La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 26 septembre 2026

Knole House : chez la famille Sackville

 

Une envie me tenaillait : revoir Knole.

Knole ? (sans prononcer le « k »)

Même si le lieu a une immense réputation auprès des Anglais (seul site où il est conseillé de réserver à cause de l’affluence), je ne trouve pas le château spécialement charmant. Les collections n’y ont rien d’exceptionnel (même si, bien sûr, il y a des portraits de la famille par Van Dyck et Reynolds) et on ne visite pas le jardin. Et alors ? C’est un des premiers grands châteaux que j’ai vus en 2016 : immense hall que je retrouverai ensuite dans plusieurs de mes visites, grande galerie également, avec ce mélange de collection d’art et de quotidien aristocratique. C’est aussi là où en 2016 j’ai vraiment découvert le National Trust. Je me souviens avoir discuté avec un couple d'Anglais très étonnés de voir une française visiter leurs châteaux.

J’ai donc pris plaisir à y revenir cette année.

À mon arrivée, je suis quand même désolée de voir que les pelouses sont rases, jaune paille. On ne prend aucun plaisir à marcher dans le parc sous ce soleil accablant.

La construction de Knole est décidée au 15e siècle pour l’archevêque de Canterbury d’alors, mais au début du 17e la demeure devient la propriété de la famille Sackville, qui la possède toujours. Au vu du nombre de cours, d’escaliers et de pièces, c’est une vraie petite ville, avec son peuple d’artisans. Plusieurs pièces ont gardé leur décor du 17e siècle, notamment les meubles et les lits, et c’est ce qui justifie la notoriété du lieu. On m'a d'ailleurs signalé que le personnel possédait une expertise en matière de meubles anciens (via le Royal Oak Foundation Conservation Studio).

En 2016 j’avais découvert les daims en arrivant devant le château. Il était aux environs de midi et des hommes valeureux tentaient de défendre le pique-nique familial contre ces grosses chèvres voraces. En 2026 une aire de pique-nique a été aménagée pour les humains et les autres animaux se tiennent plutôt à l’ombre, mais le gibier reste la grande star du lieu.


Vita Sackville-West y est née en 1892 et elle y a passé son enfance. Mais pas possible pour elle d’en hériter, car la propriété se transmet exclusivement par la lignée masculine. Ce fut pour elle un arrachement et une blessure de devoir se séparer de Knole… heureusement le château a été immortalisé à la fois comme le château d’Orlando au début du roman du même nom par Virginia Woolf et comme Chevron dans The Edwardians.

Devant lui s’étendaient de longs arpents de toits rougeâtres, avec leurs monstres de pierre héraldiques. À la tour, le drapeau rouge et bleu flottait nonchalamment. En bas, dans le jardin, sur la pelouse d’un vert cru, il apercevait les silhouettes des invités de sa mère, les uns assis sous les arbres, les autres errant à l’aventure ; leurs éclats de rire et le choc des balles de croquet lui parvenaient distinctement. Dans le parc, un troupeau de daims agitaient leurs courtes queues à l’ombre des hêtres.

(...)
Toute la communauté était au travail. Dans les écuries, les palefreniers pansaient les chevaux ; dans les ateliers, le rabot du menuisier faisait voler les copeaux de bois ; le diamant du vitrier crissait sur la vitre ; dans la forge, le marteau sonnait sur l’enclume et les soufflets gémissaient comme le vent ; sous un hangar, un vieillard fendait du bois. Sébastien, debout du milieu de la cour, voyait dans un rêve le pilon résonner dans la cuisine, le canard grésiller sur la broche, les blanchisseuses battre le linge dans les chaudières.

Vita Sackville-West, Au temps du roi Édouard, parution originale 1930 à la Hogarth Press, traduit de l’anglais par Alice Turpin, lu au Livre de Poche, billet paru cette semaine !

Sackville-West a aussi écrit Knole and the Sackvilles ; ici l'exemplaire dédicacé à Eddy. Et les fameux toits de Knole/Chevron.

