La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mercredi 17 juin 2026

Et ainsi, je me mis à chanter pour le monde entier.

 

Halldór Laxness, Les Annales de Brekkukot, parution originale 1957, traduit de l’islandais par Régis Boyer, édité en France par Zulma.


Le narrateur est un homme âgé ou d’âge mûr et il entreprend de nous raconter son enfance, auprès d’un grand-père et d’une grand-mère qui l’ont adopté bébé, dans une modeste ferme auberge proche de Reykjavik, à une époque où celle-ci compte environ 5 000 habitants. Cela commence par une sorte de chronique des personnes que le petit garçon rencontre, sans forcément un grand suivi. 
Que la lectrice persévère ! Progressivement, insensiblement, le récit se concentre sur un étrange personnage, un chanteur d’opéra islandais, dont le portrait orne plusieurs maisons, qui vit à l’étranger, dont la presse publie les exploits, et qui revient sur l’île à intervalles irréguliers. Le narrateur le rencontre à plusieurs reprises et son destin, qui ne semble pas bien tracé, s’en trouve singulièrement infléchi.

Le capitaine Hogensen était l’un des plus authentiques héros de saga que j’aie jamais connus. Il descendait de pasteurs, de baillis et de poètes. (…) Il tenait des propos pompeux. Jamais il ne me parlait autrement qu’en héros de saga s’adressant à un autre héros de saga. Tous ses propos dépassaient les contingences quotidiennes et les menus incidents.

J’ai pris plaisir à la lecture de ce roman. La construction en est peut-être assez lâche, mais les portraits sont réussis. Plus ou moins affabulateurs peut-être, à moins que ce ne soit le petit garçon qui ne comprenne pas tout très bien, mais sincères et solidaires. Pour eux, la modernité est un objet inconnu et exotique.

L’automne avait soufflé dans notre direction la veille au soir, mais le lendemain matin, il était reparti. Les gouttes de pluie scintillaient dans les touffes d’herbe, entre les dalles du pavé, sur les pissenlits optimistes de cette fin d’été et sur les écailles de poisson dans le marécage. Et l’éclat du soleil teintait les tanaisies de rouge.

Surtout, on découvre la future capitale de l’Islande (celle-ci n’est pas encore indépendante), ses personnages, ses codes sociaux, ses aspirations sociales et culturelles… On devine la volonté d’évoquer l’époque des derniers petits pêcheurs, des dernières maisons de tourbe, bientôt remplacées par la brique et la pierre, de l’omniprésence des saga dans l’imaginaire de chacun, des chansons traditionnelles, etc. Il y a aussi un extraordinaire débat municipal sur les horaires de travail des barbiers (mais il est également question du Barbier de Séville, le plus grand barbier du monde).

Zorn, Magda Geber, 1891 Mora Zornmuseet
Zorn est un peintre suédois mais je pense qu'une jeune fille du roman se verrait bien en Magda.


Quand nous parlions de romans danois, c’était comme si nous avions une vague idée de Dostoïevski et de cette sorte de narrateurs qui semblent avoir répandu une grande quantité de goudron, lequel, obéissant aux lois de la gravité, s’est ensuite déversé en masses informes dans la moindre crevasse ou fissure.

Quelle qu’en soit la cause : ce petit grand peuple, longtemps roide parce qu’ossifié pour avoir été l’incarnation de tout ce qui est vrai et juste dans une petite grande ville par-delà des mers, ces classes supérieures islandaises éduquées sans culture musicale avant qu’on nous considère comme peuple, cette foule de gens les plus dépourvus de musique qui se soient jamais assemblés sur terre – ils se mirent tous à écouter.

Évidemment au vu du sujet, la musique est importante et le roman me permet de participer au défi Sing me a song de Sunalee. Je retiens Le Roi des Aulnes de Schubert qui joue un rôle important dans la narration.


L’Islande est une île (incroyable !) et le roman est marqué par l’arrivée et le départ des bateaux vers Copenhague, qui amènent et emportent tel ou tel personnage, jusqu’au narrateur. C’est donc une participation de choix pour les escapades européennes de Cléanthe, qui part dans les îles ce mois-ci (d’autant que mes étagères portent plusieurs romans islandais).

De Laxness j’ai également lu l’excellent La Cloche d’Islande. L'auteur a reçu le Prix Nobel de littérature en 1955.


lundi 15 juin 2026

Le dîner à la villa Salina était servi avec le faste ébréché qui était alors le style du Royaume des Deux-Siciles.

