La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 26 février 2026

Je crois que j'aime les cuisines plus que tout autre endroit au monde.

 

Banana Yoshimoto, Kitchen, parution originale 1988, traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô, édité en France par Gallimard/Folio.

Dans ce court roman, Mikage, la narratrice, est orpheline, puisque sa grand-mère (qui l'a élevée) vient de mourir. Mikage est quasi-recueillie par Yûichi, un jeune homme, et sa mère, l'éclatante Eriko. Sauf qu'Eriko est un homme, devenu femme, qui travaille dans un bar, et que la vie est violente pour les transexuels.

Pourquoi Kitchen ? Parce que Mikage trouve l'apaisement dans une cuisine bien propre, rangée, au frigo plein, parce qu'elle est passionnée par la confection de petits et de grands plats, parce qu'elle trouve sa voie et se reconstruit par la cuisine. Et que c'est peut-être ainsi qu'elle parviendra à sauver aussi Yûichi de sa tristesse.

Pourquoi a-t-on si peu le choix ? Même si on se sent écrasé comme un vermisseau, on s'entête à préparer des repas, à manger, à dormir. Tous les gens qu'on aime meurent les uns après les autres. Et pourtant il faut bien continuer à vivre.

L'édition japonaise est une grande pourvoyeuse de courts romans qui ne sont pas à proprement parler des livres feel good, mais des jolies histoires, où des personnages plus ou moins paumés trouvent une façon de vivre à partir des livres, de la cuisine, des chats, des plantes... Je me demande si Kitchen n'en est pas l'un des premiers, et peut-être l'un des plus sombres. Il met en scène la vie dans une grande ville contemporaine, avec des personnages seuls, en proie au deuil, au chagrin et surtout à la solitude. Comment trouver un sens à sa vie quand on a absolument aucune famille ? Le sentiment de perte est un puits sans fond, mais pourtant, Mikage se raccroche et tente ce qu'elle peut, cahin-caha.

Je me souviens avoir lu ce livre à sa sortie en poche en France (peu après 1994 donc) et j'avais bien aimé (ma mère aussi). À l'occasion de cette lecture commune, je l'ai relu avec plaisir, retrouvant ce qui m'avait plu à l'époque : un relatif dépaysement (en 1994, je n'avais aucune idée de ce qu'était un katsudon, maintenant je sais que c'est bien bon), l'attachement à une jeune héroïne à la fois triste et déterminée (j'étais encore ado), le monde de la très grande ville (je vivais en forêt à l'époque). Cette notion de trans m'était également très peu connue.


Ce lieu où traînent des épluchures de légumes, où les semelles des chaussons deviennent noires de crasse, je le vois étrangement vaste. Un énorme réfrigérateur s'y dresse, rempli de provisions suffisantes pour tenir facilement tout un hiver, et je m'adosse à sa porte argentée. Parfois je lève distraitement les yeux de la cuisinière tachée de graisse ou des couteaux rouillés : de l'autre côté de la vitre brillent tristement les étoiles.
C'est dans la première page.

Ce côté sain, c'était ce que j'aimais en lui, c'était quelque chose que j'enviais, et je m'en voulais presque de ne pas être à la hauteur. Autrefois.

(mais on comprend que les héros seront ces personnages complètement fracassés par la vie, qui se relèvent en boitillant, pas du tout fièrement)

Electra et Miss Sunalee ont programmé une lecture commune de Kitchen pour le 28 février, mais le samedi, c'est billet touristique sur le blog, je me suis donc permis de prendre un peu d'avance. Merci à elles, je suis bien contente de ma relecture !

Rideau de restaurant, Paris, 13e



mardi 24 février 2026

Elle vit les années à venir s'étendre devant elle comme un après-midi d'automne, pleines de souvenirs et de résignation.

 


George Eliot, La Repentance de Janet, parution originale en revue sans nom d'auteur en 1857, puis en livre en 1858, traduit de l'anglais par François d'Albert-Durade, édité en 2025 en France par les éditions Sillage.

Dans une petite ville d'Angleterre, les élites locales se déchirent à cause de l'arrivée d'un nouveau pasteur (les détails de ce qui sépare l'église établie de ce religieux m'ont en partie échappé, querelle de clocher). L'avocat Dempster, un gros buveur, violent et emporté, monte une bruyante cabale contre ce pasteur, cabale à laquelle participe volontiers son épouse, Janet Dempster, noble femme, mais tombée dans la boisson et victime des coups de son mari.


