La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 19 septembre 2026

Gothic revival : l'abbaye de Saint-Augustin de Pugin à Ramsgate

 


Augustus Pugin (Augustus Welby Northmore Pugin 1812-1852) est un célèbre architecte britannique. Je sais, de ce côté-ci de la Manche, personne n'a jamais entendu parler de lui. Et pourtant, le Palais de Westminster, c’est lui.

Le père de Pugin était dessinateur d’architecture et expert de l’architecture médiévale. Père et fils ont d’ailleurs voyagé en France pour étudier l’architecture gothique.

(C’est le moment de rappeler mon billet enthousiaste sur le petit château gothique rococo d’Horace Walpole.)

Pugin est le représentant majeur de l’architecture néogothique anglaise, appelée ici gothic revival, envisagée selon son point de vue comme une architecture chrétienne. Il conçoit le style gothique comme un choix moral pour la société, mais aussi comme un répertoire de formes offrant des solutions techniques pratiques pour la construction. En 1834, il se convertit d’ailleurs au catholicisme, ce qui ne l’empêche pas de construire plusieurs lieux de culte anglican.

En 1835, après l’incendie qui a dévasté le Parlement, on lui confie la construction des nouvelles Chambres du Parlement, mais son ambition ne se limite pas aux murs extérieurs et il conçoit également les détails architecturaux et les finitions intérieures. Notez que la tour dite de Big Ben est donc l’œuvre la plus célèbre de Pugin.

Il est l’auteur de très nombreux bâtiments, notamment des églises, dans toute l’Angleterre, mais aussi en Irlande et en Australie. Il a également rédigé plusieurs livres d’architecture où il exprime ses idées en faveur du gothique. La liste de ses réalisations sur la page Wikipedia est impressionnante.

En 1841 l’architecte Pugin s’installe à Ramsgate, au bord des falaises. De 1845 à 1850 il y fait ériger l’Abbaye de Saint-Augustin, à côté de sa propre demeure, église catholique marquant l’endroit où a débarqué à la fin du 6e siècle celui qui a fondé l’Église d’Angleterre et où la parole chrétienne a débuté en Angleterre. 

J'arrive de ma balade sur les falaises ; voici les murs et les tours que je cherche.

L’église Saint-Augustin est donc une création personnelle (et non une commande) de l’architecte Augustus Pugin, à laquelle il travaille de 1845 à 1852. À l’époque, le site est légèrement à l’extérieur de la ville (aujourd’hui des villas et un grand hôtel se dressent à côté). À l’église, Pugin ajoute un monastère et une école pour enfants. Il fait don de l’édifice au Vicaire apostolique du District de Londres.

Quand il meurt, l’église est majoritairement achevée, mais ce sont ses fils (également architectes) qui se sont chargés des chapelles. Pugin est enterré sur le site.



De l'autre côté de la rue, l'entrée du monastère proprement dit (où logeait les moines).


Je suis en plein soleil et les murs sont en silex noir, assemblé par un mortier noir, où seule la pierre jaune pâle souligne les éléments architecturaux.

C'est une création très personnelle, bâtie sur ses propres fonds, où l'architecte s'est totalement investi et où il a mis en oeuvre tout ce en quoi il croyait.


La visite débute par une sorte de grand couloir, qui fonctionne un peu comme un cloître couvert, grande galerie donnant sur des chapelles.


Par exemple, la Chapelle Saint Jean-Baptiste bâtie par Edward Welby Pugin, fils aîné d'Augustus (auteur du Granville Hotel de Ramsgate dont je vous ai montré la photo la semaine dernière). Il y a une porte et des vitraux, mais aussi cette très belle baie ouvrant sur le couloir, avec ses doubles colonnettes et sa grille en métal.
Les vitraux ont été dessinés par John Hardman Powell, gendre et assistant d'Augustus.

Photo de gauche prise depuis le couloir. Vous voyez que les colonnettes font intervenir des pierres de différentes couleurs. La grille mêle le bleu et l'or. L'ensemble produit un effet à la fois coloré et lumineux.

Poursuivons la visite et entrons dans l'église elle-même. La nef semble se diviser en deux. Des arcs d'ogive séparent les différents espaces et marquent l'ouverture des chapelles.



