La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 6 décembre 2022

Je m’en accommoderais. Si vous faites de même avec mes horaires particuliers.


Chloé Cruchaudet, d'après Céleste Albaret, « Bien sûr, monsieur Proust », 2022, édité chez Noctambule.

 

Une BD adaptant les souvenirs de Céleste Albaret pour se balader chez Proust.

La vieille Céleste raconte ses souvenirs de jeunesse, sa longue expérience auprès d’un excentrique, d’une exquise politesse et tyran impitoyable. J’aime bien la façon dont les dessins représentent ces souvenirs. Ils sont légers et délicats, comme une aquarelle un peu rêvée. 

Deux points me paraissent notables. D’abord, j’ai lu les souvenirs de Céleste Albaret, ils sont désuets et charmants, mais c’est vrai que le lecteur se représente une vieille dame plongée dans son passé. L’album nous restitue celle qu’elle était alors, une jeune femme vive, qui aime imiter les gens, un peu décalée dans son époque et qui a trouvé son nid boulevard Haussmann. Plus généralement, tous ces gens un peu momifiés prennent vie : Gide en grand numéro, Colette parfaite, Proust lui-même, malicieux et radieux tout à la fois, dont le visage se découvre tardivement, etc.


Et puis l’on voit concrètement à quel point, si Proust a écrit La Recherche, c’est bien Albaret qui l’a assemblée. Sans être coautrice, on a le vertige en pensant à ce qu’aurait été le grand livre sans elle. Sans doute très différent, publié beaucoup plus tard, publié en différentes versions, pour reconstruire les hypothèses de l’écrivain… c’est bien grâce à elle que le roman prend la forme qu’on lui connaît.

Il s’agit d’un premier volume (Proust est en effet encore vivant à la fin). Un album qui permet de se plonger en douceur dans l’œuvre.

 

Merci Estelle pour la lecture.

Sur le blog, Proust est assez présent (!). Petite sélection :

Les premiers brouillons (le début de La Recherche comme vous ne l'avez jamais lu)

Extrait d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Un billet sur La Recherche du temps perdu en entier (ouais)








samedi 3 décembre 2022

Séjour au Québec : il est temps de rentrer !


C’est le dernier billet québécois (du moins avant un prochain voyage, pas avant quelques années).

Alors des points en vrac qui n’ont pu trouver leur place dans les précédents billets.

Un merle, mais un merle d'Amérique !

 

D'abord, les gens sont quand même globalement très gentils et patients. Beaucoup plus qu'en France.


Je note que les Québécois affichent volontiers une grande crainte d'être engloutis par les anglophones. Pour ma part, j'ai été ravie d'entendre parler deux dames autochtones dans le bus (peut-être de l'innu ?). Les langues autochtones me semblent en réel danger, elles !


Les cafés et restaurants québécois servent à la fois des cafés expresso et des cafés dit filtres ou américains. Quand vous demandez un café, on vous sert un café filtre. Si vous voulez un expresso, et bien, il faut le préciser. Et après c’est parti pour long/court/double/sucré/lait, toute une culture !


Le blé d’Inde. C’est le petit nom du maïs, mais pas du maïs à bestiaux, celui pour les humains, sucré et fondant ! On épluche l’épis, on fait bouillir et on mange avec du beurre (et éventuellement avec du sel). Et c’est trooooop bon.

Les bières et les amis sont indispensables à la dégustation.


Savez-vous ce qu’est le ROC ? Rest of Canada. C’est ainsi que les Québécois désigne le Canada anglophone, qu’ils connaissent encore moins bien que la France. Ce n’est pas une formule affectueuse.


Quelques mots sur l’Île d’Orléans. Cette île est située dans le Saint-Laurent, tout près de Québec. Elle est réputée pour sa gastronomie. Y sont implantés en effet de nombreux producteurs et éleveurs. Vous pouvez y trouver : pommes, cidre, cassis, confitures, fraises, bleuets, fromage, volailles, etc. Il est bon de faire le tour de l’île en voiture et de s’arrêter partout où on a envie (je pense que l’on peut s’y rendre en bus et louer des vélos sur place).


Voilà, c'est fini. Les amis m'ont déposée à l'aéroport. Une étreinte rapide et c'est le retour sur Mars, la tête pleine de belles choses.