Une petite exposition retrace la vie d’Eddy Sackville, qui s’était installé dans les pièces de la tour. Cousin de Vita, familier de plusieurs membres du groupe de Bloomsbury (n’aurait-il pas lui aussi quelque chose d’Orlando ou de Sébastien ?), homosexuel, amateur de musique. Il réside à Berlin à la fin des années 1920, où il apprécie la liberté des cabarets, mais tenaillé par les préjugés dans lesquels il a été élevé, il tente de faire soigner son homosexualité en résidant dans une clinique où on lui inflige des traitements extrêmement nocifs. Après 1933, il parvient à faire venir plusieurs de ses amis allemands pour les sauver. Il devient aussi critique musical, travaille à la BBC, fait partie de la direction du Royal Opera House et de celle de Covent Garden et soutient de jeunes compositeurs britanniques. Après guerre, il ne vit plus à Knole.

Duncan Grant a participé au décor de la tour en peignant ce feu de cheminée.

Eddy hérite officiellement du titre de Lord Sackville seulement en 1962, à la mort de son père, Charles Sackville, celui-là même qui propose Knole au National Trust en 1947. En réalité le National Trust possède seulement une petite partie de la propriété qui est ouverte à la visite, mais la famille Sackville conserve la majorité du domaine et des bâtiments et les jardins.

À noter que Knole se visite depuis le 18e siècle. Il fait partie des grandes demeures à voir. Dans toute l’Europe, à cette époque, les palais des rois, des princes et des puissants s’ouvrent progressivement au public (d’abord un public choisi sous conditions avant un élargissement progressif) – si vous pensiez que le Louvre venait en premier, c’est loin d’être le cas.


C’est ici que j’ai fait la connaissance du National Trust il y a 10 ans, mais c’est quoi ce truc dont je vous rebats les oreilles ?

The National Trust est une association britannique sans but lucratif qui a pour objectif de préserver des sites d’intérêt collectif (monuments ou sites naturels) et qui a été créée en 1895. C’est le deuxième propriétaire privé du pays, après la Couronne (300 monuments, des milliers d’hectares, 10 % du littoral). Son logo est une branche de chêne. Je passe pas mal de temps à rêver en parcourant son site internet.

Les bénévoles (volunteers) sont un maillon essentiel de l’organisme. Ils cotisent, mais surtout consacrent du temps aux monuments et sites (accueil du public, entretien des jardins). Ce ne sont pas seulement des gardiens qui interdisent ceci ou cela. Ils sont très bien formés sur le lieu où ils sont attachés, font les visites guidées, peuvent répondre à toutes les questions et s’adapter à tout public : « Avez-vous vu ceci ? Oh vous êtes française ! Mais saviez-vous que... » Il y a aussi quelques milliers de salariés.

On y découvre des conditions de visite inimaginables pour qui a la culture du musée français. Des volontaires sont présents dans chaque salle, prêts à dispenser diverses explications et à raconter l’histoire du lieu, avec plein de fiches à disposition. L’atmosphère bruisse doucement de ces conversations, c’est vivant.

Enfin, les scones du National Trust sont légendaires (je vous assure).

Le National Trust sur le blog, c'est le musée d'Avebury, Petworth House, Mottisfont Abbey, les Assembly Rooms de Bath, le village de Lacock, Fountains Abbey, mais également de nombreux chemins au bord de la mer.

L’English Heritage joue un rôle proche, mais il s’agit là d’un organisme public indépendant, qui est rattaché au gouvernement.


Et comment on va à Knole ? Le château se trouve à 30 minutes à pied de la gare de Sevenoaks (en sortant de la gare, vous prenez à gauche et c’est en haut de la colline).

Les semaines précédentes : un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate ; gothic revival : l'abbaye Saint-Augustin de Pugin.

La semaine prochaine : et bien, on ne sera pas très loin.


jeudi 24 septembre 2026

Il était monté sur le toit, non seulement parce que c’était, depuis des années, son passe-temps favori, mais parce qu’il n’avait pas d’autre moyen de fuir.

 


Vita Sackville-West, Au temps du roi Édouard, parution originale 1930 à la Hogarth Press, traduit de l’anglais par Alice Turpin, lu au Livre de Poche.


