La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 24 novembre 2020

Le défi consiste à évaluer le cuir historique de ces individus.

Gilles Havard, L’Amérique fantôme. Les aventuriers francophones du Nouveau monde, 2019, Flammarion.

Nous partons sur la trace d’hommes qui ont accompagné le lent mouvement de conquête du continent américain par les européens. Ils sont tous francophones et on les qualifie souvent de coureurs des bois. Ce sont ceux qui parcourent des milliers de kilomètres le long des rivières et qui rencontrent ceux que l’on appelle alors les Indiens. Ce sont les truchements, les traducteurs, ceux qui connaissent les habitudes des différentes tribus, ceux qui permettent le commerce de peaux, ceux qui sont indispensables pour signer les traités de paix entre les Français et les Indiens. Des gens qui ont laissé peu de traces dans les archives, des francophones, des gens avec un pied en pays indien, et qui jusqu’à la fin du XIXe siècle ont accompagné les Français, les Britanniques, les Américains (et même les Espagnols).

C’est évidemment très intéressant.


Depuis plusieurs décennies déjà, les marchands européens plaçaient de jeunes matelots parmi les peuples des côtes africaines et sud-américaines afin d’apprendre les langues, d’encourager le commercer et de servir d’informateurs. Des truchements normands, dont Gambie vraisemblablement, sont ainsi venus en Floride avant 1562. (…) Ils peuvent alors laisser parmi elles quelques jeunes matelots pour apprendre leurs langues, un statut de truchement d’autant mieux compris des Timucuas qu’ils possèdent eux aussi leurs propres interprètes, nommés hiatiquis.


Il y a beaucoup de choses sur les Indiens puisque l’un des rôles de ces hommes est de servir d’intermédiaires et de permettre le commerce. Ils sont donc très imprégnés par les mœurs autochtones, au point d’avoir adopté certaines habitudes et de dérouter leurs compatriotes plus urbains. C’est un monde où les guerres sont permanentes (notamment contre les Iroquois) et les disettes fréquentes, où les solidarités familiales et amicales sont donc indispensables pour survivre dans ces contrées inconnues. Ils traversent et habitent des villages très peuplés, puisque nous sommes avant l’ère des épidémies dévastatrices.

Les distances parcourues sont ahurissantes : comment un petit bonhomme parti de la vallée du Saint-Laurent et des forêts (pas encore québécoises) parvient, à pied et en canoë, jusqu’au Lac Supérieur et jusqu’au Dakota, jusqu’aux plaines à bisons, à Saint-Louis, au Pacifique ? 

Évidemment, les Américains ont plutôt eu tendance à oublier ce petit personnel pittoresque, qui parle français et diverses langues autochtones, qui picole et qui vit dans les bois. Pourtant certains ont pris part à la grande aventure de l’expédition Lewis et Clarke (qui n’aurait pas été très loin s’il n’avait pas été possible de parler avec les Indiens). Au passage nous assistons à la création de la Compagnie de la baie d’Hudson, nous apprenons qu’une statue de découvreurs français a été érigée à Winnipeg et qu’un de ces coureurs des bois apparaît dans Les Simpson, dites donc. On croise aussi Audubon.

A. Plamondon, Le dernier des Hurons de Lorette, 1838,
oeuvre déposée au Musée des BA du Canada à Ottawa. 

Le président Jefferson, commanditaire de l’expédition de Lewis et Clark, sait la valeur de ses écrits. Mais il prend soin de ne le mentionner que dans sa correspondance privée. S’il est prompt à utiliser l’expertise géographique et ethnographique des créoles et des Canadiens de Saint-Louis, il se refuse à leur reconnaître une part dans l’exploration de l’Ouest.

 

Pour communiquer, la chaîne de transmission s’avère un peu complexe, mais on la préfère au langage des signes. Quatre langues sont ainsi mobilisées : Lewis parle à Labiche en anglais, qui répète les paroles en français à Charbonneau, lequel les traduit en gros ventre à Sakakawea, capable enfin de s’adresser en serpent à Cameahwait – et inversement.

 

Un bémol : Cette suite de chapitres biographiques et ces existences présentent un caractère répétitif certain et inévitable. J’ai passé quelques pages, même si elles démontrent tout le sérieux du travail de l’auteur.

