La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 22 octobre 2026

Mon cousin Xavie et moi, on se raconte l’histoire d’enfants qui enterrent leurs parents.

 

Ronelda S. Kamfer, Le Cantonnement, parution originale 2021, traduit du kaaps par Georges Lory, paru en Suisse aux éditions Zoé.


Le roman est constitué de très courts chapitres, racontés majoritairement par Nadia, mais aussi quelquefois par son cousin Xavie. Nous sommes en Afrique du Sud, dans un cantonnement, c’est-à-dire un ensemble d’habitations regroupées sur une grande propriété agricole appartement à un Blanc, mais aussi dans des ghettos du Cap. La famille est Métis et Nadia et Xavie sont nés dans les années 80 – c’est l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, pauvre et bordeline.

Je peux vous dire ce qu’étaient les foutues années 1990 dans les Cape Flats. Humiliantes, poussiéreuses, lentes et merdiques. Des pères et des mères toxiques, des enfants élevés sans religion. Mandela a proclamé la paix, et puis le temps a passé. Mbeki a annoncé la Renaissance africaine. Notre horizon, c’étaient plutôt les sangles de bottes et des trucs similaires.

Nadia et Xavie ne racontent pas dans l’ordre. Depuis la grand-mère Silvia, ils passent d’une tante à l’autre, puis à un oncle, et à leur génération, celle des cousins. Un arbre généalogique guide le lecteur au début – mais est-ce bien si important ? Peu à peu se trace le portrait d’une grande famille dysfonctionnelle. Les hommes y tabassent femme et enfant, les femmes sont toujours méprisées, les enfants goûtent tôt aux drogues et à l’alcool, etc. etc.

Le monologue de l’oncle Cannettes pendouille comme la bite d’un ivrogne qui a oublié de refermer sa braguette.


On comprend aussi que le récit fragmenté et non linéaire s’ordonne autour de quelques moments forts que sont les enterrements. Il y a ce qui précède l’enterrement, quand les cousins sont réunis ensemble ou effectuent le trajet, le sermon toujours en forme de n’importe quoi du pasteur et le vide qui suit, quand tout le monde est parti. Ce sont autant d’étapes au cours desquelles la famille se redéfinit, traçant le portrait du mort à la façon qui l’arrange tandis que Nadia et Xavie progressent sans plaisir vers l’âge adulte, s’éloignent de ces adultes défaillants, impuissants à les protéger, faibles et violents.
Avec ce récit non linéaire, le lecteur a l’impression de prendre connaissance tout à la fois du début de l’enfance et de sa fin, quand toute jeune Nadia git dans son sang, quand elle ouvre un ordinateur et commence à écrire, quand l’un se laisse aller à suggérer quel fut le crime d’un oncle, quand les cousins se sont débarrassés de tout cela.

Tant Tina dépeint les Blanches avec la précision d’un peintre hollandais. Si Vermeer avait peint une femme boer, il l’aurait intitulée La fille aux mains de pudding au sagou.

Et la langue? Elle est à la fois lyrique, ouvrant sur les étoiles et la mer, et merveilleusement moderne, mêlant les références à la musique, au cinéma et à la littérature. Une langue vivante, pleine d’images marquantes et expressives, qui disent en peu de mots tout ce qu’il faut comprendre des relations humaines.

Je me rends compte que la famille va rincer tante Diana comme un légume fraîchement sorti de terre. Ils vont faire cuire son souvenir à feu doux comme un ragoût d’autrefois.

Kodjo, Photoromance Criminelle, jamais !, 1973



Pour le lecteur français, tout cela est un peu déstabilisant : il ne connaît pas les noms de lieux, ni les références en matière de couleur de peau. Heureusement il y a un petit glossaire qui nous explique un peu tout cela. Les Métis d’Afrique du Sud ne sont ni blancs ni noirs, mais pour les blancs – les Boers – ils ne sont surtout pas blancs. À nous de découvrir cet univers.

Je veux lui dire que, par ici, Métis signifie autre chose. C’est juste un nom laissé par l’apartheid. L’oppresseur te colle un nom, il faut en tenir compte. Je ne me bats pas contre un nom. J’ai seize ans et plus d’une fois un Boer m’a traitée de hotnot. S’il se voulait poli, il disait boesman. J’ai envie de lui balancer qu’elle se comporte comme une Blanche qui veut me donner un cours. Je suis métisse, et noire, et africaine, je suis tout sauf blanche. Mais parce que je ne suis pas Blanche, je ne vais faire la leçon à personne.