Au début du roman nous assistons à une grande réception à Chevron, un immense domaine, un château avec son jardin, son parc à daims et sa noblesse multicentenaire. Le héros principal est Sébastien, « Sa Grâce », l’héritier, qui juge ce monde superficiel et sans intérêt, mais adore Chevron, aime s’en occuper avec son armée d’employés et de domestiques. Mais Sébastien a 19 ans et son chemin n’est pas encore totalement tracé.
Le roman se déroule sur quelques années et retrace les atermoiements de Sébastien. De sa rencontre avec Anquetil, un explorateur qui s’est fait tout seul, ses discussions avec sa sœur Viola, ses aventures sentimentales, ses envies… C’est que les traditions agissent comme un carcan posé sur ses épaules. Tout l’incite à inscrire ses pas dans ceux de ses prédécesseurs. Même ce domaine, tant aimé, où il est si agréable de s’occuper des bois, des maisons, des murs, des chiens, peut apparaître comme une forme de tombeau. Le monde change… on est au début du 20e siècle.

Non, vous ne voulez pas échapper à Chevron. Vous croyez que vous l’aimez, que vous êtes heureux de vous en occuper, mais, en réalité, vous êtes sa victime. Un domaine comme Chevron est un despote de la plus sinistre espèce ; il cache sa tyrannie sous le masque de l’amour. (…) Vous n’êtes pas un être libre. Je reconnais que, probablement, vous ferez votre devoir. Vous serez l’ami de vos fermiers, vous commanderez vos domestiques avec équité, vous présiderez des réunions, vous gagnerez le respect de vos égaux, – tout cela, lorsque vous aurez cessé d’être un jeune fou, mais vous serez mort, vous serez mort…

Ce n’est pas un très bon roman, car qui aurait envie de passer 200 pages au milieu de gens frivoles et vains, même pour les critiquer ? Tout le monde n’est pas Marcel P. Même si la plume de Sackville-West est sans indulgence et manie très bien l’ironie, j’avoue avoir eu du mal à m’intéresser à tout le roman.
En revanche, la peinture de Chevron et la description de l’état d’âme de Sébastien m’ont plu. C’est sans doute là où l’autrice a mis le plus d’elle-même. Chevron ressemble en effet furieusement à Knole, le lieu de l’enfance d’où elle a dû partir (et on comprend donc la sympathie que lui inspire Viola et sa révolte), un lieu où l’on peut devenir soi-même et où s’épanouir, mais aussi un lieu où l’on a un destin tout tracé sans considération pour les individus. Et puis je pense que ce rapport compliqué à la tradition et à la haute aristocratie reflète bien son propre positionnement : Sackville-West n’a jamais quitté son monde, mais ne s’est pas privée de s’en écarter scandaleusement au besoin.

W. Orpen, John Everett, 1900, Queen's house


Il y a les relations aux domestiques, cet univers féodal où la noble dame distribue les cadeaux de Noël aux enfants des familles. Seulement, en 1900, certains enfants peuvent refuser d’être menuisiers au château comme leur père et leur grand-père et préférer une carrière plus intéressante. Un maître d’hôtel qui rappelle d’un coup d’oeil qu’il est grand temps de s’habiller pour le dîner et qui est offusqué de constater que tout le monde reste en veston. C’est un réseau de relations dont Sébastien prend progressivement conscience, mais dont il peine à s’extraire. 

De Sackville-West, j'ai aussi lu Toute passion abolie qui me semble plus réussi.

Restez concentrés ! Il sera à nouveau question de Chevron samedi.


mardi 22 septembre 2026

J’ai parlé doucement et le cliquetis de la machine couvrait mes paroles.

 

Jiří Weil, Vivre avec une étoile, parution originale 1949, traduit du tchèque par Xavier Galmiche, édité en France par Denoël/10-18.


Le narrateur s’appelle Josef Roubíček et il vit dans une baraque insalubre presque vide. Il a brûlé ses meubles et s’en trouve d’autant plus libre. Il essaie tant bien que mal de se faire à manger à partir de maigres rations. Il vit dans un monde qui s’est peu à peu rétréci, interdit de faire ceci, interdit de faire cela ; il vit dans un monde intérieur où il s’efforce de rappeler à lui par le souvenir Růžena, une jeune femme, un ancien amour.

