La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 10 février 2026

Lorsque je vous demande de gagner de l'argent et d'avoir une chambre à vous, je vous demande de vivre en présence de la réalité.

 

Virginia Woolf, Une chambre à soi, parution originale 1929, traduit de l'anglais par Clara Malraux, lu dans l'édition 10/18.

Sous la forme d'une pseudo conférence, Woolf réfléchit à ce thème « la femme et le roman ». On imagine bien que la question lui a été posée des dizaines de fois et qu'elle en a ras la casquette, mais une bonne fois (ou pas), elle s'y attaque. Non pas de façon systématique, encore que, mais en s'inscrivant dans le quotidien de sa vie d'intellectuelle anglaise (cela peut être un déstabilisant, car on a l'impression d'un truc décousu, alors que non).

Alors, déjà on lui barre le passage à Oxbridge (contraction d'Oxford et de Cambridge), car la bibliothèque est interdite aux femmes non accompagnées (mais vous n'êtes pas surpris, car vous avez lu Matamoros). Ensuite, elle se rend dans un college réservé aux femmes, aux moyens financiers plus réduits et à la nourriture plus simple qu'un de ses innombrables équivalents masculins. Elle imagine une sœur fictive de Shakespeare (tout comme Linda Nochlin imaginera, avec le même résultat, une sœur fictive à Picasso). Et puis elle examine les œuvres et la vie de plusieurs de ses prédécesseuses – et elle n'est pas tendre. Charlotte Brontë et George Elliot en prennent pour leur grade. Elle note que Jane Austen écrivait dans son salon, à la vue de tous, entre deux occupations sociales normales acceptables. Et puis, soudain elle imagine une jeune romancière contemporaine... (mais sans prévenir qu'elle imagine). Voici enfin l'ère des romans où les femmes ont d'autres intérêts que les hommes.

Si certaines des préoccupations de Woolf sont assez loin des nôtres, son texte fait preuve d'une grande clairvoyance, de beaucoup d'humour et d'intelligence.

Et puis il y a une très belle évocation des rues de Londres, tout à fait digne de Nuit et jour.

Borenstein, La Poétesse Ester Sigal, 1944 MNBAQ

Je pensais à l'orgue qui faisait retentir la chapelle de ses accents et aux portes fermées de la bibliothèque ; et je pensais qu'il est bien désagréable d'être enfermé au-dehors ; puis je pensais qu'il est pire peut-être d'être enfermé dedans ; et, pensant à la sûreté et à la prospérité d'un sexe et à la pauvreté et à l'insécurité de l'autre et à l'effet de la tradition et du manque de tradition sur l'esprit d'un écrivain, je pensai enfin qu'il était temps de rouler en boule la vieille peau ratatinée de cette journée, avec ses raisonnements et ses impressions, et sa colère et ses rires, et de la jeter dans la haie.

Parce que Woolf se moque aussi beaucoup de ces pauvres érudits de toutes sortes qui ont cru nécessaire de tartiner des pages et des pages pour expliquer les raisons pour lesquelles les femmes étaient bêtes et incapables d'écrire, en contraste total avec l'absolu désintérêt dont font preuve ces mêmes érudits pour étudier la vie réelle des femmes.

Et quand on compare Shakespeare à Jane Austen, sans doute est-ce parce que l'on pense que l'esprit de l'un et celui de l'autre ont surmonté tous les obstacles.

Elle souligne que de l'un comme de l'autre on ne connaît pas grand-chose de la vie ou des pensées. Ce sont des auteurs et on les connaît presque uniquement par leur œuvre, parce que l'un comme l'autre ont réussi à transcender leur existence matérielle.

C'est pourquoi je voudrais vous demander d'écrire des livres de tout genre sans hésiter devant aucun sujet...quelle qu'en soit la banalité ou l'étendue. J'espère que, d'une façon ou d'une autre, vous avez en votre possession assez d'argent pour voyager et pour vivre dans l'oisiveté, pour contempler l'avenir et le passé du monde, pour rêvasser sur des livres et musarder aux coins des rues et laisser la ligne de la pensée s'enfoncer profondément dans l'eau du fleuve.

