La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 30 avril 2026

Rien que cette froide, incurable, presque paisible, inexorabilité.

 

William Faulkner, Le Hameau, rédigé de 1931 à 1939, publication originale 1940, traduit de l’anglais par René Hilleret, édité en France par Gallimard/Folio.


Au début du roman, nous faisons connaissance avec la famille Varner, installée sur un domaine près de Jefferson, occupé avant la guerre civile par un Français oublié. Le fils aîné embauche un métayer pour prendre une ferme, métayer dont on apprend qu’il est soupçonné d’avoir incendié une grange – à moins que ce ne soit son fils – un fils, Flem Snopes, qui se fait embaucher comme commis au magasin. Le roman raconte l’ascension sociale et financière de ce Flem Snopes.
(Vous inquiétez pas si la 4e de couv semble raconter le roman parce qu’en fait elle ne l’a manifestement pas lu.)

Il était là, assis dans le chariot, à l’aise et détendu, avec ses yeux malicieux et intelligents dans sa face brune, douce, rasée de près et propre, avec sa chemise délavée parfaitement propre, sa voix agréable, traînante, racontant des histoires, tandis que Varner, la figure bouffie et empourprée, le regardait avec des yeux flamboyants.

Ce roman est un peu déroutant, manquant de construction, les scènes se suivant sans forcément une réelle articulation, et même, disons-le, un peu décevant pour du Faulkner. Et pourtant je ne l’ai pas lâché. Wikipedia m’apprend que l’auteur l’a rédigé en reprenant des textes parus en nouvelles indépendantes, ce qui explique mon impression. C’est d’ailleurs après coup que l’idée lui vient de rédiger une trilogie, le roman étant au départ autonome.

Un des points forts est constitué par le point de vue de biais. Il est rare que l’histoire nous soit racontée du point de vue des personnages principaux, le fils Varner ou Flem Snopes, au point où le personnage principal semble en réalité Ratliff, un vendeur itinérant de machines à coudre et arrangeur de toutes sortes d’embrouilles, qui s’absente et revient, et raconte les événements à d’autres – ou pas. Rien d’étonnant à ce que l’on ne comprenne pas tout. Ratliff raconte des histoires interminables dans lesquelles on s’embrouille, surtout ces histoires d’argent et de prêts dont on ne sait qui signe quoi, sans parler du fait que les cousins Snopes semblent se multiplier (j’ai franchement un doute sur la qualité de relecture de Gallimard, j’ai l’impression de n’avoir pas été la seule à mélanger tous les Snopes). Ce sont des histoires tortueuses et enveloppantes, qui n’expliquent rien et qui embrouillent, qui racontent toute une société. Ce point de vue bancal traduit aussi toute la maîtrise de la narration par Faulkner.

Girouette 19e siècle, Musée américain de Bath 


Je note l’intérêt presque irrépressible pour les chevaux, avec des scènes de vente et de maquignons, et des poulains sauvages. Je note aussi la violence, contre les femmes qui ne sont rien, contre les animaux à peine plus importants. Il y a au milieu du roman la lumineuse échappée d’une vache et d’un simple d’esprit.

L’air vif et très chaud, qui semblait rempli par la lente et pénible plainte des chariots chargés, sentait le coton brut, des brins de coton s’attachaient aux herbes du bord de la route raidies de poussière et s’incrustaient sous les sabots et les roues, dans la poussière foulée par les pieds.

Il remarque alors le retour de ce qu’il a découvert pour la première fois trois jours auparavant : que l’aurore, la lumière, ne vient pas du ciel sur la terre mais est produite par la terre elle-même, comme si elle soupirait.

Parce qu’un roman moyen de Faulkner, ça reste un roman de Faulkner, je suis prête à lire la suite de la trilogie. Aujourd'hui, c'est une lecture commune avec Ingannmic : son billet est super ! Et il s'ouvre par une incroyable citation.

