La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 10 octobre 2026

Entre Deal et Sandwich

 

Le blog est toujours dans le Kent. Le samedi, il faisait moins chaud. Je me suis remise en route – en train plutôt – pour la côte.

J’ai d’abord pris le train pour Deal, petite station balnéaire située entre Douvres et Ramsgate. J’y ai repéré au moins 4 cafés où prendre un breakfast, ou simplement des pancakes ou du gâteau – c’est une très bonne ville.

Deal possède aussi d’autres atouts, comme plusieurs châteaux que je n’ai pas visités et une longue plage de galets. Ce serait à proximité immédiate de Deal que Jules César aurait débarqué sur l’île.


De courageux jeunes parents avec la poussette sur les galets... La jetée est moderne, on y vend du poisson frais pêché du jour (ou de la nuit).

J’entame alors une longue marche le long de la mer jusqu’à la Baie de Sandwich. Je suis le Saxon Shore Way. Je n’ai pas vu de phoque, uniquement des mouettes et des goélands, mais cela fait du bien de prendre le grand air sans trop cramer. Le corps revit.



Les grandes plages de la Mer du Nord.

Ensuite le chemin traverse un golf – oui le chemin public a l’autorisation de traverser les parcours du golf, sans grillage ni barbelés, plutôt que de nous obliger à faire tout le tour.  Au-delà du golf s’étend une zone humide, entre la mer et la rivière Stour (celle qui coule à Canterbury). C’est que la mer s’est retirée assez récemment. Jusqu’au 15e siècle elle venait battre les quais de la petite ville de Sandwich, même si aujourd’hui elle en est à trois kilomètres.

Sandwich ? Oui, le nom vous parle…

Au Moyen Âge Sandwich était donc située au bord de la mer, mais du fait des dépôts de sable (sand...), la ligne du rivage s’est peu à peu éloignée. C’est peut-être grâce à cette distance, qui a épargné à la ville aménagements urbanistiques aléatoires et bombardements ravageurs, que de nombreux bâtiments médiévaux sont encore intacts.

La Fisher Gate, devant et derrière, seule porte de ville médiévale d'Angleterre encore debout. Avec un bel assemblage de pierres de différentes couleurs. Elle donne sur les quais.

Je me balade dans ce petit bourg médiéval tout à fait charmant. 



La barbacane, porte fortifiée juste devant le pont sur la Stour. Fondations massives, alternance de silex et de pierre de taille.

L’église est désaffectée. À l'intérieur un petit salon de thé et une brocante, qui s’y achève doucement (et j’ai réussi à ne pas acheter de porcelaine ancienne à fleurs). 

Au 18e siècle, c'est le 4e comte de Sandwich qui fut à l'origine de votre plat préféré, demandant que l'on place une tranche de viande entre deux tranches de pain afin de pouvoir continuer à jouer.

Pour ma part, je me contente d'un gâteau et d'une limonade avant de me diriger vers la gare pour le retour.


Deal et Sandwich ont un point commun, qui se nomme… les Cinque Ports (c’est le nom anglais, à ne pas confondre avec les Cinqueterre).

Les Cinque Ports regroupaient au Moyen Âge plusieurs ports de la côte anglaise, qui jouissaient de certains privilèges en échange de l’obligation de fournir une flotte (bateaux et marins, guerre et transport) à la Couronne. À moins que les privilèges n’aient permis à ladite Couronne de s’assurer de la loyauté de cités situées à un endroit stratégique. Cette confédération semble avoir débuté à l’époque du roi Édouard le confesseur, mais elle s’officialise au 12e siècle . Elle perdure jusqu’au 16e siècle et la mise en place une marine que l’on dira nationale, la Royal Navy. L’appellation existe toujours, mais elle est désormais purement honorifique.

La liste originale des Cinque Ports comprend Douvres, Hythe, Sandwich, New Romney et Hastings. S’y sont ajoutés au fil du temps d’autres ports supplémentaires, dont Deal à partir de 1278. Ces villes abritaient alors tout un peuple de marins.


Après Canterbury, Ramsgate et Margate, Deal et Sandwich rejoignent donc Sous les pavés, les pages.
La semaine prochaine... nous irons par les chemins.

vendredi 9 octobre 2026

Lecture commune - Prix Nobel de littérature

 

Bonjour

le prix Nobel de littérature vient d'être attribué à Ann Carson, poétesse canadienne. Comme l'année dernière avec Krasznahorkai, je vous propose une lecture commune - poème, recueil de poèmes ou article - ce que vous voulez - pour le jeudi 17 décembre, juste avant de partir en vacances.