Je suppose que tout le monde a écouté la passionnante série d'émissions sur Jane Austen, mais je ne peux m'empêcher de mettre le lien vers l'une d'elles, celle sur l'argent !


samedi 7 février 2026

Une journée à Tolède

 

En février 2025 je me suis rendue une semaine à Madrid. Je vous en ai ramené plusieurs billets consacrés à l'archéologie et à la sculpture ancienne (la mystérieuse dame d'Elche, le sanctuaire Cerro de los Santos et d'étranges bêtes féroces) mais également un billet sur la façon dont des peuples d'Amazonie teignaient les plumes des perroquets vivants (quel blog culturel sensationnel !). Aujourd'hui, je vous propose de passer la journée dans les rues de Tolède.

Je connaissais déjà Tolède puisque j'y ai passé 3 jours en 2016, mais voilà, envie de revoir l'endroit et de me promener.

Vue générale, promesse d'une belle journée.

À peine descendue du train et je me précipite à l'église Santo Tomé afin d'admirer le chef d'oeuvre de la ville : L'Enterrement du seigneur d'Orgaz, peinture du Greco. La toile a été commandée au peintre afin de rendre hommage au seigneur d'Orgaz (mort plusieurs siècles plus tôt), connu pour ses œuvres caritatives.

On y voit Orgaz, mort, en cuirasse, porté dans sa dernière demeure par Saint Augustin et Saint Étienne apparus miraculeusement pour l'inhumer. En haut, c'est le niveau céleste qui assiste à l'événement et qui s'apprête à accueillir l'âme du comte. Sur la ligne du milieu les têtes en frise des notables présents à l'enterrement. Il n'y a aucune indication d'espace ou de lieu ou de perspective, ce qui confère une certaine étrangeté à la scène.

La cuirasse brille et reflète Saint Étienne. Le mort est doucement alangui, comme endormi. La richesse des vêtements (des chapes) des deux saints est impressionnante, avec cet or et ces broderies représentants d'autres scènes saintes. Je suis frappée par la douceur et l'harmonie des couleurs.

Au-delà des dentelles des fraises et des poignets, qui mettent superbement en valeur le talent du peintre, mais également les tenues noires et les traits des visages, je m'arrête sur le vêtement blanc du prêtre (un genre de rochet, mais sans dentelle). Il nous tourne le dos, tout à sa contemplation, en pleine célébration de l'enterrement. Le rochet est transparent, mais on y voit tous les plis, et dessous le vêtement noir.

J'ai évidemment déjà commis un billet très enthousiaste sur Greco.

Après cette toute petite église, trois autres édifices retiennent mon attention.

Tout d'abord, l'ancienne Sinagoga del Tránsito : une synagogue construite en 1366 pour le palais de Samuel ha-Lévi, trésorier de Pierre Ier de Castille. Après l'expulsion des juifs, l'édifice est attribué aux chevaliers de l'ordre d'Alcántara qui y installent une église.

Nous pénétrons dans la vaste salle de prière. Des panneaux de stuc ciselé couvrent l'intégralité du mur du fond, ainsi que le niveau supérieur des murs. Les arcades abritent des fenêtres d'un côté et les tribunes des femmes de l'autre. Les motifs ornementaux alternent avec les inscriptions en hébreu. Le plafond est en bois avec des incrustations d'ivoire.

L'ancienne synagogue abrite les collections du musée Séfarade.

Juste à côté, la Sinagoga de Santa María la Blanca : le lieu de culte principal des juifs de Tolède au Moyen Âge était installé dans une ancienne mosquée almohade et a été transformé en église par les chevaliers de l'ordre de Calatravera après l'expulsion des juifs.

On se plonge dans l'apaisement porté par ces cinq vaisseaux séparés par des arcades en fer à cheval,  arcades supportées par des colonnes et des chapiteaux en stuc. Le plafond en bois est à motifs de ce caissons et les motifs en stuc sont également en haut des murs.

Quelle belle lumière...

On reprend la marche et un café au lait et on traverse la ville, on rage parce qu'on se perd dans les ruelles et on arrive à... la Mezquita del Cristo de la Luz. Cette ravissante mosquée du 10e siècle est bâtie sur les fondations d'un temple wisigothique. Elle fut transformée en lieu de culte catholique par les Hospitaliers de Saint-Jean, qui ajoutèrent une abside.

