Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

vendredi 24 mars 2017

Où suis-je ?

Vendredi 24 et samedi 25 mars je serai au Salon du Livre de Paris en compagnie de ma bande de VendrediLecture (avec notamment un pique-nique pour samedi midi) et d'autres amis.
Vous me reconnaîtrez à mon chapeau bleu et à mon badge aux couleurs de VL (et à mes sacs lourds de livres).

À bientôt !

mercredi 22 mars 2017

Me faire ça, à moi ! À ton curé ! À celui qui t’a baptisé !

Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, traduit de l’italien par Monique Baccelli, parution originale 1980, édité en France par La fosse aux ours.

De cours récits dans la montagne.
J’ai repéré Rigoni Stern chez Dominique et je le découvre au travers de ces petits textes, d’inspiration autobiographique, racontant un art de vivre disparu. Les premiers textes parlent de la guerre et d’une journée de chasse pendant la guerre. Il est ensuite beaucoup question de chasse, de chamois, de lièvres et de chiens de chasse et de longues marches dans la montagne. Puis c’est le rythme de vie des abeilles. Les derniers récits racontent des métiers disparus mais qui ont laissé des traces, quelquefois ténues, dans le paysage : la carrière de marbre rouge, le charbon de bois, le four à chaux, le bûcheron… Et tout ce monde mange de la polenta. C’est l’Italie du Nord et de la montagne, celle qui est toute proche de l’Autriche.

L’humidité du bois, l’odeur de la terre humifère, les couleurs des feuilles de hêtre, du sorbier, du saule des chèvres, de l’aulne blanc tranchant sur le vert sombre des sapins et la splendeur flamboyante d’un merisier ; lui avec son chien.

C’est très calme, plein de lenteur et de dignité, de petites bêtes, de silences, de neiges et d’habitudes en voie de disparition. Il est question de la coexistence avec les bêtes, sauvages ou non, de la vie avec le bétail, avec les abeilles, et du soin et de l’attention qu’on leur apporte.
Un curé qui a toujours pratiqué la chasse, avec une très drôle histoire de lièvre et de confession, un vieil homme qui se souvient de tous ses chiens de chasse, un ouvrier qui chasse la bécasse, les traces laissées dans la neige par un renard et un écureuil.
La vie simple qui palpite jour après jour.
J.M. Sicilia, Sanlúcar de Barrameda, 2001, Centre Pompidou, RMN. 
Même s’il était devenu prêtre, il n’avait pas fait vœu de renoncer à la chasse ; il est vrai que quelques chanoines de la curie ne voyaient pas cette activité d’un bon œil, et c’est sans doute la raison pour laquelle, dans les environs, on l’appelait « Don Lièvre ». Mais ne parlait-on pas, jusque dans la Bible, de grands chasseurs devant l’Éternel ? Et manger de la polenta et du gibier avec un bon verre de vin, une fois de temps en temps, c’était sans doute moins qu’un péché véniel. Beaucoup beaucoup moins qu’un péché véniel ; et mieux encore, après cela on devient meilleur, meilleur au point de pardonner du fond du cœur les médisances des commères, et de mieux comprendre les misères du monde.


L’avis d’Hélène.

lundi 20 mars 2017

On peut réussir en dépit des malédictions de son père, mais jamais avec celles de la femme qui pendant neuf longs mois t’a porté.

Ahmadou Kourouma, Monnè, outrages et défis, 1990.

Un roman de la (dé)colonisation.

Dans un royaume règne Djigui. Sa culture mêle animisme, sorcellerie et islam, il a un harem de 300 femmes et on pratique allègrement sacrifices humains et animaux. Le roman raconte l’arrivée des colons français, les années de colonisation et celles de la décolonisation, dans une triple atmosphère de magie, voire de conte, de réalisme brutal et de satire à multiples tranchants.
La colonisation n’est pas ici une épopée exotique et grandiose. Il s’agit d’exploiter un territoire, tant en marchandises qu’en êtres humains, les hommes à la guerre et aux travaux de force, les femmes comme objets sexuels. Le roman montre comment les colonisés doivent approvisionner aussi bien les écoles que les chantiers, sous peine de graves punitions – on est bien dans l’embrigadement et l’acculturation. Il montre également très bien la façon dont la colonisation a créé des stéréotypes raciaux, sur le nègre menteur et feignant, et a entraîné leur intériorisation par les populations colonisées. Les uns et les autres se côtoient sans aucune curiosité réciproque ni aucun désir d’échange.

