La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 21 juillet 2026

Et qu’est-ce que cela fait, qu’elle soit méthodiste ? Ce n’est qu’une fleur de souci dans la soupe.

 

George Eliot, Adam Bede, parution originale 1859, traduction de l’anglais par François d’Albert-Durade, revue par Dominique Jean, édité en France par Archipoche.


Au début du roman, dans un petit village d’Angleterre, en 1799, nous faisons connaissance avec Adam Bede, jeune menuisier, costaud, bon et honnête, et aux idées bien arrêtées. Mais aussi avec son frère, beaucoup plus doux. Le soir, par curiosité, tout le monde se rend aux prés communaux écouter Dinah, jeune prédicatrice méthodiste, qui prêche le soir après sa journée.
C’est le premier personnage de prédicatrice que je croise dans un roman !
Ce début va donner le ton, l’ambiance, quelque chose où la culture de l’Ancien et du Nouveau Testament est très présente. J’ai même pensé vaguement à ces romans américains de Harlem, mais plus encore à ceux de Marilynne Robinson.

Bien sûr, avant de lire George Eliot, je n’avais pas mesuré à quel point les querelles religieuses avaient pu être féroces en Angleterre au 19e siècle, entre église établie et méthodistes. J’avoue que cela me passe un peu par-dessus la tête, mais quelle découverte intéressante ! Le sujet est au coeur de ses premières parutions, mais beaucoup moins des suivantes.

C’était un de ces après-midi où le destin cache son horrible visage froid derrière un voile de brume lumineuse, nous enveloppe de ses chaudes ailes veloutées et nous enivre du parfum de violette que répand son souffle. (…) Ses regards se dirigeaient malgré lui sur une courbe éloignée du chemin où devait nécessairement apparaître d’ici peu une silhouette légère.

Bref, nous partons donc pour un roman de 770 pages, avec pour personnage principal cet Adam Bede, ses amours heureuses et malheureuses, son établissement en tant qu’homme, c’est-à-dire en tant que mari, père et travailleur sage et reconnu par ses concitoyens. Toutefois, au coeur du livre, il y a une autre histoire, celle de la jolie Hetty, de ses amours à elle et de son destin tragique. Oui tragique, car malgré le propos majoritairement conservateur, l’envers des romans sentimentaux austéniens, ce sont bien ces jeunes femmes sacrifiées avec une violence qu’on a peine à imaginer.

Mais comme dans tous les romans d’Eliot, c’est tout un monde qui nous est dépeint. Du frère d’Adam au jeune et beau gentilhomme, au pasteur qui est un brave homme même s’il est un peu léger en théologie, un couple de fermier et leurs enfants, d’innombrables chiens, des propriétaires et leurs tenanciers… Le roman raconte extrêmement bien la vie des campagnes anglaises, ses relations sociales, sa hiérarchie, ses saisons avec le chant des moissonneurs… Les ouvriers des fermes y restent à l’arrière-plan, car ce sont les fermiers qui comptent et le ton est empreint de nostalgie : encore un roman de ce qu’on appelle la Révolution industrielle qui chante les charmes disparus de l’honnête vie rurale. Ah, Eliot n’est pas une romancière des villes.


Cela fut dit à voix plus basse que d’habitude, tandis que son mari parlait à Adam, car Mrs Poyser se conformait très strictement aux règles des convenances, et pensait qu’une jeune fille ne devait point être grondée trop vivement devant un homme respectable qui lui faisait la cour. Ce n’aurait point été franc jeu ; chaque femme est jeune à son tour, et a ses chances de mariage qu’il est un point d’honneur chez les autres femmes de ne pas contrarier.

C’est son premier grand roman et cela se sent. Soit qu’elle ne fasse pas confiance à sa plume, soit qu’elle ne fasse pas confiance au lecteur, elle dissèque beaucoup trop les sentiments et les émotions. J’avoue avoir passé un bon paquet de pages. Cela manque un peu de rythme, tout cela, et ne laisse pas suffisamment de liberté à l’esprit du lecteur.
Il n’empêche qu’il y a des tas de merveilles d’écriture, impossible de les relever toutes. C’est quand même brillant !

