La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 28 mai 2026

Je veux aller avec vous en Laponie.

 

Selma Lagerlöf, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, 1906-1907, traduit du suédois par Thekla Hammar en 1912.


Le petit Nils est un garçon cruel envers les animaux, feignant et peu obéissant. Le voici changé en tomte (un genre de lutin nordique) et cramponné au cou d’un jars, parti bon gré mal gré au-dessus de la Suède avec les oies sauvages.
Bon gré mal gré, car un garçon aussi désagréable est peu aimé et il ne semble tenir à personne, alors qu’il est séduit par la promesse d’aventures sensationnelles et de mois passés à ne rien faire. Bien sûr, l’aventure le grandira – c’est un roman d’apprentissage.

Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries, aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin.

Un classique de la littérature suédoise, mais que je ne connaissais pas. Un ouvrage de commande (de l’Association nationale des enseignants) auquel la prix Nobel se plie avec talent. Bien sûr nous découvrons les différentes régions de la Suède (mais comme je ne connais rien à ce pays, tous les noms me sont passés par dessus la tête), chacune avec son climat et sa végétation, toutes aussi importantes les unes que les autres, région de forêt, de champs, de mines de fer, de villages, de marais et de montagnes, avec quelques légendes locales en prime. L’idée est bien évidemment d’exalter la beauté de ce pays (mais on sent bien que Lagerlöf est capable de la même bienveillance à l’égard de tous les pays du monde, on est loin du nationalisme), tout en soulignant que tous les paysages possède leur valeur propre, même quand l’être humain s’en est détourné. Les animaux ont également leur place dans ce pays, habitants parmi d’autres.

Il n’avait plus qu’à essayer de se hisser sur le dos de l’oie. Il y parvint, mais avec beaucoup de peine. Il n’était pas facile non plus de se maintenir sur le dos lisse et glissant, entre les deux ailes battantes. Il dut plonger ses deux mains dans les plumes et le duvet pour ne pas être précipité.


Diverses personnalités sont prêtés aux animaux : un des renards est particulièrement méchant, les oies passent leur temps à narguer ceux qui restent au sol, mais il y a aussi des écureuils, des grues qui dansent, des rapaces…
Un peu lénifiant ? Et bien oui, mais j’ai bien aimé quand même. Le voyage est agréable et de bonne compagnie. Il est vrai que l’absence de personnages (eux qui font tout l’intérêt des autres romans de Lagerlöf) et de véritable enjeu de narration (difficile d’avoir un doute sur la fin de l’histoire) peut conduire à un certain désintérêt, mais cela n’a pas été mon cas.

Hiroshige, La descente des oies sur l'étang Shinobazunoike, série Huit vues de la capitale de l'Est,
1835, xylogravure, privé

Un mot de la traduction. J’ai lu le roman en édition numérique gratuite, par conséquente dans une traduction suffisamment ancienne pour être libre de droit. Il s’avère que l’édition a été raccourcie. Il manque certains épisodes (et de fait, il y a des trous dans le récit, ce qui m’a un peu étonnée), mais cela ne m’a pas gênée plus que ça. Si vous le lisez en papier, vous pourrez choisir un texte intégral et plus récent.


Les rayons du soleil jaillissaient en grandes gerbes, courant partout pour s’assurer des méfaits de la nuit, et toutes les choses rougissaient comme si elles avaient la conscience mal à l’aise : les nuages au ciel, les troncs soyeux des hêtres, les fins rameaux enchevêtrés de la forêt, le givre qui couvrait la couche de feuilles par terre, tout s’embrasait d’une vive rougeur.
Toujours plus nombreuses, les gerbes de rayons parcouraient l’espace ; bientôt il ne resta plus rien de la terreur de la nuit.

Je retiens un hymne au printemps qui redonne vie à tous les êtres et une invitation à vivre en harmonie avec toutes les espèces végétales et animales. Pourtant, il faut bien manger pour vivre et pour nourrir ses petits, et toutes les oies ne survivront pas au voyage.

Lagerlöf s’est peut-être inspirée du succès du Tour de la France par deux enfants écrit en 1877 par Augustine Fouillée-Tuilerie sous le nom de G. Bruno.


