La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 15 septembre 2026

Tu veux voir des Serbes, je te présente des Serbes.

 

Lionel Duroy, L’Hiver des hommes, Julliard, 2012.

Dix ans ou plus après la guerre de Yougoslavie, qu’il a suivie en tant que journaliste, le narrateur (qui prétend s’appeler Marc, mais qui est un clone de Duroy) revient sur les lieux à Belgrade, puis dans divers lieux de la République serbe de Bosnie. Il cherche à rencontrer les proches de ceux qui sont désormais considérés comme des criminels de guerre, sauf là-bas où beaucoup tiennent un discours négationniste. Les héros auraient protégé l’Europe d’une invasion musulmane. Ils sont fiers de vivre dans un petit pays ethniquement pur.


Le personnage qui constitue le centre des questions du narrateur est Anne Mladić, la fille de Mladić, qui s’est tuée en 1994. Ils disent tous qu’elle a été assassinée. Dans les réflexions du narrateur, les souvenirs de lecture des livres consacrés aux enfants des criminels nazis (les fils d’Hans Frank, la fille d’Himmler), mais également sa propre relation à son père collaborateur et fidèle de l’Algérie française. Il interroge la notion de fidélité, celle de trahison, les perdants qui se trompent de combat…

Puisque Gudrun Himmler n’a pas pu réhabiliter son père aux yeux du monde, elle a pris le parti de se glisser dans sa peau, d’endosser ses idées. De cette façon, elle a pu continuer à l’aimer. Elle n’a pas trouvé le moyen de le défendre, mais au moins ne l’a-t-elle pas trahie.

Face à lui, sincère, on nie, on réécrit l’histoire, on affirme sans savoir, on fantasme, on accuse, on a peur… Je suis impressionnée par le calme du journaliste et sa façon de réussir à rencontrer et à parler avec les personnages les plus durs et les plus hermétiques.

Pavlusko avait dans le regard quelque chose de mon père, un éclair d’incertitude, de détresse. Mais bien sûr ! C’était cela qui avait fait qu’en dépit de mon agacement, le premier matin, j’avais supporté jusqu’au bout ses diatribes de malade mental.

Bien sûr, Duroy ne serait pas Duroy s’il n’était pas question entre les lignes du désastre de son mariage et de sa famille, et de son rapport à l’écriture, mais heureusement ici, ce n’est pas le centre du livre.

Après tout cela, il y a la sidérante arrivée à Sarajevo. Après des semaines à entendre parler d’une ville aux mains des islamistes où l’on recruterait en vue de l’invasion de l’Europe, et après avoir réalisé que le bus de Bosnie contournait soigneusement la ville pour ne pas même la frôler, il suffira au narrateur de franchir un fossé pour arriver dans une ville occidentale normale – un pas que feront seulement deux de ceux qu’il a rencontrés.

Il est aussi question du petit garçon et du père de La Leçon d’allemand de Siegfried Lenz. Ivo Andrić est également cité à plusieurs reprises. On croise l’écrivain Nebojsa Jevrić, dont non seulement les œuvres ne sont pas traduites, mais dont les pages Wikipedia sont dans trois langues que je suis incapables de lire. Dommage...

Crécy, Fantôme architectural, 2023 privé

Passant devant Auschwitz, Norman Frank [fils d’Hans Frank] n’en a pas moins, dans un coin de sa mémoire, le dessin de son camarade sur le Juif et la machine infernale, de sorte qu’il en sait sans doute plus que sa raison ne l’imagine. Pas au point d’attenter à sa vie comme Anne Mladić, ni même de signifier verbalement à son père son immense désarroi, mais suffisamment pour se projeter en vieillard, ce qui aurait dû alerter son père.

Ils ont obtenu les frontières qu’ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins, il sont condamnés à défendre cet isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. Comment Pavlusko pourrait-il tenir un autre discours, lui dont ils ont tué l’enfant ? Et Slobodan Jasnić, dont la famille a été anéantie par les oustachis, que pourrait-il souhaiter de mieux pour ses enfants et petits-enfants que ces frontières ? (…) Comment vont-ils survivre à cette folie ?

