La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 2 juin 2026

Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs.

 

Émile Zola, Nana, 1880.

C’est le roman d’une prostituée, Nana, à la conquête de Paris – engloutir les hommes les uns après les autres.
Je dois bien avouer qu’il s’agit d’un des romans les plus réussis de Zola. Malgré la misogynie et l’antisémitisme, et malgré surtout la lourdeur d’écriture (mais c’est quoi tous ces imparfaits ?) qui m’a fait passer quelques pages, j’ai vraiment apprécié ma lecture.
La réussite provient du fait que Zola ne raconte pas, comme à son habitude, une ascension et une chute, mais une ascension, un peu chaotique certes, et davantage qu’un triomphe, le moment où Nana surplombe Paris, telle une divinité lascive et cruelle – une vision fantasmatique originale et haute en couleur.

Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait.

Les hommes y sont portraiturés, à quelques exceptions près, comme autant d’êtres vulgaires et faibles, en proie aux sens et à l’orgueil – les hommes de l’Empire.

Il le sentait, sur un signe de Nana, prêt à s’allonger pour lui servir de tapis.

Parmi les différentes scènes du roman, je retiens certes celle du Grand Prix hippique, avec cette belle évocation des courses, mais surtout celles du théâtre et de l’Opéra comique. Difficile évidemment de ne pas penser à certaines pièces d’Offenbach où la mythologie grecque est passée à la moulinette de la bourgeoisie, mais ici le spectacle est aussi celui du roman et des relations entre personnages. Le monde du spectacle est aussi celui de la prostitution et de l’argent, on y entretient son actrice ou on y vend sa fille, les corps et les désirs cavalent dans les couloirs, Son Altesse côtoyant les filles et les bassines d’eau sale. Zola est complaisant bien sûr (ce voyeurisme ayant aussi contribué au succès du livre), en rajoute dans l’abaissement des élites, ce qui donne toute leur puissance aux filles, grandes et petites. L’entrecroisement des répliques de scène, des dialogues nécessaires au roman et des portraits satyriques est très réussi.
(Bon, le thème de la corruption morale de la société est bien lourdement traité.)


Le roi Dagobert est dans le corridor, qui demande à trinquer avec son Altesse Royale.

Je note la présence d’un homme discrètement homosexuel, ami de confiance des affaires des dames. En revanche l’homosexualité féminine est très présente, mais contrairement à , il s’agit ici d’une perversion et d’un abîme de soi.

Étonnamment la mort de Nana, misérable et conservant son mystère, entourée de ses amies, coïncide avec la déclaration de guerre de 1870. Une énergie furieuse envahit alors les rues. Les personnages du roman ne le savent pas encore, mais tout le régime est sur le point d’être balayé – le lecteur le sait, lui. 

Devant eux, une queue s’écrasait au contrôle, un tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec la vivacité chantante de ses deux syllabes. Les hommes qui se plantaient devant les affiches l’épelaient à voix haute ; d’autres le jetaient en passant, sur un ton d’interrogation ; tandis que les femmes, inquiètes et souriantes, le répétaient doucement, d’un air de surprise.
Nana, c’est un nom et un corps, des cuisses un peu fortes et des cheveux blonds, une chair comme dit Zola.

On piétinait sur la légende, on cassait les antiques images. Jupiter avait une bonne tête, Mars était tapé. La royauté devenait une farce, et l’armée, une rigolade. Quand Jupiter, tout d’un coup amoureux d’une petite blanchisseuse, se mit à pincer un cancan échevelé, Simonne, qui jouait la blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, en l’appelant si drôlement « Mon gros père! » qu’un rire fou secoua la salle. Pendant qu’on dansait, Phébus payait des saladiers de vin chaud à Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit femmes, qui le régalaient de gâteaux.