Moi-même, je fais partie des chanceuses qui ne l'ont jamais lue et qui vont donc la découvrir. Je n'ai aucune idée de qui il s'agit. J'ai repéré un premier article qui nous la présente.


jeudi 8 octobre 2026

Forcalquier était le plus beau pays du monde et Dieu merci personne d’autre que nous ne s’en avisait.

 

Pierre Magnan, La Folie Forcalquier, 1995, Denoël/Folio policier.


On est juste après Sedan. Le narrateur est un herboriste qui se veut très malin et au début du livre il vient d’acquérir un corbillard qu’il compte utiliser comme véhicule habituel et il rentre à Forcalquier de nuit par les petites routes. Et il réussit à croiser un bandit venant d’être condamné à mort, cinq cadavres et une guillotine en train de brûler (Giono avait bien dit que la région était dangereuse).
Ensuite il est invité à dîner par le comte, mais voilà que l’abbé est assassiné en plein repas. Bref, les gendarmes rôdent sur les routes, ainsi qu’un bandit, un mystérieux groupe d’hommes en chapeau melon, et des femmes à cheval.

Un sous-préfet sans gouvernement précis est comme un navire privé de sextant. L’océan du pouvoir est soudain une énigme. Il lui faut naviguer à vue. La pagaille était si noire à Versailles que ce fonctionnaire se trouvait couvert seulement par l’irresponsabilité générale où le pays venait de sombrer.

Le roman nous trimballe dans Forcalquier et sa région et c’est bien agréable. La place de la cathédrale, la fontaine, le château du comte qui ressemble beaucoup à celui de Sauvan, l’ermitage de la montagne de Lure, les Moures, etc. Il faut dire qu’à chaque fois que le narrateur met le pied hors de chez lui, il croise une fusillade, ou un cadavre, ou un coupable, ou tout ça à la fois.

Les nouvelles du monde dans ces parages ne sont jamais des annonces d’ange Gabriel.

Quant à l’intrigue… je pense qu’on peut dire que c’est un peu n’importe quoi. Ce n’est pas très crédible, même si une partie du truc est liée au fait que nous sommes en régime de transition : les fans de l’empereur déchu ne se font pas forcément discrets, les fonctionnaires tentent une conversion à la république, on suppute beaucoup. Il y a de nombreux personnages de femmes et le récit de leurs interactions avec le narrateur constitue une bonne part du roman. Notons d’ailleurs que l’herboriste est tout à fait friand d’appas féminins, mais qu’il a plus de mal quand celles-ci ont l’initiative. J’avoue m’être demandé si Magnan ne mettait pas la bonne dose de sang, de sexe, de femmes indépendantes pour soutenir l’intérêt des lecteurs et lectrices.

Forcalquier exhalait cette sournoise odeur de litière et de pot de chambre qui est le propre des villes sans malice où il y a beaucoup de chevaux et des fumiers précieux dans les encoignures, que l’on nourrit depuis les fenestrons avec le contenu des vases de nuit.


Ziem, Étude de vieillard et de femmes, 1846 crayon, Musée Ziem Martigues



J’avoue que l’écriture constitue une réussite particulière, un peu vieillotte et surannée, parsemée de provençal, trop soutenue pour le personnage et le genre policier, mais très plaisante, doucement ironique.

Bien que d’ordinaire fort négligents sur la syntaxe en nos propos, il ne nous déplaît pas que quelqu’un, en notre présence, châtie son langage. Nous voyons là une sorte de déférence à notre endroit qui comble d’aise notre amour-propre.

Je note le personnage essentiel de Cinabre, le cheval auvergnat.
Mon cheval, un auvergnat raplot, râblé et plein d’esprit, ne se tenait pas de joie non plus. Il hennissait de temps à autre, la tête levée comme une trompette, vers tous les corridors de la vallée.

C’était une lecture très sympathique, qui me permet de séjourner à Forcalquier – c’est bon pour Sous les pavés les pages two points.





mardi 6 octobre 2026

Rien ne restait, la vie reprenait son niveau d’indifférence et de bêtise.

 

Émile Zola, Pot-Bouille, 1882.


Au début du roman, Octave Mouret, jeune homme arrivé de Marseille, emménage dans un immeuble haussmannien fraîchement construit (cf. La Curée). Le roman se passera donc dans les différents étages : le propriétaire, ses enfants et leur ménage, quelques autres familles, ainsi que les domestiques dans leurs chambres minables sous les toits, sans oublier l’horrible concierge.

C’était une paix morte de salon bourgeois, soigneusement clos, où n’entrait pas un souffle du dehors. Derrière les belles portes d’acajou luisant il y avait comme des abîmes d’honnêteté.

