La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 4 avril 2026

Images du jardin d'Éden

 

Le jardin d’Éden, appelé aussi jardin des délices (comme le titre d’une toile de Jérôme Bosch), est identifié au Paradis terrestre.

Nos deux andouilles, Adam et Ève, y vécurent heureux avec tous les animaux (et personne ne mangeait ni rien ni personne) jusqu’au moment où ils en furent chassés – mais quelle idée de vouloir comprendre et connaître les choses !

Les représentations en sont à peu près innombrables, mais aujourd’hui petit choix.

Chagall, Le Jardin d'Éden (Nice) : dans une mystérieuse forêt marine bleue et verte, peuplée d'étranges créatures, flotte un être de lumière et de fleurs qui illumine le monde autour de lui.

Chagall, Tentation d'Ève (Nice) : Adam et Ève se tiennent l'un contre l'autre, un peu comme les couples du Cantique des cantiques que Chagall représente si souvent. Ève tient la pomme d'un air dubitatif, tandis que le serpent attend patiemment, sortant d'un arbre. Ils ont l'air bien innocents, ces deux humains.


Chacun peut avoir sa propre vision du Paradis.

Je vous présente Edward Hicks (1780-1849), peintre naïf et quaker américain. Ses toiles ne représentent pas le jardin d’Éden, mais le royaume évoqué par Isaïe (« le loup habitera avec l'agneau, et le léopard s'allongera avec l'enfant, le veau et le jeune lion (...) et un petit enfant les mènera »). Il en donnera plus de 60 versions ! Cette vision d'Isaïe s'accompagne d'une évocation de l'histoire (récente) d'un jeune pays plein d'avenir, à savoir la rencontre entre Wiliam Penn et les peuples autochtones, établissant le traité de Pennsylvanie.

Hicks Edward, Le Royaume de paix (1833, Brooklyn museum). Hicks est un peintre autodidacte et on aime ses animaux aux grands yeux exorbités et aux pattes sages. C'est donc une vision des origines des États-Unis : les bêtes féroces cohabitaient avec les bébés sans les manger et les colons n’avaient pas encore exterminé les autochtones. C'est évidemment aussi une promesse d'avenir : ici naît un pays où la cohabitation pacifique entre tous sera possible.


Et maintenant, quatre vitraux du cloître de Gloucester.

De gauche à droite : Adam au milieu des feuillages ; Ève avec sa grande chevelure d’or cueillant un fruit sur un arbre ; Dieu les maudissant comme un enseignant ferme mais poli (et accompagné de deux séraphins aux ailes rouges très décoratives) ; les deux héros qui passent la porte du jardin en pleurant.

Un autre vitrail anglais, cette fois l'église Saint Mary à Fountains Abbey (Yorkshire)

Vitrail dessiné par Frederick Weekes (fin 19e- début 20e). Ici c’est Gabriel avec sa grande épée qui chasse nos héros, vêtus par des habits de feuillage.


Rosario de Velasco, Adam et Ève (1932, Madrid Reina Sofia).

Et si l'on imaginait Adam et Ève heureux ? Allongés sur l'herbe, se reposant après une bonne journée de travail, partageant un moment ensemble, loin de toute malédiction et de toute nostalgie d'un paradis perdu, comme les habitants ordinaires des villes et des campagnes. Une belle peinture figurative des années 30, avec cette stylisation des feuillages et des corps et cette gamme réduite de couleurs.

Anecdote : pour rédiger cet article, je tape dans mon ordinateur "Paradis", "Adam" et "Eden" afin de repérer les oeuvres dont je possède la photo et qui m'auraient échappé. Et je tombe sur une vision des plus terrestres du jardin d’Eden. Je ne résiste pas ; la voici :


Hugh Goldwin Riviere, Le Jardin d'Eden (1901 Londres Guildhall). Main dans la main, yeux dans les yeux, prêts à passer une éternité rien que tous les deux, voilà, ils sont ainsi ! Et Dieu et Gabriel peuvent bien aller se rhabiller.

La semaine prochaine : rien du tout. Dans deux semaines, je vous raconte mes vacances (chacun se débrouille pour avoir quelques heures de paradis).


jeudi 2 avril 2026

Je pris Jupiter ; c’est le seul cheval de la demi-brigade totalement dépourvu d’imagination.