 

Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, publication originale posthume 1958, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, édité en France au Seuil.

En 1860, alors que le Risorgimento bat son plein, l’aristocratique famille Salina s’interroge sur son avenir dans la nouvelle Sicile au sein de cette nouvelle Italie. Le prince, désenchanté, un peu paternaliste, un peu tyrannique, comprend qu’il est dépassé et qu’il est temps de faire la place à des familles dites arrivistes, des gens qui ne cachent pas la poursuite de leur intérêt derrière les bonnes manières. Son neveu Tancredi est ambitieux et il tient à conserver ses privilèges. Le nouveau régime et un mariage bien choisi le lui permettront.

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. », vous vous souvenez ? C’est là-dedans. Cette profonde pensée politique, qui ressort chez les éditorialistes à chaque changement de régime, pourrait être la devise du brillant Tancredi, si insouciant en apparence, si habile dans tout ce qu’il entreprend.

Comme c’est, au fond : rien qu’une lente substitution de classes. Mes clés dorées de gentilhomme de chambre, le cordon cerise de l’Ordre de Saint-Janvier devront rester dans le tiroir, puis ils finiront dans une vitrine du fils de Paolo, mais les Salina resteront les Salina ; et ils auront même quelques compensations : le Sénat de Sardaigne, le ruban pistache de l’Ordre de Saint-Maurice. Breloques les unes, breloques les autres. »


Toutefois, le roman vaut aussi pour la magistrale évocation de la Sicile, de ses campagnes et de ses richissimes palais. Jardins emplis d’oranger, terre desséchée, merveilleux gâteaux aux amandes, histoire millénaire, longues courses avec les chiens de chasse, omniprésence de l’Église, retard culturel à cause de la censure...
Une gelée au rhum avec des cerises et des pistaches 😍, des petits gâteaux aux pistaches, la célèbre timbale de macaronis « l’or bruni qui les enveloppait, le parfum de sucre et de cannelle qui s’en dégageait n’étaient que le prélude de la sensation de délices qui émanait de l’intérieur quand le couteau déchirait la croûte : il en jaillissait d’abord une vapeur chargée d’arômes, on découvrait ensuite les foies de volaille, les émincés de jambon, de poulet et de truffes pris dans la masse onctueuse, très chaude, des petits macaronis auxquels le fumet de viande conférait une précieuse couleur chamois. »

G. Gardet, Chien danois, 1898, marbre Lyon BA
Parce que le chien danois Bendicò joue un rôle important dans le roman.

Il y a aussi un rapport particulier au temps qui passe. Au tout début du roman, alors que le prince Salina médite sur les événements en cours (débarquement de Garibaldi), dans une grande vision, le voici qui semble avoir quasiment résumé tout le roman. L’histoire et le roman feraient-il du surplace ? Puisque rien ne change… Alors même que le prince s’intéresse à l’astronomie et à ces astres réellement éternels du point de vue de l’être humain, astres dont la position répond à des calculs précis et que l’on sait avec certitude pouvoir retrouver à telle date à tel endroit du ciel, il contemple les planètes en observant, jour après jour, le temps humain s’écouler. Il vieillit, il n’a plus sa place, il doit faire la place à d’autres, et son monde est en train de disparaître. Tout change finalement. À cet égard, la grande scène du bal apparaît comme un nouveau bal des têtes, où l’ombre de la mort est omniprésente.

Et pourtant, le roman s’inscrit explicitement dans le moment de son écriture. Le « nous » qui raconte fait allusion aux films d’Eisenstein et à la Seconde guerre mondiale. Tout ce beau monde est bien mort depuis longtemps, mais la Sicile semble quand même éternelle. Et le point de vue exprimé est nettement celui d’une raillerie du Risorgimento.


La pluie était venue, la pluie était repartie ; et le soleil était remonté sur son trône comme un roi absolu qui, éloigné durant une semaine par les barricades de ses sujets, revient régner courroucé mais réfréné par des chartes constitutionnelles. La chaleur redonnait des forces sans brûler, la lumière était autoritaire mais laissait survivre les couleurs, et de la terre la menthe et le trèfle repoussaient prudemment, sur les visages des espoirs méfiants.
Je pense que l’on peut dire que la langue est empreinte à la fois de grandeur et d’ironie.