Selma Lagerlöf sur le blog :
Les Reines de Kungahälla : histoire d'une cité disparue, ambiance onirique et médiévale.
Gösta Berling : "Enfin, voici le pasteur qui monte en chaire". Roman manquant de fil conducteur, mais qui campe le monde disparu des héros et des villages.
L'Anneau des Löwensköld : une longue saga familiale dans le monde ancien.





mardi 26 mai 2026

Tous les enfants grandissent, sauf un.

 

James Matthew Barrie, Peter Pan et Wendy, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en France par P.O.L. en 2026.

À Londres, Mr et Mrs Darling sont un jeune couple, à la fois normal et excentrique, avec trois enfants. Ils n’ont pas de nurse, mais une chienne pour les garder. Une nuit, la fenêtre de la chambre s’ouvre… Vous croyez connaître la suite, mais en fait, peut-être pas.

Mrs Darling entendit pour la première fois parler de lui en rangeant l’esprit. Toute bonne mère se doit, le soir venu et une fois ses enfants endormis, de fourrager dans leurs esprits pour y remettre de l’ordre avant le lendemain matin, et de remballer tout ce qui a pu s’éparpiller dans la journée.

John, Michael et Wendy s’envolent et partent avec Peter Pan pour l’île du Grand-Jamais. Jamais quoi ? L’île où on ne parvient jamais ? D’où l’on ne revient jamais ? L’île qui disparaît à jamais ?

Sur ces rivages magiques, les enfants qui jouent viennent jour après jour échouer leurs canots pour l’éternité. Nous aussi, nous y sommes allés. Nous pouvons toujours entendre le son du ressac, mais y aborder, plus jamais.

Là-bas des garçons passent leur temps à jouer, dorment dans une cabane sous la terre et luttent contre les pirates. Il y a des baignades dans le lagon et des Peaux-Rouges conformes à tous les clichés que l’on se fait d’eux. Île de fantaisie ? À voir. Le capitaine Hook est réellement sombre et terrifiant, avec ses cheveux noirs et ses yeux myosotis, mélancolique et distingué. Et les enfants aspirent à avoir une maman quelque part. Mais Wendy se rend compte que là-bas on oublie tous ses souvenirs de la vie passée. John et Michael vont-ils tout oublier ? Et si l’on ne pouvait jamais revenir ?

Et qui est Peter Pan ? Un être insouciant et joyeux, un tyran égoïste et vantard, un petit garçon qui prétend avoir tout oublié de sa vraie mère, mais dont on ne saura jamais l’histoire, quelqu’un qui veut empêcher à tout pris les autres de repartir, mais qui est trop fier pour l’admettre, un enfant enfermé dans la solitude et l’oubli, mais qui ne s’en rend pas compte, une existence tragique peut-être… mais il a sept ans et il est éternel.

Non seulement il n’avait pas de mère, mais il n’avait pas le moindre désir d’en avoir une. Il trouvait qu’on surestimait les mères. Wendy comprit aussitôt qu’elle face à une tragédie.

Comme vous le voyez, le texte est plus complexe et sombre, et surtout plus ambivalent, que les images d’un certain dessin animé. Les affrontements avec les pirates sont réels et on tue et on meurt. On peut avoir le coeur brisé ou briser le coeur de quelqu’un d’autre. Peter Pan oubliera Wendy – enfin pas vraiment, mais il ne s’en rendra pas compte ; elle pleurera.

Ce que l’on retrouve à l’identique en revanche, c’est Wendy en super maman, reprisant les chaussettes et lavant le linge, raccommodant et cousant sans relâche. Il s’agit certes d’une vision très conservatrice du rôle des filles, mais Barrie traite le thème avec beaucoup d’ironie. C’est tout à la fois avec un certain sens de l’observation, malice et tendresse, qu’il montre que le grand jeu des enfants est de jouer à l’existence normale des adultes – sauf Peter qui s’y ennuie à mourir et qui ne veut pas entendre parler des mères. Aucun jeu ne vaut le bonheur d’avoir une maman qui vous borde et raccommode vos chaussettes. Il me semble que Barrie (vivant seul) traite avec un humour très anglais la vie domestique et conjugale. Les enfants s’échappent du cadre, y reviennent, mais leur existence reste empreinte de la nostalgie des rêves. Voilà pourquoi leurs jeux sont si sérieux et si vrais.