 

Jean Giono, Les Récits de la demi-brigade, recueil de nouvelles écrites entre 1955 et 1960, recueil paru en 1972, édité par Folio/Gallimard.

Six récits, où le narrateur n’est autre que le capitaine de gendarmerie Langlois, plusieurs années avant son apparition dans Un roi sans divertissement.

C’est un ancien des armées napoléoniennes, un qui est revenu de toutes les guerres et qui sert le pouvoir royal avec prudence et scepticisme, avec aussi beaucoup de distance vis-à-vis de la Préfecture. C’est un bout de Provence qui est parcourue par des bandits de grand et petit chemin, des bandes venues de Marseille, des espions du roi, des complotistes légitimistes. Notre héros essaie de traquer la vérité, se plante souvent, mais préfère aussi souvent l’honneur à la légalité.

Je pris deux pistolets et mon sabre : pistolets pour l’en-cas et sabre pour le plaisir. Il n’y avait qu’à chercher deux ou trois têtes à mettre devant le sabre.

Un régal de lecture. Un récit par soir avant de s’endormir. Le ton y est rapide et allusif – comme dans Un roi sans divertissement, une partie de la résolution risque d’échapper au lecteur trop pressé. L’essentiel réside dans la peinture d’un personnage et d’une atmosphère : une Provence aux allures coupe-gorge permanent, souvent couverte de neige (car décidément Langlois est un être de l’hiver), les longues chevauchées dans des chemins mal famés (et les chevaux sont des personnages à part entière). 

Aussi loin que mes yeux pouvaient voir, j’apercevais autour de moi des landes désertes dont l’aspect renouvelé par la neige m’était parfaitement étranger. Les lointains étaient de ce bleu sombre un peu funèbre que prend la mer sur de grands fonds.

Entre roman d’aventure et roman policier, langue ciselée, ironique, qui trace des portraits en une ligne – c’est peut-être le franc parler du soldat ou le contexte paysan qui autorise ces formules taillées au sabre.

On croise également la petite marquise de Théus, vous savez, celle qui accompagne Angelo dans sa traversé de la Provence en proie au choléra, ainsi que son vieux et noble mari. Voilà, on est dans cet univers là.

C’était à ce moment-là une bande semi-politique, semi-ecclésiastique, semi-tout ce qu’on voudra. Il s’agissait, en gros, de complots contre rien et contre tout, d’une sorte de Terreur blanche bâtarde et attardée ; et en détail, d’une couverture à beaucoup de noirs desseins, si noirs qu’il fallait de bons yeux pour arriver à distinguer, au fond, les bas violets de l’évêque.

Ces terres désertes que je connais bien ont un visage très sensible. En l’interrogeant avec patience on y trouve trace de tout. Alors que, dans un endroit fréquenté, le passage d’un homme ne signifie rien, il pouvait ici donner matière à des réflexions utiles.


Hannon, La Clairière, 1897 photogravure (Bruxelles espace photographique)


Jean Giono sur le blog :
La Triologie de Pan :  Colline (magnifique, c'est la Provence dure et sèche) - Un de Baumugnes (un peu plus âpre, mais très réussi) - je n'ai pas encore lu le troisième
Les grands romans panthéistes : Le Chant du monde (ici le fleuve règne en maître, une appréciation sur le fil en ce qui me concerne) - L'Homme qui plantait des arbres (une petite fable) ; Que ma joie demeure (très beau, très agaçant)
Le cycle d'Angelo : Le Hussard sur le toit (un roman d'aventures très stendhalien - j'adore) - et faut que je lise les autres Un roi sans divertissement, un roman de l'hiver (virtuose et mystérieux)
Les romans de l'après-guerre : Le Moulin de Pologne (une vie de village assez cruelle, mais j'ai pas trop aimé) - Deux cavaliers de l'orage (la vie d'une famille paysanne, c'est très fort) - Ennemonde et autres caractères (très très réussi) - L'Iris de Suse (c'est son dernier roman, c'est une renaissance, serait-ce mon préféré ?
Le Déserteur : biographie imaginaire du peintre Charles Brun, un art de la dévotion au coeur des Alpes Suisses
Le grand troupeau : le grand roman de la Première guerre mondiale

Je n’avais pas lu Giono depuis un certain temps (octobre 2023, me dit le blog, avec Un roi sans divertissement justement) et j’ai replongé avec un grand plaisir. Je vais relancer la machine ! C'est pourquoi j'ai eu envie de ce projet de lecture commune, mais il n’est pas exclu que je sois toute seule à participer. M’en fous un peu.*

* Mais non ! Il y a Ingannmic qui a lu Un de Baumugnes.