Comme dans la chapelle Saint Jean-Baptiste, je suis frappée par le rôle joué par la lumière. Les barrières en bois ou les grilles en métal ou les baies de pierre dessinent des séparations ouvertes entre les espaces, filtrent la lumière tout en la laissant passer. Elles donnent envie de s’avancer pour voir, offrent tout un jeu entre les matériaux et les couleurs. Un cartel précise que Pugin était très attaché à ses clôtures qui, selon lui, jouent un rôle important pour susciter le sens du sacré.
Il faut également souligner l'importance des vitraux, tous dessinés par Pugin ou par ses proches, en s'inspirant de ceux de l'époque médiévale.


Le soleil torride de mi-journée joue à plein et fait tomber en pluie le rouge, le jaune, le bleu... l'espace est transfiguré.

 

Du petit cimetière on a une vue sur la mer, mais aussi sur les bâtiments.

À gauche, The Grange, la maison que Pugin s'est faite construire à proximité de son grand oeuvre (la maison a été complétée par Edward après la mort d'Augustus). Je n'ai pas pu la visiter (uniquement visite guidée sur rendez-vous) mais les photographies de l'intérieur en donnent vraiment envie. Un édifice non symétrique, à l'intérieur richement orné, très coloré. Pugin a tout conçu : les fenêtres, les sols, les papiers peints, les meubles... Ceci dit, à mes yeux, c'est d'abord une demeure victorienne, avec son esthétique lourde, chargée, colorée, trop riche. Le gothic revival est bien un style du 19e siècle (tout comme le gothique de Walpole était rococo). J'aime ces créations mixtes entre plusieurs périodes !

En 2012 une relique de Saint Augustin a été déposée dans l’église.

Les moines ont quitté les lieux il y a une dizaine années et le propriétaire de mon logement m'a dit avoir été à l'école à cet endroit il y a pas mal d’années. Aujourd’hui c’est un petit musée gratuit. Je n'aurais jamais eu l'idée d'y aller (Pugin, totalement inconnu par chez nous) sans un dépliant touristique trouvé dans mon logement, car il n'y a rien dans mes guides. Je ne regrette pas, c'est une belle découverte !


Les semaines précédentes :  un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate
La semaine prochaine : on visite un château !

jeudi 17 septembre 2026

Sous ces latitudes, le monde n’est fait que de blocs de pierre, de morues et de mer.

 


Karel Čapek, Voyage vers le Nord, avec les illustrations de l’auteur, parution originale 1936, traduit du tchèque par Benoît Meunier, paru en France aux Éditions du Sonneur.

En 1936 Čapek et son épouse entreprennent un voyage vers le Nord (le vrai Nord), d’abord en train, le Danemark, la Suède, la Norvège avec une longue remontée en bateau jusque tout là-haut et un retour en train à travers la Suède, puis en bateau pour traverser la Baltique. Il raconte un peu, il décrit beaucoup et il dessine énormément.

Nous repartons donc et gare aux glaciers ; il y en avait partout il y a à peine quelques centaines de milliers d’années ; et partout ils ont laissé l’empreinte de leurs doigts puissants.

C’est un livre délicieux. Écrivant à un moment où l’actualité internationale est des plus menaçante et belliqueuse, ce voyage apparaît comme une échappée dans un monde idéal de petites vaches et de grands sapins, de fjords aux couleurs merveilleuses et de lumière trouble et permanente. Hors du temps et hors du monde ; il faut dire qu’à cette époque ces pays sont encore très ruraux ou forestiers et que la nature y a encore toute sa place grandiose.

Le Danemark
C’est un tout petit pays, quoiqu’il compte plus de cinq cents îles ; c’est une petite tranche de pain, mais bien beurrée.

Et puis, bien sûr, il y a beaucoup d’humour. Tendresse, attachement, c’est très affectif et indulgent pour toutes les bizarreries humaines.
Je note la présence de l’explorateur Nansen et celle d’Amundsen, et celle beaucoup plus discrète de Selma Lagerlöf – on devine que l’auteur s’est passionné pour les récits d’exploration.
Et la fascination pour la lumière.

Je sais, ce sont des détails, mais le voyageur cueille une petite fleur au bord de la route et fait de cette vétille un souvenir. Et ce n’est peut-être pas un détail lorsqu’un voyageur se sent en terre étrangère plus humain et plus noble que partout ailleurs dans le monde.
Cela pourrait être une devise pour les billets touristiques.
La Norvège
Par ici, ce lac vert, tout en longueur, qui, déjà, est un fjord marin : entre des falaises à pic, un ruban d’eau lisse et sans fond ; c’est d’une tristesse envoûtante et d’une intimité effrayante, bien qu’au premier coup d’œil, tout cela paraisse tout à fait irréel.