Je confesse une méconnaissance totale des guerres de Yougoslavie (même si ça ne me viendrait pas à l’idée de dire que l’Europe est en paix depuis la fin de la Seconde guerre mondiale alors qu’elle a presque été constamment en guerre). J’étais au collège à l’époque, on ne m’a jamais rien expliqué, tout le monde partant du principe que « les Balkans c’est compliqué » et que « ils se tuent entre eux ». Après ma lecture, je suis un peu allée sur Wikipedia pour comprendre ce qu’est cette mystérieuse République serbe de Bosnie, faisant partie de la Bosnie-Herzégovine, mais distincte de la Serbie.

Nous avons appris il y a trois semaines la mort en prison de Ratko Mladić. À ses funérailles étaient présents le gouvernement serbe et l’église orthodoxe de Serbie (très proche de celle de Russie).

Il s’agit d’une relecture ; il y a déjà eu un billet en 2012. C'est aussi ma participation pour le mois de septembre aux Escapades européennes de Cléanthe.





samedi 12 septembre 2026

Isle of Thanet : Ramsgate et Margate

 L’Isle of Thanet n’est pas une île, ou plus exactement n’est plus une île. Elle se situait à la pointe orientale du Kent et était séparée du reste de l'Angleterre par le détroit de Wantsumdétroit qui s’est progressivement comblé, mais qui reste inondable selon la météo (je prédis des années difficiles aux habitants du coin).

Je m’y suis rendue un mercredi de grande chaleur, pour une balade culturelle de bord de mer.

Étape 1. Je prends le train afin de me rendre à l’endroit où Saint Augustin (pas celui-là, l’autre) a débarqué à la fin du 6e siècle pour prêcher et convertir les païens. Une croix a été érigée au 19e siècle pour marquer le lieu et le moment, avec les motifs celtiques associés aux Saxons.


Ensuite, petite marche le long du rivage, sur le Viking Coast Trail, parce qu’il n’y avait pas que les moines qui débarquaient ici. C’est ainsi que je rejoins Ramsgate, une ville qui existe depuis les Romains et les Vikings, mais qui a pris son essor en tant que station balnéaire au 18e siècle. 

J'arrive par les falaises (que vous voyez sur la photo de paysage), en hauteur. La ligne de côte descend progressivement jusqu'au port et à la plage, mais le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a du relief. Cela donne une belle arrivée.

Je déambule dans Ramsgate, station balnéaire avec une jolie architecture du 19e siècle. Des édifices de style néogothique, ou d’autres avec d’élégants bow-window à qui je trouve une petite allure orientale avec leurs ferronneries de différentes couleurs et leurs auvents. La ville est agréable. Je trempe un peu mes pieds dans la mer, mais la pente est très faible : même à plusieurs mètres du bord les gens ont de l’eau seulement jusqu’aux genoux.

The Granville Hotel bâti par Edward Pugin en 1868. En réalité, celui-ci bâtit une rangée de maisons trop élaborées pour trouver preneur. Il transforme l'ensemble en un hôtel de luxe, avec des bains turcs et tout le tralala. Malgré tout, l'architecte fait faillite en 1872. Le bâtiment a été abîmé par la guerre, mais une partie de la façade a été rebâtie. Aujourd'hui c'est une résidence de luxe. Et le nom est en l'honneur d'un comte de Granville.

On est là face à la mer, en hauteur, le long d'une grande promenade au-dessus de la plage,.

Trois corps de bâtiment en brique dont la cour est face à la mer, très esprit campagne je trouve.

Je note aussi que les Anglais n’ont pas encore compris le concept de soleil. Je suis la seule à rechercher de l’ombre pour manger mon sandwich (ça tombe bien, il y en a peu). Nous sommes peu nombreux à porter des lunettes de soleil et encore moins à avoir un chapeau. Je songe à toutes ces maisons, y compris récentes, sans volets extérieurs. Ils ne sont pas prêts du tout.


Minuscule et charmant kiosque en style néogothique datant des années 1870 (photo pas de moi).


Étape suivante : je prends le bus pour Margate, station balnéaire la plus connue du secteur. Les familles y sont nombreuses et joyeuses, les goélands y guettent les sandwichs et les chips. Margate, avec sa belle plage de sable, a un côté fête foraine, avec sa grande roue, ses magasin, ses jeux, ses parcs d’attraction, sa foule bon enfant. J’ai particulièrement apprécié les escaliers descendant vers la mer, parfaits pour déambuler les pieds dans l’eau.

J’aime bien l’ambiance, même si ce n’est pas trop mon truc, tout ce bruit, toute cette foule.

