La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 9 avril 2020

Ces événements n’eurent jamais lieu, mais ils existent toujours.

Anne-Marie Lecoq, Le Bouclier d’Achille, 2010, Gallimard.

Une envie d’Antiquité grecque et de me replonger dans ce très beau livre d’histoire.
Au commencement, il y a la longue, très longue, invraisemblable description du bouclier d’Achille dans L’Iliade. Bouclier où le forgeron, Héphaïstos, rassemble une ville en guerre, une ville en paix, des moissons, l’Océan, la lune, une danse et encore beaucoup d’autres choses. Et depuis, tout le monde se demande bien ce que cette description fait là, au milieu d’un récit de guerre.

Il est essentiellement produit par le caractère énigmatique de l’objet forgé par Héphaïstos, énigme qui s’épaissit au fur et à mesure de la fabrication et que rien, jusqu’à la fin du poème, ne permettra de résoudre. D’abord, il s’agit évidemment de quelque chose de plus qu’un simple bouclier, si extraordinaire soit-il : c’est une image du monde. (…) Ensuite, les habitants de ce monde, hommes et bêtes, sont présents, et leur image est donnée comme vivante. Et pour expliquer ces deux traits remarquables : Le bouclier représente le monde et ce monde est vivant, nous ne disposons d’aucun élément.

Lecoq consacre une première partie à la façon dont les poètes se sont intéressés à ce morceau de bravoure. Ici Homère est comparé à Virgile et il est notamment question de la querelle des Anciens et des Modernes, et plus généralement de la place d’Homère dans les belles-lettres.
Une deuxième partie nous présente les tentatives pour essayer de savoir à quoi ressemblait ce fameux bouclier et les essais de reconstitution. Nous abordons une série de querelles archéologiques : qui a inventé la sculpture ? Et la peinture ? Quel était l’état de la métallurgie à l’époque d’Homère ? D’ailleurs, c’est quand Homère ? Et que sont ces temps primitifs ? Nous remontons aux origines. Bien sûr, nous croisons Winckelmann et les grands chantiers de fouilles archéologiques en Grèce au XIXe siècle.
Puis, nous passons aux interrogations sur ce qu’a voulu faire Homère et aux différentes interprétations possibles. Car ce bouclier est avant tout un objet poétique ! Il y a ici de très belles pages écrites par ceux qui ont rêvé l’épopée homérique à l’aune de leur expérience et de leur vie. Le bouclier serait un monument à la paix, à la douceur de la vie quotidienne, à la fragilité de la vie… mais pourquoi le confier à Achille ?
Enfin, Lecoq en vient au créateur du bouclier, non pas Homère, mais Héphaïstos. Elle développe les différentes facettes de ce personnage : forgeron, sorcier, voyant, capable d’insuffler la vie à un objet, mais aussi de lier la vie dans un piège… Héphaïstos est aussi le fabricant de Pandora et d’autres objets vivants, le possible ancêtre de Dédale… un dieu aux pouvoirs étendus. 
Lecoq conclut en revenant à sa spécialité, l’histoire de l’art : le bouclier d’Achille dans la définition de l’artiste à partir de la Renaissance et l’artiste vu comme un magicien.
Je suis toujours aussi enthousiaste à l’égard de ce livre, qui traite aussi bien d’archéologie, d’histoire, d’histoire de l’art, de poésie, d’histoire des idées, d’anthropologie, qui parcourt quelques siècles et nous propose les réflexions de plusieurs auteurs, tous très intéressants. Lecoq livre l'histoire des différentes hypothèses et interprétations, en toute honnêteté, sans imposer une lecture unique. À la fin du livre, nous avons envie de retenir ensemble tous ces hommes de lettres et ces artistes, aux idées si stimulantes. Parler de L'Iliade, c'est parler d'une vision du monde. Je trouve le livre très bien écrit, simplement, mais avec une certaine grandeur. En plus, il donne envie d’archéologie antique ! 
Ça donnerait presque envie de relire L’Iliade.
Hypothèse de reconstitution 1715 par Vleughels et Boivin. Image Wikipedia.

