La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 19 juin 2018

Destination PAL 2018

L’été est là (après un paquet d’orages au mois de mai, ça a l’air d’être bon) et il est temps de lancer le programme de lectures d’été. Pour ma part, il faut avouer que j’ai déjà entamé mon programme traditionnel depuis quelques jours. Toutefois, Lili Galipette vient de lancer le top départ de la croisière annuelle Destination PAL qui m'emmènera à la découverte des trésors de ma bibliothèque. Je me suis empressée d’embarquer et d’installer ma malle de livres dans ma cabine (tiens, il y a des lapins sur le papier peint). Le programme est alléchant et comporte essentiellement les ABC (surtout les B et C) de mes étagères (on ne ricane pas dans le fond). 

Voici les différentes escales prévues :

En numérique : 
Un truc de Balzac
Un roman de Tourgueniev pour le club de lecture de VendrediLecture
Plein d’autres choses. J’aurai 3 semaines et de longues heures d’avion pour lire en numérique.

Livres prêtés :
Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie
Jean Giono, Le Déserteur et L’Iris de Suse
Aki Shimazaki, Le Poids des secrets

Les ABC de ma bibliothèque :
Louis Aragon, Les Cloches de Bâle, en vue de la lecture commune avec Lili le 15 septembre
Jack Black, Yegg
Maria Borrély, j’ai deux titres – lequel vais-je choisir ?
Michel Butor, La Modification, pour une relecture
Dino Buzzati, j’ai aussi titres – mais quel suspense !
James M. Cain, Assurances sur la mort
Italo Calvino, Le Baron perché
Jaime Casas, Le Maquilleur de cadavres
Truman Capote, Petit déjeuner chez Tiffany
Frédéric Cathala, Les 1000 mots du citoyen Morille Marmouset
Robert W. Chambers, En quête de l’inconnu
Leslie Charteris, L’Héroïque aventure (oui, c’est une aventure du Saint)
Émile du Châtelet, Discours sur le bonheur
G. K. Chesterton, Le Club des métiers bizarres

Programme ambitieux, je mets tous mes espoirs dans la première semaine d’août. Je vous enverrai régulièrement des cartes postales. Soirée diapo récapitulative en septembre !

À l'aventure !

dimanche 17 juin 2018

Rome, deux églises en haut du Quirinal

Retour à Rome
Après un billet consacré au quartier du Trastevere et un autre à la Villa Farnesina, changeons du tout au tout. Aujourd’hui, les hauteurs du Quirinal. Un quartier bien moins sympathique avec ses bâtiments officiels (résidence présidentielle), ses barrières, ses longues rues bien droites avec les voitures et les autres où il y a plein de touristes… Mais il y a de très belles églises ! Simplement deux pour aujourd’hui, deux églises quasi jumelles.

Rendez-vous au carrefour des Quatre Fontaines. Entre les voitures et les feux de circulation, le Tibre, l’Arno, Diane et Junon prennent la pause.



San Carlo alle Quattro Fontane
Cette église est un petit bijou. Elle a été édifiée par Borromini. Façade baroque avec alternance de lignes concaves et convexes qui ondulent avec élégance et presque avec légèreté.
À l’intérieur, l’église est ovale, avec une coupole elliptique. Les caissons rapetissent en se rapprochant du sommet, pour accentuer l’impression de hauteur. Les éléments architecturaux sont recouverts de plâtre et de stuc (il n’y avait pas d’argent pour la construction) et cette blancheur apporte une grande clarté à un tout petit édifice.
Il y a aussi un petit cloître et une crypte où aurait dû reposer Borromini s’il ne s’était pas suicidé.


Sortez, prenez à gauche, passez devant le parc où l’on peut manger son sandwich tranquillement et vous atteignez :

Sant’Andrea al Quirinale
Ah ce n’est pas le même style ! Ici, c’est Bernin qui est aux manettes ! Sur un espace là-aussi restreint, nous retrouvons une coupole en ellipse. La lumière entre par les fenêtres de la coupole et du lanternon, elle est reflétée par tous ces caissons dorés.
La statue de Saint André qui surmonte le maître autel est du Bernin. C’est plutôt spectaculaire.


Il vous reste des jambes ? Un petit tour à Santa Maria della Vittoria s’impose (un chef d’œuvre du Bernin y repose) ou à Santa Maria della Concezione (avec une crypte pleine de squelettes, d’un goût ignoble). Ou alors au Palais Barberini pour admirer un ou deux Caravage et des choses de ce goût-là.

vendredi 15 juin 2018

Sa tendresse était du patelinage.