À Cherbourg, il avait vu le nouveau port, un chantier immense, des centaines d’hommes suant au soleil, des machines comblant la mer de quartiers de roche, dressant une muraille où parfois des ouvriers restaient comme une bouillie sanglante. Mais ça lui semblait petit, Nana l’exaltait davantage ; et il retrouvait, devant son travail, cette sensation de respect.

Note. Nana est un prénom, diminutif d’Anna (même si le vrai prénom de Nana est Thérèse). Dès la seconde moitié du 19esiècle, le prénom désigne une concubine ou une prostituée, puis une femme en général. Le roman a grandement contribué à la généralisation du mot.

Assiette en faïence, où les livres de Zola attirent les mouches comme de la m***, 1898-1899 Musée de la faïence de Quimper


Zola, Une page d'amour, 1878.

C’est le volume précédent Nana, mais on peut pas dire que c’est une réussite.

Le roman se tient à Passy et raconte la brève passion d'une femme de la bourgeoisie pour un médecin, sachant que sa fille est d'un tempérament nerveux et maladivement possessif (héritage familial). En raison d'un ennui croissant, je l'ai abandonné rapidement. Je note quand même le récit d'une séance de balançoire, où l'on voit une jeune femme avide d'air et de liberté, mais prenant garde à bien lier ses jupes pour rester décente, ainsi que la brillante description de Paris, en panorama lointain, qui se répète au fil des journées et qui reflète le fil des pensées de l'observatrice. La fin, avec sa neige et sa présence obsédante du blanc, est particulièrement évocatrice.

La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Un très bon volume. La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste (un certain dégoût). Le Ventre de Paris : le commerce de bouche aux Halles, la symphonie des fromages et on est un peu écoeuré de toute cette nourriture. La Conquête de Plassans : une vue de la société de province. La Faute de l'abbé Mouret : on frôle le conte de Daphnis et Chloé dans un jardin enchanté, mais le retour au naturalisme est brutal. Son Excellence Eugène Rougon : un bon roman sur le personnel politique de l'Empire. L'Assommoir : une lecture ratée, c'est sans moi.


samedi 30 mai 2026

Ravenne, les moutons de Sant' Apollinare-in-Classe

 

Le blog est à Ravenne.

La semaine dernière, nous avons vu que la construction de la basilique San Vital a été soutenue financièrement par un certain Julianus.

Julianus finance aussi la construction de l’église Saint-Apollinaire in Classe et de l’église Saint-Michel in Africisco que je n’ai pas visitée.

Il est argentarius, c’est-à-dire qu’il est responsable du change entre les pièces d’or et la petite monnaie quotidienne en bronze, mais il est aussi impliqué dans le commerce maritime, notamment dans les assurances des biens transportés et des vaisseaux. Cette activité est déjà bien connue à Alexandrie et il est possible que Julianus ait été un Grec, ou du moins un homme de culture grecque, peut-être de Constantinople. En tout cas, il était riche et chrétien.

Aujourd’hui, dernière étape, nous sommes donc à Classe (10-15 minutes de Ravenne via le bus 4) et nous visitons l’église Sant’Apollinare in Classe, la fameuse église avec les moutons, inaugurée en 549 par l’évêque Maximien.

Classe est une subdivision de la ville de Ravenne, correspondant au port, du nom Civitas Classis, « ville de la flotte », port ouvert sur l’Adriatique, indispensable pour les échanges avec l'empire de Constantinople et le reste du monde.

Apollinaire rassembla la première communauté chrétienne de Ravenne et en fut le premier évêque. La basilique de Classis fut bâtie sur son tombeau, mais au 9e siècle ses ossements furent transférés à Saint-Apollinaire-le-Neuf. Mais au 6e siècle, le corps du saint était encore là et le port était un lieu fondamental pour les gens de Constantinople, ce qui justifiait que notre financier et co-armateur investisse pour bâtir cette nouvelle église.

C'est beau, c'est grand, c'est clair et nous admirons l'extraordinaire mosaïque de l’abside du choeur.

                                        (on clique sur les photos pour les agrandir)

Wahou donc.