Quel tapage joyeux que cette danse où ils se tamponnaient sur le lit et partout dans la pièce ! C’était plus une bataille de polochons qu’une danse et, quand ils eurent fini, les polochons en redemandaient encore, comme des compagnons qui savent qu’ils ne se reverront peut-être jamais.

Barrie (1860-1937) a d’abord composé une pièce de théâtre en 1904, puis son roman Peter and Wendy en 1911. C’est ce dernier texte qu’Azoulai a traduit (évidemment, il faut lire la préface après hein !). En postface elle explique ses choix de traduction des noms propres. La page Wikipedia recense un nombre incalculable d’adaptations (films muets et parlants, dessins animés, pantomimes, pièce de théâtre, comédie musicale…) – tous les droits étant au bénéfice d’un hôpital pour enfants.

Véronique Esterni, Tous les silences ne font pas le même bruit, 2022
Car il y a des fées et des sirènes dans l'île du Grand-Jamais.



Je ne compte pas regarder le texte anglais, mais je note que la traduction fait bien entendre de nombreux jeux de mots (souvenirs de L’Île au trésor et d’autres marins notables pour le capitaine Hook) et les jeux sur les rythmes et les sonorités. Cette dimension ludique de la langue n’est pas sans rappeler Alice au pays des merveilles, que j’aimerais bien relire en changeant de traduction (non, je ne m’offrirai pas celle de la Pléiade).

Ils arrivaient maintenant au-dessus de l’île redoutable et volaient si bas qu’un arbre leur grattait parfois les pieds. À l’oeil nu, on ne voyait rien d’horrible, mais ils progressaient lentement, laborieusement, exactement comme s’ils se frayaient un chemin à travers des forces hostiles. Ils restaient parfois suspendus en attendant que Peter frappât l’air de ses poings.

- Pan, qui donc est-tu ? lança-t-il d’une voix cassée.

- Je suis la jeunesse, je suis la joie, hasarda Peter. Je suis un petit oiseau tout juste sorti de l’oeuf.
Il disait évidemment n’importe quoi, mais c’était bien la preuve pour ce malheureux Hook que Peter ne savait pas le moins du monde qui il était, ce qui était le comble de la distinction.


Notez que l’île du Grand-Jamais pourrait être votre île des escapades européennes pour le 15 juin.

Et il en sera ainsi tant que les enfants seront gais, innocents et cruels.

Jeudi, un autre livre pour enfants.


samedi 23 mai 2026

Ravenne, la basilique San Vitale et l'empereur Justinien

 

Le blog est à Ravenne et pendant ce temps Justinien est empereur à Constantinople.

Justinien fut empereur romain d’Orient de 527 à 565. Tentative de restaurer l’empire romain dans son intégralité ? Chance d’avoir de bons généraux et des ennemis divisés ? Il mène des guerres de conquête contre les Slaves et les Perses, en Italie et en Afrique, mais entreprend aussi une action législative d’envergure. On lui doit la fameuse église Sainte-Sophie à Constantinople – l’architecture romaine tardive se portait bien. Bref, l’empereur romain, c’est lui.

En mai 540, ses armées menées par Bélisaire (celui peint par David) s’emparent de Ravenne, où est mis en place ce que l’on appelle l’exarchat de Ravenne, c’est-à-dire une circonscription administrative de l’empire byzantin en Italie, qui se maintient jusque vers 750, quand la ville est alors conquise par les Lombards, puis reprise par les Francs et offerte par Charlemagne au pape. En 540 commencent donc 200 ans d’histoire grecque !

À partir de la prise de la ville par les romains de Constantinople, le culte arien disparaît peu à peu alors même que la communauté que l’on dira catholique bénéficie de moyens financiers beaucoup plus importants.

