Henri Bosco, Malicroix, 1948, Gallimard.
L’histoire se tient en Camargue, sans doute à la fin du 19e siècle. Le narrateur est un jeune homme qui hérite d’un grand-oncle Malicroix une terre quelque part dans un endroit paumé. Une île en réalité, au milieu du Rhône, une île basse que traverse le mistral quand il descend vers la mer, et un troupeau de mouton sur la terre ferme, ainsi qu’un homme pour le servir – à condition qu’il se montre à la hauteur de son étrange héritage.
C’est que notre homme se trouve apparemment envoûté par cette nouvelle existence, restant assis des journées entières dans la petite maison, attendant la fin de la pluie, s’aventurant parfois à explorer l’île, mais si peu, si peu. Au point où le lecteur commence à s’interroger sur sa stabilité d’esprit – cet homme ne se ferait-il pas beaucoup d’idées pour peu de choses ? Je n’ai pas été sans penser au Horla.
Jusqu’au jour où débarque le notaire et son clerc, un homme inquiétant. Le narrateur découvre le testament et ses clauses inattendues. Les semaines se succèdent, le vent, la neige, et puis les événements. On peut être perdu sur une île au milieu du Rhône et se retrouver au coeur d’un roman noir aux tonalités vaguement médiévales.
Or, j’étais dans les régions basses, entouré partout par les eaux ; et leur présence me semblait sensible sous le sol de cette île plate, simple banc de limon tenu par la végétation, mais que les vapeurs et la pluie imbibaient et rendaient presque flexible. La matière argileuse fléchissait à tous les pas et je savais que les racines des grands saules buvaient au fil même du fleuve, au-dessous de ce sol pourri d’humidité.
Un excellent roman, à peine terni par les réflexions sur la race – celle des Malicroix – noblesse de sang inexistante, mais qui suffit à créer des prétentions et des ambitions, et à poser un homme face à un autre. Quelle stupidité. Écrire ça en 1948...
Bien sûr, le roman tient grâce à la description jour après jour de l’île. Le vent vivant qui la traverse et lui donne vie. Les arbres sont en proie direct aux éléments, aux entrées maritimes qui remontent, aux neiges qui fondent, à l’eau du fleuve qui emporte les alluvions tout en en déposant d’autres. Île imaginaire où le narrateur arrive de nuit après une marche dans la forêt et une traversée en barque, île perdue où personne n’aborde, île comme un paysage intérieur, habitée par un horizon sans limite.
Debout à la pointe de l’île, sur cette proue où se fendaient les eaux sauvages, je n’avais devant moi que leur immensité, et le pays entier n’étant qu’une eau en marche, j’étais seul, immobile au centre de cette ruée liquide.
Un monde sauvage et farouche, sans le confort des petits hameaux fleuris où la proximité humaine apporte le réconfort. Ici c’est la grande solitude et le face-à-face avec soi-même.
| Richier, Le Griffu, 1952 bronze, coll. privée |
La première plainte de l’être nocturne ne fut, sur le chaume du toit, qu’un frôlement. Le vent flotta. Il fit flotter les feuilles. On entendit frémir la cime des arbres, et, très douces, sous deux poussées, frissonner, au faîte du chaume, les pailles sensibles. Puis tout se tut. Mais un bruissement s’éleva à quelque distance de la maison, et le monde des branches tressaillit. Un souffle. La forêt ondula nerveusement. Et un sourd murmure courut au-dessus de l’île enveloppée d’ombre.
Le ciel détachait par moments de l’horizon la masse lente et lourde d’un nuage qui prenait aussitôt la direction des terres invisibles, vers l’Ouest ; et il traversait la Camargue, très haut, les flancs dans le soleil, comme un colossal amoncellement de neiges. Ces premiers signes du printemps créaient dans l’espace des trous où tout à coup passaient de longs bras de lumière.
Vous auriez pu lire ce roman pour l’escale insulaire de Cléanthe ! Toutefois, du fait que l’essentiel de l’action se déroule entre novembre et février, vous pouvez le garder pour la thématique hivernale.