The Clock Tower construite pour marquer le Golden Jubilee de la reine Victoria.


Je visite la Shell Grotto, la grotte de coquillages (une cave dont les murs et les plafonds sont couverts de milliers de coquillages). Un endroit terriblement kitsch… mais souterrain et donc plutôt frais.

Cette grotte est citée dans la presse pour la première fois en 1835 et elle se visite comme une curiosité depuis 1837. Aucune archive ne permet de savoir qui l’a fabriquée, à quelle date ni dans quel but. Des analyses et examens suggèrent qu’elle aurait été créée au 18e siècle, époque où l’on aime avoir dans les jardins des grottes et fontaines ornées de coquillages, des labyrinthes, des fausses chapelles et autres lieux de rêverie.

C'est totalement de mauvais goût.


Les affiches du 19e siècle ne craignent jamais d'en faire des tonnes.

Je précise que la page Wikipedia française de Margate confond la Shell Grotto avec une autre attraction, les caves, elles aussi souterraines, elles aussi du 19e siècle.

Bref. Je passe devant le cinéma (marquant l'entrée d'un ancien parc d'attraction Dreamland - photo Wikipedia) et je reprends le train pour Canterbury, en appréciant la climatisation qui me permet de reprendre des forces. J’ai pris de sacrés coups de soleil ce jour-là, ce qui n'a rien d'étonnant avec 34 degrés.

La semaine prochaine, nous restons à Ramsgate pour un peu d’architecture.


Il s'agit de ma deuxième participation pour "Sous les pavés, les pages" d'Ingannmic et Athalie.






jeudi 10 septembre 2026

On a trop de mal à naviguer aujourd’hui, car tout le monde se fait corsaire !

 

Laure-Hélène Gouffran, Corsaires à Marseille. Onze portraits d’aventuriers des mers à la fin du Moyen Âge, éditions Anacharsis, 2025.


Corsaires et pirates ; pirates et corsaires : ce sujet donne lieu depuis plusieurs années à des recherches historiques passionnantes, loin des fantasmes du cinéma et des romans, mais tout aussi riches de portraits hauts en couleurs. Par exemple : au large de l’Amérique ou dans le port de Dieppe.

Au début du XVe siècle, la course est devenue un mercenariat dans lequel des hommes, peu regardants sur les projets politiques qu’ils contribuent à servir, louent leurs navires et leurs bras armés aux employeurs les plus offrants, travaillant parfois pour leur ennemi de la veille.

Aujourd’hui, le point de vue est celui de Marseille à la fin du Moyen Âge. Non pas qu’il y ait plus de « corsopirates » à Marseille qu’ailleurs en Méditerranée, mais la ville est de taille raisonnable et ses institutions sont bien étudiées. De plus, dans les années 1380-1430, la région est en proie à d’incessants conflits entre le royaume d’Anjou et celui d’Aragon (pour le contrôle de Naples), avec intervention du roi de France, de la ville de Gênes ou du pape – ces belligérants ne rechignant pas à employer des mercenaires sur terre, mais aussi sur mer. On charge des corsaires d’attaquer les bateaux de l’ennemi, mais ces corsaires sont aussi pirates à leur propre compte… À cela il faut ajouter les fameuses incursions sarrasines (sans doute de Tunis), qui s’emparent des navires et contre lesquelles on peut aussi armer des corsaires.

Se constitue en 1392 un groupe composé en majorité d’hommes d’âge mûr, plutôt expérimentés, provenant d’un même milieu tissé au fil de liens familiaux, commerciaux, vicinaux et politiques. Ce groupe d’investisseurs constitue une réduction très éclairante de l’élite marseillaise de la fin du XIVe siècle : leur engagement révèle la capacité des opérations corsaires à fédérer un large éventail de notables autour d’un projet économique commun.


Bref, Gouffran nous dresse onze portraits, glanés dans les archives de Marseille, du royaume d’Aragon, de Gênes, ou d’ailleurs (archives notariales, actes municipaux, correspondance royale, dossiers judiciaires...) de gens qui sont autant nobles que forbans, commerçants qu’aventuriers, ou simplement financiers.
Apparaît aussi l’importance du commerce du corail.