La partie supérieure présente au spectateur la Transfiguration. On voit la Croix, l'acrostiche de Jésus et la main de Dieu sortant des nuées d'or, le tout encadré par les prophètes Élie et Moïse.

En-dessous, Saint Apollinaire est représenté en orant, accompagné d'agneaux et de brebis. Il se tient dans un jardin idyllique : vert anglais, petits arbres, oiseaux, lys et autres fleurs, rochers bien sages. Ce n'est pas la nature sauvage, c'est un jardin ordonné et bien ratissé - et l'herbe a l'air si moelleuse !

Évidemment on couvre les moutons de photos, parce que clairement on a envie de gambader dans cette herbe, parmi les moutons et les oiseaux.

En dessous, un niveau alternant des fenêtres et des représentations d'évêques de Ravenne (je ne crois pas en avoir pris des photos).

Le décor de l’arc triomphal a été modifié aux 7-9e siècles. Aujourd'hui on voit le Christ bénissant, le tétramorphe, 12 agneaux symbolisant les apôtres sortant de Jérusalem et de Bethléem pour rejoindre Jésus, des palmiers chargés de dattes de chaque côté et les archanges.

Et des bandeaux à motifs floraux ou géométriques, parce qu'on en a toujours besoin.



Encore une fois, les couleurs des mosaïques sont incroyables de fraîcheur. Elles sont si présentes devant nos yeux !
Les semaines précédentes : l'impératrice romaine Galla Placidia et le mausolée ; le roi des Goths Theodoric et la basilique Sant'Apollinare-nuovo ; les baptistères, les chrétiens et les ariens ; la basilique San Vitale et Justinien empereur de Constantinople ;
La semaine prochaine : billet de transition Ravenne-Parme.




jeudi 28 mai 2026

Je veux aller avec vous en Laponie.

 

Selma Lagerlöf, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, 1906-1907, traduit du suédois par Thekla Hammar en 1912.


Le petit Nils est un garçon cruel envers les animaux, feignant et peu obéissant. Le voici changé en tomte (un genre de lutin nordique) et cramponné au cou d’un jars, parti bon gré mal gré au-dessus de la Suède avec les oies sauvages.
Bon gré mal gré, car un garçon aussi désagréable est peu aimé et il ne semble tenir à personne, alors qu’il est séduit par la promesse d’aventures sensationnelles et de mois passés à ne rien faire. Bien sûr, l’aventure le grandira – c’est un roman d’apprentissage.

Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries, aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin.

Un classique de la littérature suédoise, mais que je ne connaissais pas. Un ouvrage de commande (de l’Association nationale des enseignants) auquel la prix Nobel se plie avec talent. Bien sûr nous découvrons les différentes régions de la Suède (mais comme je ne connais rien à ce pays, tous les noms me sont passés par dessus la tête), chacune avec son climat et sa végétation, toutes aussi importantes les unes que les autres, région de forêt, de champs, de mines de fer, de villages, de marais et de montagnes, avec quelques légendes locales en prime. L’idée est bien évidemment d’exalter la beauté de ce pays (mais on sent bien que Lagerlöf est capable de la même bienveillance à l’égard de tous les pays du monde, on est loin du nationalisme), tout en soulignant que tous les paysages possède leur valeur propre, même quand l’être humain s’en est détourné. Les animaux ont également leur place dans ce pays, habitants parmi d’autres.

Il n’avait plus qu’à essayer de se hisser sur le dos de l’oie. Il y parvint, mais avec beaucoup de peine. Il n’était pas facile non plus de se maintenir sur le dos lisse et glissant, entre les deux ailes battantes. Il dut plonger ses deux mains dans les plumes et le duvet pour ne pas être précipité.


