Nous en prîmes possession avec une fougue délirante et sans disputes. Nous étions mille quatre cents, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq hommes par wagon, ce qui, à la lumière de nos précédentes expériences ferroviaires, laissait présager un voyage commode et reposant.
L'humour noir pratiqué de façon pudique.

Cependant, la fin du livre est marquée par une gravité croissante. Au fur et à mesure qu'un train bringuebalant dont le plafond laisse passer la pluie ramène les Italiens chez eux, Levi se rapproche du moment où la brutalité de la réalité s'imposera : l'infime nombre de survivants.


Il y a aussi l'injustice particulière pesant sur les femmes (travailleuses volontaires en Allemagne ou prisonnières survivantes) dont beaucoup ont besoin d'un « protecteur », qui semble plutôt un propriétaire, et qui sont harcelées par les soldats, toujours craintes d'être violées. La prostitution est d'ailleurs abordée et je n'ai pu m'empêcher de penser à ce que disait Appelfeld, de ceux qui cherchaient à enlever des enfants en vue d'obscurs trafics. Heureusement, d'autres femmes, souvent russes ou polonaises, font preuve d'une belle liberté.

Nous étions contents parce que ce jour-là (demain, nous ne savions pas ; mais ce qui peut arriver le lendemain n'a pas toujours d'importance) nous pouvions faire des choses dont nous étions privés depuis très longtemps, comme boire l'eau d'un puits, nous étendre au soleil au milieu de l'herbe haute et vigoureuse, humer l'air de l'été, allumer un feu et cuisiner, aller dans les bois pour chercher des fraises et des champignons, fumer une cigarette en regardant loin au-dessus de nos têtes un ciel purifié par le vent.

Plusieurs passages sont dignes du théâtre, comme une discussion en latin avec un prêtre polonais, seule langue en commun, pour demander son chemin, la description pittoresque du marché noir, seule solution pour manger à sa faim.

Ce récit très vivant et plein d'humanité est porteur d'espoir et d'une insondable tristesse.

Comme si une digue s'était ouverte, juste au moment où toute menace semblait s'évanouir, où l'espoir d'un retour à la vie cessait d'être insensé, j'étais en proie à une douleur nouvelle, plus grande, enfouie d'abord aux frontières de la conscience sous d'autres douleurs plus urgentes : celle de l'exil, de la maison lointaine, de la solitude, des amis perdus, de la jeunesse enfuie et de la multitude de cadavres autour de moi.

Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destine, mais destiné à rester unique.

Miller, Petits évacuées réfugiés (Luxembourg 1944) Lee Miller Archives East Sussex


Suite à la lecture de ce billet du blog Anath&Nosfé, consacré au thème du retour après le camp de concentration, j'ai parcouru rapidement les dernières pages d'Être sans destin d'Imre Kertész. En effet, le même volume raconte l'arrestation, la déportation et le retour, jusqu'au seuil du logis maternel, puisque que d'autres gens vivent désormais dans l'appartement de son père (alors que Levi rentre chez lui, à Turin, où il retrouve sa mère et sa soeur). Ce retour semble bien plus rapide et mieux organisé, il faut dire que le trajet est beaucoup plus court, mais il n'est pas pour autant plus facile.


Je suis rentré chez moi à peu près à l'heure où j'étais parti.
(...)
On ne peut pas tout me prendre, il m'est impossible de n'être ni vainqueur ni vaincu, de ne pas pouvoir avoir raison et n'avoir pas pu me tromper, de n'être ni la cause ni la conséquence de rien ; je les suppliais presque d'essayer d'admettre que je ne pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir d'être qu'innocent.

De la vie d'après il en est également question dans Le Pain perdu d'Edith Bruck.

Je n'oublie pas l'extraordinaire roman d'Aharon Appelfed, Des jours d'une stupéfiante clarté, ainsi que Histoire d'une vie.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.