C'était un homme grand et plutôt massif ; son large torse était si bien couvert de tabac à priser que le chat, s'étant approché de lui, avait été pris d'un violent accès d'éternuement – accident qui, mal interprété, l'avait fait mettre rudement à la porte.
C'est au début du deuxième paragraphe.

De l'alcoolisme des élites, il en est également question dans La Châtelaine de Whildefell Hall d'Anne Brontë, mais celui des femmes bourgeoises est rare dans la littérature du 19e siècle. Ces romancières n'hésitent pas à s'emparer de sujets scandaleux.
Il est aussi question de l'angoisse des femmes quant au contenu du testament de leur mari : libre à lui de décider de clause les empêchant de demeurer dans leur maison ou de jouir librement de leur argent.

Tout le charme de ce petit roman provient de sa peinture parfaitement réussie de la vie de village et de ses différents personnages. En effet, le récit, assez lent, est cousu de fil blanc ; nul doute que le pasteur, un homme bon et sincère, parviendra à se faire accepter de tous et que Janet réussira à surmonter ses démons. Ajoutons que j'ai pu être un peu perdue entre tous ces gens. Ce petit roman ou longue nouvelle est le troisième texte de fiction d'Eliot, un des trois titres composant les Scènes de la vie du clergé – nous sommes avant les grands romans stars !

Lorsque la terre eut recouvert le cercueil de la mère, et que le fils, en manteau noir et en chapeau garni de crêpe, reprit la route de la maison, son bon ange resté en arrière, l'aile étendue sur le bord de la tombe, jeta un regard de désespoir sur lui et prit son vol pour toujours.

J'ai été immédiatement séduite par le portrait dressé des uns et des autres. En quelques phrases ciselées et mots choisis, le ton est à la fois tendre et amusé, critique et empathique. Voilà des personnages bien campés ! Quelle réussite de langue, qui annonce les grandes fresques de la vie des villages comme on a pu les lire.

La lectrice attentive repèrera le « nous » qui apparaît vers la page 90 et qui signale que le narrateur est un jeune homme de la ville. C'est qu'Eliot est pleine de malice !

Une église en Angleterre

Quand un homme est heureux pour gagner l'affection d'une jeune fille qui lui fait oublier ses soucis en faisant courir son crochet, en confectionnant des cache-pots brodés de perles, en tricotant des housses de chaise en laine d'Allemagne, il a du moins la garantie du bien-être domestique, quelles que soient les épreuves qui pourront arriver. Quelle ressource contre la fatigue et l'irritation que d'avoir son salon bien fourni de petits napperons toujours prêts, si vous avez quelque chose à poser dessus ! Et quel fortifiant pour un cœur blessé que ces nombreux carrés de crochet qui glissent par terre aussitôt que vous les touchez ! Que nos pères aient pu traverser la vie sans crochet me semble inconcevable ; mais je suppose qu'il en existait quelque faible remplaçant sous le nom de « macramé ».
Notez comment Eliot change à la fois les louanges du bonheur domestique simple et quotidien tout en s'en moquant – pas pour moi, semble-t-elle dire.

Miriam et Claudia Lucia ont lancé un défi autour des deux George, Eliot et Sand. Pour ma part, j'ai un peu lu Sand et je ne compte pas m'y remettre tout de suite tandis que j'ai déjà bien parcouru l'oeuvre d'Eliot. Il me reste les deux autres récits des Scènes de la vie du clergé et Adam Bede ; j'ai déjà acheté l'un de ces textes qui sera donc bientôt lu.

George Eliot sur le blog :


Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.




samedi 21 février 2026

Un weekend à Ostende

 

Je me suis rendue à Ostende à Pâques 2024, pour visiter une exposition sur James Ensor, rencontrer une amie et voir la mer (oui bah, c'est pas la même mer qu'à la maison).

Il faisait un froid glacial, mais objectifs remplis. Il y avait du soleil, de la pluie et des phoques.

La ville d'Ostende a pris son essor au 19e siècle en tant que station balnéaire. Les Anglais et les autres y séjournent – le début de l'âge d'or des plages.

Aujourd'hui c'est moins glorieux. Il faut dire que la ville a souffert autant des destructions des deux guerres mondiales que des promoteurs immobiliers. Depuis l'ouverture du tunnel sous la Manche, les Britanniques n'y font plus escale. C'est un peu vide (du moins à Pâques), mais j'y ai quand même passé un week-end très agréable. Et on peut manger des gaufres et des frites.