C'est un tout petit endroit de plan carré avec neuf petites coupoles, chacune différente, portée par des arcades en fer à cheval sur des colonnes réemployées du temple wisigothique.

Courage, dernier édifice : l'église San Román ornée de fresques du 13e siècle.


C'est quand même beau ! À noter que cette église abrite le musée wisigothique de la ville.

Avant de terminer notre journée par la cathédrale (choeur Renaissance, retable gothique, collection de peintures avec Greco, Caravane et Goya), un petit arrêt dans les pâtisseries de la calle Santo Tomé s'impose. Car Tolède est la capitale de la pâte d'amande et des gâteaux à l'oeuf.

J'aime bien Tolède et ses innombrables oeuvres d'art qui justifient amplement un séjour plus long, mais moins ses ruelles ripolinées – cette propreté est louche. On n'a pas l'impression d'être dans une ville médiévale (ça ne vaut pas le vieux centre de Gênes). Dans l'ensemble, tout est d'ailleurs très, trop propre, clair et lisse. Il faut donc tâcher de se laisser absorber par les visites et faire abstraction du reste. La ville compte bien évidemment plusieurs églises et monastères, ainsi que plusieurs musées (musée Greco, musée de l'Armée, musée d'art mudéjar).

Tolède est accessible depuis Madrid en train et en bus (le premier est plus rapide et plus cher). La ville justifie un séjour de quelques jours.

Mon premier billet, paru en 2016, contient d'avantages d'indications historiques et chronologiques, mais j'avais raté les photos, qui sont trop sombres.

La semaine prochaine, cap sur la Belgique.




jeudi 5 février 2026

Il rencontra Mésange, un combattant qui arborait avec fierté une coiffe de guerre faite de perles multicolores.

 

Nausica Zaballos, Histoires amérindiennes de rivières, de lacs et de mers, éditions Goater, 2025.


Il s'agit d'abord d'un recueil de contes autochtones d'Amérique du Nord, issus de diverses nations, où l'eau joue un rôle important. Un coyote devient le chef des saumons. Un monstre s'accapare l'eau grâce à un énorme barrage. L'apparition des bisons. L'histoire de Sedna. L'exploration de l'estomac d'un ogre. La création de tous les animaux marins.
Ces récits sont courts et finalement assez différents. Ils racontent tous la relation des hommes à leur environnement, mais dans des univers distincts – c'est très riche.

Glooskap mesurait près de trois mètres, une centaine de plumes rouges et noires ornaient son crâne. Il avait peint son visage de sang et cerclé ses yeux de vert. De chaque oreille pendait une lourde coquille de palourde et derrière sa tête, des ailes d'aigle étaient déployées.

Mais il ne s'agit pas seulement d'un recueil de contes. D'abord les récits sont enchâssés dans un récit principal, un dialogue entre une femme (qui pourrait être l'autrice) et son petit garçon sur le rapport à l'eau et la nature, un contexte très contemporain. De plus, les contes sont accompagnés d'encarts explicatifs sur tel ou tel fleuve d'Amérique, l'usage du tabac, la broderie de piquants de porc-épic (car un récit fait intervenir une brodeuse à deux visages), l'oppression dont ces peuples ont été victimes, etc.

Ce que j'apprécie particulièrement, c'est que les contes ne sont pas livrés coupés de leur contexte, sans racine et sans avenir. Ils sont insérés dans leur monde : on a la mention de l'existence de différentes versions entre lesquelles Zaballos a fait son choix. On a le portrait et la vie de ceux et surtout de celles qui ont transmis ces contes, car ils ne tombent pas de nulle part. De même, toutes ces histoires racontent aussi la vie des différents peuples : la chasse pour manger, la récolte des baies, la pression sociale sur le mariage des filles, la présence de captifs au sein des villages... mais aussi l'humour et les disputes !

Susan Point, Peuple du Saumon culture Salish, 1981, sérigraphie, Musée américain Bath

L'un des récits raconte comment le paysage d'aujourd'hui a été modelé : une histoire de castors géants, qui ont été rétrécis (en leur tapotant sur le crâne) pour qu'ils prennent part à la vie commune de la rivière au lieu de la monopoliser – certains passages ressemblent autant à des farces qu'à des contes.