Je n’y tenais pas trop, à cette étoile. Elle était jaune, avec une inscription en langue étrangère, en caractères noirs et pointus, ce n’était pas une bonne affaire de l’échanger contre un ticket de sucre. J’avais besoin de sucre pour améliorer le faux café que je me faisais.


Certains mots ne figurent pas dans le livre, et pourtant : juif, nazi, Allemands, Prague, Occupation… Et pourtant il y a « Eux », eux qui aiment la mort, pillent tout ce qu’ils trouvent, rient très fort, tuent les chats à coup de revolver. Il y a les gens, la population dont on ne sait pas grand-chose. Et « nous », ceux qui sont dépouillés de tous leurs biens, doivent partir dans des convois pour « une ville fortifiée » (où l’on reconnaît Thieresienstadt), ceux qui sont à l’affût de toutes les rumeurs…
Roubíček raconte sa vie, sans pathos, jour après jour. Les convocations auxquelles il doit se rendre, mais à pied quand il n’a pas le droit de prendre le tramway, les légumes qu’il cultive, le froid, la faim…

Růžena ne pouvait répondre, elle n’était pas dans la pièce, tout bonnement elle n’était pas avec moi. Je ne savais pas ce qu’elle devenait, je ne l’avais pas vue depuis longtemps. Peut-être qu’elle n’était plus sur terre, peut-être qu’elle n’avait simplement jamais vécu.
C’est au début.

Au début du roman il se plonge fréquemment dans ses souvenirs d’avant, ceux avec Růžena, quand ils se promenaient ensemble, qu’ils se parlaient, qu’ils faisaient des projets…  Růžena avec qui il n’a pas eu le courage de fuir quand c’était encore possible. Est-il lâche ? Au fur et à mesure, le lecteur en vient à se demander si Růžena existe vraiment, si elle n’est pas un subterfuge pour fuir la réalité. 

Mais Roubíček n’est pas lâche. Contraint de fréquenter ses semblables, chaque jour, il est exposé à toutes leurs peurs, leurs atermoiements, leurs résolutions : se cramponner à sa richesse ou tout abandonner, se barricader par les objets, se suicider, se cacher, partir dans le convoi… Exposé à une existence qui est l’absurde même, puisqu’il peut à peine décider de sa vie ou de sa mort, cela vaut-il encore la peine de faire des choix et de trembler d’être tué ? C’est tout son parcours moral et psychologique que le roman raconte aussi, d’une fuite intérieure à une fuite réelle.

R. Briansky, Seul, 1943, Québec MNBAQ

On m’a chassé de partout, je ne peux plus partir nulle part. On veut me prendre cette chambre nue aussi, dans laquelle il pleut, on ne veut même pas que je dorme sur la terre nue ni que je lise, pour la dixième fois au moins les mêmes livres. On va m’expédier vers une terre étrangère et là-bas, peut-être, on me tuera. Je ne crois pas qu’on me permettra de vivre.

Il aurait été confortable d’abandonner la décision à un autre, mais il n’y avait personne, j’étais tout seul entre des murs froids et nus, en train de jeter mes pauvres morceaux de papier dans le poêle. (…) Je ne pouvais demander conseil à personne et je ne pouvais prier personne, parce que c’était maintenant que je devais faire mon choix.

Un petit roman d’une immense poésie, pleine de pudeur, et d’une grande puissance, autant pour sa portée historique que pour ce qu’il raconte de l’individu humain.

La musique occupe une très faible place dans le roman et pourtant L’Hymne à la joie de Beethoven (Neuvième symphonie, avec des paroles de L’Ode à la joie de Schiller) y joue un rôle essentiel dans l’évolution du héros, lui faisant advenir un mot qui lui paraissait interdit : l’espoir.

Je savais que la joie allait venir, je savais qu’elle était là, silencieuse, que maintenant il n’était plus possible de l’anéantir avec des cris et des claquements de fouet.

C’est pourquoi je propose ce livre à l’activité Sing me a song.