 

Un petit arrêt sur le mot de « truchement » : un mot venu de l’arabe fréquemment employé pour désigner ces hommes dans les forêts du Nouveau monde. C’est aussi ça la mondialisation !

 

Une émission très intéressante sur l’expédition Lewis & Clarke et plus généralement pour une autre vision de l’Ouest américain.


Merci Estelle pour la lecture !


samedi 21 novembre 2020

Abbatiale Sainte-Foy de Conques

Cette semaine et samedi prochain, je vous propose de passer quelques heures de calme et de beauté à Conques (avant de reprendre le train et de retrouver le traintrain quotidien de ce mois de novembre interminable).

L’abbatiale Sainte-Foy de Conques est classée à l’Unesco pour son universelle beauté. Un village perché au milieu de la verdure, dans un endroit reculé. Une magnifique abbatiale romane. Le superbe tympan du Jugement dernier. Les pèlerins sont toujours là, les moines aussi, même s’ils ont été rejoints par les touristes.
Aujourd’hui, l’abbatiale et son fabuleux tympan.

Dans cet endroit très reculé, un ermitage chrétien s’est installé très tôt, vite devenu une abbaye. Mais pour se développer, une bonne abbaye a besoin de reliques. À la fin du IXe siècle, suite à une histoire digne des grands romans d’espionnage, un moine de Conques parvient à dérober les reliques de sainte Foy dans une église d’Agen. Le corps de la petite martyre est acheminé à Conques et hop, les miracles apparaissent. La fortune de l’abbaye est faite (à quoi on peut reconnaître une vraie sainte). Les pèlerins arrivent en masse et Conques devient une vraie petite ville (3000 habitants en 1341), d’autant qu’il s’agit d’une étape sur la route de Saint-Jacques de Compostelle.


L’église actuelle est romane. Les travaux commencent au XIe siècle et s’achèvent au XIIIe. Son plan est celui d’une église de pèlerinage typique avec un déambulatoire à chapelles rayonnantes, des bas-côtés dans les transepts et un chœur échelonné (même s’il a fallu s’adapter à la forte pente du terrain). Tout est fait pour faciliter la déambulation de la foule des tourist des pèlerins sans déranger les moines. Il est possible de tourner autour des reliques de Sainte Foy conservées dans le chœur.



On note aussi des chapiteaux sculptés situés dans des endroits inaccessibles et un cloître dont il ne reste plus grand-chose. Les tours avec leurs contreforts puissants ont été surélevées et achevées au XIXe siècle.  Ici encore Prosper Mérimée a joué le rôle de sauveur.
À noter les vitraux réalisés par Pierre Soulages dans les années 1990. Très sobres, ils savent se faire oublier. Leur couleur varie avec la lumière et ils sont véritablement au service de l’édifice.
Et maintenant, le tympan !
J’ai découvert ce tympan lors d’un de mes premiers cours d’histoire de l’art en tant qu’étudiante (c’était donc au XXsiècle). Je l’ai aussi enseigné (il y a une dizaine d’années). Je suis très heureuse d’avoir enfin pu l’admirer.

 

Nous voyons donc une Parousie (= seconde venue du Christ sur terre) et un Jugement dernier. Le tympan est constitué de 24 blocs calcaire. De nombreuses inscriptions latines structurent l'espace. Et on distingue bien les restes de peinture. 

En bas : nous voyons le Paradis, le limbe des Patriarches et l’Enfer. En Enfer, les péchés différents capitaux donnent lieu à des punitions associées.

Au niveau intermédiaire, le Christ assis en majesté, en train de juger, et entouré d'une mandorle. D'un côté les Élus et de l'autre les pêcheurs.

Des anges tout en haut, sonnent dans les trompettes et portent la Croix. Cela fourmille. Les personnages sont très nombreux et évidemment on passe un temps fou à les regarder !


Des détails de l'Enfer et des pêcheurs... toujours plus d'animation que de l'autre côté !

Le Paradis, avec ses petites arcades bien rangées, ressemble à la Jérusalem céleste. Au centre, Abraham portant deux petits enfants (le sein d'Abraham). Juste au-dessus, coincés entre deux niveaux, on voit à droite la Résurrection des morts avec tout le monde sortant de son cercueil et à gauche, agenouillée devant la grande main de Dieu, la petite Sainte Foy.

