La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 18 novembre 2017

Parcours historique à Philadelphie

Je vous disais donc que Philadelphie possède des bâtiments « anciens ».

Bâtiments anciens ? Et oui, la ville a été fondée en 1682 par William Penn, un quaker. Il souhaitait que la Pennsylvanie devienne un lieu d’accueil pour tous les ceux opprimés par leur foi. Philadelphie = amitié fraternelle ! C’est le plan en damier le plus ancien du pays. D’ailleurs il y a aussi la rue la plus ancienne du pays – Marseillais, pouffons.
La ville s’est ensuite bien développée et est devenue la plus peuplée des treize colonies anglaises. Au XVIIIe siècle, elle devient un centre pour les Lumières (Benjamin Franklin, mon chouchou !).
Philadelphie accueillit le premier congrès continental (= les représentants des 13 colonies américaines) dans le Carpenters Hall.
Carpenters Hall
C’est depuis Philadelphie que furent dirigées les armées contre les colons anglais pendant la Guerre d’Indépendance. La Déclaration d’Indépendance est d’ailleurs signée par les 56 délégués représentant les colonies au Pennsylvania State House (devenu depuis Independence Hall) le 4 juillet 1776. La Constitution des États-Unis fut signée au même endroit en 1787.
Philadelphie servit ensuite de capitale provisoire pendant le chantier de Washington D. C.

Je vous conseille vivement la visite de l’Independance Hall (nouveau nom donc de la Pennsylvania State House) où tout cela vous sera raconté de façon extrêmement vivante par des rangers dynamiques (ça, c’est de la médiation). En plus c’est gratuit.

Independance Hall
Ici se sont dites des tas de choses intelligentes.
L'histoire rendue vivante !
Georges Washington.
N'auriez-vous pas entendu parler d'une cloche ? Liberty Bell est une cloche fondue en Angleterre, portant une inscription du Lévithique : Vous proclamerez la liberté dans tout le pays dans tous ses habitants. Elle était placée dans le Pennsylvania State House et est fêlée.
Selon la légende, elle aurait retenti juste après la signature de la Déclaration d’Indépendance. Ou peut-être pour sa lecture publique 4 jours plus tard. Et peut-être parmi un tas d’autres cloches, mais ce n’est pas ça qui compte. Sa carrière ne commence qu’à partir de 1830 quand elle est utilisée comme symbole par les sociétés abolitionnistes. Elle devient une sorte d’icône de la liberté et plein de mouvements différents et de personnalités sont venues la voir (mais bien sûr, je n’en avais jamais entendu parler).


Les plaques dégoût avec cloche.
Il était une nation... ou l'appel de la cloche.
Ensuite vous vous rendrez à l'église de Christ Church, fondée en 1695, pour le culte anglican. Le bâtiment actuel date de la 1e moitié du XVIIIe siècle. C’est un très joli bâtiment (et il y a un très bon salon de thé dans la rue) et dans le cimetière se trouvent plein de gens importants pour l’indépendance des États-Unis.


Après déjeuner, vous gagnerez donc la fameuse plus vieille rue des États-Unis (entre 1780 et 1820) : Elfreth’s alley. C’est très mimi.


Et s’il vous reste des jambes, hop, le long de la rivière pour voir les monuments aux morts des différentes guerres et les monuments rappelant l’arrivée de milliers d’immigrants.



Tous les billets sur ce beau voyage : prologue ; les gratte-ciel ; les rues de brique ; le métronew-yorkais ; Statue de la Liberté et Ellis Island ; visite de Philadelphie.
Photos de Magali et de moi-même.



jeudi 16 novembre 2017

Au fond, c’est une jouissance que d’attendre le prodige.

Henrik Ibsen, Une Maison de poupée, pièce de théâtre traduite du norvégien par Prozor, 1879.

Une pièce très étonnante !

Nous sommes la veille de Noël dans une maison bourgeoise, chez Torvald un brave banquier sérieux et Nora, une alouette qui virevolte (mais ne vous fiez pas aux apparences). Mais nous apprenons bien vite que Nora a un petit secret de rien, que peut-être elle ferait mieux de le dire, ou pas. Les révélations s’enchaînent au milieu de l’arbre de Noël et d’un bal masqué. Ces deux époux s’aiment en dépit des difficultés – c’est du moins ce qu’ils affirment.

- L’étourneau est gentil, mais il lui faut tant d’argent. C’est incroyable ce qu’il en coûte à un homme de posséder un étourneau !
- Allons, comment peux-tu dire cela ? J’épargne vraiment autant que je peux.
- Oh ! pour cela oui. Autant que tu peux, mais tu ne peux pas du tout.