Dans le lointain j’aperçois s’approcher de sombres nuages, telle une immense fin du monde. Je sais bien que le monde s’achève depuis des années, chaque jour marque la fin de quelqu’un.


Kodjo, Photoromance Criminelle, jamais !, 1973

 

Le kaaps ? C’est un dialecte issu de l’afrikaans, dont le nom même indique où il est majoritairement parlé : dans la province du Cap. Pour tout vous dire, j’ai déjà commandé un autre livre de Kamfer, car je suis curieuse d’en lire davantage. Je vous en reparlerai.

La musique est omniprésente dans ce roman. Des tas de noms que je ne connais pas, mais aussi Creep de Radiohead, Oasis... Je retiens When you'e gone cette chanson des Cranberries que les cousins chantent en cœur à l’arrière d’un taxi en se rendant à l’enterrement d’un oncle inconnu.



Avec cette lecture je participe au Mois africain organisé par Jostein, mais aussi à Sing me a song de Sunalee, et à Sous les pavés les pages, puisque nous plongeons au coeur des ghettos du Cap et aussi de ce cantonnement, qui est une sorte de mini agglomération sous contrôle du propriétaire blanc. Il y a le nom dans le titre et c'est en Afrique du Sud – Athalie, Ingannmic, ça fait au moins 15 points tout ça !!!





mardi 20 octobre 2026

Il y avait du bleu de brume, et du gris, et du brun partout, l’assortiment des couleurs de la Bretagne.

 

Claude McKay, Dîner à Douarnenez, écrit en 1925, traduit de l’américain par Jean-Max Guieu, édité en France par Héliotropismes.


C’est une nouvelle, ou plutôt une petite tranche de vie. McKay se trouve à Douarnenez (après son séjour à Marseille) et il aime ce port, ses couleurs et sa pluie, son histoire de révolte (les Penn Sardin sont bien citées). Il marche en compagnie d’un parisien, matelot militaire de Brest, qui prend tout cela de haut, quand un pêcheur s’approche et invite McKay chez lui.
Nous voici à découvrir l’intérieur populaire breton du début du 20e siècle, le grand lit fermé et les crêpes.

Les vieilles murailles autour de la petite baie avaient une teinte gris-bleu, elles étaient couvertes d’éclaboussures de sel et de lichens et les pêcheurs plaqués contre elles avec leurs cirés rouges semblaient leur servir de contreforts.

Mais c’est tout à la fois une jolie histoire d’amitié et d’hospitalité qui est racontée là par un auteur qui ne se fend pas de grands effets, mais qui montre un intérêt sincère pour les gens, une amitié perdue, une amitié peut-être ambiguë aussi, et une autre histoire, celle d’une ville où les noirs sont peu nombreux, et où un journaliste noir américain peut faire office de camarade guadeloupéen, le remplaçant en quelque sorte sur la photo, un noir pour un autre.

Dans la nouvelle, la vaisselle est sans doute plus simple.
M. Méheut, Assiette en faïence La Mer Musée de la Faïence Quimper


Lorsque j’ai vu Douarnenez, je suis retombé amoureux. La baie était envahie de petits bateaux de pêche et de gros chalutiers peints de couleurs voyantes ; les filets bleus suspendus aux mâts ressemblaient à des voilages tombés du ciel ; et, comme des mots jaillis de la bouche d’un agitateur pendant un meeting politique, les noms de beaucoup de ces embarcations vous interpelaient violemment : Lénine, Jean Jaurès, Prolétaire, Drapeau rouge, L’Internationale, Révolution, Moscou. On avait surnommé la ville « Douarnenez la Rouge ».

Le dîner consistait en un succulent plateau de homards servi avec du vin blanc ordinaire. Ensuite, nous eûmes droit pour le dessert aux meilleures crêpes bretonnes du monde. Après quoi, le pêcheur brandit fièrement une bouteille de rhum des Antilles avec une belle Négresse en bandana sur l’étiquette, ce qui en garantissait la qualité.

De McKay je vous conseille l'excellent Banjo qui se déroule à Marseille.

