Une envie me tenaillait : revoir Knole.
Knole ? (sans prononcer le « k »)
Même si le lieu a une immense réputation auprès des Anglais (seul site où il est conseillé de réserver à cause de l’affluence), je ne trouve pas le château spécialement charmant. Les collections n’y ont rien d’exceptionnel (même si, bien sûr, il y a des portraits de la famille par Van Dyck et Reynolds) et on ne visite pas le jardin. Et alors ? C’est un des premiers grands châteaux que j’ai vus en 2016 : immense hall que je retrouverai ensuite dans plusieurs de mes visites, grande galerie également, avec ce mélange de collection d’art et de quotidien aristocratique. C’est aussi là où en 2016 j’ai vraiment découvert le National Trust. Je me souviens avoir discuté avec un couple d'Anglais très étonnés de voir une française visiter leurs châteaux.
J’ai donc pris plaisir à y revenir cette année.
À mon arrivée, je suis quand même désolée de voir que les pelouses sont rases, jaune paille. On ne prend aucun plaisir à marcher dans le parc sous ce soleil accablant.
La construction de Knole est décidée au 15e siècle pour l’archevêque de Canterbury d’alors, mais au début du 17e la demeure devient la propriété de la famille Sackville, qui la possède toujours. Au vu du nombre de cours, d’escaliers et de pièces, c’est une vraie petite ville, avec son peuple d’artisans. Plusieurs pièces ont gardé leur décor du 17e siècle, notamment les meubles et les lits, et c’est ce qui justifie la notoriété du lieu. On m'a d'ailleurs signalé que le personnel possédait une expertise en matière de meubles anciens (via le Royal Oak Foundation Conservation Studio).
En 2016 j’avais découvert les daims en arrivant devant le château. Il était aux environs de midi et des hommes valeureux tentaient de défendre le pique-nique familial contre ces grosses chèvres voraces. En 2026 une aire de pique-nique a été aménagée pour les humains et les autres animaux se tiennent plutôt à l’ombre, mais le gibier reste la grande star du lieu.
Vita Sackville-West y est née en 1892 et elle y a passé son enfance. Mais pas possible pour elle d’en hériter, car la propriété se transmet exclusivement par la lignée masculine. Ce fut pour elle un arrachement et une blessure de devoir se séparer de Knole… heureusement le château a été immortalisé à la fois comme le château d’Orlando au début du roman du même nom par Virginia Woolf et comme Chevron dans The Edwardians.
Devant lui s’étendaient de longs arpents de toits rougeâtres, avec leurs monstres de pierre héraldiques. À la tour, le drapeau rouge et bleu flottait nonchalamment. En bas, dans le jardin, sur la pelouse d’un vert cru, il apercevait les silhouettes des invités de sa mère, les uns assis sous les arbres, les autres errant à l’aventure ; leurs éclats de rire et le choc des balles de croquet lui parvenaient distinctement. Dans le parc, un troupeau de daims agitaient leurs courtes queues à l’ombre des hêtres.
Sackville-West a aussi écrit Knole and the Sackvilles ; ici l'exemplaire dédicacé à Eddy. Et les fameux toits de Knole/Chevron.
Une petite exposition retrace la vie d’Eddy Sackville, qui s’était installé dans les pièces de la tour. Cousin de Vita, familier de plusieurs membres du groupe de Bloomsbury (n’aurait-il pas lui aussi quelque chose d’Orlando ou de Sébastien ?), homosexuel, amateur de musique. Il réside à Berlin à la fin des années 1920, où il apprécie la liberté des cabarets, mais tenaillé par les préjugés dans lesquels il a été élevé, il tente de faire soigner son homosexualité en résidant dans une clinique où on lui inflige des traitements extrêmement nocifs. Après 1933, il parvient à faire venir plusieurs de ses amis allemands pour les sauver. Il devient aussi critique musical, travaille à la BBC, fait partie de la direction du Royal Opera House et de celle de Covent Garden et soutient de jeunes compositeurs britanniques. Après guerre, il ne vit plus à Knole.
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| Duncan Grant a participé au décor de la tour en peignant ce feu de cheminée. |
Eddy hérite officiellement du titre de Lord Sackville seulement en 1962, à la mort de son père, Charles Sackville, celui-là même qui propose Knole au National Trust en 1947. En réalité le National Trust possède seulement une petite partie de la propriété qui est ouverte à la visite, mais la famille Sackville conserve la majorité du domaine et des bâtiments et les jardins.
À noter que Knole se visite depuis le 18e siècle. Il fait partie des grandes demeures à voir. Dans toute l’Europe, à cette époque, les palais des rois, des princes et des puissants s’ouvrent progressivement au public (d’abord un public choisi sous conditions avant un élargissement progressif) – si vous pensiez que le Louvre venait en premier, c’est loin d’être le cas.
C’est ici que j’ai fait la connaissance du National Trust il y a 10 ans, mais c’est quoi ce truc dont je vous rebats les oreilles ?
The National Trust est une association britannique sans but lucratif qui a pour objectif de préserver des sites d’intérêt collectif (monuments ou sites naturels) et qui a été créée en 1895. C’est le deuxième propriétaire privé du pays, après la Couronne (300 monuments, des milliers d’hectares, 10 % du littoral). Son logo est une branche de chêne. Je passe pas mal de temps à rêver en parcourant son site internet.
Les bénévoles (volunteers) sont un maillon essentiel de l’organisme. Ils cotisent, mais surtout consacrent du temps aux monuments et sites (accueil du public, entretien des jardins). Ce ne sont pas seulement des gardiens qui interdisent ceci ou cela. Ils sont très bien formés sur le lieu où ils sont attachés, font les visites guidées, peuvent répondre à toutes les questions et s’adapter à tout public : « Avez-vous vu ceci ? Oh vous êtes française ! Mais saviez-vous que... » Il y a aussi quelques milliers de salariés.
On y découvre des conditions de visite inimaginables pour qui a la culture du musée français. Des volontaires sont présents dans chaque salle, prêts à dispenser diverses explications et à raconter l’histoire du lieu, avec plein de fiches à disposition. L’atmosphère bruisse doucement de ces conversations, c’est vivant.
Enfin, les scones du National Trust sont légendaires (je vous assure).
Le National Trust sur le blog, c'est le musée d'Avebury, Petworth House, Mottisfont Abbey, les Assembly Rooms de Bath, le village de Lacock, Fountains Abbey, mais également de nombreux chemins au bord de la mer.
L’English Heritage joue un rôle proche, mais il s’agit là d’un organisme public indépendant, qui est rattaché au gouvernement.
Et comment on va à Knole ? Le château se trouve à 30 minutes à pied de la gare de Sevenoaks (en sortant de la gare, vous prenez à gauche et c’est en haut de la colline).
Les semaines précédentes : un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate ; gothic revival : l'abbaye Saint-Augustin de Pugin.
La semaine prochaine : et bien, on ne sera pas très loin.













