La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 4 juillet 2020

Les guerriers celtes

Place à un peu de statuaire celte. Oui, celte et même pas gallo-romaine.

À Roquepertuse et à Entremont (dans les Bouches-du-Rhône), on trouve de grandes statues en ronde bosse de guerriers ou de ce que l’on suppose être des membres de l’élite locale. Ils sont plus ou moins grandeur nature, assis en tailleurs. Les sculptures étaient peintes et sans doute installées sur des grands portiques. En hauteur, visibles de loin.

Par exemple, à Roquepertuse : sur un plateau au-dessus de la vallée de l’Arc, on a trouvé les traces d’un sanctuaire et d’un village, occupés du VIIe au IIe siècle av.J.-C. Il y avait un oppidum et un habitat en terrasse le long de la pente. Le site était occupé par des Celtes : Celto-Ligures ou Saliens ?
On y a retrouvé une abondante sculpture
Les archéologues font l’hypothèse d’un imposant monument à portique. Les linteaux et les poutres contenaient des creux destinés à accueillir des crânes. De vrais crânes qui étaient présentés, surmodelés en argile ou embaumés ou décharnés. Et des sculptures de crânes. La forme d’un emplacement suggère qu’un crâne de cheval ou de bovidé était également accroché. Le portique était peint (avec des oiseaux, des serpents). Il y aurait eu en tout au moins 4 sculptures de personnage assis. Les détails des visages étaient certainement peints.
Les sculptures dateraient des Ve ou IVe ou IIIe siècles av.J.-C.

Le très beau Hermès Bicéphale, trouvé à l'oppidum de Roquepertuse (musée d'histoire de Marseille).  Aujourd'hui, il nous impressionne par sa stylisation et sa sobriété, mais il était certainement peint.
Gravure sur un linteau: des chevaux. Provient de l'oppidum de Roquepertuse (musée d'histoire de Marseille)
Les fragments de Roquepertuse sont conservés par le Musée d’archéologie méditerranéenne mais sont visibles au musée d’histoire de Marseille.

Il y a aussi Entremont, un oppidum près d’Aix-en-Provence, qui aurait été une capitale Celto-Ligure, habité à partir de 180 av.J.-C. À ce moment-là, on réutilise dans les constructions les pierres d’un sanctuaire plus ancien, datant lui aussi des environs de l’an 500 av.J.-C.
Des linteaux, des piliers, des pierres, décorés de peintures et de gravures, avec des trous en forme de crânes. Les trous « céphaliformes » comme disent les archéologues étaient peut-être plus destinés à recevoir les crânes (ou les morceaux de crâne) des héros de la cité, à qui on rendait un hommage collectif et sous la protection desquels on se plaçait, qu’à exposer les crânes des ennemis.
N’empêche que ce devait être impressionnant.
Entremont a été ensuite abandonné, car les Romains ont créé, en contrebas, une nouvelle ville : Aquae Sextae.
 Les guerriers accroupis d'Entremont.
Les fragments d’Entremont se trouvent pour la plupart au musée Granet d’Aix-en-Provence.

On imagine bien que ce genre d’installation a contribué à donner aux Gaulois une réputation de férocité et de barbarie, auprès des légionnaires romains qui ont été à traverser la région plus tardivement.

Je vous ai déjà montré une magnifique statue celte espagnole !
Pour cette mini série antique, je vous ai montré la semaine dernière une mosaïque avec une course de chars. La semaine prochaine, une statue gallo-romaine.

jeudi 2 juillet 2020

Quant à moi, plus glacé qu’un hiver gaulois, j’étais incapable d’émettre le moindre son.

Pétrone, Satiricon, traduit du latin par Liza Méry, entre 60 et 120 ap. J.-C. lu dans l’édition des Belles lettres, Romans grecs et latins.

Cela commence in medias res au milieu d’un couple à 3 gens de jeunes hommes. Le narrateur et un ami se disputent le corps du jeune Griton. Il y a une histoire de manteau volé, de coups de bâton et une orgie à Priape un peu compliquée, et puis le narrateur nous raconte un long banquet chez un affranchi, un nouveau riche très riche, ignorant et plein de mauvais goût. Une fuite en bateau, un naufrage, une mascarade destinée à tromper les habitants de Crotone, etc. On a le sentiment que cela ne pourrait jamais s’arrêter.