Constable, La Charrette de foin, 1821 NG Londres


Avec une seule goutte d’encre pour miroir, le sorcier égyptien entreprend de révéler au passant de hasard des visions d’un passé reculé. C’est ce que j’entreprends de faire pour vous, lecteur.

C’est le début et il faut dire que les allusions à l’Égypte ancienne sont innombrables dans le roman. Au-delà des thèmes vétérotestamentaires attendus (Moïse et Joseph et autres), je me demande si elle n’a pas fait un pari avec Lewes.

Peut-être se retournera-t-il dans un instant et, en attendant, nous pouvons regarder cette imposante vieille dame, sa mère, une belle brune âgée, dont la riche carnation est rehaussée par cette enveloppe compliquée de batiste blanche et de dentelles qui encadre sa tête et son cou.

Mais quel portrait !

Elle savait bien aussi que Mr Craig, le jardinier du domaine, était fou d’amour pour elle. Il lui avait fait dernièrement des aveux auxquels on ne pouvait se méprendre, qui avait pris la forme de succulentes fraises et de petits pois emphatiques.

Et quelle ironie ! Moi aussi, je veux qu’on me fasse la cour à coup de petits pois emphatiques.

Adam Bede ayant eu l’honneur d’être inscrit au programme du Capes et de l’agrég, sa fiche Wikipedia française est extraordinairement complète.

Avec ça, j’ai assez envie de relire Daniel Deronda – va falloir beaucoup prendre le train pour ça.

Une participation au défi des Deux George de la Littérature de Miriam et Claudia LuciaL’avis de Miriam sur ce roman et celui de Claudia Lucia.


George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : Le Roman d'amour de Mr Gilfil ; Les Tribulations du révérend Amos Barton ; La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.



samedi 18 juillet 2026

On joue au polo !

 

Le polo, c'est ce sport d’équipe où des gens à cheval propulsent une balle à l’aide d’un maillet. Un sport qui est né dans les steppes d'Asie centrale il y a plus de 2500 ans et qui s'est répandu en Perse, à Constantinople, jusqu’aux Mamelouks d'Égypte, mais aussi jusqu’en Chine.

Saviez-vous que les terrains de polo de Tamerlan, le conquérant mongol, sont encore visibles à Samarcande ?

Les Occidentaux découvrent véritablement le polo quand les conquérants anglais débarquent en Inde, même si, évidemment, ils en avait déjà vu ou entendu parler. Et aujourd’hui, les tournois de polo les plus réputés ont tous lieu en Argentine – la mondialisation, c’est quelque chose !

Le polo se pratique également à la nage (soit), à vélo (ok), en kayak (ah tiens) et à dos d’éléphant (normal).

La page Wikipedia recense plusieurs représentations artistiques. Et moi, où ai-je bien pu en trouver, me direz-vous ? Et bien, au musée Guimet.


À l'étage du musée, le regard ne peut qu'être attiré par ces grandes vitrines avec cette ronde bondissante. Et hop, et hop, et hop.
Des dizaines de figurines de terre cuite, datées du 8e siècle de notre ère, provenant de Chine du Nord. Des chevaux libres, mais aussi des cavalières, des joueuses de polo.


Un beau cheval pomelé, la queue et la crinière bien attachées pour éviter de gêner la course et d'accrocher le maillet - maillet qui devait être en bois et qui a disparu depuis longtemps. Regardez comme le cheval et la cavalière sont saisis en plein mouvement. La joueuse a le bras levé, elle est concentrée sur la balle.


Les coiffures et les vêtements sont individualisés, les chevaux aussi. Les positions varient.



Cette belle photo en gros plan et sans reflet provient du site du Musée Guimet. On voit bien la tête du cheval, son expression en plein effort, les yeux, la bouche, les oreilles. La joueuse semble faire corps avec sa monture. Les cheveux sont rassemblés dans le chignon serré et rien ne la distraira du jeu.
J'emprunte au Musée Guimet les informations suivantes.
Ces figurines étaient déposées dans les tombes. Il s'agissait de substituts destinés à assurer au défunt une existence confortable dans l’au-delà. Pas de raison de se priver de son sport préféré sous prétexte que l'on est mort !