Et n’oubliez pas : aujourd’hui, 2 avril, c’est la sainte Sandrine, sainte patronne des lectures communes sur la blogosphère. Donc bonne fête Sandrine !


mardi 31 mars 2026

Lorsque j’entrai parmi eux, il me sembla véritablement que j’entrais en un autre monde !

 

Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’empire Mongol, 1253-1255, traduit du latin par Claire et René Kappler, édité à plusieurs reprises chez Payot (avec une très bonne introduction et d’excellentes notes complémentaires).

Guillaume de Rubrouck est un moine franciscain envoyé par Saint Louis vers l’Orient, le vrai, le lointain, le sauvage, vers Mog et Magog, les Mongols. S’il porte les lettres du roi, il n’est pas pour autant un ambassadeur officiel, les précédents contacts ayant été mitigés.

Nous entrâmes dans une plaine vaste comme une mer.

À pied et à cheval à travers l’immensité de la steppe, le voyage le mène jusqu’à Qaraqorum (dans l’actuelle Mongolie), et au retour il publie une longue lettre racontant tout ce qu’il a vu, dit et entendu.

Entre les Francs et les Mongols, l’entente est impossible. Pour les Mongols, les chrétiens ne sont pas des gens d’une religion donnée, mais un peuple parmi d’autres, à soumettre (et une fois soumis, la sécurité leur est garantie). Les Francs, eux, s’interrogent sur la possibilité d’une alliance contre les puissants sarrasins – on est en plein âge d’or perse et islamique et en pleine croisade.

Pourtant on n’est jamais en territoire totalement inconnu. Rubrouck succède à d’autres envoyés ou ambassadeurs. Surtout il y a là-bas des chrétiens : des vrais si l’on peut dire, des Hongrois emmenés en esclavage pour apporter leur savoir-faire au service de l’empire Mongol, et des nestoriens, indispensables intermédiaires et traducteurs, mais ennemis irréconciliables du franciscain.

En été, tant qu’il ont du comos (= du lait de jument fermenté), ils ne se préoccupent d’aucune autre nourriture. D’où, s’il arrive que meure un bœuf ou un cheval, ils sèchent la viande : ils la débitent en tranches minces qu’ils suspendent en les exposant au soleil et au vent, de telle sorte qu’elles sèchent aussitôt sans sel et sans dégager la moindre odeur. (…) Des peaux de bœuf ils font de grandes outres qu’ils sèchent de façon étonnante à la fumée.

Le moine rencontre Möngke, le khan de ce temps-là, et il reste près de quatre mois à sa cour. Ce qui est intéressant, c’est que Rubrouck constitue une source particulièrement fiable sur le mode de vie et l’organisation des Mongols. Il est d'ailleurs cité à plusieurs reprises par Marie FavereauLes yourtes en feutre, les déplacements sur les chariots, le lait de jument fermenté, les pratiques des chamans, les superstitions, la place des femmes, la liberté religieuse (ne croise-t-il pas des moines bouddhistes, des chamans et même un lama du Tibet), la diversité des peuples présents en ces confins… il raconte tout cela, vu à l’occasion de ce périple unique.

Il nous fallut deux mois et dix jours pour arriver chez Batou, sans voir jamais aucune ville, ni les traces d’aucun édifice, hormis des sépulcres, à l’exception d’un petit village, où nous ne pûmes trouver de pain. Et jamais nous n’eûmes de repos pendant ces deux mois et dix jours, sauf un seul jour où nous n’avions pu avoir de chevaux. Notre retour se fit en grande partie par les mêmes peuples, mais en général à travers d’autres régions.

Et maintenant, je m’en vais dénicher quelque chose sur Marco Polo.