C’est l’occasion de découvrir :
Un pirate seigneur de Brégançon, qui parvient à s’implanter localement et à vivre aussi bien de butin que des rentes et des offices qui lui sont concédés officiellement. Un homme suffisamment puissant pour exiger un tribut de la Ville de Toulon en échange de l’engagement à ne pas attaquer le port.
Un homme d’affaires marseillais, chargé du ravitaillement de la Ville, négociateur au besoin, mais également corsaire.
L’examen de contrats dressés chez le notaire permet de savoir que les investisseurs s’associent pour équiper un navire en vue d’expéditions corsopirates – quand le commerce légal patine, les armateurs doivent bien trouver d’autres sources de revenus ! Parmi eux, plusieurs juifs membres de l’élite marseillaise, mais aussi au moins une femme.
L’inventaire après décès d’un corsaire : un bourgeois ordinaire, vivant de ses rentes et des attaques de navire, possédant femme, esclaves et domestiques, et pressoir à vin, dans une bonne maison du Panier.
Alicante, le lieu idéal pour revendre ses prises quand on est pirate en Sicile et en Sardaigne.

Les corsaires jouissaient d’une large autonomie dans la gestion des conflits maritimes, et la négociation apparaît comme un mode courant de règlement, sans doute plébiscité par l’ensemble des parties. La perspective d’un retour sur investissement a pu, dans ce cas prévis, inciter Chaucenne [négociant dont les marchandises ont été volées par le corsaire] à financer la galère des Moranza : en entrant dans le capital de l’armement du navire, le marchand pouvait sans doute espérer participer à ses profits éventuels. Cet accord opportuniste suggère ainsi, en creux, les formes paradoxales de compromis que les marchands pouvaient consentir pour préserver leurs affaires dans le contexte incertain du commerce maritime à la fin du XIVe siècle.

(Après cette lecture, on se demande bien comment des bateaux réussissaient malgré tout à arriver à destination.)

F. Detaille, Navire et marchandises au quai aux huiles, 1904, Marseille Musée d'histoire

Le livre se déroule autant à mer qu'à terre et il permet de mieux connaître les élites marseillaises en cette fin de Moyen Âge. Je me demande si ce book trip en mer ne serait pas aussi bon pour Sous les pavés les pages... 




mardi 8 septembre 2026

J’appelle ça le réenchantement cartographique.

 

Jean Leveugle avec Emmanuelle Vagnon, Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée, coédition BnF et Futuropolis, 2024.


En général, le nom de Ptolémée nous dit vaguement quelque chose, mais c’est tout, et on serait bien en peine de dire en quoi il est important (ou pas).


Cet album de BD retrace une bonne partie de l’histoire de la cartographie. En effet, Ptolémée est mort et il doit prouver aux entités qui régissent l’endroit où il se trouve combien son œuvre est essentiel et sa postérité incontestable. Pour cela, une seule solution : voyager dans dans les siècles et dans les différentes cultures afin de voir si leur méthode cartographique s’inspire (ou non) de ses principes.
On démarre à Babylone (quelques siècles avant Ptolémée donc), arrêt à Alexandrie, puis Séville, Pékin, Anvers, etc. Et évidemment c’est passionnant. À chaque étape, Ptolémée et sa guide rencontrent différents savants qui leur montrent leurs cartes, mais expliquent aussi quels sont leurs principes et objectifs.

Pour Ptolémée, il existe un seul objectif valable : trouver un moyen de représenter une sphère sur un papier plat sans déformer les distances – c’est impossible. Lui a inventé et a calculé les coordonnées en latitude et en longitude de 8 000 points géographiques grâce aux méridiens et à des lignes parallèles à l’équateur. Mais pour des tas d’autres cartographes, une carte doit servir à représenter une vision du monde (religieuse, politique), doit aider à se déplacer (en indiquant des points de repère), doit se concentrer sur la distance, doit être esthétique, doit fournir des informations historiques, naturalistes, topographiques, ou doit être au service de la guerre et de la conquête.
Dans l’album nous lisons les explications et les vulgarisations de tous les scientifiques, mais nous voyons aussi les reproductions de toutes les cartes (du moins, de celles qui nous sont parvenues) puisque l’album est coédité par la BnF qui les conserve.

J’ajoute que c’est très bien fait. La narration n’est pas répétitive, il y a des péripéties (un bateau touristique, Marco Trafic, un avion, le Minotaure, etc.), des clins d’oeil à des peintures célèbres et des tas de jeux de mots débiles, et on peut piocher plein d’idées de nouvelles insultes à envoyer à son ennemi.