Tu peux scruter les eaux agitées par la quille, elles sont d’un vert vitriol martial, d’un vert malachite, d’un vert iceberg ou quelque chose comme ça ; elles fument d’une blancheur furieuse, elles sont ourlées de mousse ; regarde cette route tracée derrière nous par l’écume jusqu’à l’horizon ; regarde comme elle fait tanguer cette barque de pêche sur laquelle un homme se tient debout et nous fait signe de ses grosses pattes d’ours polaire !


On a le sentiment que l’Europe finit brutalement, comme taillée dans le vif, et un peu tristement. Ma foi, on dirait la tranche, noire, d’un livre. Venant du nord, on se dirait sans doute : mon Dieu, mais quelle est cette grande île triste ? Eh bien, c’est un pays assez étrange, un pays soucieux qu’on appelle l’Europe.
Le cap Nord.


La Suède
Et on croise de ces arbres ! (…) Un petit sapin trapu, un olibrius en zigzag, des bleus ébouriffés au front fendu par la foudre, un grand dadais morveux, déjà féroce, renfrogné sous sa tignasse et qui se prend pour un homme ; je vous le dis, on ne se lasse pas de cette végétation nordique sauvage.
(...)
Oui, j’ai gardé les vieux arbres et les prés, les forêts, le granit et les lacs pour le moment où je devrais prendre congé des pays du Nord ; car le plus beau, là-bas, c’est avant tout le Nord lui-même, c’est-à-dire la nature, une nature plus verte que partout ailleurs, une nature riche en eaux, regorgeant de prés et de forêts, étincelante de rosée et de reflets célestes, une nature pastorale et luxuriante, paisible et bénie.


Karel Čapek sur le blog :
La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : les notes de voyage, voilà la vraie réussite d'écriture de l'auteur
Dachenka ou la vie d'un bébé chien : racontés, dessinés, photographiés, les premiers mois d'existence de Dacha

À lire par petites touches le soir avant de dormir, pour s’éloigner mentalement de notre propre époque bien menaçante. Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.


mardi 15 septembre 2026

Tu veux voir des Serbes, je te présente des Serbes.

 

Lionel Duroy, L’Hiver des hommes, Julliard, 2012.

Dix ans ou plus après la guerre de Yougoslavie, qu’il a suivie en tant que journaliste, le narrateur (qui prétend s’appeler Marc, mais qui est un clone de Duroy) revient sur les lieux à Belgrade, puis dans divers lieux de la République serbe de Bosnie. Il cherche à rencontrer les proches de ceux qui sont désormais considérés comme des criminels de guerre, sauf là-bas où beaucoup tiennent un discours négationniste. Les héros auraient protégé l’Europe d’une invasion musulmane. Ils sont fiers de vivre dans un petit pays ethniquement pur.


Le personnage qui constitue le centre des questions du narrateur est Anne Mladić, la fille de Mladić, qui s’est tuée en 1994. Ils disent tous qu’elle a été assassinée. Dans les réflexions du narrateur, les souvenirs de lecture des livres consacrés aux enfants des criminels nazis (les fils d’Hans Frank, la fille d’Himmler), mais également sa propre relation à son père collaborateur et fidèle de l’Algérie française. Il interroge la notion de fidélité, celle de trahison, les perdants qui se trompent de combat…

Puisque Gudrun Himmler n’a pas pu réhabiliter son père aux yeux du monde, elle a pris le parti de se glisser dans sa peau, d’endosser ses idées. De cette façon, elle a pu continuer à l’aimer. Elle n’a pas trouvé le moyen de le défendre, mais au moins ne l’a-t-elle pas trahie.

Face à lui, sincère, on nie, on réécrit l’histoire, on affirme sans savoir, on fantasme, on accuse, on a peur… Je suis impressionnée par le calme du journaliste et sa façon de réussir à rencontrer et à parler avec les personnages les plus durs et les plus hermétiques.

Pavlusko avait dans le regard quelque chose de mon père, un éclair d’incertitude, de détresse. Mais bien sûr ! C’était cela qui avait fait qu’en dépit de mon agacement, le premier matin, j’avais supporté jusqu’au bout ses diatribes de malade mental.