Nous sommes juste sous les pieds du Christ. Vous voyez la porte du Paradis qui accueille deux Élus. De l'autre côté, Léviathan fait office de gueule de l'Enfer et on y enfourne un damné. Juste au-dessus, un démon et Saint-Michel s’affrontent autour d’une balance pour la pesée des âmes. Évidemment, le démon essaie de faire pencher le plateau de son côté.


Avant d'entrer, n'oubliez pas les anges curieux coincés dans les voussures de l'archivolte. Ils vous regardent et ils sont très célèbres.

Et voilà ! Bon, comme Conques est très beau, la semaine prochaine je vous montre des photos du village, histoire de rêver encore un peu. Non, je ne veux pas revenir de vacances !


jeudi 19 novembre 2020

C’est en travaillant que tu entres dans une communauté.

Joe Sacco, Payer la terre, traduit de l’américain par Sidonie Van Den Dries, édité en France par Futuropolis et XXI, parution originale 2020.

 

Un reportage au long cours auprès des Premières Nations des Territoires du Nord-Ouest du Canada, une région immense.

Sacco, accompagné d’une amie qui l’a aidé et guidé, s’est rendu dans cette région, y compris dans des endroits bien paumés, et s’est entretenu longuement avec plusieurs autochtones. Responsables politiques, administratifs, associatifs, commerçants, amis, famille d’amis… différentes générations et différentes classes sociales, pour recueillir autant de témoignages sur ce qu’il s’est passé « avec la terre » dans cette région.

Le point de départ est celui des traités signés au XIXe siècle avec le gouvernement canadien. Le cœur du récit est constitué par les négociations pour l’exploitation (et l’accaparement) du sous-sol (gaz, pétrole). Compagnies pétrolières, représentants des autochtones, état fédéral, région… Le sujet est assez complexe (entrecroisement des différents niveaux de responsabilité dans un pays fédéral, rapports de force entre les différentes Nations, enjeux locaux) et je suis loin d’avoir tout saisi au cours de cette première lecture. Le point fort est la diversité des points de vue. Bien sûr, on déplore la destruction de la forêt et la pollution de l’eau, mais on loue l’arrivée d’une activité économique, la possibilité offerte aux autochtones d’être moins dépendants de l’État et d’avoir prise sur les activités des entreprises et d’être acteurs de leur développement. Le tout sans angélisme : certains regrettent la vie dans la forêt, mais rappellent la faim ou les maladies ou les accouchements. Et d’autres avouent qu’ils n’aimaient pas piéger les animaux. D’ailleurs, les représentants des Nations sont loin d’être tous emprunts de sagesse. Le sexisme et la mainmise de quelques-uns sur les décisions ne sont pas passés sous silence.

L’accent est mis sur les conséquences sociales de ce siècle de transformation. La vie sédentaire, l’alcool dont les ravages sont abondamment décrits, la violence au sein des familles (il y a des pages éprouvantes), l’ignominie des enfants enlevés à leur famille et placés dans les instituts pour être totalement coupés de leur monde (des passages totalement démoralisants). Il est question du vol de la terre, de la destruction d’une culture et de ses valeurs et d’une perte d’identité.

Le livre dresse le portrait de très nombreux militants de la cause autochtone, avec leur parcours familial, personnel et politique et leurs aspirations pour les leurs. C’est un très vaste panorama, nourri d’une importante documentation historique, ouvert sur l’avenir. Il se clôt sur des jeux très étonnants et un moment de partage.

Des dessins que je trouve un peu froids, mais servis par une mise en page expressive. L’accent est toujours mis sur les visages et les mains – sur les êtres humains, avec leur grandeur et leur bassesse.

À lire plusieurs fois !

Merci Magali pour la lecture !

 

mardi 17 novembre 2020

Mais-qu’est-ce-qui-t’a-pris-mais-qu’est-ce-qui-t’a-pris-mais-qu’est-ce-qui-t’a-pris ?

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit, 2015, édité au Québec par La Peuplade.

La première partie est un cri de colère, de rage et de désespoir. La narratrice, dont on comprend qu’elle est travailleuse sociale, se rend comme chaque été à Salluit, dans le Nunavik. Mais cette année on lui apprend que son amie, Eva, a été tuée.

La seconde partie s’intéresse à Elijah, le fils d’Eva, à ses amours, à ses enfants. Le ton y est beaucoup plus triste et mélancolique.