Justement, le chantier de l’église Saint-Vital a débuté en 526 (sous l’évêché d’Ecclésius) et il se termine en 547 (sous l’évêché de Maximien).

La construction est financée par Julianus, un banquier grec dont nous reparlerons la semaine prochaine, mais a peut-être aussi bénéficié de l’attention de Justinien au vu de la splendeur de l'endroit.

Le plan est celui d’une église octogonale, très éloigné de celui des basiliques romaines habituelles, mais qui s’inspire de celui de l’église Saints-Serge-et-Bacchus de Constantinople. À son tour, le plan de San-Vital ne sera pas totalement étranger à celui de la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle. Le dôme s’élève à 30 mètres de haut, c’est un bel édifice.

Seule la chapelle principale, celle du choeur, a conservé son décor d’origine.

La vue se découvre progressivement à l'attention de la visiteuse de 2026. C'est haut, c'est beau et enfin se dévoilent les mosaïques du choeur. L'abside principale s'ouvre sur la nef par un arc triomphal, et on en prend plein les yeux.

                (Rappel que si vous cliquez sur les photos, vous les verrez en grand.)

Des deux côtés, la partie antérieure de la chapelle est ornée de scènes de l’Ancien testament à la fraîcheur étonnante (ce vert moelleux, là !).

En haut à gauche Moïse (oui, c'est ce gamin, on n'est pas encore dans la Patriarche Team) dans la montagne entouré par les flammèches du buisson ardent. En bas à droite, Abel offre un agneau en sacrifice. Abel a un côté héros de l'Antiquité romaine, jeune Hercule sans massue.

Approchons des mosaïques de l'abside. Les panneaux latéraux représente le couple impérial. 

Nous voyons donc au plus près du choeur et du sacré l’empereur Justinien, portant tous les attributs impériaux, accompagné de gardes, de fonctionnaires imberbes (peut-être des eunuques) et de membres du clergé, dont l’archevêque Maximien. En face de lui, l'impératrice Theodora, portant la couronne et la pourpre impériale, avec des dames d’honneurs et deux prêtres. Tous deux mènent une procession tout à la fois liturgique et impériale.

La présence de figures laïques (dont des soldats) est inhabituelle à cet endroit d'une église, d’autant que le périmètre de l’autel est interdit aux femmes. Les vêtements sont somptueux : habits de cour en soie colorée, brodequins rouges, bijoux. Justinien porte le costume impérial officiel (certains insignes remontent à Dioclétien). 

Au centre de l'abside, sur un fond d'or siège le Christ en gloire, tout à fait juvénile (ce qui prouve bien que le modèle iconographique du Jésus barbu n'était pas encore au point), vêtu de pourpre. Il est encadré par deux anges, par saint Vital et par l’évêque Ecclésius qui lui offre la basilique. Sous ses pieds coulent des fleuves célestes et s'étend une campagne bucolique.

Au-dessus de tout cela l'incroyable mosaïque de la voûte. Elle se divise en quatre secteurs, séparés par des guirlandes de feuillage. Deux sur fond d'or, deux sur fond vert. Des rinceaux infinis et pourtant soigneusement rangés. Une certaine image du paradis ? Dans le médaillon central, soutenu par des anges : l’Agneau mystique. 

Autour de ces grandes scènes, les artisans créent des bandes à motif animal, floral, géométrique, des rubans colorés et chatoyants, qui me fascinent autant que les figures. L'ensemble est rayonnant et lumineux.

Le reste de l'édifice est à la hauteur. Les piliers du déambulatoire sont couronnés de chapiteaux qui auraient été sculptés à Constantinople. Le pavement du sol est fabuleux. Et aujourd'hui ce sont des fresques du 17e siècle qui décorent les murs.