Diverses personnalités sont prêtés aux animaux : un des renards est particulièrement méchant, les oies passent leur temps à narguer ceux qui restent au sol, mais il y a aussi des écureuils, des grues qui dansent, des rapaces…
Un peu lénifiant ? Et bien oui, mais j’ai bien aimé quand même. Le voyage est agréable et de bonne compagnie. Il est vrai que l’absence de personnages (eux qui font tout l’intérêt des autres romans de Lagerlöf) et de véritable enjeu de narration (difficile d’avoir un doute sur la fin de l’histoire) peut conduire à un certain désintérêt, mais cela n’a pas été mon cas.

Hiroshige, La descente des oies sur l'étang Shinobazunoike, série Huit vues de la capitale de l'Est,
1835, xylogravure, privé

Un mot de la traduction. J’ai lu le roman en édition numérique gratuite, par conséquente dans une traduction suffisamment ancienne pour être libre de droit. Il s’avère que l’édition a été raccourcie. Il manque certains épisodes (et de fait, il y a des trous dans le récit, ce qui m’a un peu étonnée), mais cela ne m’a pas gênée plus que ça. Si vous le lisez en papier, vous pourrez choisir un texte intégral et plus récent.


Les rayons du soleil jaillissaient en grandes gerbes, courant partout pour s’assurer des méfaits de la nuit, et toutes les choses rougissaient comme si elles avaient la conscience mal à l’aise : les nuages au ciel, les troncs soyeux des hêtres, les fins rameaux enchevêtrés de la forêt, le givre qui couvrait la couche de feuilles par terre, tout s’embrasait d’une vive rougeur.
Toujours plus nombreuses, les gerbes de rayons parcouraient l’espace ; bientôt il ne resta plus rien de la terreur de la nuit.

Je retiens un hymne au printemps qui redonne vie à tous les êtres et une invitation à vivre en harmonie avec toutes les espèces végétales et animales. Pourtant, il faut bien manger pour vivre et pour nourrir ses petits, et toutes les oies ne survivront pas au voyage.

Lagerlöf s’est peut-être inspirée du succès du Tour de la France par deux enfants écrit en 1877 par Augustine Fouillée-Tuilerie sous le nom de G. Bruno.


Selma Lagerlöf sur le blog :
Les Reines de Kungahälla : histoire d'une cité disparue, ambiance onirique et médiévale.
Gösta Berling : "Enfin, voici le pasteur qui monte en chaire". Roman manquant de fil conducteur, mais qui campe le monde disparu des héros et des villages.
L'Anneau des Löwensköld : une longue saga familiale dans le monde ancien.





mardi 26 mai 2026

Tous les enfants grandissent, sauf un.

 

James Matthew Barrie, Peter Pan et Wendy, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en France par P.O.L. en 2026.

À Londres, Mr et Mrs Darling sont un jeune couple, à la fois normal et excentrique, avec trois enfants. Ils n’ont pas de nurse, mais une chienne pour les garder. Une nuit, la fenêtre de la chambre s’ouvre… Vous croyez connaître la suite, mais en fait, peut-être pas.

Mrs Darling entendit pour la première fois parler de lui en rangeant l’esprit. Toute bonne mère se doit, le soir venu et une fois ses enfants endormis, de fourrager dans leurs esprits pour y remettre de l’ordre avant le lendemain matin, et de remballer tout ce qui a pu s’éparpiller dans la journée.

John, Michael et Wendy s’envolent et partent avec Peter Pan pour l’île du Grand-Jamais. Jamais quoi ? L’île où on ne parvient jamais ? D’où l’on ne revient jamais ? L’île qui disparaît à jamais ?

Sur ces rivages magiques, les enfants qui jouent viennent jour après jour échouer leurs canots pour l’éternité. Nous aussi, nous y sommes allés. Nous pouvons toujours entendre le son du ressac, mais y aborder, plus jamais.