Ceci constitue une petite participation à Sous les pavés, les pages (two points).




samedi 17 octobre 2026

Marcher sur les public footpaths

 

On pourrait croire que je suis une inconditionnelle de l’Angleterre, mais ce n’est pas le cas (bonjour le système de santé et les écoles privées). Cependant, il y a des choses qui existent là-bas et qui mériteraient d’être importées chez nous pour le bien-être de tout le monde : les toilettes gratuites partout, la présence de personnel avec un fort sens du service dans les transports et les public footpaths. Aujourd’hui, je vous parle des chemins, des sentiers, des voies…

Si l’on s’écarte de Londres et des centres villes, on constate rapidement que les villes sont quadrillées par un réseau d’allées ou de contre-allées. Elles passent à l’arrière des maisons, elles ne portent pas de nom, mais sont visibles sur Google Map, 1 ou 2 mètres de large, quelquefois des lampadaires, en général avec un minimum d’entretien pour éviter que les ronces ne les envahissent… Elles passent derrière les maisons, sont parallèles aux routes, empruntées par les vélos et les piétons… Ce sont ces voies qui en France sont systématiquement privatisées, car il est impensable que « des gens » passent derrière la maison sans qu’on puisse les voir. En Angleterre, elles sont utilisées, pas seulement pour promener son chien ou pour rendre visite à une voisine, mais bien pour circuler chaque jour pour se rendre au travail, ou à la fac, ou prendre le train, etc.

À 10 minutes du centre de Canterbury...

À la campagne c’est encore mieux. Voici que le chemin se glisse le long des champs, des prés, traverse une forêt… tiens, il faut pousser une barrière, un peu bizarre, et le chemin continue… il traverse un champ de maïs ( ??? oui, il manque bien une rangée de maïs pour laisser le passage à la piétonne française déboussolée), traverse carrément un pré avec des moutons ( ??? mais !) ou des vaches, soyons fous. Et là, il prend à travers le golf. Je me demande si j’ai bien le droit d’être là, on dirait bien que oui, mais quand même, qu’est-ce que donc que cela ?

C'est par là, oui, entre les plants de maïs.

Pardon madame, sorry...

Tous ces chemins se situent sur des terrains privés, mais il y a un droit de passage public, et ils font partie des libres espaces de circulation ouverts à tous.

Je pense que l’on s’est tous retrouvé un jour dans un village de campagne où le seul moyen de 1. rejoindre un autre village ou acheter le pain, 2. rejoindre un chemin de randonnée, 3. circuler au sein du village, était de marcher au bord de la route, sans trottoir, sans accotement. C’est tellement dangereux qu’on en conclut qu’une voiture est indispensable pour parcourir les 3, 4 ou 5 kilomètres. Ne parlons pas du bord de mer où évidemment les propriétaires s’efforcent de fermer les chemins passant au bout de leur terrain. Il faut dire qu’en France les chemins sont destinés avant tout à se promener, et non à circuler au quotidien. Compliqué de penser qu'une paire de jambes puisse être un moyen de transport... On se rend en voiture sur les voies vertes. J’ai toujours vu les paysans labourer la route et faire disparaître les chemins du cadastre sans qu’aucune autorité ne s’en offusque.


Et donc je me suis mise à faire attention au sujet. Par exemple, dans le roman Persuasion, une des jeunes filles se tord le pied en sautant d’une barrière. Et on le voit très bien dans le film. Car en effet il y a des barrières, notamment pour empêcher le bétail de partir. Et tout le monde est très discipliné, et ouvre et ferme la barrière bien sagement. Par exemple, le chemin des falaises de Douvres qui est très fréquenté est aussi emprunté par de jolies petites vaches noires et le monsieur qui vient les soigner.

Bien sûr, je fréquente ces chemins en tant que touriste, et non au jour le jour. N’empêche que j’ai bien vu des endroits où le chemin qui traverse un pré relie la gare au centre du village. Il n’y a pas que les touristes.

Bref, ce serait si bien d’avoir ça chez nous.

On pousse, on tire, quelquefois un peu d'escalade...

Ces droits n’ont pas été gentiment donnés, mais ont été conquis de haute lutte, comme le raconte Rebecca Solnit dans L’Art de marcher, au chapitre « Au pays de la région des Lacs ».
La liberté d’aller et venir dans la campagne ne fut cependant obtenue qu’au prix d’un long combat qui n’est pas sans rapport avec la lutte des classes.
Il faut dire que la majorité des terres constitue des propriétés privées.
1824 : création à York d’une Association pour la protection des anciens chemins
1845 : naissance de la Société écossaise pour les droits de passage, qui existe toujours et qui est la doyenne du genre.

Il y a eu au 19e siècle l’organisation de randonnées collectives pour marcher sur des terres privées et fermées, notamment dans la région des Lacs, lieu du tourisme naissant pour la population ouvrière des villes. Finalement les tribunaux ont donné raison aux marcheurs et désormais les chemins publics ont un statut légal.

Je laisse brièvement la parole àWikipedia :

« In England and Wales, public footpaths are rights of way on which pedestrians have a legally protected right to travel. Other public rights of way in England and Wales, such as bridleways, byways, towpaths, and green lanes are also used by pedestrians. »

Comme le dit Solnit, la propriété ne confère pas des droits absolus sur l’espace et le paysage est un patrimoine collectif.