L'attraction principale à Ostende, c'est : l'immense plage de la mer du Nord. Mer et ciel aux couleurs changeantes en fonction des heures et de la météo. Au coucher du soleil, on voit miraculeusement plein de gens sortir dans les rues et se précipiter dehors.

Il reste quelques jolies et discrètes petites maisons, mais tout le front de mer a été détruit et reconstruit en style béton. Il faut donc arpenter les rues pour repérer les traces d'architecture un peu intéressantes.



Les façades sont serrées, on devine que les parcelles sont étroites, mais on case un bow-window, de la brique vernissée, de la couleur, une petite grille de ferronnerie...


Ces balcons arrondis en brique qui font des vagues sur les façades, c'est la discrète présence de l'École d'Amsterdam.


D'immenses fenêtres (certes, d'un seul côté et les rues ne sont pas très larges), pour faire entrer la lumière largement.

Retournons sur le front de mer...

Habitants privés de frites.

(oui, c'est flamandophone)

Voilà !!!! L'heure de la sieste au soleil. Très heureuse d'avoir eu la chance de voir ces phoques à l'état sauvage, prenant un roupillon sur le sable.

Que faire à Ostende ?

Visiter le Mu.ZEE. En plus d'Ensor, dont la visite de la maison est dispensable, il y a aussi le peintre Constant Permeke, à qui un musée est consacré (mais je ne l'ai pas vu). Je n'ai pas non plus visité le petit musée historique ni le fort Napoléon. En revanche j'ai déjeuné à l'ancienne poste Art Déco. Le bâtiment est impressionnant et la soupe était bonne.

On peut prendre le train et aller passer la journée à Gand ou à Bruges, ce qui permet d'être à contre-courant du flux touristique majoritaire (qui vient de Bruxelles).

Vous pouvez aussi chanter Comme à Ostende avec Jean-Roger Caussimon.


C'est aussi la ville natale d'Arno.

Volker Weidermann, Ostende 1936, parution originale 2014, traduit de l'allemand par Frédéric Joly, paru en France aux éditions Piranha.

Que se passe-t-il durant l'été 1936 à Ostende ? Stefan Zweig est là, en villégiature, sur le point de s'embarquer pour le Brésil. Joseph Roth aussi, entre Paris et Amsterdam, à cours d'argent. Et d'autres écrivains. L'ambiance n'est pas très gaie. L'Autriche cède peu à peu devant Hitler, la Guerre d'Espagne commence alors que personne ne viendra sauver la République et le monde entier fait sa carpette devant les JO de Berlin.

Sur une bonne idée, Weidermann écrit un livre tout plat. Livre de journaliste, me dit-on, comme si c'était une excuse, sauf que cela se présente comme un roman... Je me contente donc de l'envie de (re)lire tout un tas de titres : les romans et les nouvelles de Stefan Zweig, les romans et les nouvelles de Joseph Roth, mais aussi Irmgard Keun, une romancière allemande qui a vu ses livres interdits par le régime nazi et qui a porté plainte contre le ministère de la Propagande en réclament des dommages et intérêts ( ! elle a perdu mais ça, c'est du panache et du courage !), peut-être Hermann Kesten, Klaus Mann bien sûr... je découvre cette notion de littérature allemande de l'émigration.

La semaine prochaine, on traverse la Manche.


vendredi 20 février 2026

Le processus irréversible de destruction, de chaos et de désintégration se poursuivait normalement selon ses propres lois intangibles.

 

László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance, parution originale 1989, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, édité en France par Folio/Gallimard.


Au début du roman, Mme Pflaum rentre en train chez elle, mais la circulaire ferroviaire est perturbée, elle manque de se faire agresser par un homme, et à son arrivée, l'éclairage public est éteint et elle croise une étrange caravane foraine exhibant une baleine. Elle se réfugie dans son petit appartement coquet. Ensuite tout déraille.

C'est donc sans mode d’instruction et sans explications qu'il posa les yeux sur le gigantesque animal et contempla, en grommelant son nom si mystérieux, bouche bée, avec un mélange de fascination et de crainte, ce montre pour le moins peu ordinaire.

Nous suivons principalement Valuska, le fils de Mme Pflaum, simple d'esprit, mais en réalité très sensible, dans une ville où tout s'est détraqué. Les détritus couvrent le sol des rues, une foule d'hommes menaçants s'assemblent autour de la baleine, Mme Eszter multiplie les espoirs et les messages... En une nuit tout sera détruit. Ah non, pardon, en une nuit, c'est une nouvelle poigne qui restaure l'ordre.