La déposition de Djigui fut la fin d’une ère au Bolloda. Les jours qui suivirent furent douloureux. Djéliba, le grand griot du règne, les appela les jours des monnews, les temps des ressentiments, ou encore, avec l’accent samorien qu’on lui connaissait, les saisons d’amertume.
Les saisons d’amertume durèrent les quatre années que durera l’Afrique de l’Ouest française pétainiste.

Mais le roman adopte le point de vue de Djigui et des siens. Ils sont conquis, méprisés, manipulés… mais n’apparaissent pas pour autant comme d’innocentes victimes. Certains tentent de tirer parti de la présence des nouveaux maîtres (notamment l’interprète qui joue un rôle de choix), d’autres décident de se contenter d’apparences de liberté. Surtout Djigui n’est guère protecteur de son peuple, il fournit la main d’œuvre par brassées entières, se laisse éblouir par les paillettes et n’oppose rien à la conquête. Ne parlons pas des femmes… Elles sont deux à être individualisées. De façon générale, le peuple est indifférencié, comme une masse qui est abandonnée au plus fort, quelque que soit sa couleur. Et ses dirigeants ne sont guère brillants et apparaissent comme franchement ridicules. Du coup, la décolonisation n’est pas plus glorieuse et l’on sent bien que les misères du petit peuple dureront encore bien longtemps.
Et ce climat de magie ? C’est que Djigui traverse toute cette histoire, ainsi que sa jument, son griot et son interprète. Il atteint donc un âge biblique, mais surtout, semble capable de s’extraire de cet épisode pour devenir une statue, un totem, un ancêtre. De manière générale, les exorcistes et les sorcelleries ont leur efficacité. On n’est pas dans un roman historique, mais dans un roman puisant ses moyens poétiques dans le conte, que ce soit dans le langage, les imprécations, dans les répétitions de certains motifs, dans le petit nombre de personnages identifiés, avec la présence de figures aux rôles symboliques.
J. Bouchaud, Le Vieux chef ivoirien, 1989, Centre Pompidou, RMN.
Le patriarche, pensif, serra les lèvres, bloqua sa mâchoire ; dans le visage tout devint immobile, sombre, sauf ses yeux brillants de fauve. C’était le silence, le silence devenu son arme favorite depuis les saisons d’amertume.

La langue est extrêmement riche, vivante, irrégulière et pleine d’allusions, qui ne se lit pas facilement, l’écriture ne coule pas de source. C’est un roman qui n’est pas facile à lire en raison de sa violence, de la dureté de son ton et de l’absence d’espoir – on est bien placé pour savoir que tout va très mal se passer. Malgré tout, le tout oscille entre comédie et tragédie, choisissant souvent la satire féroce. Est-il utile de dire combien c’est passionnant ?
Et de temps en temps, un « je » ou un « nous » surgit par surprise. Il s’agit tantôt de Djigui lui-même, tantôt d’une voix parlant au nom du peuple, du collectif, des habitants du lieu, comme si le roi était l’incarnation et l’émanation même de ce collectif. Cette première personne donne une note sensible, comme si le récit était effectué par un témoin direct des événements.

Je note le motif des animaux charognards dont le nombre donne en quelque sorte la température du moment.

Il était coiffé d’un turban de soie et vêtu d’un ample boubou d’apparat. Les six belles griotes qui lui avaient été offertes par Djigui l’accompagnaient en battant des mains ; leurs voix étaient limpides et prenantes ; l’éclat de leurs dents éblouissant ; redisons qu’elles étaient belles ! À huit pas de la case, le griot par trois fois cria : le ciel se vida des fumées, le soleil brilla, les charognards se réfugièrent dans les touffes des fromagers et des baobabs ; tout se sut, même les gendarmes bavards des tamariniers (ce serait plus tard que nous saurions que, par respect pour la hauteur et l’intensité de son ténor, tout l’univers se taisait quand il louangeait).


samedi 18 mars 2017

Le socle des montagnes fume de trop de brouillard…

Philippe Jaccottet, poème issu du recueil Pensées sous les nuages, 1983.