Je vais te dire pourquoi, à mon avis, nos petits jeunes gens deviennent de parfaits imbéciles en fréquentant les écoles : c’est parce qu’ils ne voient ou n’entendent rien qui appartienne au monde normal. À la place, ce ne sont que pirates enchaînés sur le rivage, tyrans ordonnant aux fils de trancher la tête de leurs pères, oracles exigeant l’immolation de trois jeunes filles ou plus pour faire cesser une épidémie, périodes mielleuses et mollement arrondies. Tous leurs propos, tous leurs faits et gestes, ont l’air saupoudrés de pavot et de sésame.

Ce texte antique nous est parvenu par des manuscrits incomplets. Il manque le début et la fin, et pas mal d’épisodes et le lecteur est réduit faire à des hypothèses. Cet aspect fragmentaire renforce considérablement l’aspect de roman picaresque de la chose. Le narrateur et son Griton chéri font partie de ces pauvres hères, allant de ville en ville, vivant à la solde des dupes ou d’un protecteur, fuyant la police, prenant des coups de bâton, s’aimant, se déchirant, se réconciliant, le tout dans une mécanique bien huilée. On ne s’ennuie pas et les épisodes les plus rocambolesques s’enchaînent.
Chaque ville ou maison ou auberge semble un labyrinthe. Les personnages sont déguisés ou adoptent un comportement contraire à ce qui attendu d’eux d’après leur sexe ou leur rang social. Les nourritures du festin sont trafiquées et il est impossible de les reconnaître. Au jeu des faux-semblants, tout est possible. Il y a aussi un poète fou furieux qui fait des vers en plein naufrage. 
Le roman manifeste un goût pour le mélange et la forme brève, avec l’insertion de plusieurs récits secondaires. Les héros et les auteurs classiques sont désacralisés.
On n’est pas ici parmi les dieux et les nobles héros aux cœurs purs. On mange, on boit. On se saute dessus, hommes ou femmes (mais surtout les hommes), sauf quand le héros souffre d’impuissance et qu’il détourne des vers de Virgile pour se lamenter sur son sexe mou. On dit clairement son désir d’être pris ou prise par l’un ou par l’autre. En cas de souci, on se tourne vers la sorcellerie ou vers le culte du dieu Priape, dont les servants sont plus sensibles à l’or qu’à leurs obligations religieuses. Ce roman est une joyeuse danse endiablée, une ronde, où la prose et les vers se mêlent, où le narrateur bafoue la noble littérature épique, où l’on parle un langage peu châtié, voire franchement vulgaire.
C’était une bonne lecture !
Silène, Groupe de la route de Beaucaire, IIe siècle, Nîmes musée de la Romanité.
Sans même jeter un regard à mes mains ou à mon visage, baissant aussitôt les yeux, il tendit une main empressée vers mon sexe et dit : « Bonjour Encolpe ! » Allez vous étonner, après cela, que la nourrice d’Ulysse ait reconnu à sa cicatrice un homme parti vingt ans auparavant, quand cet habile homme se montra assez sagace pour aller directement, malgré mon déguisement, à la preuve décisive de mon identité !

À propos de la langue, Wikipedia m’apprend ceci : 
Longtemps qualifiée de vulgaire, car étant celle de la classe des affranchis, la langue du Satyricon paraît au contraire une innovation antique. Elle contient en effet de nombreux hapax, c’est-à-dire des termes qui ne sont attestés qu’une fois et dont, par conséquent, le sens exact est parfois difficile à déterminer. Ces hapax sont si nombreux qu'ils ont fait l'objet d'une étude spécifique menée par Giovanni Alessio, à tel point que Michel Dubuisson parle de Pétrone comme d'un « San-Antonio latin ».

Le Pétrone à qui le texte est attribué ne semble pas être le même Pétrone que celui de Néron et de Quo Vadis.

mardi 30 juin 2020

Les vaincus remportent ainsi dans leur défaite une émouvante victoire.

Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, 1971, Gallimard.

On a tous (plus ou moins) entendu parler de la conquête de l’Amérique par les conquistadors espagnols. Et si aujourd’hui, on ne se contente plus d’une geste glorieuse (même s’il fallait incontestablement être fou et courageux pour entreprendre ce genre de voyage) et que l’on fait une place à la variole, aux massacres, à la spoliation des terres et à la colonisation, voici un livre qui restitue le (ou un) point de vue des vaincus.