Voici donc le bouclier d’Achille : un ultime talisman procuré au héros pour tenter d’infléchir l’inflexible Destin qui le voue à une mort prochaine, un rempart fait de la vie même, substance introduite dans des corps de métal et d’or incorruptible et retenue par un dieu sorcier dans un cercle magique.
L’effet est immédiat et quasi électrique : tandis que ses compagnons sont saisis d’une terreur sacrée,
Achille aussitôt
Sentit le courroux submerger son cœur et dans ses yeux
Une lueur terrible, pareille à la flamme, s’alluma sous ses paupières…

C’est ce livre qui m’a donné envie de lire le grand poète W. H. Auden, lui qui a proposé un bouclier comme un monde stérile et vide, ravagé par la guerre.

Mon premier billet qui cite longuement Auden. 
Une autrice.

mardi 7 avril 2020

Il est bien difficile de faire de bonne pâtisserie dans une maison où l’atmosphère est viciée par la présence de policiers.

Agatha Christie, Le Vallon, traduit de l’anglais par Michel Le Hourie, parution originale aux USA en 1946.

Poirot est invité à déjeuner dans une grande villa, un dimanche, à proximité de Londres. Quand il arrive, un cadavre se vide lentement de son sang au bord de la piscine tandis qu’une femme tient encore le revolver venant de tirer. On dirait une mise en scène de mauvaise qualité, mais… le mort est bien mort.
Et qui donc a tué le docteur Christow ?
L’identité du ou de la coupable est facile à deviner malgré la volonté manifeste de Christie d’embrouiller le lecteur (tous ces sentiers menant à la piscine !). Des aristocrates excentriques, une actrice, des domestiques parfaits, des policiers pas mauvais, une artiste, des pointes antisémites, un château perdu dans les souvenirs et la forêt, on est dans un roman made in A. Christie de bonne tenue, tout à fait ringard et si plaisant à lire dans le TGV qui vous ramène à la maison. (j’aime vraiment bien, hein, mais l’amour ne me rend pas aveugle)

Il savait fort bien quels vêtements il convenait de mettre, en Angleterre, pour un dimanche à la campagne, mais il s’était systématiquement écarté des canons de l’élégance britannique. Il s’en tenait à ses conceptions personnelles. Il n’était pas un quelconque gentleman anglais, il était Hercule Poirot.

Agatha Christie sur le blog :

Une photo de Londres, souvenir de vacances.

Point Confinement : Le saviez-vous ? Samedi dernier, j'ai fêté mon anniversaire (40 ans !) (c'est sûrement une erreur de calcul), en confinement avec un pansement sur le fond (je ne voyais pas les choses comme ça). Je me suis confectionnée une tarte meringuée au citron vert (avec un petit air de mojito), tout à fait délicieuse. J'aurais bien aimé la partager avec vous... pour bientôt j'espère !

samedi 4 avril 2020

La Cène

La semaine dernière, c’étaient les Rameaux (du moins sur le blog, car dans la vraie vie, c’est demain).
Nous voici à présent jeudi soir (qui tombera donc le 9 avril). C’est la Cène (en latin, cena = repas du soir), c’est-à-dire le dernier repas que Jésus prend avec ses 12 apôtres. 
Il célèbre la Pâque juive (la fête célèbre l’Exode et la fuite hors d’Égypte). 
Il institue l’Eucharistie (le corps… le vin… vous vous rappelez ?), moment rejoué et célébré à la messe (pour les catholiques). Il dit aussi qu’il faut s’aimer les uns les autres ! Et il y a aussi le lavement des pieds.
Il annonce qu’un disciple le trahira et que Pierre le reniera. 

Et en peinture ?
Les représentations les plus anciennes n’isolent pas forcément Judas du groupe et donnent l’image d’une communauté. Vous connaissez sûrement la Cène de Léonard et celle de Véronèse (Le Repas chez Levi pardon).
Étonnamment, j’ai peu de représentation de la Cène dans l’ordinateur. Je n’en ai même que 2 !!! C’est nul ! (Note à moi-même : il faut absolument que j’aille en vacances en Italie !) J’espère donc que vous ne vous attendiez pas à un panorama iconographique exhaustif.