Nous avancions au milieu d’un frou-frou de papiers froissés, on nous changeait nos numéros et nous n’avions pas le droit de pleurer, ni d’avoir des convulsions, ni de nous taper la tête contre le mur, nous n’avions même pas le droit de chanter des psaumes ou d’entonner une marche funèbre.

Je ne m’étonnais plus qu’ils ne cherchent pas par quel chemin ils auraient pu s’enfuir. Ils contemplaient un tremblement de erre, ils voyaient leurs maisons détruites et leurs biens dévorés par des incendies, ils regardaient le déluge recouvrir le petit lopin qui leur restait encore, ils étaient hébétés à force d’attendre, ils tremblaient jour après jour à l’idée qu’on allait les convoquer.

Il est difficile de ne pas penser à Kafka pendant la lecture, un autre juif tchèque, du fait de la peinture de cet univers de bureaucratie dépourvu de sens, sans repère ni historique ni chronologique, où l’on remplit des formulaires sans fin et répétitifs, où les gens sont seulement des numéros qui mangent, et où surtout, comme dans Amerika, c’est l’imaginaire du cirque qui s’impose, énorme, monstrueux et angoissant, avec ses dresseurs équipés de fouets et ses imprésarios en uniforme rutilant, ses acteurs interchangeables, son public passif et complice, et puis le nom d’Oklahoma qui apparaît brusquement, mystérieux, lointain et menaçant.

Et maintenant j’ai très envie de lire Mendelssohn est sur le toit.

Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.




samedi 19 septembre 2026

Gothic revival : l'abbaye de Saint-Augustin de Pugin à Ramsgate

 


Augustus Pugin (Augustus Welby Northmore Pugin 1812-1852) est un célèbre architecte britannique. Je sais, de ce côté-ci de la Manche, personne n'a jamais entendu parler de lui. Et pourtant, le Palais de Westminster, c’est lui.

Le père de Pugin était dessinateur d’architecture et expert de l’architecture médiévale. Père et fils ont d’ailleurs voyagé en France pour étudier l’architecture gothique.

(C’est le moment de rappeler mon billet enthousiaste sur le petit château gothique rococo d’Horace Walpole.)

Pugin est le représentant majeur de l’architecture néogothique anglaise, appelée ici gothic revival, envisagée selon son point de vue comme une architecture chrétienne. Il conçoit le style gothique comme un choix moral pour la société, mais aussi comme un répertoire de formes offrant des solutions techniques pratiques pour la construction. En 1834, il se convertit d’ailleurs au catholicisme, ce qui ne l’empêche pas de construire plusieurs lieux de culte anglican.

En 1835, après l’incendie qui a dévasté le Parlement, on lui confie la construction des nouvelles Chambres du Parlement, mais son ambition ne se limite pas aux murs extérieurs et il conçoit également les détails architecturaux et les finitions intérieures. Notez que la tour dite de Big Ben est donc l’œuvre la plus célèbre de Pugin.

Il est l’auteur de très nombreux bâtiments, notamment des églises, dans toute l’Angleterre, mais aussi en Irlande et en Australie. Il a également rédigé plusieurs livres d’architecture où il exprime ses idées en faveur du gothique. La liste de ses réalisations sur la page Wikipedia est impressionnante.

En 1841 l’architecte Pugin s’installe à Ramsgate, au bord des falaises. De 1845 à 1850 il y fait ériger l’Abbaye de Saint-Augustin, à côté de sa propre demeure, église catholique marquant l’endroit où a débarqué à la fin du 6e siècle celui qui a fondé l’Église d’Angleterre et où la parole chrétienne a débuté en Angleterre. 

J'arrive de ma balade sur les falaises ; voici les murs et les tours que je cherche.

L’église Saint-Augustin est donc une création personnelle (et non une commande) de l’architecte Augustus Pugin, à laquelle il travaille de 1845 à 1852. À l’époque, le site est légèrement à l’extérieur de la ville (aujourd’hui des villas et un grand hôtel se dressent à côté). À l’église, Pugin ajoute un monastère et une école pour enfants. Il fait don de l’édifice au Vicaire apostolique du District de Londres.

Quand il meurt, l’église est majoritairement achevée, mais ce sont ses fils (également architectes) qui se sont chargés des chapelles. Pugin est enterré sur le site.