Bien sûr, Duroy ne serait pas Duroy s’il n’était pas question entre les lignes du désastre de son mariage et de sa famille, et de son rapport à l’écriture, mais heureusement ici, ce n’est pas le centre du livre.

Après tout cela, il y a la sidérante arrivée à Sarajevo. Après des semaines à entendre parler d’une ville aux mains des islamistes où l’on recruterait en vue de l’invasion de l’Europe, et après avoir réalisé que le bus de Bosnie contournait soigneusement la ville pour ne pas même la frôler, il suffira au narrateur de franchir un fossé pour arriver dans une ville occidentale normale – un pas que feront seulement deux de ceux qu’il a rencontrés.

Il est aussi question du petit garçon et du père de La Leçon d’allemand de Siegfried Lenz. Ivo Andrić est également cité à plusieurs reprises. On croise l’écrivain Nebojsa Jevrić, dont non seulement les œuvres ne sont pas traduites, mais dont les pages Wikipedia sont dans trois langues que je suis incapables de lire. Dommage...

Crécy, Fantôme architectural, 2023 privé

Passant devant Auschwitz, Norman Frank [fils d’Hans Frank] n’en a pas moins, dans un coin de sa mémoire, le dessin de son camarade sur le Juif et la machine infernale, de sorte qu’il en sait sans doute plus que sa raison ne l’imagine. Pas au point d’attenter à sa vie comme Anne Mladić, ni même de signifier verbalement à son père son immense désarroi, mais suffisamment pour se projeter en vieillard, ce qui aurait dû alerter son père.

Ils ont obtenu les frontières qu’ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins, il sont condamnés à défendre cet isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. Comment Pavlusko pourrait-il tenir un autre discours, lui dont ils ont tué l’enfant ? Et Slobodan Jasnić, dont la famille a été anéantie par les oustachis, que pourrait-il souhaiter de mieux pour ses enfants et petits-enfants que ces frontières ? (…) Comment vont-ils survivre à cette folie ?

Je confesse une méconnaissance totale des guerres de Yougoslavie (même si ça ne me viendrait pas à l’idée de dire que l’Europe est en paix depuis la fin de la Seconde guerre mondiale alors qu’elle a presque été constamment en guerre). J’étais au collège à l’époque, on ne m’a jamais rien expliqué, tout le monde partant du principe que « les Balkans c’est compliqué » et que « ils se tuent entre eux ». Après ma lecture, je suis un peu allée sur Wikipedia pour comprendre ce qu’est cette mystérieuse République serbe de Bosnie, faisant partie de la Bosnie-Herzégovine, mais distincte de la Serbie.

Nous avons appris il y a trois semaines la mort en prison de Ratko Mladić. À ses funérailles étaient présents le gouvernement serbe et l’église orthodoxe de Serbie (très proche de celle de Russie).

Il s’agit d’une relecture ; il y a déjà eu un billet en 2012. C'est aussi ma participation pour le mois de septembre aux Escapades européennes de Cléanthe.





samedi 12 septembre 2026

Isle of Thanet : Ramsgate et Margate

 L’Isle of Thanet n’est pas une île, ou plus exactement n’est plus une île. Elle se situait à la pointe orientale du Kent et était séparée du reste de l'Angleterre par le détroit de Wantsumdétroit qui s’est progressivement comblé, mais qui reste inondable selon la météo (je prédis des années difficiles aux habitants du coin).

Je m’y suis rendue un mercredi de grande chaleur, pour une balade culturelle de bord de mer.

Étape 1. Je prends le train afin de me rendre à l’endroit où Saint Augustin (pas celui-là, l’autre) a débarqué à la fin du 6e siècle pour prêcher et convertir les païens. Une croix a été érigée au 19e siècle pour marquer le lieu et le moment, avec les motifs celtiques associés aux Saxons.


Ensuite, petite marche le long du rivage, sur le Viking Coast Trail, parce qu’il n’y avait pas que les moines qui débarquaient ici. C’est ainsi que je rejoins Ramsgate, une ville qui existe depuis les Romains et les Vikings, mais qui a pris son essor en tant que station balnéaire au 18e siècle. 

J'arrive par les falaises (que vous voyez sur la photo de paysage), en hauteur. La ligne de côte descend progressivement jusqu'au port et à la plage, mais le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a du relief. Cela donne une belle arrivée.