Un des grands plaisirs de la marche telle qu’elle se pratique en Angleterre tient sûrement au sentiment de cohabitation créé par les droits de passage : il faut pousser les tourniquets pour traverser les pâturages à moutons, franchir des échaliers, contourner les champs cultivés qui composent un paysage à la fois utilitaire et esthétique.

Entre Canterbury et le village de Chartham, chemin emprunté par tous les gens qui bossent en ville.


Voyez le chemin avec moutons entre la gare d'Hever et le château du même nom (et surtout les magnifiques jardins).


Un des cartels du château de Knole fait allusion au fait que ce droit a été acquis de haute lutte.

Cela fait partie des raisons pour lesquelles j’aime passer mes vacances en Angleterre : le climat est supposé plus clément qu’à Marseille, je visite des musées, des châteaux et des jardins, il y a le National Trust, j’achète des vêtements à fleurs et je peux marcher, marcher, marcher presque où je veux – c’est un tel plaisir.
Les semaines précédentes : un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate ; gothic revival : l'abbaye Saint-Augustin de Pugin ; visite de Knole House et rencontre avec la famille Sackville ; jardin de Sissinghurst ; marche de Deal à Sandwich et découverte des Cinque Ports.

La semaine prochaine : dernière billet, au bord des falaises.

jeudi 15 octobre 2026

Le nom de famille, all right, pas de problème, transformant le Roubine yiddish en un Robin anglais, mais le prénom est bizarre...

 

Israël Joshua Singer, Et Wolf fils de Hersh devint Willy, parution originale 1937, traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus, paru en France aux éditions de L’Antilope.


Au début, quelque part dans l’empire russe, Wolf est le dernier fils d’une famille juive. Mais il déteste l’étude et n’aspire qu’à la vie de la ferme et à s’occuper des chevaux. Il est grand et fort et joyeux, c’est un beau cavalier, pas du tout fait pour ânonner la parole de l’Éternel dans une synagogue.
Wolf décide de partir aux États-Unis. Installation réussie et le voici bientôt à la tête d’une petite ferme, marié. Il est devenu Willy, un vrai goy, et vit très bien sans respecter aucune des prescriptions juives. Mais un jour, il lit le mot « pogrom » dans le journal et l’inquiétude pour sa famille tombe sur lui.

Il planta le maître au beau milieu de son « exégèse », au moment où le peuple d’Israël s’expliquait avec le Dieu tout puissant. Il se dirigea vers les écuries situées à l’autre bout de la fermé. Il avait déjeuné peu de temps auparavant et pourtant, arrivé à la porte, il se rappela qu’il avait faim.

C’est un petit roman qui raconte une histoire toute simple, qui pourrait être un conte. La langue est rapide, légère, volontiers ironique, ce qui ne l’empêche pas d’approcher les profondeurs du cœur humain. On se moque gentiment des juifs des shtetls, érudits et rabougris, craintifs et pleins de lamentations – tous ceux qui peuplent les romans de la famille Singer. Wolf n’a rien à voir avec eux. Mais malgré tout ce qui le sépare de ses parents (surtout de son père), le voici incapable de résister au désir de les sauver et de leur procurer une bonne vie, heureux de pouvoir à nouveau manger les plats de son enfance et de l’envoyer paître quand il l’agace.

Les Juifs pieux, pâles et affaiblis comme après un jeûne, cessaient de dire les Psaumes pendant un instant, regardaient le garçon croquer les mets impurs à belles dents et, à voix basse, ils adressaient des gémissements à la mer.

Et puis il y a tous ces juifs émigrés en Amérique, qui ont tout oublié du yiddish et des prescriptions, des fêtes et de la nourriture casher. Les plus âgés, après une bonne et dure vie de labeur, souhaitent souhaiter un petit quelque chose du village de leur enfance… on ne quitte jamais totalement son lieu de naissance.

Le tout est traité avec beaucoup de simplicité, de malice et de tendresse. Je me rends compte qu’Agnon a dû lire les romans des Singer, frères et sœur, mais que la réciproque n’est peut-être pas vraie. Tout cela dresse un riche panorama.

Déjà au pays, on lui avait dit que cette Amérique, c’était un autre monde, que les Juifs n’étaient pas des Juifs, qu’on y marchait sur la tête, et que le mieux, pour un nouveau venu, était de regarder et de ne rien dire, parce qu’ainsi va le monde. Elle ne savait pas exactement si sa bru, qui ne parlait pas un mot de yiddish et ne connaissait rien au judaïsme, était une vraie goy ou bien seulement la fille de Juifs déjudaïsés.