Le roman est constitué de plusieurs fils narratifs : la trajectoire d’Octave, ainsi que celle des autres habitants. Le but de Zola étant de raconter la corruption morale de l’ensemble de la société – avec sa subtilité habituelle – mais surtout celle des plus riches et des plus discoureurs sur la morale – l’hypocrisie habite à tous les étages.

Ils avaient la peau tendue, la digestion lente et égoïste de quatre bourgeois qui venaient de s’emplir, à l’écart des ennuis de la famille. Ça coûtait très cher, personne n’en avait mangé avec eux, aucune fille n’était là pour abuser de leur attendrissement ; et ils se déboutonnaient, ils mettaient leurs ventres sur la table.

Très vite dans le roman, Octave devient premier commis dans un petit magasin nommé Le Bonheur des dames. Nous le reverrons. On apprend aussi qu’Octave rêve de réussir par les femmes et qu’il lit Balzac. Nul doute qu’il ne se rêve en Rastignac, autre méridional à la conquête de Paris. Pas le plus désagréable de l’immeuble cet Octave, si ce n’est qu’il catégorise toutes les femmes selon l’intérêt et la possibilité de les « avoir », alternant cajolerie et brutalité.

Dans les autres logements, on suivra la chasse au mari pour les filles d’une des familles. Où l’on apprend que surtout on ne paie jamais jamais la dot. Un homme fait condamner aux galères une pauvre femme infanticide, sans savoir que la domestique qu’il a engrossée accouche seule au-dessus de sa tête. On joue beaucoup de piano, même les prostituées ont la furie du piano, ce signe du bon goût et de l’élégance (qui a failli faire disparaître les éléphants à cause de l’ivoire des touches). On cocufie, mais ce sont les pauvres qui font peur et que l’on chasse.

Il y a l’insistance à plusieurs reprise sur l’ignorance absolue dans laquelle il faut laisser les filles d’absolument tout. Les hommes sont le plus souvent représentés comme des minables égoïstes, peu maîtres de leurs passions, mais suinte du roman une véritable haine des femmes, tout azimut, assez pénible à lire.

Le roman se lit sans déplaisir, mais sans être totalement palpitant, il faut bien le dire, d’autant que Zola ne craint pas d’appuyer lourdement sur la touche.

Mais surtout elle se rattrapait des trois hivers où elle avait couru la boue de Paris en souliers de bal, à la conquête d’un mari : soirées mortelles d’ennui, pendant lesquelles, le ventre vide, elle se gorgeait de sirop ; corvées de sourires et de grâces pudiques, auprès de jeunes gens imbéciles ; exaspérations secrètes d’avoir l’air de tout ignorer, lorsqu’elle savait tout ; puis les retours sous la pluie, sans fiacre ; puis le frisson de son lit glacé et les gifles maternelles qui lui gardaient les joues chaudes.

R. Cogghe, Madame reçoit, 1908 Roubaix Piscine


Et le titre ? Wikipedia explique que le pot-bouille désigne au 19e siècle une popote modeste. Je me demande si aujourd’hui on ne partirait pas sur « la tambouille des familles » ou quelque chose autour d’un ragoût pas ragoutant. 


J’en suis à la moitié de la saga ! Je tiens bon.

La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Un très bon volume. La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste (un certain dégoût). Le Ventre de Paris : le commerce de bouche aux Halles, la symphonie des fromages et on est un peu écoeuré de toute cette nourriture. La Conquête de Plassans : une vue de la société de province. La Faute de l'abbé Mouret : on frôle le conte de Daphnis et Chloé dans un jardin enchanté, mais le retour au naturalisme est brutal. Son Excellence Eugène Rougon : un bon roman sur le personnel politique de l'Empire. L'Assommoir : lecture ratée, je n'y arrive pas. Une page d'amour : l'ennui. Nana : un des romans les plus réussis, avec de grandes pages sur l'Opéra Comique.



samedi 3 octobre 2026

Sissinghurst Garden

 

Tourisme dans le Kent...

Le jeudi doit être un grand jour, car j’ai prévu d’aller à Sissinghurst. Cela fait des années que j’en ai envie… Enfin !

Ce nom ne vous dit rien ? C’est un des plus beaux jardins d’Angleterre, celui de Vita Sackville-West. Et oui.

Comme je vous le disais la semaine dernière, Sackville-West n’a pas pu hériter de Knole. Avec son mari Harold Nicolson, elle achète le domaine de Sissinghurst en 1928. Les bâtiments en brique datent du 15e siècle, mais après les dégâts causés par les humains et les siècles, au 19e une ferme avait été installée dans les bâtiments restants. On voit toujours les tours où faire sécher le houblon. La demeure date de l’époque Tudor, comme Knole, et elle possède aussi une tour porche. C’est si romantique et cela rappelle Knole… les époux s’y installent.