Faulkner sur le blog :

Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.





mardi 28 avril 2026

La civilisation et la curiosité ne débarquent pas à Tiku avec les Dieppois : elles les y attendent de pied ferme.

 

Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (16e-18e siècle), paru au Seuil en 2011.

Un gros livre d’histoire qui s’intéresse au moment où les premiers navires hollandais arrivent en Indonésie en 1496. Mais ici, l’histoire sera racontée « à parts égales ». C’est-à-dire non pas exclusivement du point de vue des triomphateurs Européens qui ont tout vu, tout vaincu. Non pas non plus en racontant l’histoire d’une domination et d’une appropriation. Mais en alternant le point de vue sur un même événement. C’est que les acteurs sont nombreux : marchands hollandais (dans un contexte où la Hollande est en guerre contre l’Espagne et est donc coupée des ports méditerranéens), Malais et Javanais, qui connaissent déjà bien les Portugais et qui ne sont pas du tout épatés de voir des Européens acheter du poivre, négociants chinois aux moyens incomparablement plus élevés, sans parler d’Indiens et de gens de l’empire Ottoman oscillant d’un monde à l’autre au gré des mouvements de la mousson.

Quel est l’univers mental de chacun ? Leur conception de la religion (l’islamisation de Java est plutôt récente et n’a rien d’uniforme), du commerce, de la royauté ? Comment le moment s’est inscrit dans l’histoire nationale (du côté javanais : il ne s’est rien passé) ? Quel matériel utiliser pour peser le précieux poivre ? Et quelle monnaie utiliser ? Et qui guide les navires dans ces terres ? Qui établit les cartes (les Chinois et les Coréens !) ?

La plupart des théories des « premiers contacts » entre les Européens et les populations asiatiques ou amérindiennes présentent cette particularité de tenir pour acquise l’unicité du monde de la recontre.

Gros livre touffu, j’ai passé les passages les plus théoriques, mais je suis impressionnée par la plongée de Bertrand dans un monde qui nous est aussi lointain et par sa tentative de raconter les choses de façon totalement renouvelée. Mention spéciale au chapitre consacré aux calendriers des uns et des autres.

En quoi, d’ailleurs, la pittoresque mais modeste ambassade de Houtman aurait-elle dû faire sensation ? (…) Banten n’était pas une petite théocratie murée sur elle-même, mais une ville résolument cosmopolite, où se croisaient marins et marchands hadramis, chinois, gujératis, péguans, malais (de Johore et de Malacca) et… portugais.

Cornelis Pieterz de Mooy, Marine, HB 1691 Caen BA


Romain Bertrand, Les Grandes déconvenues. La Renaissance, Sumatra, les frères Parmentier, édité au Seuil en 2024.

Le titre laisse transparaître l’humour et le sujet. Il ne s’agira pas vraiment de « grandes découvertes ».

J’ai acheté ce livre en 2024 après ma visite enthousiaste du manoir d’Ango, à l’excellente librairie de Dieppe, La Grande Ourse. J’avais envie d’en savoir plus sur ce personnage et la libraire m’a conseillé cet ouvrage, dont l’auteur m’était connu.

Toute une première partie campe la situation de Dieppe au début du 16e siècle, situation sociale et économique, et présente les notables de la ville, dont Ango, mais au plus près des archives, loin de la légende dorée des armateurs. Le ton est, je dois le dire, plutôt décapant. Cette première partie est celle qui m’a le plus intéressée.

Ensuite Bertrand s’intéresse particulièrement à une expédition menée sous la conduite des frères Jean et Raoul Parmentier (aucun rapport avec la patate) (Jean étant marin et poète) jusqu’à Sumatra. Une expédition désastreuse, mais que la légende du 19e siècle a tenté d’ériger en contribution française aux grandes découvertes. De fait, les cartels de visite du manoir sont plutôt flatteurs pour Ango.