J’ai vu le film il y a plusieurs années. Il me semble très fidèle au livre, même s’il l’a un peu phagocyté. Difficile désormais de ne pas voir Tancredi avec le regard bleu de Delon.

Et ce guépard ? Un fauve exotique et mystérieux, bien fait pour donner une once d’étrangeté à ces aristocrates. Dans le roman, le blason de la famille Salina représente l’animal dansant, comme une silhouette élégante et inatteignable. Dans la vraie vie, l’ancêtre de l’auteur avait dans son blason un léopard rampant, c’est-à-dire, en héraldique, un lion à la tête de face et le corps vertical (appelé aussi lion léopardé) – sans doute une affectation « à la normande » dans le choix de ces armes, tout comme ce prénom de Tancredi. Voilà sans doute ce qui explique que Il Gattopardo soit traduit The Leopard en anglais.

Pour cette première escapade européenne, Cléanthe nous propose de faire escale dans les îles. Devant l’abondance archipélagique de ma bibliothèque, j’ai retenu deux lectures. La première se situe donc en Sicile, mais notez que vous pourriez aussi lire ce roman pour la thématique des révolutions et des soulèvements. La seconde… dans deux jours.




samedi 13 juin 2026

Le baptistère de Parme

 
Le blog est à Parme. Première visite pour un glacier pour le baptistère, car cetédifice de la fin du Moyen Âge est remarquable.
La cathédrale et le baptistère

Ce bâtiment est l’oeuvre de Benedetto Antelami. Les travaux ont duré de 1196 à 1270 (mais on a commencé à y baptiser dès 1216).
Le plan au sol est octogonal. Si le matériau local est majoritairement la brique, les murs extérieurs sont plaqués de marbre rose de Vérone, dans lequel des loggias placent leur ombre. L’extérieur allie régularité et grandeur aux motifs décoratifs du gothique, avec les pinacles au sommet et une frise de 75 petits bas-reliefs carrés qui fait tout le tour.
Cette couleur claire renvoie la lumière de façon saisissante.
Quelle silhouette inimitable !


Trois portails avec tympan sculpté permettent d’entrer.
À l’intérieur, petit effet wahou avec ce décor qui s’élève du sol au plafond (impossible à photographier à moins de se coucher sur le dos, je suppose).


Les fonds baptismaux en place ne sont pas d'origine.



En haut, des arcs brisés délimitent 16 compartiments, mais en réalité ils ne semblent pas être d’origine et les fresques de la voûte devaient donc apparaître davantage unifiées. Ces arcs se prolongent jusqu'au sol grâce à de minces colonnes, ce qui permet d'avoir autant de chapelles distinctes au niveau du sol.


Au niveau inférieur, des tympans coiffent chaque chapelle mais à l’origine il semble qu'ils n'étaient pas aussi nombreux.


L’ensemble dégage une impression d’unité et de diversité. Unité de l’époque et de la réalisation. Le spectateur est enveloppé entièrement, de haut en bas, dans un univers commun et harmonieux. Il tourne, tourne, la tête en l’air, inlassablement.
Mais variété, car tout n’est pas homogène. Certaines scènes sont mieux conservées que d’autres, ou plus facilement compréhensibles. Les sculptures connaissent des variations. Les siècles ont laissé leur empreinte. Le spectateur reconnaît certaines iconographies, est plus hésitant pour d'autres. Il laisse son regard errer sur les murs jusqu'à en avoir le tournis.


Et là il y a ça, et encore là, et là regarde...

Tout le programme iconographique se trouve sur Wikipedia.
La semaine prochaine, un peintre de Parme.

jeudi 11 juin 2026

Ana Maria, est-ce que tu es sûre, absolument sûre que nous sommes seuls sur cette île ?

 

Julien Maffre (dessin) et Frédéric Maffre (scénario), Stern. Hors du monde, Dargaud, 2026.
Couleur : Julien Maffre, Bastien Bazar, Karamba Dramé et Croque-Forme.

Ah une BD pour tout oublier !
Au début de l’album, à la Nouvelle-Orléans, à la fin du 19e siècle, le héros, à bout de ressources, accepte l’offre d’un riche italien. Sterne servira de traducteur pour une transaction d’armes américano-espagnole. Cela ne se passe pas comme prévu, bien sûr, et il se trouve embarqué, pris en otage, emmené sur une île déserte. La bande est celle de révolutionnaires cubains, en lutte contre l’Espagne pour l’indépendance. L’album sera donc empreint d’espagnol.
Sur place, les aventures se succèdent, car une présence inconnue manie la machette… l’île est-elle si déserte que cela ?