Les mosaïstes travaillent du haut vers le bas, tant que le plâtre encore frais permet l’insertion des tesselles (ensuite, elles font partie du mur, ce qui explique la solidité de l'ensemble). Ce sont des petits cubes d'émaux ou plus généralement de pâtes de verre coloré (pour l'or, le verre couvre et protège la feuille d'or, que l'on voit par transparence). Les tesselles sont placées en respectant un certain angle pour que les dessins soient visibles du sol tout en créant des reflets où la lumière peut jouer à loisir (et donc, on ne les place pas du tout "bien à plat", sinon ce serait tout plat justement).
Ce décor de pierre peut s'animer de très étrange façon, grâce aux reflets de la lumière sur le verre.
L'effet en est tout simplement extraordinaire.



Justinien et Théodora ne sont jamais venus à Ravenne. Ce sont les portraits de leur fonction. Cette commande de l'évêque vise sans doute à célébrer le retour de l’administration impériale, le départ des souverains Goths (en 540) et à concurrencer les autres représentations en mosaïque des précédents souverains.

C’est le moment de se rappeler de l’église Saint-Jean-l’Évangéliste, où se trouvaient les portraits des ancêtres et de la famille de Galla Placidia sur l’arc triomphal. Théodoric s’était également fait représenter à Saint-Apollinaire et dans une grande statue équestre. Le projet de San Vitale s'inscrit dans la suite de l’église palatine de Théodoric, tout en la concurrençant et en la remplaçant.

Ici, on représente le nouveau pouvoir, alors que Ravenne commence une ère nouvelle sous l’autorité directe de Constantinople.



Les semaines précédentes : Galla Placidia et le mausolée ; Theodoric et la basilique Sant'Apollinare-nuovo ; les baptistères, les chrétiens et les ariens

La semaine prochaine on va à Classe.


jeudi 21 mai 2026

Vous êtes un faquin de ne pas savoir qu’il faut fermer doucement les portes dans une maison où on lit les romans anglais.

 

Léon Bellin de La Liborlière, La Nuit anglaise, 1799 (réédité par Anacharsis avec une préface de Maurice Lévy).

Titre complet : La Nuit anglaise ou les Aventures jadis un peu extraordinaires, mais aujourd’hui toutes simples et fort communes de M. Dabaud, marchand de la rue Saint-Honoré, à Paris, roman comme il y en a trop (…) ouvrage qui se trouve partout où il y a des revenants, des moines, des ruines, des bandits, des souterrains et une tour de l’Ouest.

Au début du livre, nous faisons connaissance avec M. Dabaud, bourgeois enrichi pendant la Révolution, notamment par le rachat de terres à un noble, qui se trouve en butte à une difficulté : son fils veut épouser une Ursule noble et sans le sou. Lui-même préférerait rester plongé dans la lecture de ses romans préférés.

M. Dabaud saisit l’un après l’autre chaque volume, examine chaque gravure, voit des spectres, des magiciennes, des poignards : il tremble d’émotion, son coeur palpite de plaisir, le délire le transporte.

Un soir, le fantôme d’un homme qu’il a tué en duel lui apparaît. Peu après, M. Dabaud se trouve embarqué dans une aventure entre terreur et humour. Tout comme les héros et les héroïnes des romans gothiques, le voici contraint de suivre un moine italien dans des souterrains parcourus de soupirs et de grincements. Lui apparaissent tour à tour le fantôme, la chambre funéraire du tué, le portrait d’une jeune femme, des traces de sang, des bandits féroces, un cachot, etc. Aucune exagération terrifiante ne sera oubliée (même si le lecteur comprend bien vite de quoi il retourne).

Une originalité : l’accumulation concerne également la langue, puisque le texte est constitué par les très nombreuses citations de plusieurs romans gothiques (qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lus), ceux d’Ann Radcliffe en tête, mais également Le Moine de Lewis ou Célestine écrit par le même Bellin de La Liborlière. Ces énumérations de citations produisent un indéniable sentiment de lassitude (ne le nions pas) (c’est très très répétitif), mais également d’humour – difficile de prendre au sérieux les dangers auxquels le héros est exposé.

Le vieillard prit M. Dabaud par la main, et tous deux marchèrent vers la porte du Nord qui s’ouvrir avec un grincement aigu, avec un cri aigre, en un mot avec tout ce que peut faire une porte en pareil cas.