Lorsque Sedna était en colère, sa voix portait à des dizaines de kilomètres et son altercation avec le fils du chef fut connue de tous. Ses paroles acquièrent donc pouvoir de prophétie. D'elle on ne cessait de médire. Les vieilles femmes l'avaient surnommée « Celle qui est partie avec un chien » et les enfants riaient sur son passage. Son père avait perdu ses dernières forces, il était si honteux qu'il passait son temps à dormir et ne sortait plus de l'igloo.

Il me semble que si ce livre convient particulièrement bien à la jeunesse, au sens large du terme, mais au vu de sa vocation pédagogique les adultes qui s'intéressent aux autochtones et/ou aux diverses relations que l'être humain est capable de tisser avec l'eau et avec la nature, y trouveront également leur compte. Pour ma part, je l'ai lu avec grand plaisir (je vous conseille de le lire dans le métro, cela vous aérera l'esprit).

Le livre m'a été envoyé par Nausica Zaballos et par l'éditeur Goater, que je remercie tous deux vivement. De Zaballos, j'ai également lu Mythes et gastronomie de l'Ouest américain.


mardi 3 février 2026

De toute immensité, hommes des archipels, nous vous encerclons de nos lassos d'ivresse cinglants et doux.

 

Aurélien Gautherie, L'Enfant du vent des Féroé, édité par Noir sur Blanc, janvier 2026.

Un court roman où les voix alternent, chacune bien identifiée. Dans un village des Féroé, Jonas, un vieux pêcheur, se prépare à mourir et à rejoindre sa fille Anna, morte des années auparavant quand elle était bébé (vers 1900). Nous avons aussi la voix d'Anna, ce bébé de quelques jours, quelques semaines, guère plus, et de sa mère, et de son bonnet tricoté, et du village. Mais aussi celle de « l'étranger », un touriste français contemporain, qui ressemble beaucoup à l'auteur. Et surtout la voix du vent.

Aux yeux des villageois, Jonas vécut le reste de son existence mécaniquement, un marin indifférent au monde qui l'entourait, bercé par ses habitudes, sa vie comme une sorte de somnolence triste. Dans son quotidien, il guettait intérieurement, avec constance, la moindre sensation lui rappelant Anna pour en tisser un long et laborieux fil de souvenirs qu'il emporterait avec lui au moment de la retrouver dans leur au-delà commun. Il n'était pas brisé ni fracturé, tel qu'il l'entendait parfois dire des âmes endeuillées. C'était plus subtil. Son être était émietté, éparpillé – archipelisé.

Il y a l'évocation de la très dure existence dans un village des îles Féroé vers 1900. Les hommes partis à la pêche avec tous les risques que cela comporte, les femmes qui restent veuves, le froid, le vent...

Le texte vaut par sa poésie et surtout par son immense délicatesse, racontant l'attente d'un enfant, puis la douleur et le chagrin, avec la colère et l'apaisement. J'apprécie l'entrecroisement des voix, qui donne une dimension plus ample à une histoire par ailleurs très intime. Les objets parlent parce qu'ils font eux aussi partie de cette existence. La voix du touriste, qui se trompe complètement, mais qui est un intermédiaire, ancre cette histoire familiale dans l'histoire plus large du village. L'intervention des vents, comme des poèmes en prose, permet d'inscrire la courte vie d'Anna et celle de son père parmi les mythes d'une île.


Bonnet de bébé Mi'kmaq , vers1900, Montréal musée McCord


Je ne peux pas m'empêcher de regretter qu'une cause objective soit donnée à la maladie et à la mort d'Anna. Même si je comprends que cela permet de complexifier les relations entre les parents de la petite fille, je trouve cela un peu réducteur (bon et puis, c'est une cause que je n'aime pas).
Je reste également dubitative quant à la langue employée. Je me demande si Gautherie ne s'écoute pas un peu écrire, c'est un peu figé et posé tout cela – et puis, pourquoi parler de drakkars vikings 🙄 ? Je me dis que son second/deuxième roman sera certainement plus libre.