Là-bas des garçons passent leur temps à jouer, dorment dans une cabane sous la terre et luttent contre les pirates. Il y a des baignades dans le lagon et des Peaux-Rouges conformes à tous les clichés que l’on se fait d’eux. Île de fantaisie ? À voir. Le capitaine Hook est réellement sombre et terrifiant, avec ses cheveux noirs et ses yeux myosotis, mélancolique et distingué. Et les enfants aspirent à avoir une maman quelque part. Mais Wendy se rend compte que là-bas on oublie tous ses souvenirs de la vie passée. John et Michael vont-ils tout oublier ? Et si l’on ne pouvait jamais revenir ?

Et qui est Peter Pan ? Un être insouciant et joyeux, un tyran égoïste et vantard, un petit garçon qui prétend avoir tout oublié de sa vraie mère, mais dont on ne saura jamais l’histoire, quelqu’un qui veut empêcher à tout pris les autres de repartir, mais qui est trop fier pour l’admettre, un enfant enfermé dans la solitude et l’oubli, mais qui ne s’en rend pas compte, une existence tragique peut-être… mais il a sept ans et il est éternel.

Non seulement il n’avait pas de mère, mais il n’avait pas le moindre désir d’en avoir une. Il trouvait qu’on surestimait les mères. Wendy comprit aussitôt qu’elle se trouvait face à une tragédie.

Comme vous le voyez, le texte est plus complexe et sombre, et surtout plus ambivalent, que les images d’un certain dessin animé. Les affrontements avec les pirates sont réels et on tue et on meurt. On peut avoir le coeur brisé ou briser le coeur de quelqu’un d’autre. Peter Pan oubliera Wendy – enfin pas vraiment, mais il ne s’en rendra pas compte ; elle pleurera.

Ce que l’on retrouve à l’identique en revanche, c’est Wendy en super maman, reprisant les chaussettes et lavant le linge, raccommodant et cousant sans relâche. Il s’agit certes d’une vision très conservatrice du rôle des filles, mais Barrie traite le thème avec beaucoup d’ironie. C’est tout à la fois avec un certain sens de l’observation, malice et tendresse, qu’il montre que le grand jeu des enfants est de jouer à l’existence normale des adultes – sauf Peter qui s’y ennuie à mourir et qui ne veut pas entendre parler des mères. Aucun jeu ne vaut le bonheur d’avoir une maman qui vous borde et raccommode vos chaussettes. Il me semble que Barrie (vivant seul) traite avec un humour très anglais la vie domestique et conjugale. Les enfants s’échappent du cadre, y reviennent, mais leur existence reste empreinte de la nostalgie des rêves. Voilà pourquoi leurs jeux sont si sérieux et si vrais.

Quel tapage joyeux que cette danse où ils se tamponnaient sur le lit et partout dans la pièce ! C’était plus une bataille de polochons qu’une danse et, quand ils eurent fini, les polochons en redemandaient encore, comme des compagnons qui savent qu’ils ne se reverront peut-être jamais.

Barrie (1860-1937) a d’abord composé une pièce de théâtre en 1904, puis son roman Peter and Wendy en 1911. C’est ce dernier texte qu’Azoulai a traduit (évidemment, il faut lire la préface après hein !). En postface elle explique ses choix de traduction des noms propres. La page Wikipedia recense un nombre incalculable d’adaptations (films muets et parlants, dessins animés, pantomimes, pièce de théâtre, comédie musicale…) – tous les droits étant au bénéfice d’un hôpital pour enfants.

Véronique Esterni, Tous les silences ne font pas le même bruit, 2022
Car il y a des fées et des sirènes dans l'île du Grand-Jamais.



Je ne compte pas regarder le texte anglais, mais je note que la traduction fait bien entendre de nombreux jeux de mots (souvenirs de L’Île au trésor et d’autres marins notables pour le capitaine Hook) et les jeux sur les rythmes et les sonorités. Cette dimension ludique de la langue n’est pas sans rappeler Alice au pays des merveilles, que j’aimerais bien relire en changeant de traduction (non, je ne m’offrirai pas celle de la Pléiade).