Ce livre n’est sans doute pas un chef d’oeuvre en tant que tel, mais son existence constitue un témoignage passionnant sur l’immense vogue de la littérature gothique.

Le 18e siècle, ce n'est pas que de la dentelle.
Écorché d'anatomie d'Honoré Fragonard, Musée de Maisons-Alfort


Rappel pour les distraits : le roman gothique est né en Angleterre dans la seconde moitié du 18e siècle. Un genre créé par des puritains pour se délecter des histoires troubles survenant en terres catholiques. Le Château d’Otrante d’Horace Walpole est le premier du genre, il se veut terrifiant mais il me paraît aussi déjà comme l’outrance de lui-même. Je vous ai parlé du petit château gothique de Walpole, dépourvu de tout passé prestigieux et de tout fantôme. Ann Radcliffe publie également des romans au succès colossal (comme Les Mystères du château d'Udolphe ou L'Italien ou Le Confessionnal des pénitents noirs). Des dizaines d’autres auteurs, plus ou moins doués, plus ou moins anglais, s’inscrivent à la suite. Les cryptes mystérieuses et leurs inévitables fantômes s’empilent sur les bibliothèques… La préface de Lévy signale d’autres imitations burlesques, notamment un More Ghosts ! dont le titre donne le ton. Leur nombre est le signe du considérable succès du genre gothique, et du roman en général, dans toute l’Europe. Vous connaissez la plus célèbre des œuvres inspirée par ce succès gothique : c’est Northanger Abbey que Jane Austen rédige en 1798.

Le héros n’est plus rien dans un roman, c’est le lecteur qui est tout : pourvu qu’il frissonne et qu’il soit en suspens, les personnages ont beau faire tout ce qu’ils veulent, peu importe. Au surplus, voilà l’escalier par où vous devez monter.

Bellin de La Liborlière écrit en 1799, mais il possède moins de talent qu'Austen. C’est un noble que la Révolution a chassé à l’étranger, qui ne revient qu’en 1800 après l’amnistie prononcée par Bonaparte. Le roman fait état de ces changements brusques de fortune, de la Terreur de la guillotine, des duels, de l’apparition d’une nouvelle jeunesse. C’est surtout le prétexte à une fête de la lecture, où le héros sait bien que l’accumulation de péripéties a pour seul objectif de distraire le lecteur et pas du tout d’être crédible – de la terreur pour de faux !


- Vous irez passer le reste de la nuit dans la tour du Sud-Ouest.
- Du… ?
- Du Sud-Ouest. Cela vous étonne ?
- Je vous l’avoue. Je connaissais bien la tour de l’OUEST de l’Abbaye de Grasville ; la our de l’EST du château deLindenberg ; la tour du MIDI du château de Mazzini ; la tour de l’Orient du château d’Udolphe ; la tour du NORD du château de Blangy ; mais la tour du Sud-Ouest, mon père, celle-là est nouvelle.
- Soyez tranquille ; vous verrez qu’elle vaut bien toutes les autres ensemble, répartit le moine d’un ton sérieux et important.
- Quoi ! Il y a des figures qui se montrent à la fenêtre, des lumières, des bruits, des soupirs, des Nonnes sanglantes, des squelettes, des…
- Plus que tout cela encore.

1. J’avais vaguement envisagé de proposer cette Nuit anglaise pour la thématique de la nuit dans le cadre des escapades européennes de Cléanthe, mais j’ai trouvé bien des nocturnes européens bien plus terrifiants dans ma bibliothèque.

2. L’éditeur Anacharsis qui propose cette rareté a besoin d’argent. Si vous voulez lire d’autres manuscrits incroyables, soutenez-les ! Et si vous êtes perdus, je vous conseille la contribution « gens du peuple », deux des livres sont chroniqués sur le blog.

3. Je savais que c'était une relecture, mais j'avais complètement oublié qu'il y avait un premier billet !




mardi 19 mai 2026

80 % parmi les Britanniques adultes comptés au dernier recensement ne sont ni extraordinairement niais, ni extraordinairement méchants, ni extraordinairement sages.