Or les missionnaires contraignirent les indigènes à enterrer leurs morts dans des cimetières consacrés : les Indiens durent obéir, mais avec horreur. Pris de désespoir, ils déterraient les cadavres la nuit pour les transporter dans leurs anciennes sépultures. À des pères jésuites qui leur demandaient pourquoi ils agissaient ainsi, ils répondirent : « Par pitié, et par commisération pour nos morts, afin qu’ils ne soient pas fatigués par le poids des mottes de terre. »

Le choc de la découverte de ces hommes blancs, équipés d’armes à feu et de chevaux. La destruction et la déstructuration en profondeur des sociétés. Les tentatives de résistance, parce qu’il y en a eu, plus qu’on ne croit et qu’on ne dit. L’acculturation. C’est le récit d’un désastre dont on connaît la fin, mais dont les épisodes nous sont mal connus. Wachtel s’appuie notamment sur l’exemple du Pérou et de l’empire Inca, livrant des détails et des témoignages précis. Il analyse les danses folkloriques, qui reconstituent le moment de la conquête, en s’écartant parfois beaucoup de la réalité historique, mais qui donnent un sens à cette histoire tragique. Il présente les structures de l’empire inca, pour déterminer celles qui ont survécu longtemps après l’arrivée des Espagnols, au service d’un nouveau pouvoir, et celles qui ont proprement disparu. Il raconte l’énorme perte démographique et les terres laissées en friche. 
Il y a le parcours personnel de quelques individus qui tentent une ascension sociale au milieu de tout cela, la complexité de la notion d’acculturation, que Wachtel étudie avec finesse, à partir de divers exemples, montrant que celle-ci peut être retournée contre l’occupant (c’est notamment le cas du cheval, qui devient un instrument de guerre très efficace), les révoltes armées qui peuvent se solder par des défaites espagnoles, le messianisme religieux. C’est très intéressant et on est moins crétin après.
Pérou, Gobelet pour rituels, culture Huari Pachacamac,
500-1100 (oui, c'est pas la bonne époque), Musée du quai Branly
J’ai déjà parlé à deux reprises des livres de l’historien Wachtel. Dans La Foi du souvenir, il étudiait l’existence des marranes d’Amérique du Sud, d’après les dossiers bouleversants de l’Inquisition. Dans Paradis du Nouveau Monde, il retraçait les mouvements messianiques qui agitèrent les sociétés indigènes, du Nord au Sud, jusqu’au XIXe siècle.
Je pensais m’arrêter là, mais je me rends compte que j’aimerais bien lire Le Retour des ancêtres.

Vous nous dites 
Que nos dieux ne sont pas vrais.
C’est une parole nouvelle
Que vous nous dites,
Elle nous trouble,
Elle nous chagrine.
Car nos ancêtres,
Ceux qui ont été, ceux qui ont vécu sur terre,
N’avaient pas coutume de parler ainsi.
Et maintenant nous détruirions
L’ancienne règle de vie ?
Nous ne pouvons vraiment pas le croire,
Nous ne l’acceptions pas pour vérité,
Même si cela vous offense.

samedi 27 juin 2020

Mosaïque à la course de chars

C’est donc parti pour une série de billets celto-romains (ici sévit une fan d’archéologie) !
Au mois de mai 2019, j’ai eu la chance de découvrir la belle ville de Gérone, en Catalogue. Le musée d’histoire de la ville conserve un chef d’œuvre : une mosaïque représentant une course de char.
Cette mosaïque, découverte en 1870, date d’environ 300 après Jésus-Christ. Elle provient d’une villa située près de Gérone. Elle mesure 3,40 mètres par 6,10 mètres.
En marbre et en pâte de verre, elle représente assez bien la réalité d’une course de chars.

(mosaïque très mal exposée, j'ai eu du mal à prendre des photos)
La course a lieu dans le Circus Maximus à Rome. Vous voyez le mur central qui divise le cirque en deux (la spina), décoré avec des sculptures diverses et un obélisque.
L’homme avec une amphore et un fouet (le sparsor) célèbre la victoire – oui, tout est représenté en même temps !

À l’extrémité du cirque, vous voyez le magistrat qui finance cette course et l’offre au peuple. Il est assis sous le pulvinar, une loge très décorée. Il donne le départ de la course en lançant une serviette.
On voit de chaque côté de la loge les grilles qui ont laissé entrer les chars sur la piste.