Toute stupeur, toute envie, si infime fût-elle, de s'enfuir l'avait déserté, car le vide qui l'avait envahi venait d'un seul coup de l'éteindre, ce qu'il était s'était disloqué, consumé désagrégé, il ne ressentait plus que le goût amer, épicé de la lucidité sur son palais, et une douleur dans les jambes, la gauche particulièrement.

Une nouvelle fois, je suis surprise de la facilité avec laquelle se lit cet auteur. On plonge dans les phrases et dans les existences des personnages, aucun n'étant véritablement détestable, en proie à la mécanisme inexorable du chaos (hormis quelques passages), mais avec une capacité plus ou moins à se saisir des opportunités. Certains coulent, d'autres surnagent, quelques-uns décollent. Krasznahorkai a une vraie capacité à représenter des personnages, dans leurs espoirs, leurs terreurs et leur solitude.

Bosch, Triptyque de la tentation de Saint-Antoine, Musées royaux Bruxelles, détail


Il y a aussi les gambades de trois rats dans une chambre, la représentation animée d'une éclipse de soleil et un enterrement grotesque.

Je note l'abondance de propos entre guillemets, dont on se demande bien à qui les attribuer. Qui les personnages citent-ils donc ? Leurs relations, la rumeur publique certainement, les racontars des voisins aussi, mais peut-être aussi une autre autorité jamais nommée...

Où l'on découvre que la ville a une avenue du Baron Wenckheim.

Le cours des habitudes était devenu aléatoire, un indomptable chaos avait bouleversé les mécanismes quotidiens, l'avenir était insidieux, le passé révolu, le fonctionnement de la vie courante imprévisible, quand bien même le blé aurait poussé à l'envers ou les portes auraient refusé de s'ouvrir, s'étonner de rien, car seules les manifestations de cette désintégration étaient perceptibles, les causes, elles demeuraient insaisissables et indéfinissables, aussi ne restait-il qu'à s'agripper solidement à tout ce qui offrait une prise...

(c'est la deuxième page)

Bref, c'est vachement bien. Aujourd'hui est jour de lecture commune. Keisha lit Seiobo est descendue sur terre. Ingannmic a lu Le Dernier loup. Aifelle a tenté de lire Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau mais ça n'a pas trop marché et La Petite liste a lu Petits travaux pour un palais. Cléanthe a lu et aimé Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau (quel titre !).


László Krasznahorkai sur le blog :

Guerre et guerre : la guerre qui marche sur les traces de quatre hommes, peut-être quatre anges
Le Baron Wenckheim est de retour : un excellent roman comme une symphonie
Petits travaux pour un palais : Une étrange déambulation new-yorkaise
Seiobo est descendue sur terre : la paix et la beauté descendent sur le monde


mardi 17 février 2026

Était-ce la raison pour laquelle cette nation allait à vau-l'eau et se prenait des raclées phénoménales au cricket ?

 

Abdulrazak Gurnah, La Voie des pèlerins, parution originale 1988, traduit de l'anglais par Cécile Leclère, édité en France par Denoël en 2025.

Nous sommes dans une ville d'Angleterre, avec Daoud, un jeune homme noir, dont on comprend qu'il est arrivé d'un pays d'Afrique quelques années auparavant. Nous le suivons dans son travail minable à l'hôpital, au pub, à son domicile qui sent le moisi. Daoud se heurte aux remarques racistes de ses collègues, mais le lecteur s'interroge : ces remarques sont-elles réelles ou imaginées ? Daoud compose des réponses imaginaires dans sa tête C'est que nous avons surtout accès à ses pensées et nous ne savons pas comment les considérer. Et pourquoi ses deux seuls amis sont-ils un blanc raciste et un noir sexiste et nationaliste ? C'est que l'homme fait preuve d'ironie, autant envers les autres que lui-même, et il est parfois difficile de le situer.

Il s'était laissé terrasser par l'accablement, il avait passé ses soirées blotti autour d'un minuscule chauffage au gaz en se demandant combien de temps il réussirait à tenir.

Mais le roman se met en place – parce que Gurnah est un sacré bon romancier et qu'il est difficile de se détacher de Daoud, sensible en dépit d'une apparente froideur.