De l'autre côté de la rue, l'entrée du monastère proprement dit (où logeait les moines).


Je suis en plein soleil et les murs sont en silex noir, assemblé par un mortier noir, où seule la pierre jaune pâle souligne les éléments architecturaux.

C'est une création très personnelle, bâtie sur ses propres fonds, où l'architecte s'est totalement investi et où il a mis en oeuvre tout ce en quoi il croyait.


La visite débute par une sorte de grand couloir, qui fonctionne un peu comme un cloître couvert, grande galerie donnant sur des chapelles.


Par exemple, la Chapelle Saint Jean-Baptiste bâtie par Edward Welby Pugin, fils aîné d'Augustus (auteur du Granville Hotel de Ramsgate dont je vous ai montré la photo la semaine dernière). Il y a une porte et des vitraux, mais aussi cette très belle baie ouvrant sur le couloir, avec ses doubles colonnettes et sa grille en métal.
Les vitraux ont été dessinés par John Hardman Powell, gendre et assistant d'Augustus.

Photo de gauche prise depuis le couloir. Vous voyez que les colonnettes font intervenir des pierres de différentes couleurs. La grille mêle le bleu et l'or. L'ensemble produit un effet à la fois coloré et lumineux.

Poursuivons la visite et entrons dans l'église elle-même. La nef semble se diviser en deux. Des arcs d'ogive séparent les différents espaces et marquent l'ouverture des chapelles.



Comme dans la chapelle Saint Jean-Baptiste, je suis frappée par le rôle joué par la lumière. Les barrières en bois ou les grilles en métal ou les baies de pierre dessinent des séparations ouvertes entre les espaces, filtrent la lumière tout en la laissant passer. Elles donnent envie de s’avancer pour voir, offrent tout un jeu entre les matériaux et les couleurs. Un cartel précise que Pugin était très attaché à ses clôtures qui, selon lui, jouent un rôle important pour susciter le sens du sacré.
Il faut également souligner l'importance des vitraux, tous dessinés par Pugin ou par ses proches, en s'inspirant de ceux de l'époque médiévale.


Le soleil torride de mi-journée joue à plein et fait tomber en pluie le rouge, le jaune, le bleu... l'espace est transfiguré.

 

Du petit cimetière on a une vue sur la mer, mais aussi sur les bâtiments.

À gauche, The Grange, la maison que Pugin s'est faite construire à proximité de son grand oeuvre (la maison a été complétée par Edward après la mort d'Augustus). Je n'ai pas pu la visiter (uniquement visite guidée sur rendez-vous) mais les photographies de l'intérieur en donnent vraiment envie. Un édifice non symétrique, à l'intérieur richement orné, très coloré. Pugin a tout conçu : les fenêtres, les sols, les papiers peints, les meubles... Ceci dit, à mes yeux, c'est d'abord une demeure victorienne, avec son esthétique lourde, chargée, colorée, trop riche. Le gothic revival est bien un style du 19e siècle (tout comme le gothique de Walpole était rococo). J'aime ces créations mixtes entre plusieurs périodes !

En 2012 une relique de Saint Augustin a été déposée dans l’église.

Les moines ont quitté les lieux il y a une dizaine années et le propriétaire de mon logement m'a dit avoir été à l'école à cet endroit il y a pas mal d’années. Aujourd’hui c’est un petit musée gratuit. Je n'aurais jamais eu l'idée d'y aller (Pugin, totalement inconnu par chez nous) sans un dépliant touristique trouvé dans mon logement, car il n'y a rien dans mes guides. Je ne regrette pas, c'est une belle découverte !


Les semaines précédentes :  un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate
La semaine prochaine : on visite un château !

jeudi 17 septembre 2026

Sous ces latitudes, le monde n’est fait que de blocs de pierre, de morues et de mer.

 


Karel Čapek, Voyage vers le Nord, avec les illustrations de l’auteur, parution originale 1936, traduit du tchèque par Benoît Meunier, paru en France aux Éditions du Sonneur.