"La société cosmopolite centrée autour de la capitale, Chang’an, la plus grande ville du monde d’alors, est illustrée par ses figurines : jeux de tables, conteurs, spectacles de danse, musique, tir à l’arc… Le jeu de polo (jiqiu) semble avoir été introduit à la cour des Tang par les échanges avec le monde persan."

Sur Wikipedia on trouve encore plein de photographies de joueuses de polo de la dynastie Tang.




J'aime bien l'accrochage du musée parce qu'il donne l'illusion d'une ronde, comme si toutes ces figurines participaient au même match, alors qu'elles ont vraisemblablement été trouvées dans différentes tombes. Mais j'ai tout à la fois l'impression d'une cavalcade endiablée et d'un moment suspendu - est-ce que les chevaux ne volent pas ?

La semaine prochaine, quelque chose de beaucoup plus contemporain.




mercredi 15 juillet 2026

La confusion et la terreur redoublèrent, tout le monde était en suspens, sans savoir que faire, craignant et espérant le succès que Dieu voudrait leur envoyer.

 

Cervantès, Nouvelles exemplaires, parution originale 1613, traduit de l’espagnol en 1949 par Jean Cassou, édition Folio.


Des nouvelles exemplaires ? Des exempla, des histoires à portée vertueuse, mais avant tout des histoires. Des histoires où tout sépare les amoureux, mais ils se marient à la fin. Des enfants abandonnés qui retrouvent leur père ou leur mère, avec de grandes scènes de reconnaissance à la fin. Ou alors des histoires qui tournent tout cela en dérision ?
À nos yeux d’ailleurs, tout cela ne semble guère exemplaire. Une jeune femme violée dont le mariage avec le violeur fait tout le bonheur, parce qu’elle l’aime, et que cela rachète son honneur. Les femmes attribuées comme épouses un peu comme ça. Les esclaves, omniprésents.
Mais la plongée dans une Espagne d’un autre temps !
Alors ?

Les parents de Léocadie, blessés, affligés et au comble du désespoir, aveugles, sans les yeux de leur fille qui était la lumière des leurs ; seuls et privés de leur plus douce et agréable compagnie ; incertains, sans savoir s’il serait bon de faire de faire part de leur malheur à la justice et craignant de devenir eux-mêmes l’instrument par quoi leur déshonneur serait public.

Je ne vous parle pas de toutes les nouvelles, mais petit aperçu.
Comme son nom l’indique, La Petite Gitane se passe parmi une bande de bohémiens. Ils sont voleurs (naturellement), mais aussi nobles que des gentilhommes.
L’Amant libéral nous plonge parmi les galères des esclaves chrétiens en Sicile aux mains des Turcs. On y croise d’anciens chrétiens devenus musulmans pour pouvoir se libérer et s’enrichir, et même des femmes de vizir secrètement chrétiennes. Chrétiens et musulmans y craignent par-dessus tout les corsaires, et on y essuie des tempêtes et des naufrages. C’est très romanesque.

Ainsi parlait un esclave chrétien ; et il considérait du haut d’une petite éminence les murailles renversées d’une Nicosie à jamais perdue ; il leur adressait la parole ; il comparait ses misères aux leurs, comme si elles eussent été capables de l’entendre. Lorsque nous sommes dans l’affliction, notre imagination nous porte, par un mouvement naturel, à faire et à dire des choses étrangères au bon sens.

Notez une très bonne émission sur l'esclavage en Méditerranée, sachant que Cervantès l'avait lui-même expérimenté durant plusieurs années.

Rinconete et Cortadillo nous fait rencontrer les voleurs de Séville, avec leur chef, leurs coutumes et leur argot, voleurs qui manient un ton grandiloquent, mais plein de fautes, en contraste total avec leur aspect dépenaillé. Ce décalage est très plaisant à lire et Cervantès a dû bien s’amuser à l’écrire.