Ce voyage : il y a des vols directs entre Montréal et Marseille. Sur place, j'ai circulé en bus, sauf quand j'ai retrouvé mes amis qui avaient une voiture. J'ai visité des villes, des musées et des paysages. J'ai ramené : des chaussettes en laine (douces, chaudes et moelleuses), des romans québécois, du sirop d'érable, du cassis séché, un bol avec une baleine, un joli bol tourné en bois, de la confiture et surtout beaucoup de photos, beaucoup de souvenirs et d'amitié. Cela fait du bien.


Sur le blog, le Canada et le Québec sont bien représentés. D'ailleurs une page est spécifiquement consacrée au Québec, mêlant tourisme et lecture.

Et trois voyages différents ont donné lieu à la rédaction de billets.



Québec 2015 : billet introductif ; les Escoumins et les baleines ; tour de la Gaspésie ; Percé et l'île Bonaventure ; la pêche à la morue en Gaspésie ; peinture canadienne ; quelques mots sur Montréal ; en forêt et à Maniwaki.

Séjour sur la côte ouest du Canada en 2018 : présentation de Vancouver ; brève histoire de Vancouver ; les peuples autochtones canadiens ; Nation Haida (la vannerie ; les objets en pierre ; les totems ; les masques) ; découverte de la ville de Victoria ; la peintre Emily Carr ; balade en mer et observation des orques ; balade en forêt. Culture dorsétienne. Art contemporain Inuit.
Ce séjour à Vancouver et Victoria reste un de mes plus beaux voyages. Étaient-ce les paysages, les musées spectaculaires, l'état d'esprit des gens (assez différent du Québec) ou mon état d'esprit ? Le voyage reste comme un incroyable souvenir.

Québec 2022 : la ville de Québec ; 1701 : la Paix de Montréal ; Voyage en pays Huron-Wendat ; Trois-Rivières et le chemin du Roy ; Sainte-Anne-de-Beaupré ; À Charlevoix, le long du fleuve ; Art populaire québécois ; les incroyables baleines; la balade en forêt


La prochaine série week-end est (presque) prête à démarrer !



jeudi 1 décembre 2022

C’était cela aussi, notre vie de femmes à la guerre…


Svetlana Alexievitch, La Guerre n’a pas un visage de femme, traduit du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne, parution originale 1985.

 

Nous connaissons la Grande guerre patriotique, le rouleau compresseur de l’Armée rouge, les 20 millions de morts soviétiques, mais Alexievitch décide d’interroger des femmes sur leur guerre, portée par cette conviction que la guerre des femmes est différente de celle des hommes, plus incarnée, plus sensible, moins gonflée de phrases. Elle livre ici la transcription des dizaines de témoignages qu’elle a recueillis, introduits par quelques commentaires personnels.


Savoir « comment ça s’est passé » n’est pas si important, n’est pas si primordial ; ce qui est palpitant, c’est ce que l’individu a vécu… ce qu’il a vu et compris…


C’est un livre fort et bouleversant, qui ne se lit pas exactement comme un roman. Certains passages m’ont obligée à faire des pauses – c’est la guerre, c’est atroce. C’est aussi un livre extrêmement passionnant.

Alexievitch rencontre des vieilles dames qui avaient 16, 18, maximum 20 ans au moment de la guerre. Toutes racontent leur enthousiasme et leur désir de se battre pour défendre la mère patrie, leur terre brutalement envahie par les Allemands, le communisme contre le fascisme (la parole de Staline est alors reine). Elles se sont formées, ont convaincu les hommes de les envoyer au front, ont souvent dû ruser pour y parvenir, ces crevettes de 45 kilos perdues dans les uniformes des hommes. C’est assez étonnant à lire, cette énergie forcenée pour participer aux combats.


Où allions-nous ? Nous n’en savions rien. En fin de compte, ce que nous allions devenir ne nous importait pas tant que ça. Pourvu qu’on nous envoie au front. Tout le monde combattait, nous aussi. On est descendues à Chtchelkovo. Une école de tir réservée aux femmes se trouvait à proximité. Telle était notre affectation. Nous allions devenir des tireurs d’élite. Tout le monde était content. Ça, c’était du vrai. On allait tirer au fusil.

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

La richesse du livre vient des témoignages : infirmières ou médecins, brancardières, cantinières, car la guerre se fait aussi avec celles qui lavent le linge des soldats, pilotes d’avion, tireuses d’élite, soldates de la cavalerie ou de l’infanterie, car ces femmes ont tué, ont trimballé les armes, ont fait des prisonniers, comme les hommes. Il y a aussi des partisanes, celles qui ont été dans les réseaux de résistance. Elles sont soviétiques – et non pas russes – c’est qu’elles viennent de tout l’empire de l’URSS.