Honoré de Balzac, La Recherche de l’Absolu, 1834.

Un petit roman qui ne s’en sort pas mal.
Nous sommes à Douai dans l’une des familles les plus riches anciennes, riches et respectables de la ville. Las ! Balthazar est miné par la passion de l’alchimie. Tout y passera. Le roman raconte les efforts de sa femme puis de ses enfants pour préserver la fortune familiale.

Ces larmes d’homme, ces paroles d’artiste découragé, les regrets du père de famille eurent un caractère de terreur, de tendresse, de folie qui fut plus de mal à madame Claës que ne lui en avaient faites toutes ses douleurs passées.

Autant le dire : pour moi ce récit est clairement trop prévisible. Toutefois l’article de Wikipedia est plutôt encourageant et j’ai décidé de m’accrocher. Tout d’abord il faut reconnaître que la famille est attachante. Plusieurs personnages sont tout à fait réussis comme celui du notaire. À la figure de la mère qui se sacrifie pour son mari, il faut ajouter celle de la fille aînée, Marguerite, maîtresse femme qui gère les finances et régente la maison comme personne. Un beau portrait de femme ! Ce roman se penche plus généralement sur ces familles mises en danger par l’un de ses membres, à cause de la folie, de l’alcool, du jeu ou d’autre chose. Faut-il l’exclure, le mettre sous tutelle, le protéger, lui mentir, l’affronter ? Voilà ce qu’expérimente la courageuse Marguerite.

La Société ne pratique aucune des vertus qu’elle demande aux hommes, elle commet des crimes à toute heure, mais elle les commet en paroles ; elle prépare les mauvaises actions par la plaisanterie, comme elle dégrade le beau par le ridicule, elle se moque des fils qui pleurent trop leurs pères, elle anathématise ceux qui ne les pleurent pas assez ; puis elle s’amuse, Elle ! à soupeser les cadavres avant qu’ils ne soient refroidis.
Isabey, Le cabinet d'un alchimiste, 1841, Lille BA.

Mon second agacement provient du fait que Balzac parle de l’alchimie comme d’une science et de Balthazar comme d’un vieux fou certes, mais aussi comme d’un bienfaiteur du genre humain. Et puis quoi encore ? Je comprends bien en revanche que Balzac se soit senti attiré par cette figure de créateur, de magicien incompris de sa famille et de son époque, perdu dans les méandres de son intelligence. À cet égard, Balthazar se rapproche du peintre du Chef d’œuvre inconnu.

On le calomniait en le flétrissant du nom d’alchimiste, en lui jetant au nez ce mot : - Il veut faire de l’or ! Que ne disait-on pas d’éloges à propos de ce siècle, où, comme dans tous les autres, le talent expire sous une indifférence aussi brutale que l’était celle des temps où moururent Dante, Cervantes, Tasse e tutti quanti. Les peuples comprennent encore plus tardivement les créations du génie que ne les comprenaient les Rois.

Je note avec intérêt que l'on mange de la soupe au thym dans le roman.

Bises à Dominique qui aime tant Balzac, mais qui est malade et qui ne lira sans doute pas ce billet.


mercredi 13 juin 2018

C’est l’histoire d’une toute petite fille qui se noie dans ses larmes.

Mélanie Rutten, La Forêt entre les deux, 2015, éditions MeMo.

J’avais repéré Rutten chez Delphine et quand j’ai trouvé cet album, je ne me suis pas vraiment posé de question, hop !
L’histoire est pourtant très particulière : les parents de la petite fille viennent de se séparer et dorénavant elle habitera deux maisons. La petite fille est en colère, a l’impression de ne plus être aimée et décide de devenir un soldat.
Un soldat qui vit dans la forêt bleue, où il imagine plein d’aventures.
Un soldat qui vit dans la forêt rouge, où il casse tout, mais pas avec le Lapin, parce que c’est son ami. Il rencontre le Chat, le Canari et d’autres animaux.
La forêt noire, où le Livre raconte des histoires autour du feu, notamment l’histoire de la Feuille et du Caillou. Et le Canari a un secret.
La forêt jaune, où tout le monde cherche le trésor.
La forêt grise, où il pleut sur tout.
Une forêt de toutes les couleurs.