En 1936 Čapek et son épouse entreprennent un voyage vers le Nord (le vrai Nord), d’abord en train, le Danemark, la Suède, la Norvège avec une longue remontée en bateau jusque tout là-haut et un retour en train à travers la Suède, puis en bateau pour traverser la Baltique. Il raconte un peu, il décrit beaucoup et il dessine énormément.

Nous repartons donc et gare aux glaciers ; il y en avait partout il y a à peine quelques centaines de milliers d’années ; et partout ils ont laissé l’empreinte de leurs doigts puissants.

C’est un livre délicieux. Écrivant à un moment où l’actualité internationale est des plus menaçante et belliqueuse, ce voyage apparaît comme une échappée dans un monde idéal de petites vaches et de grands sapins, de fjords aux couleurs merveilleuses et de lumière trouble et permanente. Hors du temps et hors du monde ; il faut dire qu’à cette époque ces pays sont encore très ruraux ou forestiers et que la nature y a encore toute sa place grandiose.

Le Danemark
C’est un tout petit pays, quoiqu’il compte plus de cinq cents îles ; c’est une petite tranche de pain, mais bien beurrée.

Et puis, bien sûr, il y a beaucoup d’humour. Tendresse, attachement, c’est très affectif et indulgent pour toutes les bizarreries humaines.
Je note la présence de l’explorateur Nansen et celle d’Amundsen, et celle beaucoup plus discrète de Selma Lagerlöf – on devine que l’auteur s’est passionné pour les récits d’exploration.
Et la fascination pour la lumière.

Je sais, ce sont des détails, mais le voyageur cueille une petite fleur au bord de la route et fait de cette vétille un souvenir. Et ce n’est peut-être pas un détail lorsqu’un voyageur se sent en terre étrangère plus humain et plus noble que partout ailleurs dans le monde.
Cela pourrait être une devise pour les billets touristiques.
La Norvège
Par ici, ce lac vert, tout en longueur, qui, déjà, est un fjord marin : entre des falaises à pic, un ruban d’eau lisse et sans fond ; c’est d’une tristesse envoûtante et d’une intimité effrayante, bien qu’au premier coup d’œil, tout cela paraisse tout à fait irréel.

Tu peux scruter les eaux agitées par la quille, elles sont d’un vert vitriol martial, d’un vert malachite, d’un vert iceberg ou quelque chose comme ça ; elles fument d’une blancheur furieuse, elles sont ourlées de mousse ; regarde cette route tracée derrière nous par l’écume jusqu’à l’horizon ; regarde comme elle fait tanguer cette barque de pêche sur laquelle un homme se tient debout et nous fait signe de ses grosses pattes d’ours polaire !


On a le sentiment que l’Europe finit brutalement, comme taillée dans le vif, et un peu tristement. Ma foi, on dirait la tranche, noire, d’un livre. Venant du nord, on se dirait sans doute : mon Dieu, mais quelle est cette grande île triste ? Eh bien, c’est un pays assez étrange, un pays soucieux qu’on appelle l’Europe.
Le cap Nord.


La Suède
Et on croise de ces arbres ! (…) Un petit sapin trapu, un olibrius en zigzag, des bleus ébouriffés au front fendu par la foudre, un grand dadais morveux, déjà féroce, renfrogné sous sa tignasse et qui se prend pour un homme ; je vous le dis, on ne se lasse pas de cette végétation nordique sauvage.
(...)
Oui, j’ai gardé les vieux arbres et les prés, les forêts, le granit et les lacs pour le moment où je devrais prendre congé des pays du Nord ; car le plus beau, là-bas, c’est avant tout le Nord lui-même, c’est-à-dire la nature, une nature plus verte que partout ailleurs, une nature riche en eaux, regorgeant de prés et de forêts, étincelante de rosée et de reflets célestes, une nature pastorale et luxuriante, paisible et bénie.


Karel Čapek sur le blog :
La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : les notes de voyage, voilà la vraie réussite d'écriture de l'auteur
Dachenka ou la vie d'un bébé chien : racontés, dessinés, photographiés, les premiers mois d'existence de Dacha

À lire par petites touches le soir avant de dormir, pour s’éloigner mentalement de notre propre époque bien menaçante. Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.