Vous voyez les quadriges, avec pour chaque couleur le nom de l’aurige et du meilleur cheval de l’attelage. Allez Patiniiiiiii ! Allez les bleus !

On voit très mal mais tout en haut de la photo, un quadrige est déjà accidenté et renversé.

Cette mosaïque donne une représentation très précise et pu servir de documentation pour l'archéologie expérimentale, pour reconstituer un char romain. Grâce à elle, ce notable de Gérone pouvait offrir une vue de Rome dans son salon et épater la galerie.
Pour connaître l’ambiance d’une course de chars, vous pouvez lire Le Voyage de Marcus de Christian Goudineau.

Gérone sur le blog : visite de la ville ; des randonnées dans la nature ; théâtre-musée Salvador Dalí à Figueres ; tapisserie de la Création.
D'autres mosaïques romaines : la mosaïque de Haïdra avec des poissons et des bateaux et les mosaïques de Fishbourne en Angleterre.

La semaine prochaine, nous serons en Gaule ! Un peu avant la pax Romana.

jeudi 25 juin 2020

Il ouvrit la portière du taxi jaune avec la douceur d’une vieille fille caressant son chat.

Raymond Chandler, des nouvelles dans un gros volume édité chez Omnibus.

L’été lecture s’ouvre par du noir. Ayant fini la lecture des enquêtes de Philip Marlowe, j’attaque les nouvelles de Chandler (et après je relirai, vous êtes prévenus).
Le héros est détective privé, mais on ne le sait pas toujours. Il arrive qu’il ressemble à un maître chanteur ou à un joueur professionnel. Il est armé d’un Colt (et d’un petit révolver caché le long de la jambe). Il se nourrit de whisky et d’un peu d’eau. Il a le sourire impénétrable et ne se laisse pas déstabiliser. Il est méprisant envers tout ce qui n’est pas un viril homme blanc. Il évolue dans un monde hyper corrompu.
Il y a cette écriture rapide, qui ménage des effets de surprise et avance très rapidement. C’est une langue ciselée, où chaque mot joue son rôle à la perfection. C’est une merveille à lire.

Les Maîtres chanteurs ne tirent pas, 1933, traduction d'on ne sait pas qui révisée par J.-F. Amsel.
Pas très réussie à mon goût, parce que Chandler place autant de complexité dans une nouvelle que dans un roman de 200 pages, et là je suis totalement perdue. Je note avec un sourire la désinvolture avec laquelle il considère la résolution d’une intrigue policière, en proposant 3 ou 4 solutions différentes. Au personnel politique et policier (et au lecteur) de choisir celle qui l’arrange – puisqu’il n’y a aucune vérité.

Il leva le Lüger et enfonça la gueule du revolver sur le côté de son gros nez, avec force. L’arme laissa une trace blanche qui vira au rouge. Costello parut un peu mal à l’aise.

Un crime de jobard, 1934, traduction de Janine Quet et Jean Sendy, révisée par Anne-Sophie Arnould. 
C'est l'histoire du meurtre d’un type un peu fini à Hollywood, avec pas mal de fusillades.
L’Indic, 1934, traduction de Janine Quet et Jean Sendy, révisée par Anne-Sophie Arnould. 
La disparition d’un homme : une histoire bien menée avec un chauffeur de taxi qui ne se laisse pas faire par les malfrats.
Un tueur sous la pluie, 1935, traduction de Michel Philip, en collaboration avec Andrew Poirier.
Une histoire comme une préparation au Grand sommeil, tous les ingrédients y sont déjà, la trame, ainsi que certaines formules. On a affaire à une mécanique bien rodée !

J’y trouvai M’Gee contemplant un mur jaune et assis à un petit bureau jaune sur lequel il n’y avait rien sauf le chapeau de M’Gee et un de ses pieds. Il les enleva tous les deux du bureau, et nous descendîmes jusqu’au garage et montâmes dans un petit coupé noir.

La Mort à roulettes, 1953, traduction de Jean Sendy, révisée par J.-F. Amsel. 
Une super histoire de meurtres avec une voiture truquée et même une voiture qui se dédouble. Ici, enfin, apparaît une femme fatale, qui trahit et sauve la vie, se saoule et se peint les ongles en rouge vif.

Bref, je continuerai à lire ce recueil.
S. Johnson, Dorothy C, 1938 lithographie, Met.
Raymond Chandler sur le blog :