Tout d'abord, la Cène de la chapelle de Vic (dont je vous ai déjà montré les Rameaux). Tout le monde est réuni dans une grande salle voûtée et Jésus abrite le disciple préféré sous son manteau. Judas est isolé. Tout le monde est pieds nus et on retrouve les belles couleurs de Vic !

Un panneau sur bois conservé au Petit Palais d'Avignon. Il est attribué au Maître de la Madeleine et date du XIIIe siècle. Ici image de la base RM et dessous mes photos :

Apparemment les beaux visages des apôtres m'ont bien plu, avec leurs jolies barbes frisotantes.
Les Cènes sont prétexte à représenter des tables (= des natures mortes !!!). Ici, on voit bien que l'on est avant l'invention de la fourchette et que le seul couvert est le couteau (un peu inquiétant dans le contexte), que les récipients sont représentés d'un simple trait, sans volume, et qu'il y a une belle nappe blanche.

Je suis allée piocher sur la page Wikipedia du Tintoret cette reproduction de la Cène (1592), parce que je suis assez fan de l'artiste. Ici, il y a plein de monde et plein d'objets qui n'ont rien à faire là, un éclairage dramatique de fin du monde, très peu de sources de lumière (le Christ et la lampe), des nuées mystérieuses et fantomatiques. Au lieu de mettre tout le monde face à nous, la table est de travers, on ne comprend plus rien. Ce n'est pas l'annonce de la messe et de la communion, mais une grande représentation baroque !

ADDENDUM Lavement des pieds.
Tintoret, décidément, avait réalisé pour l'église San Marcuola de Venise, une Cène (toujours en place) faisant face à un Lavement des pieds (aujourd'hui au musée du Prado). Ce tableau est assez prodigieux par sa construction ainsi que l'explique très bien le directeur du musée du Prado dans cette vidéo. Emplacement des figures, proportions des personnages, perspective, importance du chien, tout ce qui semble très bizarre s'explique, notamment par l'audace de l'artiste. On a aussi une représentation aux accents comiques, avec ces apôtres qui se désapent sans aucune dignité.


Ces gens ne respectent pas du tout le confinement...
Semaines précédentes : je vous ai montré des natures mortes (XVIIe et XIXe siècles) en prenant prétexte du Carême. Puis vous avez eu les RameauxLa semaine prochaine, rendez-vous au Jardin des Oliviers.

jeudi 2 avril 2020

Moitié Apollon, moitié samouraï, moitié Vénus, moitié geisha.

Michael Lucken, Le Japon grec, 2019, Gallimard.

Le titre vous étonne ? Ce livre d’histoire se propose de suivre la pénétration de la culture grecque antique dans la culture japonaise. Philosophie, littérature, théorie politique… les Japonais se sont emparés de la Grèce antique sous toute ses formes.
Un livre un peu ardu, mais très stimulant.

Accepter que la Grèce occupe une place significative au sein du patrimoine culturel des Japonais suppose, en effet, de se dessaisir de quelque chose – de lutter contre un sentiment de propriété, de déplier l’histoire des Renaissances européennes, de relativiser les filiations ethniques et linguistiques, d’interroger la nature même de l’Occident.

Tout d’abord le point de départ consiste à remettre à sa place l’idée que la Grèce antique serait naturellement un truc d’Occidental et qu’il serait donc étrange que des Japonais s’inscrivent dans la suite de Platon. En réalité, est-ce plus étrange pour eux que pour nous ? Lucken retrace la découverte de la Grèce par le Japon, d’abord dans les livres des missionnaires et des jésuites, puis en autonomie progressive. Il souligne bien que ce travail pourrait être mené dans d’autres terres non occidentales : le continent africain, la Chine, l’Inde, etc. En l’occurrence, le Japon est à la fois un pays d’Asie, qui a été occupé par l’Occident, mais qui a été colonisateur en Asie, complexe d’infériorité et complexe de supériorité se mélangent pleinement. De plus, la Chine tient un rôle ambigu pour le Japon : berceau des origines de nombreux pans de la culture, mais rival, ennemi, colonisé… Dans ce cadre, il peut être intéressant de s’appuyer sur un autre berceau de la civilisation, surtout quand cela permet de se poser face aux Occidentaux. Et pour remettre à leur place les Européens quoi de mieux que de se poser en héritier de la philosophie grecque ? Il est beaucoup question de la façon dont les Japonais se pensent, dans le temps et dans l’histoire, en tant que peuple et en tant que pays. Lucken couvre le XIXe et le XXe siècle avec beaucoup de précision, suivant les écoles de pensées et les filiations, la construction d’un imaginaire, les traductions des auteurs antiques en japonais, l’invention de nouveaux termes à l’étymologie à la fois japonaise et grecque, la relation entre cette appropriation de l’antiquité grecque et le nationalisme.
L’auteur s’appuie beaucoup sur la philosophie, ce qui, comme chacun sait, n’est pas ma tasse de thé, mais il est aussi question d’architecture ancienne et contemporaine, de beaux-arts, de littérature, de cinéma… Quelques illustrations auraient été bienvenues. Tout cela est très stimulant et propose de nouvelles perspectives de réflexion.
 