Cet album traite de façon détournée de la détresse des enfants, de leur solitude, de leur peur d’être abandonnés et de ne plus être aimés, de leur colère face aux attitudes des parents, sans raconter pour autant simplement une belle histoire. Le propos est plus complexe, moins linéaire et ne s’appréhende pas avec évidence. C’est pourquoi l’album peut être lu et relu (trois fois déjà pour ma part). Les dessins sont magnifiques. Un petit trait noir bien net et de grands aplats colorés à l’aquarelle. Cette puissance de la couleur permet aux émotions de la petite fille et du lecteur de s’exprimer largement, d’investir la page et toute la nature. Ces couleurs très intenses et lumineuses ont une portée bien sûr esthétique (l’album est si beau !), mais sont également très expressives. Il s’en dégage une immense poésie et beaucoup de richesse, d’autant que le texte adresse de nombreux clins d’œil au dessin et invite à examiner inlassablement tous les détails. 
Un album plein de douceur et d’intensité.








lundi 11 juin 2018

C’était une vue ravigotante !

Kenzaburô Ôé, M/T et l’histoire des merveilles de la forêt, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, parution originale 1986.

Le narrateur, après bien des hésitations, entreprend de raconter les légendes de fondation du village où il a grandi. Ces légendes que lui racontait sa grand-mère quand il était petit et qu’il a recueillies auprès des vieillards, des légendes qui se contredisent, avec des silences et des informulés, sur lesquelles il jette un regard à la fois charmé et prudent.

Crac, voici l’histoire. Vraie ou fausse, qui le sait ? Mais comme c’est une vieille histoire, il faut que tu l’écoutes en croyant qu’elle est vraie, même si elle est fausse. D’accord ?

Tout commence à une époque mythique, celle des châteaux et des pirates, quand un groupe de jeunes gens remontent la rivière pour s’installer au plus profond de la forêt. Puis vient l’époque de la lutte contre la féodalité, puis celle de la Seconde guerre mondiale où le village entre peu à peu dans l’histoire connue. Il est question d’un héros, le destructeur, de géants, d’une femme énorme, d’un enfant pas comme les autres, de poisons… Le village à ses origines n’est pas sans rappeler certains décors des films d’Hayao Miyazaki, avec sa forêt impénétrable où l’on se cache pour échapper à la modernité et à la ville. Néanmoins, nous ne sommes pas dans un conte. L’auteur effectue sans cesse des allers et retours avec le temps de son enfance et son présent. Il retrouve dans les jeux des enfants des souvenirs des épisodes mythiques, dans des expressions locales l’écho lointain d’épisodes guerriers et rend également un bel hommage à sa mère et à sa grand-mère. La légende n’est ni morte ni reléguée dans le passé ou dans les livres, elle vit encore dans le langage, le souvenir, les habitudes, les corps des habitants. Le présent n’est ni désenchanté ni vide, il puise ses racines dans la forêt.

Or, maintenant que je me suis mis à raconter l’histoire moi-même, j’ai trouvé que ce sentiment de nostalgie était particulièrement difficile à transmettre aux autres.
Paravent japonais du 19e siècle, musée municipal de Nagoya.

Nous n’avons pas affaire à un récit évident, linéaire, qui se donnerait de lui-même. Le narrateur répète, nuance, reprend inlassablement les mêmes termes, rappelle ce que l’on sait déjà, ne précise pas les événements de l’histoire du Japon (petite complication pour le lecteur occidental), il serpente. La légende n’est pas toute droite. Il faut s’y perdre. Le lecteur pressé peut être tenté de passer par-dessus les répétitions et les redites et d’aller directement à l’essentiel, au cœur du récit. Grave erreur ! Il faut accepter d’errer un peu et de revenir sur ses pas pour continuer à avancer.
C’est beau. Ça donne envie d’aller marcher dans le vert.

Mais, moi, je me taisais. Car je savais très bien que j’avais dessiné un « tableau du monde » différent de celui qui pourrait être expliqué à un instituteur né et élevé dans une ville au bord de la mer et nommé dans un village de la forêt. De plus, je me sentais très fier en me disant : « C’est le monde dans lequel nous vivons, c’est comme ça, notre forêt, notre village dans la vallée au milieu de la forêt. » À ce moment-là, je ne possédais pas encore dans mon cœur ce signe, mais si, aujourd’hui, il me permet d’exprimer ce sentiment, cette pensée, je dirai que nous vivions dans ce village à l’ombre d’un grand M/T.

Merci Magali pour la lecture !