Je retiens le génial Ératosthène, scientifique de haut vol et maître de la bibliothèque d’Alexandrie, qui a calculé la circonférence de la Terre, avec une erreur de seulement 375 kilomètres.

Il y a surtout la façon dont l’oeuvre de Ptolémée a réussi à passer les siècles et à atteindre l’Occident, grâce à un manuscrit découvert à la Renaissance. Auparavant il était seulement connu à Bagdad, mais pas par chez nous, sachant que la majorité des savoirs de l’Antiquité ne nous pas parvenus. Il y a aussi le passage très intéressant sur les cartes administratives chinoises que l’on peut reproduire, avant même l’invention de l’imprimerie, et l’évocation de cartes mexicaines ou des îles du Pacifique. La rencontre avec Mercator, et sa maison un peu bizarre.

Et à la fin des pages retracent tous les faits dans le bon ordre.

(on clique sur les images ; on les agrandit)





Étonnamment, cette lecture est d’une brûlante actualité puisque l’ONU a décidé récemment de renoncer aux représentations cartographiques issues de Mercator.




samedi 5 septembre 2026

Visite de Canterbury

 

Canterbury donc. Je ne gardais pas vraiment de souvenir de la ville, je suis donc heureuse d’avoir pu m’y promener à nouveau. Des rues anciennes, agréables, qui, le week-end, sont envahies par la foule.

Le premier soir, je marche jusqu’au portail de la cathédrale. Je vérifie un détail de la façade où sont sculptées tous les rois d’Angleterre : comme en 2016 les monarques vont de Guillaume le Conquérant à Elisabeth II, sans ajout de nouvelle figure.🤭 

Je me souviens que lors de mon premier voyage j’avais été étonnée par l’importance de Guillaume le Conquérant, bien plus grande qu’en Normandie.

C'est de la pierre de Caen !

Le lendemain matin, les courses au marché (fromages, fruits et légumes du Kent) et j’arpente, je prends mes repères. Canterbury compte deux gares, C. East qui est située près de mon logement et C. West qui est plus éloignée, mais qui est la gare principale, où je me rendrai presque tous les jours.

Je retrouve ces beaux murs en silex, avec leurs irrégularités, brillants sous le soleil.Il y a un vieux donjon normand dont il ne reste pas grand-chose, un mur d’enceinte médiévale, de vieilles églises. Le Roman Museum évoque la période Dunovernum Cantiacorum, mais je ne l'ai pas visité.

À gauche, la West Gate.

Canterbury est une capitale ecclésiastique presque depuis ses débuts. En effet, après une première fondation romaine au 1er siècle, c’est en 597 que Rome envoie un moine, Augustin, pour convertir les païens saxons au christianisme.
L’église Saint Martin (aujourd’hui à la sortie de la ville), fondée par Augsustin, est l’église la plus ancienne d’Angleterre.

Le roi saxon d’alors donne à Augustin les terrains nécessaires pour bâtir une abbaye et une cathédrale, la première de l’île (notez qu'au-delà de l'Angleterre, le premier monastère chrétien de Grande-Bretagne aurait été installé aux Hébrides).

Au 12e siècle, les relations entre l’Église et la monarchie deviennent à ce point conflictuelles que l’archevêque Thomas Becket est assassiné dans la cathédrale par quatre chevaliers envoyés par Henri II Plantagenêt. Ensuite, Thomas est canonisé et sa tombe devient le lieu d’un pèlerinage très populaire.

En 1538, Henri VIII décide la fermeture de tous les monastères et des abbayes, il s’empare des richesses de la cathédrale et de la châsse de Becket.

Aujourd’hui encore, la cathédrale de Canterbury marque l’une des extrémité du Pilgrim’s Way qui conduit jusqu’à Rome. Le site est classé à l’Unesco pour la cathédrale, l’abbaye Saint-Augustin et l’église Saint-Martin. C'est le siège de l'Église d'Angleterre.

Une porte monumentale, la Christ Church Gate, construite au début du 16e siècle, donne accès à la cathédrale, aux bâtiments administratifs (notamment la King's School) et aux logements ecclésiastiques, tout un quartier fermé.