Et la Escalanta, s’enlevant une pantoufle commença à y donner des coups comme sur un tambour de basque ; la Gananciosa prit un balai de feuilles de palmier, tout neuf, qui se trouva sous sa main, et le raclant produit un son qui, bien qu’âpre et rauque, s’accordait à celui de la pantoufle. Monipodio cassa une assiette et des tessons fit deux castagnettes qui, placées entre ses doigts et agitées avec une extraordinaire vivacité, donnèrent le contrepoint à la pantoufle et au balai. (…)
De musque plus légère, plus divertissante et à meilleur marché, on n’en a pas inventé au monde. J’ai entendu dire l’autre jour à un étudiant que ni l’Orfraie qui tira Orifice de l’enfer (…) n’inventa une musique aussi facile à apprendre ni aussi jolie à jouer.

On rencontre une Espagnole anglaisehéroïne capturée enfant en Espagne par un officier anglais lors de la prise de Cadix (ça se finit bien heureusement) ; 
Des esclaves noirs, souvent ridiculisés ;
Des jeunes gens riches, mais peu recommandables ;
Un Licencié de verre, c’est-à-dire un homme qui a subi un sort et qui est persuadé d’être en verre ;
Une Illustre Laveuse de vaisselle dont il n’y a pas de honte à tomber amoureux ;
Des entourloupes entre bohémiens et paysans ;
Des hommes qui partent de chez eux pour être étudiants à Salamanque ou soldats dans les Flandres ;
Des bergers qui tuent des brebis pour les manger et attribuent le cadavre aux loups ;
Un dialogue entre deux chiens ! L’un des chiens a d’ailleurs été témoin de faits de sorcellerie, et oui !
Une dame bien sous tous rapports qui est proxénète et une sage jeune fille ayant déjà vendu plusieurs fois sa virginité à de riches hommes – cela finira par un mariage d’amour. (Tu parles d’un exemple d’immoralité, l’auteur prend le contrepied de tout ce qui précède) (et d'ailleurs, les spécialistes s'arrachent les cheveux pour savoir si c'est Cervantès ou non qui l'a écrit).
Velázquez, Démocrite, 1627 Rouen BA

Elle est plus épineuse qu’un hérisson ; c’est une mangeuse d’Ave Maria.

Je confesse avoir ressenti à certains moments une certaine lassitude, certains discours sont longs, et les histoires compliquées des belles dames ne m’intéressent guère. J’ai passé des pages. Mais à d’autres moments, j’étais totalement saisie par cette belle inventivité. C’est quand même très riche et parfois totalement inattendu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Cervantès est un inventeur d’histoire.

Il y a plusieurs années, j’ai lu et aimé le Quichotte, je suis bien décidée à le relire. Un jour, un jour…

En attendant, ceci constitue ma seconde participation à la thématique des Espagnes pour les escapades littéraires de Cléanthe.




lundi 13 juillet 2026

On assure qu’il était de bonne souche, et la chose est croyable, à en juger par sa passion pour le vin.

 

Francisco de Quevedo, El Buscón. La Vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie, écrit vers 1603-1608, circulation manuscrite clandestine, première impression en 1626, traduit de l’espagnol par Rétif de la Bretonne (ou presque : traduit par Nicolas Vaquette d’Hermilly, avec la relecture et la fluidité de Rétif), paru en France aux éditions Sillage.

C’est un classique de la littérature picaresque espagnole – car l’Espagne semble avoir eu le goût des romans se passant sur ses routes poussiéreuses.

Le narrateur est un jeune homme de basse extraction (père voleur, mère sorcière, oncle bourreau distribuant les coups de fouet en fonction des pot-de-vin reçus) et il raconte ses aventures et ses efforts (dénués de succès) pour s’enrichir et se faire passer pour gentilhomme. D’auberge en auberge (c’est qu’il s’enfuit assez souvent), il rencontre un moine tricheur aux cartes, un soldat fou, des bandits, un moine poète fou, etc.