Qu’il est difficile de parler de cette pièce. Le texte en est d’une très grande simplicité, presque banalité, ce qui laisse certainement sa place à de grands jeux d’acteurs. On a vraiment l’impression de se trouver dans une banale histoire bourgeoise, où l’un est un peu trop ceci, l’autre un peu trop cela, avec l’amie d’enfance, le soupirant fidèle, les enfants, la bonne, mais tout se détraque petit à petit jusqu’à… hum, ce que vous verrez.
Le vrai sujet de la pièce est bien le puritanisme et la position des femmes dans la société. Les personnages, avec leurs défauts et qualités, sont pétris de principes moraux rigides, soucieux de la réputation publique, travaillés par leur conscience et l’obsession de la faute et de la tâche. La question du travail des femmes est diversement évoquée, mais enfin, il est préférable qu’elles restent innocentes et soumises. Nora est une gentille alouette, s’agitant dans une jolie maison de poupée, mais qui aimerait bien finalement qu’on la prenne au sérieux, sous peine de faire voler en éclat ce petit monde bien arrangé.
Zorn, Magda Geber, 1891, Mora.

C’est un texte tout à fait saisissant. Le spectateur est invité à se méfier de la droiture morale. La fin, réellement bouleversante, réaffirme la croyance en l’amour, l’espoir que les miracles existent, à la possibilité d’une vie plus… réelle.

Mais tu ne penses pas, toi, et tu ne parles comme l'homme qu'il me serait possible de suivre.  (...) Écoute, Torvald ; en ce moment-là, il m'est apparu que j'avais vécu huit années dans cette maison avec un étranger et que j'avais eu trois enfants... Ah ! je ne peux même pas y penser ! J'ai envie de me déchirer moi-même en mille morceaux.

Lecture commune organisée par Margotte. Lire le monde pour la Norvège.



mardi 14 novembre 2017

Bredouiller ; répondre. Bredouiller ; réopndre.

Arno Schmidt, Tina ou de l’immortalité, traduit de l’allemand par Claude Riehl, parution origiale 1958, édité en France chez Tristram.

Le narrateur, qui n’est autre qu’Arno Schmidt, est abordé par un prétentieux en loden vert. Hop, le voici embarqué dans un monde souterrain (où habite la chaleureuse Tina) : ici restent actifs tous ceux qui sont morts, mais dont les noms continuent à être lus sur Terre. L’immortalité, c’est long alors que tout le monde n’aspire qu’à plonger dans le néant. Ici, les lecteurs sont une plaie, les biographies une calamité, les archivistes une catastrophe et Arno Schmidt, l’homme à la mémoire vertigineuse un mauvais farceur ! Cette exploration de l’immortalité est bien sûr pleine d’humour, de sexe (ah la chaleureuse Tina) et de moments plus scatologiques (le malheureux ayant mangé des lentilles).

Clic ! : une belle lumière toute rouge sombre. Nous nous tenions poitrine contre poitrine dans cet espace exigu ; lorsqu’elle leva les yeux ils produisirent un bruit très doux (ou était-ce une illusion ?). Sa longue bouche noire flottait immobile devant moi.

Cette façon de prendre le contrepied du discours habituel sur la littérature et la lecture est tout à fait rafraîchissante. C’est extrêmement drôle et brillant, divertissant, potache et érudit tout à la fois, comme toujours chez Schmidt.
Avouons aussi que le texte est beaucoup moins rageur que d’autres et plus détendu me semble-t-il.
En tant que présidente de VendrediLecture, je sens que je contribue grandement à la dure immortalité de pauvres auteurs n’aspirant qu’à l’oubli. Et en tant que blogueuse…
Zadkine, Tête de femme, 1924, musée Zadkine.
« Bin, vivez voir quelques siècles ! – Nietzsche en est revenu de son "éternel retour", et pas qu’un peu : il en a plein le tarin depuis longtemps ! » / « Ah, vous n’avez pas idée de tout ce qui peut arriver ! Abstraction faite des palimpsestes ou des lectures conjecturales : nous avons des cas d’imprudents qui à une heure funeste ont seulement inscrit avec fierté leur nom de propriétaire dans un livre précieux, du style Manesse – et déjà il est mûr, aussi longtemps que la pièce rare restera choyée.


Ce court récit est suivi d’un essai de Claude Riehl, Arno à tombeau ouvert. C’est une chance parce que les textes en français sur l’auteur ne courent pas les rues. C’est très intéressant, d’autant qu’il présente plein de romans que je n’ai pas encore lus et sur lesquels je vais me précipiter.

Tristram est l’éditeur fou de Mark Twain, d’Arno Schmidt et de Laurence Sterne (entre autres). C’est aussi l’éditeur de novembre pour Un mois, Un éditeur. À lire !

Arno Schmidt sur le blog :