J’ai particulièrement apprécié la façon dont Bertrand insère les épisodes des grandes navigations au sein de l’économie de la France et de la Normandie, rappelant qu’elles prennent place parmi les expéditions de pêche au hareng, de piraterie, de commerce officiel, mais aussi parmi la rente liée aux terres et aux offices. Elles ne sont pas sorties de nulle part et les expéditions dites normandes ont bien souvent des pilotes portugais. Et les marins qui embarquent sur les navires rencontrent des royaumes constitués et complexes, où l’on connaît déjà beaucoup de choses sur les Européens et où le commerce international existe depuis des siècles.

Je suis impressionnée par la plongée en archive, qu’il s’agisse de Sumatra ou de l’argot des marins normands, pas un mot ne semble avoir échappé à l’historien !

Les historiens – qui ont plus d’imagination qu’on ne le croit – disent de lui qu’il est « le Jacques Coeur du 16e siècle », « le Médicis normand », « l’homme qui a fait trembler le roi de Portugal ». Ils lui prêtent le « rêve d’une Venise océane », lui devinent des ambitions à faire pâlir un Richelieu, s’émerveillent de son goût du profit et des belles choses, lui attribuent la découverte française des Indes et des Amériques, font de lui tout à la fois un maître corsaire et un érudit humaniste : il est la Renaissance faite homme.



samedi 25 avril 2026

Ravenne, le Mausolée de Galla Placidia

 

Le blog est donc à Ravenne.

En une journée et demie, j’ai enchaîné les monuments et les merveilles et j’ai vu plus de chefs d’oeuvre de la mosaïque que je n’en verrai jamais plus.

Sur le moment, je me concentre pour essayer d’individualiser au maximum chaque lieu, son atmosphère, son décor, sa spécificité, et pour essayer de ne pas tout confondre dans un mélimélo de petits cubes colorés. Pas facile. Il faut malgré tout essayer de prendre son temps.
J’ai décidé de vous présenter mes billets plus ou moins de façon chronologique, une façon aussi d’avoir quelques repères.

Après le partage de l’Empire romain en deux, le pouvoir impérial, fortement militarisé, de la partie occidentale, a tendance à quitter Rome et à préférer les villes plus proches du limes et des lieux de tensions (notamment Milan). En 404 le site de Ravenne est choisi, car proche de l’Adriatique, il permet facilement la communication avec l’empire d’Orient, mais aussi en plein milieu du delta du Pô, une région fertile ,mais facile à défendre en cas de siège grâce aux marais.

Dès lors les projets d’architecture, la cour, les fonctionnaires, une élite sociale affluent dans ce petit coin. C’est à Ravenne que règne de 410 à 440 l’impératrice Galla Placidia, fille d’empereur, épouse d’un roi Wisigoth et d’un empereur d’Occident, régente de l’empire au nom de son fils. À Ravenne elle fait édifier l’église Saint-Jean-l’Évangéliste (dont les mosaïques antiques ont disparu) et la chapelle Saint-Laurent.


Visiterait-on aujourd’hui son mausolée ? Oui et non, car ce que nous appelons aujourd’hui le Mausolée de Galla Placidia était à l’origine une chapelle dédiée à Saint-Laurent, rattachée par un couloir à la basilique Sainte-Croix (disparue). Il y a bien trois sarcophages, mais Galla Placidia est morte à Rome où elle a été enterrée.
Il reste un édifice extraordinaire auquel le nom d’une femme peu commune est rattaché.

Construit dans la première moitié du 5e siècle, c'est un petit bâtiment en brique, un plan de croix grecque. La lumière passe à travers des plaques d’albâtre qui ont été apposéessur les ouvertures au début du 20e siècle .


On pénètre sous la voûte d’une nuit étoilée, mystérieuse et magnifique. Les parois sont ornées d’animaux fantastiques, d’hommes plus ordinaires, les rinceaux de mosaïque s’enroulent et se déploient.


Le mur du fond, face à l'entrée, est ornée d'une mosaïque représentant saint Laurent et son grill.