Elles racontent leurs exploits, la façon dont elles ont résisté au froid et à la mort, mais aussi les moments les plus simples de cette vie : l’absence d’uniforme à leur taille, l’absence de linge pour les règles, les cheveux rasés, les règles qui s’arrêtent pendant toute la durée de la guerre, l’envie de chanter. Elles racontent aussi le difficile retour à la vie civile quand tout le monde les a considérées comme des filles à soldats. La plupart ont caché leurs médailles.


Lorsqu’on coupe un bras ou une jambe, il n’y a pas de sang… On voit de la chair blanche, bien propre, le sang ne vient qu’ensuite. Aujourd’hui encore, je ne peux pas découper un poulet, si sa chair est trop blanche et nette. Un atroce goût de sel me vient dans la bouche…


J’ai marqué de nombreux passages absolument déchirants.

En tant que lectrice avec du recul, on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions. La plupart sont conscientes de la dureté des ordres reçus (les soldats qui avaient été prisonniers ont été suspectés de trahison) et de la misère du matériel mis à leur disposition, mais cette époque semble nappée d’un voile d’horreur et d’énergie de vivre. C’était leur jeunesse, c’était une façon de vivre nouvelle, en dehors des codes habituels, en dehors des règles admises pour les femmes. Quelques-unes parlent d’amour, une seule mentionne les viols que subissaient ces soldates, un homme parle des exactions commises par l’Armée rouge. Il y a des contradictions et des oublis. Nous sommes dans la mémoire et la zone trouble du souvenir.

Je retiens le dégoût généralisé pour le tissu rouge.

 

Samokhvalov, Komsomol militarisé 1932 Saint-Pétersbourg Musée d'État russe (détail)

J’étais servant d’une mitrailleuse. J’en ai tant tué… J’étais habitée par une telle haine… J’en suffoquais… Après la guerre, j’ai longtemps eu peur d’avoir des enfants. J’en ai eu quand je me suis sentie un peu apaisée. Au bout de sept ans…

Épargnez-moi… ne citez pas mon nom. Je ne veux pas que quelqu’un sache… Que mes enfants sachent… Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien pardonné. Je ne pardonnerai jamais…

 

Nous ne portions même pas nos décorations. Les hommes les portaient, les femmes non. Les hommes étaient des vainqueurs, des héros, des fiancés possibles, c’était leur guerre, mais nous, on nous regardait avec de tout autres yeux. Je vais vous dire : on nous avait confisqué la victoire. On nous l’avait échangée, discrètement, contre un bonheur féminin ordinaire.

  

Une autrice.

Alexievitch sur le blog :

La Supplication
La Fin de l'homme rouge : c'est le livre qui m'a le plus intéressée. Il est d'une grande richesse.


Passage à l'Est a lu La Fin de l'homme rouge tandis que Patrice a lu Les Cercueils de zinc.


Merci Ysabel pour la lecture !

 

 

mardi 29 novembre 2022

On est tous une gang d’enfants blessés d’une façon ou d’une autre qui jouent à être adultes.


Virginia Pésémapéo Bordeleau, Ourse bleue, 2007.

 

La narratrice, Victoria, voyage avec son compagnon dans la région de baie James au Québec. Elle remonte les souvenirs de l’enfance et de la famille maternelle, chez les Cris, rencontrant des cousins et se remémorant. Très vite elle souhaite apporter la paix à l’esprit d’un grand-oncle parti chassé il y a longtemps et donc le corps n’a jamais été retrouvé. Mais si les premiers souvenirs familiaux sont ceux de la petite enfance, de la douceur et des jeux, très vite il est question d’une famille fracassée par l’alcool et le désespoir, à l’identité détruite et peinant à se rassembler.


Si j’obtiens des bénédictions, qu’elles s’étendent sur ma famille présente, mais aussi sur mes ancêtres et les générations futures !


Ce roman nous offre une fenêtre sur le monde chamanique des Cris.

Je me perds un peu dans les frères et sœurs, oncles et tantes, cousins et cousines, mais ce n’est pas très grave. Est-ce que toutes les familles ne sont pas des endroits où l’on se perd quand on y est extérieur ?

Je suis frappée à sa relecture par son double balancier, entre espoir et désespoir (oui, certains parleraient de « résilience »). L’évocation des déchirements et de la famille des familles autochtones est terrible. Parallèlement, l’amour et l’amitié, les photos des moments heureux, les souvenirs réconfortants, le lien profond avec la nature, tout comme la culture et le sens de l’humour, sont là pour aider Victoria à tenir debout et à avancer.