Maintenant nous montons dans ces chemins de montagne,
parmi des prés pareils à des litières
d’où le bétail des nuages viendrait de se relever
sous le bâton du vent.
On dirait que de grandes formes marchent dans le ciel.

La lumière se fortifie, l’espace croît,
les montagnes ressemblent de moins en moins à des murs,
elles rayonnent, elles croissent elles aussi,
les grands portiers circulent au-dessus de nous –
et le mot que la buse trace lentement, très haut,
si l’air l’efface, n’est-ce pas celui que nous pensions
ne plus pouvoir entendre ?

Qu’avons-nous franchi là ?
Une vision, pareille à un labour bleu ?

Garderons-nous l’empreinte à l’épaule, plus d’un instant,
de cette main ?

jeudi 16 mars 2017

De mieux en mieux !

Fruttero et Lucentini, Ce qu’a vu le vent d’ouest, traduit de l’italien par Gérard Hug, 1991.

Polar en Toscane.

Au début du roman, un enfant disparaît, avant d’être très vite retrouvé. Puis nous découvrons le lieu de l’action : une vaste propriété privée, rassemblant des villas dans une pinède, au bord de la mer, en Toscane. Mais on est en hiver, à Noël, et ce n’est pas la même ambiance. Un duo de comiques en quête d’inspiration, un couple avec une épouse dépressive, des femmes qui tirent les tarots, un comte amenant une jeune femme, etc. Une furieuse tempête. Et trois disparitions. Mais cette fois, personne ne réapparaît. L’enquête avance lentement, mais heureusement la police est aidée par… « un pessimiste », c’est-à-dire un dépressif en voie de guérison. Et les investigations se mêlent à la petite vie quotidienne de la pinède : le jardinier est cocu, il y a une invasion de rats, un musicien joue de l’orgue à la messe de Noël…

Avec un effort qui lui coûte de moins en moins, M. Monforti fait, mais sans mentir, ce que doit faire un conteur de chansons de geste : colorer, ou plutôt « maintenir élevée » la méduse pâle et avachie de la réalité.

J’ai d’abord apprécié cette ouverture assez longue et lente qui permet de s’imprégner de l’ambiance des lieux (et m’a évité de trop me mélanger entre les personnages). L’enquêteur pessimiste est également une originalité (même si sa maladie ne ressemble pas à la vraie dépression, mais bref). Il faut reconnaître que son penchant à toujours envisager le pire et à tirer toutes les conséquences catastrophiques du moindre détail lui permet d’échafauder des hypothèses tout à fait honnêtes. Les considérations sur les tarots m’ont un peu perdue, mais font pleinement partie de l’atmosphère.
Ce roman fait preuve d’un discret sens de l’humour et de l’ironie qui met à distance un certain nombre d’évocations. Les personnages originaux se succèdent ainsi, notamment un ermite féru des philosophes cyniques grecs. Et comme c’est l’hiver, tout le monde regarde Perry Mason à la télé.
 
Une pinède en été. M&M
Ce 26 décembre, jour de la Saint-Étienne (premier martyr chrétien, lapidé à Jérusalem), restera longtemps dans l’imaginaire collectif des Gualdanais concernés par l’entretien courant de leurs villas. Bien que la journée fût à demi fériée, voilà en effet que se présentent de très bonne heure au poste de garde le plombier Grechi, couramment surnommé le Phénix, Temperani, exemplaire rarissime de forgeron, et l’électricien Ciacci, alias le Parjure.
Ceux qui les ont vus glisser entre leurs doigts pendant des semaines ou des mois n’en croient pas leurs yeux. « Alors, je vous attends pour ce satané lavabo ? », « Vous passerez chez moi pour l’antenne ? ».

Merci Ysabel pour la lecture.