King's School

Les églises se sont succédées au fil des siècles et des incendies, et l’édifice actuel a été construit du 14e au 15e siècle (avec l'achèvement d’une tour au 19e) dans le style gothique Early English.

le choeur (plus ancien que la nef)

La nef, très haute et large, avec sa très belle voûte, est due à l’architecte Henry Yevele.

La voûte de la tour centrale (à la croisée du transept) est dite en éventail - ça c'est vraiment beau. Toute cette jolie dentelle.

Le grand cloître est en style Perpendicular. Plus de 800 armoiries décorent les voûtes - c'est toute l'Angleterre qui est représentée !

Une chapelle de la cathédrale accueille le culte français des huguenots depuis le 17e siècle.

La ville poursuit son essor au fil des siècles : commerces, mise à bas des remparts médiévaux, construction d’une université, attractivité touristique… aujourd’hui c’est la grande banlieue de Londres, accessible en seulement une heure de train. Et toutes les 15 minutes un bus vous emmène au bord de la mer.

Christopher Marlowe, célèbre dramaturge contemporain de Shakespeare, est né ici.
Chaucer a composé les fameux Contes de Canterbury.

On peut également visiter la chapelle des franciscains (les Greyfriars), la chapelle d'un hôpital médiéval et la Beaney House of Art and Knowledge, à l'architecture néo-Tudor, qui abrite la bibliothèque municipale et le musée (archéologie, histoire naturelle et art, en petit format, façon cabinet de curiosité).


Les rives de la Stour ont été aménagées, non pas seulement pour offrir des espaces de promenade, mais aussi pour permettre la circulation quotidienne des vélos et des piétons à l’écart des voitures, dans toute la ville et entre la ville et les villages. De même, des allées et des chemins passent à l’arrière des maisons, relient les quartiers les uns aux autres ; les public footpaths sont le coeur de l’Angleterre (je vous en reparlerai).



Difficile de ne pas repenser à la fin de La Voie des pélerins d’Abdulrazak Gurnah quand le personnage principal, si souvent rejeté, visite enfin la cathédrale, là où l'Angleterre contemple son nombril et la grandeur de son empire (je vous engage fortement à lire cet excellent roman d'un excellent écrivain, prix Nobel de littérature).

Dans la nef, il tourna les yeux vers les cieux avec une incrédulité éhontée. Les colonnes survivraient à Dieu lui-même, songea-t-il.

C'est pour cette raison que les pèlerins affluaient et qu'ils étaient si passionnés, pas comme ces badauds qui fixent bouche bée tout ce qu'ils ont sous le nez. (...) Ensuite, ils découvraient ces voûtes incroyables, bâties par des gens qu'ils ne connaissaient pas. Ils devaient se rendre compte alors, ils devraient savoir que cette foi qui les avait poussés à entreprendre ce pèlerinage était aussi celle qui était à l'origine de cet édifice en pierre où ils venaient se recueillir. Ce n'était pas Dieu le sujet. C'était l'ingéniosité qui avait permis de bâtir quelque chose d'aussi immense et sublime, un monument monstre à la souffrance et à la douleur liées au voyage de plusieurs milliers de kilomètres, accompli pour se recueillir devant un banal lieu saint. Et cela se reproduit continuellement.

Il était arrivé, chargé d'un passé vivant, source de force et de réconfort, mais il lui avait fallu tant de temps pour comprendre que ce qu'il avait apporté ne parvenait plus à atteindre ses racines. Puis cela s'était mis à suinter, à exsuder, à pourrir. Cela s'était transformé en une chose véreuse et difforme, une torture. Et il avait commencé à se considérer comme un corps meurtri et bouffi échoué sur une plage, nu parmi des inconnus. (...) La réalité était bien plus banale. Il était venu pour le même genre de raisons qui avaient incité l'homme-loup barbare à ériger ce monument de pierre, il s'inscrivait dans la même lutte douteuse de la psyché humaine pour échapper à ses névroses et à ses peurs.

Je note qu'en anglais le titre original du roman est d'ailleurs Pilgrims Way - les lecteurs anglais savent avant même d'ouvrir le livre qu'il se déroule à Canterbury, contrairement à nous.

En 2016 j'avais composé deux billets sur Canterbury : un sur la cathédrale et un autre avec des photos de l'abbaye et des églises anciennes.

Cette année, il y a eu un billet introductif. La semaine prochaine nous irons au bord de la mer.

Ceci constitue ma première participation à l'activité Sous les pavés, les pages d'Athalie et d'Ingannmic.