Rien de particulier ici à première vue. Un village parmi tant d'autres dans l'archipel, posé au bord de l'eau, au milieu de nulle part, auquel on arrive au bout d'une route tranquille qui descend tout droit jusqu'à l'océan après avoir franchi un petit col. Quelques moutons en liberté.

(le village)

(vents)

Nocturne
sur les hommes endormis
les mères allaitantes
les enfants cauchemardeux
je souffle
de toute humanité

L'avis d'Eva qui a beaucoup aimé.




samedi 31 janvier 2026

Le Camp des Milles

 

Aujourd'hui, nous sommes un peu au milieu de nulle part (ou presque – il y a une mairie et des habitants), dans une vaste zone commerciale et industrielle, seul endroit où le foncier est vaguement accessible pour les entreprises entre Aix-en-Provence et Marseille, au confluent de plusieurs autoroutes.
À l'époque, c'était un autre genre de nulle part. Loin de la ville, au milieu des collines desséchées, coupé de toute vie, impression d'être oublié du monde, relégué – prisonnier.
Nous sommes au Camp des Milles.


La commune des Milles est située à quelques kilomètres d'Aix-en-Provence. En 1882 une tuilerie s'y installe. À proximité de la rivière de l'Arc, d'une carrière d'argile et d'une petite gare (importante la gare, pour la suite de l'histoire). Elle fournit du travail pour environ 80 ouvriers, un travail difficile (chaleur des fours, froid extérieur, poussière permanente, travail physique), et répond à la forte demande de matériaux de construction (tuiles et briques alvéolées).
La tuilerie ferme en 1937 pour des raisons économiques et techniques.

Le lieu est réquisitionné en septembre 1939, puis loué, pour y enfermer les ressortissants des puissances ennemies, allemands et autrichiens. C'est le début du camp d'internement pour environ 1 500 individus.
Y sont enfermés des hommes, majoritairement des réfugiés ayant fui le Reich, même si les sympathisants nazis ne sont pas non plus absents. Ils restent enfermés durant tout le temps qu'il faut à l'administration pour vérifier leur identité et évaluer la menace qu'ils représentent pour le pays. Ils sont donc progressivement tous libérés.

Oui, mais en mai 1940, tous les ressortissants du Reich sont à nouveau emprisonnés. Ils sont environ 3000 hommes à ce moment là, tandis que les femmes et les enfants sont enfermés dans des hôtels réquisitionnés à Marseille. À l'été 1940 et après l'armistice, le camp est à nouveau presque vide. Entretemps, les autorités nazies ont passé en revue tous les dossiers des personnes détenues dans tous les camps français pour repérer celles qui devaient leur être remises – livrés sur demande – heureusement un certain nombre réussit à s'enfuir à temps.

Les latrines. Très peu nombreuses alors que plusieurs personnes souffrent de la dysenterie.

À l'automne 1940 ce sont tous les étrangers en instance d'émigration qui y sont enfermés. Tous ceux qui attendent leurs papiers, le bateau, l'argent, l'aide qui leur permettra de fuir. Encore une fois les hommes au camp et les femmes et enfants dans les hôtels à Marseille. À ce moment, le gouvernement français n'est pas enclin à retenir tous ces indésirables, qui ont quand même attendre des visas et tenter de s'échapper, plus ou moins légalement.

La HICEM est une organisation juive chargée de faciliter l'émigration des réfugiés. Les démarches administratives nécessitent tant de temps que l'escargot a loupé le bateau, alors même qu'un petit fonctionnaire cherche à l'expulsion du camp, symbolisé par la brique et les barbelés.

À l'été 1942, le Camp des Milles devient le lieu d'emprisonnement de tous les juifs qui ont été raflés dans la région, avant leur départ vers Drancy puis vers Auschwitz. À ce moment-là la Provence se trouve encore en zone dite libre, administrée par le gouvernement français. Environ 2 000 personnes (hommes, femmes, enfants) sont enfermées, déportées et assassinées depuis les Milles. 
Presque vide, le camp est fermé fin 1942.
À partir d'août 1942 les oeuvres de secours tentent de convaincre les parents d'abandonner leurs enfants pour les sauver. Des formulaires et des affichettes sont à disposition dans le camp. Les États-Unis ont accordé 1000 visas pour des enfants recueillis de cette façon.