L’ensemble se veut comique, farcesque, et très critique envers la société, mais je l’ai trouvé aussi très sombre. Les coups y sont sanglants et les blagues y sont violentes.

C’est aussi un roman à la langue rapide, sans portrait psychologique. J’avoue m’être lassée de passer d’épisode en épisode sans réel suivi. J’ai nettement préféré La Vie de Lazarillo de Tormes, où les déboires du narrateur sont racontés avec davantage d’humour et d’autodérision, et moins de noirceur, où le ton est plus cocasse, et où avec une trajectoire plus positive, la charge contre la société est aussi forte.

Vous connaissez peut-être Pablo sans le savoir puisqu’il est le héros de l’album Les Indes fourbes d’Alain Ayroles et de Juanjo Guarnido.

On convainquit mon père que, dans le temps qu’il lavait le visage de ceux à qui il allait faire la barbe, et qu’il leur faisait lever la tête pour cette opération préparatoire, un petit frère que j’avais, âgé de sept ans, leur enlevait adroitement ce qu’ils avaient dans le fond de leurs poches. Aussi ce petit saint est-il mort martyr sous les coups de fouet qu’on lui donna dans la prison.


Dalí au musée de Figueres. Une autre façon de réinventer son identité.

Ceci constitue une première participation à l’étape dans les Espagnes pour les escapades littéraires de Cléanthe. La seconde, mercredi.


samedi 11 juillet 2026

On va voir les gladiateurs !

 

La semaine dernière, nous étions au Circus Maximus pour des courses de chars. Sensations fortes garanties ! Aujourd’hui, rendez-vous au Colisée pour un bon spectacle de gladiateurs. Spectacle, sport ou combat ? C’est bien un sport spectacle où les blessures et la mort sont au rendez-vous (mais pas systématiquement).

Les gladiateurs sont des combattants professionnels, qui se battent avec des armes bien codifiées. Ce sont aussi des stars et l’iconographie est abondante à leur sujet. Je vous recommande la page Wikipedia qui est très complète.


À côté des mosaïques avec des courses de char que je vous montrais la semaine dernière, le Musée archéologique de Madrid conserve également des mosaïques avec des gladiateurs.

Sur celle-ci, on commence par le registre inférieur. Deux gladiateurs de la catégorie des equites sont en train de se combattre, avec leur petit bouclier rond, leur épée courte, leur casque (avec des ailes ? Pour faire exotique ?) et les jambières de protection. Notez qu'ils sont identifiés par des inscriptions et encadrés par deux arbitres - celui de droite tient un petit bâton dont on devine qu'il peut permettre d'arrêter le combat ou de séparer les adversaires.

Il s'agit d'un affrontement régulé, ce qui n'empêche pas sa cruauté. La présence des arbitres indique bien qu'il existe des règles et une manière de se battre. Personne ne paierait sa place si le combat durait 5 minutes et ne montrait aucune passe d'arme et personne ne financerait les jeux si la moitié des combattants était mort à la fin. De plus, il y avait de très nombreux paris et ces arbitres pouvaient aussi avoir pour rôle d'encourager ou d'aiguillonner les guerriers un peu trop faiblards.

En effet, au registre supérieur, on voit l'un des deux combattants, Maternus gisant à terre, dans le sang. Il vient d'être tué.

 (Rappel : si vous cliquez sur les images, elles seront plus grandes et vous verrez les détails.)

 


Cette seconde mosaïque est construite un peu de la même façon.
En bas, le combat entre Kalendio et Astyanax. Kalendio est à droite. C'est un rétiaire, dont les armes sont le filet et le trident. On voit son petit bouclier sur l'épaule. En face de lui, Astyanax, un secutor, c'est-à-dire un gladiateur combattant avec un grand bouclier, un casque et une épée. On voit aussi qu'il a une jambière d'un côté, alors que le rétiaire est ici jambes nues. Pour le moment Astyanax semble mal en point puisque le rétiaire vient de lui jeter son filet dessus, mais de ce fait ce dernier vient de perdre l'une de ses armes les plus efficaces... (et sur le côté un arbitre).
Au registre supérieur, Kalendio est à terre, blessé, le sang imprègne le sable. Son nom est suivi de la lettre Ɵ, ce qui indique qu'il est sur le point d'être tué. A contrario, le nom d'Astyanax est accompagné de la mention vicit, c'est le vainqueur.