Ils arrivaient maintenant au-dessus de l’île redoutable et volaient si bas qu’un arbre leur grattait parfois les pieds. À l’oeil nu, on ne voyait rien d’horrible, mais ils progressaient lentement, laborieusement, exactement comme s’ils se frayaient un chemin à travers des forces hostiles. Ils restaient parfois suspendus en attendant que Peter frappât l’air de ses poings.

- Pan, qui donc est-tu ? lança-t-il d’une voix cassée.

- Je suis la jeunesse, je suis la joie, hasarda Peter. Je suis un petit oiseau tout juste sorti de l’oeuf.
Il disait évidemment n’importe quoi, mais c’était bien la preuve pour ce malheureux Hook que Peter ne savait pas le moins du monde qui il était, ce qui était le comble de la distinction.


Notez que l’île du Grand-Jamais pourrait être votre île des escapades européennes pour le 15 juin.

Et il en sera ainsi tant que les enfants seront gais, innocents et cruels.

Jeudi, un autre livre pour enfants.


samedi 23 mai 2026

Ravenne, la basilique San Vitale et l'empereur Justinien

 

Le blog est à Ravenne et pendant ce temps Justinien est empereur à Constantinople.

Justinien fut empereur romain d’Orient de 527 à 565. Tentative de restaurer l’empire romain dans son intégralité ? Chance d’avoir de bons généraux et des ennemis divisés ? Il mène des guerres de conquête contre les Slaves et les Perses, en Italie et en Afrique, mais entreprend aussi une action législative d’envergure. On lui doit la fameuse église Sainte-Sophie à Constantinople – l’architecture romaine tardive se portait bien. Bref, l’empereur romain, c’est lui.

En mai 540, ses armées menées par Bélisaire (celui peint par David) s’emparent de Ravenne, où est mis en place ce que l’on appelle l’exarchat de Ravenne, c’est-à-dire une circonscription administrative de l’empire byzantin en Italie, qui se maintient jusque vers 750, quand la ville est alors conquise par les Lombards, puis reprise par les Francs et offerte par Charlemagne au pape. En 540 commencent donc 200 ans d’histoire grecque !

À partir de la prise de la ville par les romains de Constantinople, le culte arien disparaît peu à peu alors même que la communauté que l’on dira catholique bénéficie de moyens financiers beaucoup plus importants.

Justement, le chantier de l’église Saint-Vital a débuté en 526 (sous l’évêché d’Ecclésius) et il se termine en 547 (sous l’évêché de Maximien).

La construction est financée par Julianus, un banquier grec dont nous reparlerons la semaine prochaine, mais a peut-être aussi bénéficié de l’attention de Justinien au vu de la splendeur de l'endroit.

Le plan est celui d’une église octogonale, très éloigné de celui des basiliques romaines habituelles, mais qui s’inspire de celui de l’église Saints-Serge-et-Bacchus de Constantinople. À son tour, le plan de San-Vital ne sera pas totalement étranger à celui de la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle. Le dôme s’élève à 30 mètres de haut, c’est un bel édifice.

Seule la chapelle principale, celle du choeur, a conservé son décor d’origine.

La vue se découvre progressivement à l'attention de la visiteuse de 2026. C'est haut, c'est beau et enfin se dévoilent les mosaïques du choeur. L'abside principale s'ouvre sur la nef par un arc triomphal, et on en prend plein les yeux.

                (Rappel que si vous cliquez sur les photos, vous les verrez en grand.)

Des deux côtés, la partie antérieure de la chapelle est ornée de scènes de l’Ancien testament à la fraîcheur étonnante (ce vert moelleux, là !).

En haut à gauche Moïse (oui, c'est ce gamin, on n'est pas encore dans la Patriarche Team) dans la montagne entouré par les flammèches du buisson ardent. En bas à droite, Abel offre un agneau en sacrifice. Abel a un côté héros de l'Antiquité romaine, jeune Hercule sans massue.

