Elsa Triolet, Le Monument, 1957, édité par Gallimard/Folio.
Ce roman en forme de fable se déroule dans un pays qui n'est pas nommé, qui ressemble beaucoup à la Tchécoslovaquie, mais qui pourrait être un voisin, un pays qui a connu une monarchie, la guerre contre Hitler et un régime communiste. Le héros se nomme Lewka, il est sculpteur. Il étudie d'abord à Paris, s'essaie au cubisme, puis revient à la figure humaine telle que pratiquée dans les années 20. Après la guerre, il devient ministre des beaux-arts dans son pays, mais a du mal à se faire accepter et on lui commande un monument en l'honneur de Staline – monument inauguré peu avant 1953.
Une révolution, cela vous fiche tout en l'air. Tout le monde croit que, tout de suite derrière,il va venir le bonheur, la prospérité, la justice... et il vient des tickets de pain, des obligations, et une nouvelle justice dans laquelle tout le monde se perd – les juges, les accusés et l'opinion du peuple... En attendant, on arrête des gens. Inimaginable, le nombre de salauds inattendus.
Triolet affirme être partie d'une anecdote qu'on lui a racontée, ainsi que d'un événement qu'elle a vécu de près (une querelle faisant intervenir Picasso, Aragon, le PC français et le Grand frère URSS). Son propos, qu'elle détache de ces contingences, porte plus généralement sur l'art, l'art et la politique, l'art et le régime communiste.
J'ai bien aimé la lecture de ce court roman, à l'écriture enlevée, tout d'abord parce que Lewka est un personnage attachant, sans être totalement sympathique. C'est aussi parce que nous plongeons à pieds joints dans les dilemmes de l''artiste. L'oeuvre art doit-elle plaire au peuple ? Et dans ce cas comment faire ? L'oeuvre d'art doit-elle exprimer l'espoir apporté par le communisme, malgré les lézardes de plus en plus grosses ? L'oeuvre d'art doit-elle répondre aux exigences artistiques de l'artiste ? Lewka est félicité par ses collègues d'avoir abandonné le cubisme, qui est un truc de bourgeois, et de revenir à la figuration, alors même que pour lui, l'enjeu ne se pose pas en ces termes. Pour Lewka, l'horizon est celui de l'art, pas du communisme.
Ce qui est déchirant pour moi, c'est que mon imagination à moi ne corresponde pas à celle du peuple. Je me suis efforcé de le contenter quand même, j'ai peiné, j'ai souffert mille morts, pour en arriver là, à cette monstruosité, à ce blockhaus. Le peuple n'en veut pas, il le vomit. Moi, je me suis déshonoré. C'est une expérience trop voyante, camarade...
Au final, on ne saura pas vraiment à quoi ressemble le fameux monument à Staline, sinon qu'il est monstrueux.
Dans sa préface, Triolet note qu'à la date d'août 1965 Le Monument n'a été traduit ni dans les « démocraties populaires », excepté la Hongrie, ni en URSS (je recopie cette précision notamment pour Passage à l'Est).
D'Elsa Triolet, j'ai aussi lu le très bon Le Premier accroc coûte deux cents francs recueil sur la Seconde guerre mondiale.
| Paris, place Clémenceau, statue de de Gaulle |