L’album peut se lire comme cela, pour le plaisir de voir cet Elijah Stern, grand maigre silencieux, aux yeux gris clair, se tirer d’affaire des bagarres, cautériser une blessure, rencontrer une femme fascinante et surtout se plonger dans la lecture. Ah ! Se plonger dans un roman sans être dérangé, voilà l’objectif réel du héros !

Mais il s’agit aussi d’une série, celle du croque-mort mélancolique qui se retrouve toujours au coeur de toutes les explosions et qui traîne un passé très lourd derrière lui. S’il n’aspire qu’à la compagnie des morts et à la lecture, il lui faut hélas rencontrer ses contemporains. J’aime bien le contraste entre ce tempérament et le « ça part complètement en waï ».

J’ai pris grand plaisir à ma lecture. Je me rends compte que j’ai chroniqué les quatre premiers albums sur le blog, mais pas le cinquième qui, effectivement, m’avait un peu déçue.

Stern. Le croque-mort, le clochard et l'assassin 
Stern. La cité des sauvages
Stern. L'Ouest, le vrai












mardi 9 juin 2026

Ce n’est pas important, l’essentiel est d’aimer ce matin.

 

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, parution originale 1999, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France à L’Olivier et au Seuil.

Ce n’est pas un roman. Appelfeld raconte sa vie, en une suite de chapitres courts, depuis son enfance dans l’actuelle Roumanie jusqu’à son âge mûr, écrivain israélien reconnu. Il raconte ou il ne raconte pas, choisissant de mettre l’accent sur tel ou tel moment.

D’abord l’enfance avec ses parents et ses grands-parents, l’attachement à la famille. Des années de guerre, il en donne quelques aperçus sans se soucier d’entrer dans les détails. Le meurtre de la mère, les enfants dans le ghetto (c’est tout ce que l’en saura), une marche interminable avec son père, une fuite d’on ne sait pas d’où vers la forêt, la vie dans la forêt, l’attente sur les rivages italiens, puis les premières années dans ce qui n’est pas encore l’état d’Israël. L’accent est mis sur le portrait des personnes lumineuses, sur ce dont le corps se souvient – lui-même était trop petit pour avoir une compréhension consciente et complète des événements.

Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant, je ressens ces jour-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur.

Une grande partie du propos porte sur la langue, ou plutôt les langues : allemand avec les parents, ruthène avec les paysans et la bonne, yiddish avec les grands-parents, langues qu’on lui enjoint d’oublier ensuite pour se concentrer sur l’hébreu, alors une langue militaire et de construction nationale, pas une langue affective, pas encore une langue de littérature pour lui – elle l’est devenue. À cet égard, il est aussi question des générations et de leur rapport différent à la mémoire et à l’oubli.

Soulages, Peinture, 1963, Rodez Musée Soulages


Enfin, le passage qui a motivé ma relecture : la littérature. Appelfeld refuse d’être un écrivain de la Shoah, il ne raconte pas comme un témoin, il écrit des romans mettant en scène la vie des hommes et des femmes avant et après la Guerre. Ce positionnement lui fut reproché, mais il choisit de parler des premiers écrivains israéliens qu’il a rencontrés, et notamment Agnon.


La pensée que mes parents m’attendaient m’a protégé durant toute la guerre.
Je me dis que Des jours d’une stupéfiante clarté raconte ce qui n’a pas pu avoir lieu : la longue marche d’un homme qui sort des camps et qui rentre chez lui et qui retrouve ses parents.

Sur la Seconde Guerre mondiale, on écrivait principalement des témoignages. Eux seuls étaient considérés comme l’expression authentique de la réalité. La littérature, elle, apparaissait comme une construction factice. Moi, je n’avais même pas de témoignage à offrir. Je ne me souvenais pas des noms de personnes ni de lieux, mais d’une obscurité, de bruits, de gestes. C’est uniquement avec le temps que j’ai compris que ces matières premières étaient la moelle de la littérature et que, partant de là, il était possible de donner forme à une légende intime.

C’est une relecture, motivée par une raison précise dont je vous parlerai dans quelques semaines.


Appelfeld sur le blog : 

Histoire d'une vie : texte autobiographique et c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, un magnifique roman. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre
Katerina : un récit d'apprentissage
La Ligne : une errance brumeuse dans l'Europe d'après l'extermination