L'exploration de l'ordinateur en quête d'une illustration pertinente ayant fait chou blanc, je me suis dit que cette représentation de Saint Jean (Tapisserie de l'Apocalypse d'Angers) figurerait bien notre moine.


samedi 28 mars 2026

Images de la création du monde


Intermède… Ayant réussi à épuiser tout ce que mon ordinateur contenait comme potentiel billet touristique, et partant prochainement en voyage, j’ai cherché comment occuper les deux weekends intermédiaires. Je vous propose donc le retour des billets dits iconographiques (sélection arbitraire de représentations d’un thème donné), cette fois sur la Genèse. Plus exactement, aujourd’hui les sept premiers jours de la création du monde et la semaine prochaine un court séjour dans le jardin d’Eden.


Au commencement... oui, à la genèse... il y avait… peu de choses, mais Dieu crée le monde en six jours et à la fin il trouve ça plutôt bien.
Dans les arts, cela donne quoi ?

D’abord, masterpiece, la tapisserie de la Création de Gérone (dont je vous ai déjà parlé). Ce n’est pas une tapisserie, mais une broderie de laine et de lin, réalisée au 11e ou au 12e siècle en Catalogne. Elle mesure près de 12 mètres carrés et a été beaucoup restaurée.

En son centre le Créateur. Autour de lui, des moments de la création du monde : des anges et l'Esprit saint, la séparation des eaux du haut et des eaux du bas, la séparation des eaux et de la terre, la création des animaux volants et des animaux nageants, la création des humains avec (à gauche) la petite Ève qui sort de la côte d'Adam et Adam qui attribue leur nom aux animaux (à droite).


Tout autour, diverses personnifications du calendrier, des saisons, des astres et des vents.


Dies Solis : Sunday, c'est dimanche. Et un des vents jouant de deux trompettes sur sa grande outre.

Cette broderie a été énormément restaurée, de diverses manières, on essaie donc d’être prudent, mais quand même, quel morceau !

Elle peut s’admirer au musée de la cathédrale de Gérone.


Antiphonaire de 1450, tempera sur parchemin, Fondation Cini. Il ne s’agit pas vraiment de la création du monde, mais vous pouvez admirer Dieu, vieillard barbu, en train de flotter sur les flots outremers, contemplant un globe qui porte une minuscule croix. Une vision unifiée de l’espace et du temps.


À Gloucester (vous savez ? l’extraordinaire cathédrale de Gloucester), les vitraux du cloître montrent les eaux de la mer séparées du ciel et les oiseaux qui s’envolent sur le ciel, ainsi que les montagnes, les arbres et la terre qui viennent de naître.

Mais le boss de la peinture de l’Ancien testament, c’est bien évidemment Chagall. Sa grande toile, La Création du monde (musée de Nice) ne représente pas le début du texte de la Genèse, mais donne une vision synthétique de la Bible, avec les tables de la Loi données à Moïse, la Crucifixion, des anges, des musiciens, des prophètes, le petit peuple du shtetl, etc., dans un immense tourbillon plein de vie et de couleur.

Une gouache de Chagall représente le sixième jour : Dieu crée l'homme (1930, musée de Nice), avec un Dieu qui court et porte le corps de l’être humain en s’enfuyant devant l’obscurité. Ce Dieu là semble protecteur.

La semaine prochaine, nous passerons quelques heures dans un merveilleux jardin avec deux jeunes héros plein d'innocence (et puis après ce seront les vacances !).


jeudi 26 mars 2026

In fact, it was largely against Boucher that Diderot defined his own pictorial aesthetic and taste.

 

Melissa Hyde, Making Up the Rococo. François Boucher and His Critics, édité par le Getty Research Institute, 2006.

Je vous ai déjà parlé ici du rococo, mais assez peu de François Boucher, pourtant son principal représentant, à tel point que, quand le mot « rococo » a été inventé au moment de la Révolution, terme péjoratif, il était quasiment synonyme de Boucher ou… de Pompadour. Et oui.


Le point de départ de Hyde se situe au moment de la Révolution, quand David et ses élèves et les critiques se construisent par opposition à ce qui les précède : la peinture néoclassique serait une peinture virile, républicaine, morale en opposition à ces petits marquis poudrés ridicules. Une opposition que les historiens de l’art ont eu un peu trop tendance à prendre pour argent comptant (que l’on retrouve d’ailleurs sous la plume d’Eaubonne) – David omettant soigneusement de parler de ses peintures de jeunesse.
Alors Hyde se penche sérieusement sur le dossier, les peintures de Boucher d’un côté, les textes des critiques d’art de l’autre.