Tandis que le mur situé au-dessus de la porte d'entrée représente le Bon pasteur.

Au centre, les quatre murs ceignant la coupole représentent des apôtres qui discutent et louent Dieu tels des philosophes grecs et romains, en grande toge. Entre eux, des tourterelles s'abreuvent dans des petites vasques. Comme un souvenir des académies néoplatoniciennes.



Sur les deux murs latéraux, un fond bleu sombre accueille une mystérieuse forêt : deux cerfs viennent s'abreuver, leurs bois entrelacés dans des rinceaux foisonnants.




Et au centre de la petite coupole surbaissée ? La Croix surgit des étoiles, avec le Tétramorphe dans les pendentifs. Au visiteur de s'y engloutir.


Sur la nuit bleu sombre, les étoiles et l'or palpitent...


Comme des brocarts, des velours de soie, les arcs s'habillent de motifs géométriques et/ou floraux. Merveilleux dégradés colorés, reflets de l'or, contrastes subtils. Ce décor est d'une richesse infinie.

Il s'agit d'un magnifique exemple d'art paléochrétien, un minuscule endroit majeur de l'art. L'atmosphère y est particulière et le visiteur est envouté. Les autres lieux, dans leur beauté et leur magnificence, ne possèdent pas la même puissance ni la même magie. Ici tout a commencé.


Galla Placidia  a fait ériger plusieurs monuments, dont l'église Saint Jean l’Évangéliste où elle a fait représenter ses ancêtres et sa famille, au plus près du choeur, en mosaïque, ce matériau fait pour durer des siècles - la mosaïque faisant partie intégrante des murs - du moins quand il n'y a pas de tremblement de terre. La continuité impériale est assurée et la famille impériale s'érige en protectrice des églises chrétiennes. Un modèle qui saura inspirer ses successeurs.


jeudi 23 avril 2026

Elle aussi, cette nuit même, elle brûlerait, elle brillerait, elle donnerait sa soirée.

 

Virginia Woolf, Mrs Dalloway, parution originale 1925, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en 2021 chez P.O.L.

Une journée de juin à Londres avec Clarissa Dalloway, une riche bourgeoise qui organise une réception le soir, une journée dans le flot de la vie et le flux des pensées, des souvenirs, des paroles (dites ou non-dites).

Oui mais… Jusque-là je l’avais toujours lu dans la traduction de Marie-Claire Pasquier (édition Folio) et j’ai eu envie de changer, pour relire ce roman tant aimé, mais le relire avec un peu de nouveauté quand même. Étant incapable de lire Woolf en anglais, je ne me paierais pas le snobisme ridicule de « juger » les mérites de l’une ou l’autre traduction. Je me contente de livrer mon impression.

Donc je commence à lire et… une langue légère, rapide, claire – dépoussiérée est un terme trop appréciatif – mais disons qu’une belle brise agite la robe de Clarissa. Comparant les deux textes français, je note que le choix de vocabulaire est à peu près semblable, mais que le changement principal réside dans le rythme : moins de conjonctions de coordination, davantage de virgules, moins d’articulations logiques, davantage de juxtapositions. Contrairement à ce qu’affirme Azoulai dans sa préface, cela crée des incertitudes (à quoi donc peut bien se rapporter tel pronom ou tel adjectif ?) et engendre quelques phrases très limites sur le plan grammatical, mais cela a aussi le mérite d’avoir une plongée directe dans le flux de conscience.

Conséquence de cette quatrième lecture et de mon esprit plus affuté ou de cette langue plus transparente ? Je ne sais pas, je me suis davantage intéressée aux autres figures du roman (le soldat traumatisé de la guerre, la violence des médecins, la fille des Dalloway et son amie, etc.). Les relations entre les personnes sont moins brumeuses et les sous-entendus affleurent plus près de la surface, les béances sont davantage visibles.

L’ironie est aussi ainsi plus perceptible (ce monsieur qui pose son rouleau de gazon « symbole de l’âme, de la détermination des hommes » 🤭 ).