J'avoue avoir été imprégnée par ce roman durant ma lecture, au point d'y penser durant le jour et la nuit.
L'hôpital. Un monde fortement hiérarchisé, où le personnel soignant est bien séparé du personnel non-soignant et où la cantine est infâme. Daoud est cantonné au ménage : nettoyage du bloc après les opérations, déchets, matériel, petite main au service des chirurgiens.
Et puis il rencontre Catherine, une infirmière blanche, qui semble enfin lui accorder de l'attention. Mais l'époque est puissamment sexiste et les femmes ont des propriétaires (un père, un amant, des voisines attentives). Les infirmières couchent avec les médecins, pas avec les hommes de ménage noirs. Comment s'affranchir de ces multiples carcans, ceux de l'argent, de la couleur de peau, etc. ? 

Avec son uniforme bleu marine et sa charlotte bordée de dentelle, elle était l'incarnation même de la respectabilité victorienne. Les gens disaient d'elle qu'elle était une femme bienveillante, mais il n'était pas dupe. Il la voyait bien se pavaner et parader dans les camps de concentration de Crimée, tenant la lampe de Florence Nightingale et aboyant des paroles de réconfort aux affamés et aux blessés.

Le lieu se précise : Canterbury. Ici l'Angleterre contemple sa grandeur, de Guillaume le Conquérant à Elizabeth II. L'époque également : 1976. Tous les hommes de 50-60 ans que rencontre Daoud ont pris part aux divers combats de l'Empire – ils sont très fiers d'expliquer qu'ils connaissent l'Afrique. Les plus jeunes ne valent guère mieux.
Et... tous (sauf Catherine) sont fans de cricket ! 

Le roman est excellent, car Daoud se dévoile peu à peu, autant à Catherine qu'à nous-mêmes. Il vient de Tanzanie et il raconte la hiérarchisation sociale où il a grandi, mais aussi la violence et les massacres (car, si aux yeux des Anglais, ils sont tous noirs, pour les Tanzaniens il y a des noirs et des arabes), ses souvenirs lancinants, mais aussi son absolue solitude et son combat mental avec lui-même pour que sa misère ne soit pas synonyme d'échec. Comment maintenir sa fierté à flot ?
Échapper aux skinheads, ne rien devoir à personne, continuer à penser et à avoir son opinion sur ceux qui l'entourent, tenter de ne pas être aveugle aux défauts et aux qualités, mais le salut viendra peut-être du fait d'avoir été choisi par cette belle jeune femme.

Zao Wou-Ki, Sans titre, 1958 privé


Le vieux, sourire aux lèvres, se pencha en arrière pour fixer Daoud par-dessus son épaule, lui adressant un hochement de tête comme pour le rassurer et le tranquilliser. Daoud afficha un visage aussi lugubre que possible, les yeux vitreux et dénués d'expression, aveugle au cirque du vieil homme. Il considérait que ce sourire avait conquis un empire. C'était le sourire du pickpocket, servi avec ironie, dans l'intention de distraire et d'apaiser la proie innocente pendant que le voleur faisait main basse sur ses objets de valeur. Ce sourire, qui avait sillonné les sept mers, avait été adressé aux moricauds sans méfiance de par le monde.

C'est au deuxième paragraphe.

Lorsqu'il avait compris, les premières années, qu'il suscitait un dégoût aussi profond, il en avait éprouvé une amertume qui lui paraissait désormais difficilement croyable. Il en avait été perturbé, découragé. Mais ce n'était pas ainsi qu'étaient faits les gens, avait-il pensé, ils n'étaient pas censés vivre de douleur et d'amertume. Il dissimulait, quand il le pouvait, son malheur derrière des choses meilleures, cachait les moindres maux par le plaisir que suscitaient chez lui les petits actes de guérison.

Difficile de ne pas penser que certains passages s'inspirent du vécu de Gurnah, même si ses études en Grande-Bretagne datent plutôt des années 60. Cette représentation d'un homme seul, se débrouillant vaille que vaille pour se tracer un avenir, qui ne sera pas celui voulu par ses parents ou par ses amis, est tout à fait bouleversante.

Un roman douloureux et plein d'espoir.

Abdulrazak Gurnah sur le blog :

Mémoire du départ (1987) : l'apprentissage d'un petit garçon et la découverte émerveillée de Nairobi, un roman assez violent et désespérant
Paradis (1994) : mon roman préféré. Yusuf découvre la vie et son pays et décide de tracer son chemin. Vous pourriez commencer par celui-ci.
Adieu Zanzibar (2005) : grande traversée de Zanzibar au XXe siècle avec toute l'histoire d'une famille. C'est très riche.