Je déambule dans Ramsgate, station balnéaire avec une jolie architecture du 19e siècle. Des édifices de style néogothique, ou d’autres avec d’élégants bow-window à qui je trouve une petite allure orientale avec leurs ferronneries de différentes couleurs et leurs auvents. La ville est agréable. Je trempe un peu mes pieds dans la mer, mais la pente est très faible : même à plusieurs mètres du bord les gens ont de l’eau seulement jusqu’aux genoux.

The Granville Hotel bâti par Edward Pugin en 1868. En réalité, celui-ci bâtit une rangée de maisons trop élaborées pour trouver preneur. Il transforme l'ensemble en un hôtel de luxe, avec des bains turcs et tout le tralala. Malgré tout, l'architecte fait faillite en 1872. Le bâtiment a été abîmé par la guerre, mais une partie de la façade a été rebâtie. Aujourd'hui c'est une résidence de luxe. Et le nom est en l'honneur d'un comte de Granville.

On est là face à la mer, en hauteur, le long d'une grande promenade au-dessus de la plage,.

Trois corps de bâtiment en brique dont la cour est face à la mer, très esprit campagne je trouve.

Je note aussi que les Anglais n’ont pas encore compris le concept de soleil. Je suis la seule à rechercher de l’ombre pour manger mon sandwich (ça tombe bien, il y en a peu). Nous sommes peu nombreux à porter des lunettes de soleil et encore moins à avoir un chapeau. Je songe à toutes ces maisons, y compris récentes, sans volets extérieurs. Ils ne sont pas prêts du tout.


Minuscule et charmant kiosque en style néogothique datant des années 1870 (photo pas de moi).


Étape suivante : je prends le bus pour Margate, station balnéaire la plus connue du secteur. Les familles y sont nombreuses et joyeuses, les goélands y guettent les sandwichs et les chips. Margate, avec sa belle plage de sable, a un côté fête foraine, avec sa grande roue, ses magasin, ses jeux, ses parcs d’attraction, sa foule bon enfant. J’ai particulièrement apprécié les escaliers descendant vers la mer, parfaits pour déambuler les pieds dans l’eau.

J’aime bien l’ambiance, même si ce n’est pas trop mon truc, tout ce bruit, toute cette foule.

The Clock Tower construite pour marquer le Golden Jubilee de la reine Victoria.


Je visite la Shell Grotto, la grotte de coquillages (une cave dont les murs et les plafonds sont couverts de milliers de coquillages). Un endroit terriblement kitsch… mais souterrain et donc plutôt frais.

Cette grotte est citée dans la presse pour la première fois en 1835 et elle se visite comme une curiosité depuis 1837. Aucune archive ne permet de savoir qui l’a fabriquée, à quelle date ni dans quel but. Des analyses et examens suggèrent qu’elle aurait été créée au 18e siècle, époque où l’on aime avoir dans les jardins des grottes et fontaines ornées de coquillages, des labyrinthes, des fausses chapelles et autres lieux de rêverie.

C'est totalement de mauvais goût.


Les affiches du 19e siècle ne craignent jamais d'en faire des tonnes.

Je précise que la page Wikipedia française de Margate confond la Shell Grotto avec une autre attraction, les caves, elles aussi souterraines, elles aussi du 19e siècle.

Bref. Je passe devant le cinéma (marquant l'entrée d'un ancien parc d'attraction Dreamland - photo Wikipedia) et je reprends le train pour Canterbury, en appréciant la climatisation qui me permet de reprendre des forces. J’ai pris de sacrés coups de soleil ce jour-là, ce qui n'a rien d'étonnant avec 34 degrés.

La semaine prochaine, nous restons à Ramsgate pour un peu d’architecture.


Il s'agit de ma deuxième participation pour "Sous les pavés, les pages" d'Ingannmic et Athalie.






jeudi 10 septembre 2026

On a trop de mal à naviguer aujourd’hui, car tout le monde se fait corsaire !

 

Laure-Hélène Gouffran, Corsaires à Marseille. Onze portraits d’aventuriers des mers à la fin du Moyen Âge, éditions Anacharsis, 2025.


Corsaires et pirates ; pirates et corsaires : ce sujet donne lieu depuis plusieurs années à des recherches historiques passionnantes, loin des fantasmes du cinéma et des romans, mais tout aussi riches de portraits hauts en couleurs. Par exemple : au large de l’Amérique ou dans le port de Dieppe.