Quand on revoit quelqu’un après longtemps, il faut s’attendre à tout, on ne lui demande pas « Comment ça va ? » comme une absurde banalité à laquelle on n’attend pas de réponse, parce que comment ça va, ici, ça peut entraîner des réponses comme « Ça ne va pas, mon fils a mis le feu à son propre corps l’automne passé ».


Un roman très dur, qui raconte la réalité de la vie au Nunavik pour des gens à qui le gouvernement canadien et l’Occident imposent un mode de vie, un système de valeurs, une alimentation, des règles de comportement. Le chèque de l’exploitation minière ou le chèque des aides sociales, l’alcool, la drogue, la violence, la destruction des familles et des individus. Avec ces blancs qui viennent travailler pour quelques mois parce qu’ils y sont particulièrement bien payés, pour s’enfiler des fillettes, qui repartent en laissant une femme enceinte et en colportant les clichés racistes et paternalistes en vigueur. À lire à petites doses et pas avant de dormir (j’ai aussi passé quelques pages parce que pfiou).

La narratrice essaie pourtant de trouver de l’espoir, dans les magnifiques paysages bien sûr, dans le sourire des enfants, dans les trajectoires de ceux qui parviennent à échapper à toutes les embuches de cette vie aliénée, dans les récits de ceux qui viennent là parce qu’ils aiment vraiment leurs habitants, dans une histoire d’amour qui naît et qui parvient à résister à tous les aléas.

Le roman raconte une situation collectivement inextricable, avec la mauvaise conscience des blancs et le sentiment d’humiliation des Inuits. On a le sentiment que tous les individus sont irrésistiblement broyés. 

Passionnant et bouleversant.

 

Samedi après-midi, du vent doux sur la toundra. Une mère lagopède et ses petits détalent dans tous les sens pendant que j’approche, ils ne savent pas que je veux seulement admirer leur beauté, la mère en panique veut défendre ses poussins, mais avec quoi, avec quoi un lagopède peut-il se défendre ? Pas de dents, pas de griffes, les petits ne volent pas. C’est la vie magnifique et fragile, une fleur sur la toundra, j’ai le goût de brailler, je l’ai dit, j’ai souvent le goût de brailler parce que tout est trop beau ou trop dur ici, je regarde un lagopède sur la montagne et je veux pleurer pendant que dans le village les enfants et la violence.

 

Bon pour Novembre au Québec, dans la catégorie « roman engagé » avec la très belle chanson des Cow-boys fringants : L’Amérique pleure.


Une autrice.

J. Irqumia, Pêcheuse, 1963, lithographie
Musée des BA du Canada


samedi 14 novembre 2020

Le Musée Soulages à Rodez

Dernier jour à Rodez (du moins pour le blog). Aujourd'hui, rendez-vous à l'endroit qui attire le plus de monde dans la ville, l'indispensable Musée Soulages. "Et alors, vous avez été voir Soulages ? Vous en pensez quoi ? Ça vaut le coup de se déplacer ?" Alors : OUI. Le musée est une réussite, son succès est mérité.

Bien entendu, je connaissais la peinture de Soulages, essentiellement par les oeuvres conservées au musée Fabre de Montpellier. À Rodez, le musée a été conçu en adéquation avec son oeuvre, la dimension des salles et leur éclairage étant explicitement destinés à le mettre en valeur. Et puis, il y a un grand nombre de peintures, de diverses périodes, de gravures de différentes techniques et de travaux de diverses sortes. La dernière salle est consacrée aux vitraux de l'église Sainte-Foy de Conques, réalisés par Soulages. L'ensemble forme un tout parfaitement cohérent.



Une peinture au brou de noix.  Une lithographie. La matrice de cuivre ayant servi à graver une eau-forte. Une grande plaque de bronze reprenant le motif d'une gravure.

Une gouache. Noir et bleu. Bleu transparent comme de l'eau. Noir clair (ce n'est pas gris quand même ?). Noir intense. Reflet du verre. Reflet du ciel.

Le noir comme un miroir.

Je vous jure que l'oeuvre est noire. Et non pas blanche, ou or, ou argentée.

Le plus bel objet de la collection peut-être : un vase de Sèvres. Noir et blanc et or et rouge feu.

Une visite indispensable.

Visite de Rodez : billet de présentation ; cathédrale de Rodez ; les statues-menhirs du musée Fenaille. Les deux semaines à venir, nous ferons étape à Conques.