Crète, Oenochoé, 1500 avJC, Vieille Charité
Les dieux y apparaissaient en outre davantage comme l’expression des forces de la nature que comme un panthéon céleste, et l’influence asiatique sur l’essor d’Athènes était soulignée à plusieurs reprises. L’image de la Grèce au musée national de Tokyo n’est assurément pas la même qu’au Louvre, mais elle n’est pas moins juste, elle correspond simplement à une autre perspective et à une histoire propre.

La Grèce vue du Japon est plus asiatique qu’européenne, dionysiaque qu’apollinienne, polythéiste que chrétienne, archipélagique que continentale. Non seulement elle se démarque des tropes occidentaux, mais encore elle possède sa propre cohérence.

Le livre invite à découvrir aussi bien la culture japonaise que la culture de la Grèce antique et on croise des noms familiers : Mishima, Haruki Murakami, Les Chevaliers du Zodiaque, Miyazaki et d’autres. Même si je résume extrêmement mal les enjeux du livre, j’ai beaucoup apprécié.
Merci Estelle pour la lecture !

Point confinement : j'ai beaucoup de mal à me concentrer sur de la fiction. Je me traîne sur George Eliot, que j'aime pourtant beaucoup. Les livres d'histoire bien ardus parviennent mieux à me capter. On verra si je vous en parle.

mardi 31 mars 2020

Que croyez-vous que le bon vieil ours est devenu et qu’a-t-il fait cette fois ?

J. R. R. Tolkien, Les Lettres du Père Noël, traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire, édité en France par Christian Bourgois.
Il y a eu une édition, toujours chez Christian Bourgois, en 2004, augmentée de nombreuses lettres, avec une traduction de Céline Leroy et Vincent Ferré.

De 1925 à 1939, le père Noël adressa des lettres d’une écriture tremblante à Michael, Christopher et Priscilla, les enfants Tolkien. Il y racontait ses difficultés de l’année pour rassembler les cadeaux, les bêtises commises par l’Ours polaire, la guerre contre les Goblins, les feux d’artifice, etc. Le tout illustré par de magnifiques aquarelles et avec de vrais timbres du Pôle Nord.
Sacré Tolkien ! Ces lettres sont de vraies merveilles. D’amour pour ses enfants d’abord, à leur concocter chaque année un petit conte. De patience. Et de plaisir, car il a dû bien s’amuser à inventer ces histoires et à les illustrer. D’ailleurs, il n’a pas pu s’empêcher d’inventer une langue (celle des Goblins) et au fil des années d’ajouter des personnages, des lieux, une histoire ancienne, etc. Tout cela est charmant et plein de poésie. C’est un plaisir de lecture.

Maintenant je vous dis au revoir. Je suis sur le point de reprendre une fois de plus mes voyages. Vous ne devez pas croire aux images qui me montrent dans des avions ou des voitures : je ne sais conduire ni les uns ni les autres, et je n’en ai pas envie. De toute façon, ils sont trop lents (sans parler de l’odeur) et ils ne peuvent pas être comparés à mes rennes que je dresse moi-même. Ils ont été très bien cette année et je pense que mon courrier arrivera à temps : on m’a envoyé de tout jeunes rennes de Laponie.