Un mot de ce couple très atypique. Harold Nicolson était diplomate. Vita et lui sont restés soudés tout au long des années, chacun entretenant des relations homosexuelles de son côté. Ils ont certes eu des enfants, mais leur création commune est bien cet incroyable jardin qu’ils nous ont légué. L’un aime les choses un peu rectilignes et rangées, l’autre l’exubérance folle ; ensemble ils créent un jardin composé d’une dizaine de garden rooms, c’est-à-dire de jardins clos, où les vieux murs et les ifs servent de délimitation. Les allées y sont bien droites, mais les fleurs débordent de partout.

Nicolson et Sackville-West commencent à concevoir le jardin vers 1930. Celui-ci ouvre au public (de façon très limitée) dès 1938. Sackville-West aimait s’entretenir avec les visiteurs, elle-même ayant publié plusieurs articles sur le jardinage. Le National Trust acquiert la propriété en 1967. C’est aujourd'hui un des jardins les plus visités d’Angleterre.

Elle installe son bureau dans la tour. Son mari avait le goût des parterres bien droits, elle celui des associations végétales inattendues (faire pousser les rosiers dans les arbres !) ; ensemble, ils créent un jardin pour toutes les saisons de l’année.

L’endroit est extraordinaire. J’arpente les allées étroites, je photographie. Il y a des perspectives, des passages, des bancs… Je suis frappée par le fait que tous les visiteurs sont très calmes, parlent doucement, se montrent les plantes en souriant mais sans excitation particulière. Le lieu est apaisant et bénéfique pour tous.

Un vieux mur en brique, une ancienne fenêtre, des grandes fougères, une porte entre deux mondes...


L'un des jardins clos est un célèbre jardin blanc. Si l'on y vient au printemps, on voit notamment des roses blanches et des aubépines. D'ailleurs, les roses, surtout les roses anciennes étaient la spécialité de Vita Sackville-West - cela donne envie de venir à la "bonne" saison.

Les jardins clos ont du mystère, ils sont cachés, ils se dévoilent...

Originellement les allées étaient en herbe, mais il a fallu les faire paver du fait de la fréquentation. Ici on aperçoit les grandes lignes tracées par les if, qui délimitent les jardins et les atmosphères. Et puis les fleurs qui débordent de partout qu'il faut contourner prudemment. Je ne peux pas m'empêcher de noter des idées de plantes pour mon propre jardin (bien sûr, dans 30 mètres carrés, ce sera un peu difficile d'obtenir le même effet, mais bon...).



Il y a d'étranges effets de perspective et voici que la tour semble jaillir de la végétation...

Photo Wikipedia - quand tout est vert !

Bien sûr, en m’y rendant en août 2026, je savais que je verrai un jardin abîmé par la chaleur et la sécheresse (il n’avait pas plu depuis deux semaines et ce jour-là il faisait 36). L’herbe est rase, les fougères ont commencé à jaunir, les arbres du verger sont piteux. Oui, c'est triste et tout le monde est empreint de ce sentiment de tristesse. Le National Trust a créé un jardin adapté à la sécheresse : on y voit les plantes qui sont installées au bord du tramway à Marseille.

Je suis quand même charmée par le lieu. Je me promets d’y revenir au printemps, à une époque plus clémente. Je puise aussi de l’énergie et de l’espoir pour mon propre jardin, si minable et pelé.

Et je mange un gâteau à la cafétéria avec un soda à la rhubarbe. J'achète un sachet de graines parce qu'elles sont sûrement investies d'un pouvoir magique propre au lieu. Non ? Vous ne croyez pas ?



Et comment on y va ? Avec de bonnes jambes et une volonté tenace. C’est d’ailleurs pourquoi je n’avais pas tenté l’aventure en 2016. En temps normal le bus Arriva 5 de la ligne Maidstone-Hawkhurst dessert le village de Sissinghurst et il faut marcher environ un mile jusqu’au site. Cette année, la route était en travaux et le bus m’a laissée plus loin, il a fallu marcher deux miles. Vu la chaleur, j’étais épuisée.

Toutefois, je dois bien reconnaître que ce caractère inaccessible (vu de Marseille) contribue à l’aura de magie du lieu, un peu rêvé, difficile d’accès, bien caché, à la limite de la réalité.

Mais j’y retournerai à la saison des roses ! Na. Et je vous en reparlerai.


Semaines précédentes : un billet introductif ; Visite de Canterbury ; Isle of Thanet, visite de Ramsgate et Margate ; gothic revival : l'abbaye Saint-Augustin de Pugin ; visite de Knole House et rencontre avec la famille Sackville. 
La semaine prochaine, on marche le long du rivage.