 

George Eliot, Le Roman d’amour de Mr Gilfil, publié en revue en 1856 et en livre en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Tout commence à la mort du pasteur Gilfil, unanimement pleuré par ses paroissiens. Le portrait que l’on nous dresse de l’homme, bon coeur, aux sermons médiocres, capable d’ironie, est plutôt plaisant. Mais le roman vise à nous raconter une histoire d’amour, celle de feue madame Gilfil, dans les années 1788-89, quand le pasteur était un jeune homme. Bon et c’est très ennuyeux, et je suis directement passée à la fin (désolée, George).

Il s’agit du deuxième texte des Scènes de la vie du clergé et le moins bon, sans doute parce qu’on ne trouve pas cette peinture de la vie de village et des relations sociales qui fait tout le point fort des romans d’Eliot. Comme j’ai bon coeur, je retiens quand même l’importance donnée à la description d’un petit manoir où se déroule l’action (en 1788 donc) : manifestement un édifice qui a tout sacrifié à la mode du gothique ! Je ne doute pas qu’Eliot ait lu l’intégralité de la littérature gothique anglaise, mais ici, le seul être maléfique est un jeune homme sans intérêt aucun. N’empêche que nous sommes visiblement dans un de ces manoirs installés dans une ancienne abbaye, comme l’Angleterre en connaît tant. Et je suppose que cela donne une coloration particulière aux larmes de l’héroïne.

Pour ceux qui n’ont connu que le vieux pasteur aux cheveux gris faisant trotter sa vieille jument brune, il serait peut-être difficile de croire qu’il ait jamais été le Maynard Gilfil au cœur plein de passion et de tendresse, qui poussait sa noire Kitty au grand galop sur la route de Callam ; ni que le vieux monsieur à la parole caustique, aux goûts champêtres et au costume négligé ait connu les plus profonds secrets d’un amour fervent, ait lutté pendant des jours et des nuits d’angoisse et tremblé de son bonheur inexprimable.

E. Hebborn, dans le style de Th. Rowlandson, Homme endormi dans un fauteuil, 1971 Courtauld


George Eliot, Les Tribulations du révérend Amos Barton, écrit en 1856, publication en revue en 1857, publication en volume en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Ce très court roman retrace l’existence du révérend Amos Barton au sein d’une petite paroisse. Famille nombreuse, faibles revenus, manque de tact, erreur de perception, le nouveau pasteur ne parvient pas à s’attirer les bonnes grâces de ses paroissiens, qui ne sont pas exempts de petits égoïsmes minables et de ragots. Le centre de la narration se déplace vers son épouse Milly, femme angélique, mais de santé fragile, qui se tue à la tâche.

Cette petite histoire fait partie des Scènes de la vie du clergé, mais en dépit de nombreuses réussites d’écriture, elle manque d’intérêt. Il ne s’y passe pas grand-chose. Il n’empêche que tout cela est extrêmement bien écrit, les portraits sont vivement tracés, la langue est pleine d’humour, mais fait aussi preuve d’attachement envers les faiblesses humaines. Ce récit montre une réelle capacité d’observation et d’empathie envers les êtres humains.

Lecteur ! Avez-vous jamais goûté une tasse de thé semblable à celle que miss Gibbs présente en ce moment à Mr. Pilgrim ? Connaissez-vous l’agréable force, la douceur excitante d’un thé suffisamment mélangé de véritable crème de ferme ? Non. Très probablement vous êtes un de ces lecteurs tristement élevés à la ville, qui ne connaissez la crème que comme un liquide clair et blanchâtre, vendu par petites portions de la valeur d’un penny au fond d’une courette sombre.

Le débit oratoire du révérend Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but.

Le hasard des choses a fait que j’ai lu en premier la dernière et la meilleure histoire des Scènes de la vie du clergé, j'ai nommé La Repentance de Janet. C’est une chance, car cela m’a encouragé à continuer. Mon pronostic : elle ira loin cette petite romancière, elle possède un talent certain pour décrire la société anglaise !

C'est donc une nouvelle participation au défi des deux George de Claudia Lucia et Miriam (même si je ne lis qu'une des deux). Il me reste Adam Bede.



George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.