Et après guerre ? Les propriétaires (qui ont bien perçu le loyer pendant la guerre) rouvrent la tuilerie. C'est l'époque de la reconstruction et on a nouveau besoin de tuiles et de briques. L'entreprise fonctionne jusqu'en 2006. De fait la toiture de ma maison porte des tuiles fabriquées aux Milles. En 50 ans, les propriétaires ont changé à plusieurs reprises (je repère notamment Lafarge, toujours dans les mauvais plans). C'est à partir des années 80 et 90 que d'anciens ouvriers et internés se battent pour que l'histoire du lieu soit enfin pleinement reconnue. Le musée actuel a ouvert fin 2012.

Les galeries autour des fours ont servi de dortoirs mais aussi de réfectoire.


Il s'agit donc d'un des lieux de la déportation et du crime contre l'humanité commis par l'État français. Bien sûr, l'apparence du bâtiment est totalement inoffensive : des murs, des portes laissant passer la lumière, des poutres... un endroit idéal pour entasser les gens. Sa visite peut être déceptive, puisqu'il n'y a littéralement rien à voir. C'est un immense hangar vide situé à quelques mètres d'une gare.
En réalité, l'exposition est extrêmement pédagogique et tous les panneaux sont vraiment bien conçus. Il faut compter au moins 1h15 pour la visite, mais on peut facilement y rester deux heures. En semaine il y a de nombreux groupes scolaires.

Les dortoirs du premier étage. Il faut imaginer les gens entassés, des tissus formant rideaux, de la paille au sol... l'enfer. Et la poussière d'argile partout.

Le lieu est connu pour avoir enfermé de nombreux artistes allemands et on peut s'attendre à voir quelques unes de leurs œuvres. À vrai dire, on entend souvent parler du camp des Milles sous cet angle-là : « le camp où des artistes allemands ont été enfermés et ont eu recours à l'art pour tenir et s'évader psychologiquement », en premier lieu Max Ernst. Pourtant nous verrons peu d'oeuvres pendant la visite. La plupart des dessins ont été repris par leurs auteurs et sont aujourd'hui conservés dans des musées. Sur place il reste les peintures du réfectoire des gardiens et quelques graffitis.



1940. Les internés créent une sorte de cabaret nommé Die Katakombe, lectures, théâtre, chansons... du nom d'un cabaret berlinois fermé par les nazis.



Plusieurs piliers portent des peintures de fleurs, bleues ou rouges. L'historienne de l'art Angelika Gaussant a fait l'hypothèse qu'elles avaient été peintes par Julius Mohr, un peintre polonais interné en 1941 et déporté en 1942.
Et une étoile de David.


Le réfectoire des gardiens est orné de peintures, sans doute réalisées à la demande de la Direction en 1940 et 1941. Au moins deux peintres en seraient l'auteur, dont peut-être Karl Bodek, juif autrichien déporté vers Drancy en 1942.

Cette étrange parodie de la Cène de Léonard installe à la même table des hommes venus de toute la planète, mais représentés à la fois avec humour, à la fois en reprenant les clichés racistes (un noir torse nu avec une sagaie, un Chinois à la Fu Manchu, un genre de François Ier, un Esquimau, un cow-boy et un ascète indien), le tout sous la figure d'un terne et triste bureaucrate.

Si vos assiettes ne sont pas très garnies, puissent nos dessins vous calmer l'appétit (les assiettes des gardiens étaient apparemment assez pauvres).



Ces peintures, d'un style totalement différent, rappellent le constructivisme russe. Les petits personnages transportent les victuailles : saucisse géante, tonneau de vin, artichaut, raisin, fromage... Le pas est martial, mais il est aussi ridicule, d'autant que plusieurs personnages semblent saouls et que l'un d'eux risque de trébucher sur une brique.

Entre 1939 et 1946 la France aura compté plus de 200 camps sur son territoire.
En tout, environ 10 000 personnes furent emprisonnées au camp des Milles – dont 2 000 juifs livrés aux Allemands et déportés.
Le lieu fait une apparition remarquée dans plusieurs de mes lectures :


Et comment on y va ? En prenant le bus 4 à la gare routière d'Aix-en-Provence. Et soyez prévoyants : le lieu n'est ni chauffé ni climatisé.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.