Couverture de partition, photographiée au musée d'Ellis Island


C’est le premier roman que je lis de Israël Joshua Singer, alors que j’ai déjà lu à plusieurs reprises Isaac Bashevis Singer. En découvrant cet extrait de l’introduction, je me sens très intéressée à l’idée de me mettre à jour de toute la famille :

Ceci constitue une participation aux Escapades européennes et littéraires de Cléanthe, qui nous invitait, ce mois-ci, à explorer les migrations.


Quand est apparu le yiddish ? ; comment s’écrit-il ? ; est-ce une langue politique ou religieuse ? ; a-t-elle déjà été une langue officielle ? ; quelle est la littérature yiddish du 20e siècle ? ; est-ce une langue vivante ? (oui) Et bien, si ces questions vous intéressent, je vous invite à écouter ce podcast où vous entendrez la voix d’Isaac Bashevis Singer.




mardi 13 octobre 2026

Ces gens ont gardé leur anonymat : leur nom n’apparaît sur aucune liste de notables, de pétitionnaires, presque rien de leur vie n’a laissé de traces écrites.

 

Andrée Lévesque, Les Filles de Jeanne. Histoires de vies anonymes, 2024, paru au Québec aux éditions du Remue-ménage.


C’est un livre d’histoire, de microhistoire.
Au point de départ, il y a Jeanne et ses trois enfants qui vivent parmi le petit peuple de La Rochelle au 17e siècle et qui partent, engagés au service d’un seigneur français installé au Québec, à l’emplacement de ce qui deviendra Trois-Rivières. C’est une famille protestante qui devient catholique avec l’émigration (Jeanne savait lire, ses descendantes ne le sauront pas). Puis le livre suit la lignée, de mère en fille, jusqu’à Marie, au tout début du 20e siècle – et alors on saura pourquoi l’historienne a choisi de s’intéresser à elles.

Le 17 avril 1658, jour où Jeanne Perrin est recrutée par Pierre Deny de la Ronde pour aller travailler en Nouvelle-France, Madeleine, sa fille de huit ans, est incluse dans la transaction car, contrairement à d’autres enfants, elle ne possède pas son propre contrat. Elle aidera sa mère en accomplissant ce qu’on peut attendre d’une jeune enfant ; son employeur ne lui devra rien, sauf le gîte et le couvert.

Ici c’est donc l’histoire des pauvres, des très pauvres, de ceux qui émigrent loin de chez eux et ne reviennent jamais, des paysans, des femmes, encore plus discrètes dans les archives, mais dont on peut quand même faire l’histoire.

D’une génération à l’autre, elles se marient, tiennent la ferme, le linge, les animaux, la nourriture, le soin aux enfants – il y en a entre 9 et 12 pour chacune d’elles – le mari, le mariage… dans un territoire qui change. Les Français sont remplacés par les Anglais, les droits des seigneurs sont abolis, les Acadiens arrivent, il y a le train, une famille décide de s’installer à Manchester, de l’autre côté de la frontière, pour travailler en usine, où les québécois sont des milliers, et puis on revient à la terre, celle que l’on vous distribue (car elle a été volée à encore plus pauvre, les Autochtones) et que l’on défriche en gagnant sur la forêt…

R. W. Pilot, Labour d'automne Saint-Agnès 1936, MNBAQ


L’historienne a traqué les archives, les actes de l’état-civil et les actes notariés, notamment au moment des mariages et des décès, quand on établit l’inventaire de toutes les maigres possessions. Elle retrace ainsi l’ordinaire des vies, de celles et ceux qui ont forgé le Canada tel qu’il est actuellement, anonymes et pauvres, néanmoins bien présents. Elle pose aussi beaucoup de questions – c’est que les vides et les blancs restent nombreux après cette longue recherche.

Ce que les archives permettent de documenter n’est ni la sphère publique, à laquelle ces femmes semblent totalement échapper, ni l’intime trop privé pour se laisser cerner, mais entre les deux, le quotidien, les cycles de vie, l’ordinaire et sa matérialité.

Ces gens ont pourtant existé, bien présents dans des recensements, certificats de mariage, de baptême et de sépulture. Ce sont ces seules sources qui renseignent, assez séchement, sur la composition des familles, tandis que les trop rares inventaires et trois testaments, tous de la même personne, ouvrent une minuscule fenêtre sur leur fortune.

Cette lecture constitue une première participation à la thématique des migrations pour les escapades littéraires de Cléanthe. La seconde, jeudi, un roman.