Même maintenant, de si bon matin, de vieilles douairières s’élançaient en secret au volant de leurs automobiles vers des courses mystérieuses, et dans leurs vitrines, les commerçants gigotaient avec leurs fausses pierres et leurs vrais diamants, leurs ravissantes broches vert d’eau serties sur des montures dix-huitième pour plaire aux Américains, mais non, mais non, il fallait économiser, ne pas faire de dépenses inconsidérées pour Elizabeth.

Je n’ai aucune envie de choisir entre les deux traductions, je garde les deux. Je suis absolument ravie que Clarissa Dalloway ait tant de vie en elle.

Robe du soir (sans doute trop moderne pour Clarissa), crêpe de viscose et broderie, 1922-24, Galliera


mardi 21 avril 2026

C’est elle qui déçoit le mieux les fantasmes orientalistes : Téhéran – Tehroon – s’expérimente plus qu’elle ne se regarde.

 

Lucie Azema, Une saison à Téhéran, édité par Les Corps conducteurs, 2026.


Lucie Azema a vécu plusieurs années à Téhéran, étudiant le persan et donnant des cours de français. Dans ce livre elle raconte sa vie là-bas, mais aussi nous présente l’Iran et sa culture.

Les passants y boivent leur thé sur de petits tabourets en bois, à peine plus hauts que le sol. J’observe l’un des clients qui utilise la technique traditionnelle du ghand-pahloo : il cale un morceau de sucre entre ses dents de devant, le laisse fondre en absorbant son thé chaud à travers, puis repose sa soucoupe et tire longuement sur sa cigarette.

On est en dehors de toute actualité géopolitique ou de toute analyse sur le régime, il s’agit plutôt de parler de la vie des gens et des conséquences que la situation politique a sur leur existence quotidienne. Sans prétention aucune, le livre nous plonge dans ce quotidien des jeunes gens qui boivent des cafés, se rencontrent, prennent des taxis, emménagent avec leur petit copain, font découvrir le pays à leur amie… Un pays comme une île, dont on peut difficilement sortir, un peu coupé du monde du fait des sanctions, mais un pays à l’histoire millénaire, à la poésie très riche, avec ses jardins, ses tapis, sa cuisine et surtout sa langue, le persan ; c’est un cri d’amour pour le persan.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, écrit simplement, qui nous raconte un pays dont on entend sans cesse parler, mais que l’on connaît si peu. Il donne envie d’en savoir plus, de lire d’autres livres, de manger des grenades, des pistaches et des amandes, de voyager sur les cartes ou en vrai, de s’ouvrir au monde, y compris à des cultures si différentes de la nôtre.

J’ai vécu dans différents quartiers de Téhéran ; j’ai exploré d’innombrables avenues et ruelles, perdu un temps infini dans les embouteillages, bu une quantité invraisemblable de thé, appris à lire l’avenir dans les poèmes ; j’ai découvert des librairies, des cafés, d’autres manières d’échanger, choyée, regardée et aimée pour la personne que j’étais réellement – en d’autres termes, l’Iran a été mon lieu de vie pendant toute une période.

Cette langue, sa beauté inouïe, ses sons qui s’étirent, qui miaulent – ses â comme des « o » ouverts, ses sh –, ses tournures, l’enchevêtrement de ses mots, leur flot irrésistible : tout dans le persan m’électrise. Lorsque je m’engage dans une phrase, j’ai l’impression de monter sur un cheval au galop : je m’élance, sujet, objet, et je dévale la pente jusqu’au verbe final.

On croisera Persépolis, Ispahan, les rois corrompus, les wagons non mixtes du métro, les techniques de drague en voiture, les gens au service du régime, les proches dont on reste sans nouvelle quand internet est coupé à cause d’une énième guerre, l’abondance des clubs de lecture...

Cavalier et cavalière, céramique, Téhéran 18e siècle, Lyon BA