Les arbitres, le producteur de spectacle et le public peuvent intervenir et jouent un rôle pour décider de la mort ou non d'un combattant vaincu.

Ici la statuette en bronze d'un secutor (vous reconnaissez le grand bouclier, le casque rond et le glaive). Elle est visible au musée de l'Arles antique. Et elle est d'un très grand réalisme.

Vitrine d'à côté (toujours à Arles), des lampes illustrent le goût que les Romains avaient pour ces jeux. Sur la lampe de devant, le combattant de gauche est un thrace, c'est-à-dire qu'il se bat avec un petit bouclier, un casque à large bord et une épée recourbée. Toute cette collection de lampe est d'une grande qualité : on distingue très bien les différentes armes et les casques et les silhouettes sont en pleine action.




Qui dit jeux du cirque, dit aussi combats d'animaux (oui, les Romains étaient de vrais barbares). Cette plaque d'ivoire fait partie d'un diptyque représentant le consul Areobindus (consul à Constantinople en 505) et conservé au musée de Cluny.
(on clique sur l'image, on agrandit)
Les hommes et les femmes se pressent autour d'une enceinte. Sur l'arène s'affrontent des humains (l'un d'eux, en bas à droite, porte un casque) et des fauves : un lion, un taureau, un cheval et trois ours. La scène est violente, mais la représentation est virtuose, avec toutes les figures qui s'emboitent avec dynamisme les unes dans les autres.

En la matière, notre imaginaire visuel est grandement imprégné par le 19e siècle, notamment par les peintures de Jean-Léon Gérôme, inventeur de plusieurs types iconographiques à succès. 

Pollice verso ou Pouce vers le bas (1872, musée de Phoenix USA, image Wikipedia) montre un gladiateur puissamment caparaçonné (regardez cette armure du bras, comme les écailles dorées d'un dragon), qui a le pied posé sur le cou d'un collègue et semble consulter la foule. Foule évidemment représentée de la façon la plus sauvage qui soit, demandant massivement la mise à mort. Derrière lui, la tribune de l'empereur offrant ce spectacle sanglant aux Romains.

Tout ceci n'est pas vraiment conforme à la vérité archéologique et historique, mais c'est une sacrée image, avec ce casque aveugle qui fait face à la foule. La lumière et les couleurs sont éclatantes.

Le tableau a eu tellement de succès que Gérôme en a tiré une sculpture en bronze.


Ave Caesar, morituri te salutant (Salut César, ceux qui vont mourir te saluent) (1859, Art Gallery de Yale). Vous croyez connaître la formule... Le soleil tape sur le Colisée, même si un beau vélum (orné de fauves et d'éléphants ?) a été tendu pour protéger la foule. Des combats semblent avoir déjà eu lieu, au vu des corps sur le sol. D'ailleurs à l'arrière plan on évacue les morts. Un groupe de gladiateurs, avec toutes leurs belles armes, vient saluer l'empereur.

En réalité, la fameuse formule est citée uniquement par Suétone et pas du tout à propos de gladiateurs.

Les peintures de Gérôme allient un impressionnant réalisme (les objets, les armes, la reconstitution des lieux, le moindre détail) à une scénographie puissante (cette courbe du Colisée, le contraste entre les différentes figures) et à un sens certain de la couleur (cet emploi si savant du rouge impérial et sanglant) et de la lumière. Mais elles ne sont pas du tout réalistes. Ce sont d'incroyables images créées par un peintre très savant dans son art (et je vous passe les chrétiens dans l'arène avec les lions).

Rien d'étonnant à ce que Henryk Sienkiewicz, l’auteur de Quo Vadis, et surtout Hollywood lui aient tout piqué.

La semaine prochaine... un sport complètement différent !!!