It may be that the very strategy of genreing a genre or a style as feminine, or of identifying an artiste like Boucher as a "ladies’ painter", all in the service of elevating and privileging Grand Manner history painting, distorted the realities of women’s involvement in the arts. But these texts also surely evince women’s presence in the aesthetic culture to a degree that heretofore has not been acknowledged.

Les femmes auraient mis la main sur les commandes artistiques (est-ce vrai ? Ou Boucher peint-il également pour les hommes et les femmes ?), notamment une, « la Pompadour » – c’est elle, ce sont elles que l’on critique. Elles seraient responsables de la décadence de la grande peinture (les commandes pour les hommes sont-elles si différentes ?). En l'occurrence, on reproche au peintre sa teinte rose, fardée, symbole du maquillage, de la frivolité, de l’artifice et de la fausseté.

Surtout la peinture de Boucher serait trop indifférenciée : les femmes sont bien des femmes, mais les hommes ne tiennent pas assez de leur sexe et la grande mythologie ne se distingue pas assez de la pastorale. En parallèle, au théâtre, le public adore les pièces où les femmes jouent des rôles d’hommes qui se déguisent en femme, avec tous les quiproquos associés (il y a Marivaux, mais vous avez peut-être vu le film Les Amours d’Astrée et Céladon). Pour l’élite culturelle des années 1750, l’ambiguïté, qu’elle soit sociale ou sexuelle, est une valeur recherchée. Mais pour les critiques d’art, c’est absolument insupportable.

Boucher’s pastorals and his history paintings also failed because they eluded clear catagorizations : they, too, closely resembled each other – an ambiguity that also labeled them as feminine. Boucher’s painting can no more be considered essentially feminine than essentially masculine – properly, they ought to be understood as boh and neither.

Analysant finement les compositions de plusieurs peintures, Hyde montre que le peintre, parfaitement capable de représenter un homme bien musculeux quand il en a envie, choisit sciemment de jouer sur les diverses ambiguïtés visuelles, s’adressant à un public de connoisseurs, confondant Jupiter et Diane dans des chairs roses, les plaçant dans les mêmes fourrés que les bergers, jouant avec le pinceau sans s’occuper ni des poètes, ni des critiques, attentif à la seule peinture.

Cette analyse très précise est très stimulante. Évidemment là encore il manque l’examen des dessins et de la matérialité des œuvres de l’incroyable dessinateur que fut Boucher, mais j’apprécie ce travail si fin, d’une œuvre à l’autre. Les peintres s’expriment par la peinture et pour la peinture.

Boucher, La Nymphe Callisto séduite par Jupiter sous les traits de Diane, 1759, Kansas-City, Wikipedia.
Connaissez-vous l'histoire racontée par Ovide ? Une domination brutale, masculine et divine, une histoire mythologique, alors que Boucher supprime tout cela et montre avec beaucoup de malice une scène de complicité sensuelle rêvée au creux des buissons - destinée au regard voyeur de ses commanditaires, hommes et femmes... un doux rêve peut-être... En tout cas, la hiérarchie "naturelle" et le grand dieu sont égratignés.


It was critics with investments in the polar opposition of man and woman who anxiously labeled the ambiguities of gender and genre in Boucher’s paintingsas exclusively feminine. It was these critics who critiqued a world that was not so binary in terms of a binary model of gender. For Boucher’s defenders and his public, the status of his works would have been less decided given their playful uncertainties, their graces, which corresponded to social ideals and polite fashions that attenuated differences between the sexes.

Alors certes, c’est un livre que vous ne lirez pas. Et en plus, la plupart d’entre vous ne connaissez pas très bien la peinture de Boucher. Mais regardez ce que l’on peut faire en histoire de l’art ! Il ne s’agit pas seulement d’accrocher de belles œuvres aux murs et de baptiser ça « exposition ». Cette monographie informée des débats sociaux et culturels d’une époque ne se contente pas de dire « telle œuvre a eu du succès critique et telle autre non ». Non, on fait travailler ensemble la peinture d’un artiste (qui lui, n’écrit rien et s’exprime uniquement par le pinceau) et les textes des critiques et on regarde là où ça s’entrechoque.