Il y a des pages très tristes, qui donnent envie de pleurer, et puis vient l’apaisement et même un peu de sourire.

Un joli petit livre, très touchant.

 

Nous parlons longuement des ramifications familiales. Les nombreuses progénitures des Nédéniyumin devenus Domind, dont les filles suivaient leurs époux vers d’autres communautés : Némaska, Waswanipi, Mistissini… Le temps distançait alors des liens maintenus vivants par voie orale ou par l’écriture syllabique.

 

Lire au QuébecUne autrice.

 

Mon premier billet.


samedi 26 novembre 2022

Séjour au Québec, balade en forêt

 

Qui dit Canada, dit forêt. Immenses forêts, avec de grands arbres. Et aussi des rivières et des lacs. Le Canada, c’est un cinquième des ressources en eau potable de la planète, autant vous dire que j’ai vu plus d’eau en une journée là-bas qu’en un an à Marseille.

Balade en forêt sans voiture individuelle, est-ce possible ? Les possibilités sont très limitées et certains splendides paysages me restent éloignés à jamais (puisque la majorité des parcs m’est donc inaccessible), mais elles existent !

D’abord à Québec, l’association Quatre Nature organise des navettes jusqu’au parc de la Jacques Cartier. Aller et retour, il vous suffit d’emporter votre pique-nique. Sur place, il y a 2 ou 3 balades accessibles le temps de la journée. J’avais testé ce système à Vancouver, très pratique pour s’offrir une journée au vert au milieu des visites de musée, mais il existe également dans d’autres villes.

Et puis à Tadoussac, on se trouve aussi à l’extrémité du parc du fjord de Saguenay. 40 km de pistes s’offrent à vous (et donc j’en ai fait beaucoup moins).

Ce sont deux forêts très différentes. Et donc c’était vraiment bien.


Allez, chaussez-vous et n'oubliez ni le coupe-vent ni le sandwich.

Parce que vous avez tous été émerveillés devant les lumières du Saint-Laurent, n'oubliez pas que vous aurez aussi assez souvent ceci : de la pluie, de la brouillasse, un horizon bouché et pas très chaud.

Sploutch, splotch, disent mes chaussures. Heureusement à partir de 11-12h, la pluie devient brouillard, puis se lève progressivement. Le terrain a un petit dénivelé, mais le Canada n'est pas un pays très accidenté (quand on est habitué aux calanques, c'est vraiment pas difficile).

Je photographie les écorces des arbres. Le bouleau au tronc blanc perd de longues bandes d'écorce rouge, celles qui servaient aux autochtones pour fabriquer nombre d'objets.

De la mousse ! Hyper exotique quand on vient des régions méditerranéennes. Le sol est couvert par les aiguilles des épinettes et il est élastique sous le pas, souple et amortissant comme un revêtement sportif. C'est très confortable pour les jambes.

Les écureuils et leurs cousins, les tamias, sont très nombreux. On les entend crier sans toujours les apercevoir.

Mais quelles sont ces créatures ????

C'est la première photographie... mais quelques heures plus tard. Il est l'heure de rentrer !

Deuxième balade, dans les hauteurs du parc du fjord du Saguenay.

Il fait beaucoup plus sec et chaud ce jour-là.

Les Québécois l'appellent perdrix, mais c'est une gélinotte. 

Le lieu idéal pour manger sa barquette de fraises avant de repartir.

On chemine, on chemine...

Sitelle à poitrine blanche et mésange à tête noire

J'ai aussi aperçu un pygargue à tête blanche, mais il n'a pas attendu d'être photographié. Et plusieurs geais du Canada. Impossible de les photographier, je vous mets l'image Wikipedia parce qu'il est trop trop beau, ce serait dommage que vous loupiez ça. J'ai aussi assisté à la bataille homérique d’un mulot contre une chenille.

Si vous aimez les forêts humides, le lien vers mes balades en forêt sur la côte ouest du Canada avec de la mousse qui pend des arbres !! !
Les précédents billets. Québec 2022 : la ville de Québec ; 1701 : la Paix de Montréal ; Voyage en pays Huron-Wendat ; Trois-Rivières et le chemin du Roy ; Sainte-Anne-de-Beaupré ; À Charlevoix, le long du fleuve ; Art populaire québécois ; les incroyables baleines.
Il reste un seul billet ! Il est temps que je prépare la série suivante.