Au début du XVe siècle, la course est devenue un mercenariat dans lequel des hommes, peu regardants sur les projets politiques qu’ils contribuent à servir, louent leurs navires et leurs bras armés aux employeurs les plus offrants, travaillant parfois pour leur ennemi de la veille.

Aujourd’hui, le point de vue est celui de Marseille à la fin du Moyen Âge. Non pas qu’il y ait plus de « corsopirates » à Marseille qu’ailleurs en Méditerranée, mais la ville est de taille raisonnable et ses institutions sont bien étudiées. De plus, dans les années 1380-1430, la région est en proie à d’incessants conflits entre le royaume d’Anjou et celui d’Aragon (pour le contrôle de Naples), avec intervention du roi de France, de la ville de Gênes ou du pape – ces belligérants ne rechignant pas à employer des mercenaires sur terre, mais aussi sur mer. On charge des corsaires d’attaquer les bateaux de l’ennemi, mais ces corsaires sont aussi pirates à leur propre compte… À cela il faut ajouter les fameuses incursions sarrasines (sans doute de Tunis), qui s’emparent des navires et contre lesquelles on peut aussi armer des corsaires.

Se constitue en 1392 un groupe composé en majorité d’hommes d’âge mûr, plutôt expérimentés, provenant d’un même milieu tissé au fil de liens familiaux, commerciaux, vicinaux et politiques. Ce groupe d’investisseurs constitue une réduction très éclairante de l’élite marseillaise de la fin du XIVe siècle : leur engagement révèle la capacité des opérations corsaires à fédérer un large éventail de notables autour d’un projet économique commun.


Bref, Gouffran nous dresse onze portraits, glanés dans les archives de Marseille, du royaume d’Aragon, de Gênes, ou d’ailleurs (archives notariales, actes municipaux, correspondance royale, dossiers judiciaires...) de gens qui sont autant nobles que forbans, commerçants qu’aventuriers, ou simplement financiers.
Apparaît aussi l’importance du commerce du corail.

C’est l’occasion de découvrir :
Un pirate seigneur de Brégançon, qui parvient à s’implanter localement et à vivre aussi bien de butin que des rentes et des offices qui lui sont concédés officiellement. Un homme suffisamment puissant pour exiger un tribut de la Ville de Toulon en échange de l’engagement à ne pas attaquer le port.
Un homme d’affaires marseillais, chargé du ravitaillement de la Ville, négociateur au besoin, mais également corsaire.
L’examen de contrats dressés chez le notaire permet de savoir que les investisseurs s’associent pour équiper un navire en vue d’expéditions corsopirates – quand le commerce légal patine, les armateurs doivent bien trouver d’autres sources de revenus ! Parmi eux, plusieurs juifs membres de l’élite marseillaise, mais aussi au moins une femme.
L’inventaire après décès d’un corsaire : un bourgeois ordinaire, vivant de ses rentes et des attaques de navire, possédant femme, esclaves et domestiques, et pressoir à vin, dans une bonne maison du Panier.
Alicante, le lieu idéal pour revendre ses prises quand on est pirate en Sicile et en Sardaigne.

Les corsaires jouissaient d’une large autonomie dans la gestion des conflits maritimes, et la négociation apparaît comme un mode courant de règlement, sans doute plébiscité par l’ensemble des parties. La perspective d’un retour sur investissement a pu, dans ce cas prévis, inciter Chaucenne [négociant dont les marchandises ont été volées par le corsaire] à financer la galère des Moranza : en entrant dans le capital de l’armement du navire, le marchand pouvait sans doute espérer participer à ses profits éventuels. Cet accord opportuniste suggère ainsi, en creux, les formes paradoxales de compromis que les marchands pouvaient consentir pour préserver leurs affaires dans le contexte incertain du commerce maritime à la fin du XIVe siècle.

(Après cette lecture, on se demande bien comment des bateaux réussissaient malgré tout à arriver à destination.)

F. Detaille, Navire et marchandises au quai aux huiles, 1904, Marseille Musée d'histoire

Le livre se déroule autant à mer qu'à terre et il permet de mieux connaître les élites marseillaises en cette fin de Moyen Âge. Je me demande si ce book trip en mer ne serait pas aussi bon pour Sous les pavés les pages...