Ce n’est pas un roman. Appelfeld raconte sa vie, en une suite de chapitres courts, depuis son enfance dans l’actuelle Roumanie jusqu’à son âge mûr, écrivain israélien reconnu. Il raconte ou il ne raconte pas, choisissant de mettre l’accent sur tel ou tel moment.
D’abord l’enfance avec ses parents et ses grands-parents, l’attachement à la famille. Des années de guerre, il en donne quelques aperçus sans se soucier d’entrer dans les détails. Le meurtre de la mère, les enfants dans le ghetto (c’est tout ce que l’en saura), une marche interminable avec son père, une fuite d’on ne sait pas d’où vers la forêt, la vie dans la forêt, l’attente sur les rivages italiens, puis les premières années dans ce qui n’est pas encore l’état d’Israël. L’accent est mis sur le portrait des personnes lumineuses, sur ce dont le corps se souvient – lui-même était trop petit pour avoir une compréhension consciente et complète des événements.
Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant, je ressens ces jour-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur.
Une grande partie du propos porte sur la langue, ou plutôt les langues : allemand avec les parents, ruthène avec les paysans et la bonne, yiddish avec les grands-parents, langues qu’on lui enjoint d’oublier ensuite pour se concentrer sur l’hébreu, alors une langue militaire et de construction nationale, pas une langue affective, pas encore une langue de littérature pour lui – elle l’est devenue. À cet égard, il est aussi question des générations et de leur rapport différent à la mémoire et à l’oubli.
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| Soulages, Peinture, 1963, Rodez Musée Soulages |
Enfin, le passage qui a motivé ma relecture : la littérature. Appelfeld refuse d’être un écrivain de la Shoah, il ne raconte pas comme un témoin, il écrit des romans mettant en scène la vie des hommes et des femmes avant et après la Guerre. Ce positionnement lui fut reproché, mais il choisit de parler des premiers écrivains israéliens qu’il a rencontrés, et notamment Agnon.
Sur la Seconde Guerre mondiale, on écrivait principalement des témoignages. Eux seuls étaient considérés comme l’expression authentique de la réalité. La littérature, elle, apparaissait comme une construction factice. Moi, je n’avais même pas de témoignage à offrir. Je ne me souvenais pas des noms de personnes ni de lieux, mais d’une obscurité, de bruits, de gestes. C’est uniquement avec le temps que j’ai compris que ces matières premières étaient la moelle de la littérature et que, partant de là, il était possible de donner forme à une légende intime.
C’est une relecture, motivée par une raison précise dont je vous parlerai dans quelques semaines.
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