Approchons des mosaïques de l'abside. Les panneaux latéraux représente le couple impérial. 

Nous voyons donc au plus près du choeur et du sacré l’empereur Justinien, portant tous les attributs impériaux, accompagné de gardes, de fonctionnaires imberbes (peut-être des eunuques) et de membres du clergé, dont l’archevêque Maximien. En face de lui, l'impératrice Theodora, portant la couronne et la pourpre impériale, avec des dames d’honneurs et deux prêtres. Tous deux mènent une procession tout à la fois liturgique et impériale.

La présence de figures laïques (dont des soldats) est inhabituelle à cet endroit d'une église, d’autant que le périmètre de l’autel est interdit aux femmes. Les vêtements sont somptueux : habits de cour en soie colorée, brodequins rouges, bijoux. Justinien porte le costume impérial officiel (certains insignes remontent à Dioclétien). 

Au centre de l'abside, sur un fond d'or siège le Christ en gloire, tout à fait juvénile (ce qui prouve bien que le modèle iconographique du Jésus barbu n'était pas encore au point), vêtu de pourpre. Il est encadré par deux anges, par saint Vital et par l’évêque Ecclésius qui lui offre la basilique. Sous ses pieds coulent des fleuves célestes et s'étend une campagne bucolique.

Au-dessus de tout cela l'incroyable mosaïque de la voûte. Elle se divise en quatre secteurs, séparés par des guirlandes de feuillage. Deux sur fond d'or, deux sur fond vert. Des rinceaux infinis et pourtant soigneusement rangés. Une certaine image du paradis ? Dans le médaillon central, soutenu par des anges : l’Agneau mystique. 

Autour de ces grandes scènes, les artisans créent des bandes à motif animal, floral, géométrique, des rubans colorés et chatoyants, qui me fascinent autant que les figures. L'ensemble est rayonnant et lumineux.

Le reste de l'édifice est à la hauteur. Les piliers du déambulatoire sont couronnés de chapiteaux qui auraient été sculptés à Constantinople. Le pavement du sol est fabuleux. Et aujourd'hui ce sont des fresques du 17e siècle qui décorent les murs.



Les mosaïstes travaillent du haut vers le bas, tant que le plâtre encore frais permet l’insertion des tesselles (ensuite, elles font partie du mur, ce qui explique la solidité de l'ensemble). Ce sont des petits cubes d'émaux ou plus généralement de pâtes de verre coloré (pour l'or, le verre couvre et protège la feuille d'or, que l'on voit par transparence). Les tesselles sont placées en respectant un certain angle pour que les dessins soient visibles du sol tout en créant des reflets où la lumière peut jouer à loisir (et donc, on ne les place pas du tout "bien à plat", sinon ce serait tout plat justement).
Ce décor de pierre peut s'animer de très étrange façon, grâce aux reflets de la lumière sur le verre.
L'effet en est tout simplement extraordinaire.



Justinien et Théodora ne sont jamais venus à Ravenne. Ce sont les portraits de leur fonction. Cette commande de l'évêque vise sans doute à célébrer le retour de l’administration impériale, le départ des souverains Goths (en 540) et à concurrencer les autres représentations en mosaïque des précédents souverains.

C’est le moment de se rappeler de l’église Saint-Jean-l’Évangéliste, où se trouvaient les portraits des ancêtres et de la famille de Galla Placidia sur l’arc triomphal. Théodoric s’était également fait représenter à Saint-Apollinaire et dans une grande statue équestre. Le projet de San Vitale s'inscrit dans la suite de l’église palatine de Théodoric, tout en la concurrençant et en la remplaçant.

Ici, on représente le nouveau pouvoir, alors que Ravenne commence une ère nouvelle sous l’autorité directe de Constantinople.



Les semaines précédentes : Galla Placidia et le mausolée ; Theodoric et la basilique Sant'Apollinare-nuovo ; les baptistères, les chrétiens et les ariens

La semaine prochaine on va à Classe.