La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 9 décembre 2023

Arques-la-Bataille

 


Le blog est en séjour à Dieppe. Aujourd’hui, après avoir mûrement évalué l’état de la météo et les possibilités offertes par le réseau de bus de Normandie, il visite Arques-la-Bataille (avouez que je vous emmène dans les endroits les plus extrêmes).

Arques-la-Bataille ? L’Arques est ce fleuve côtier qui se jette dans la mer au niveau du port de Dieppe. La commune est implantée six ou sept kilomètres en amont. Quant à la bataille, il s’agit de celle de 1589 – victoire d’Henri IV sur les troupes de la Ligue – menée depuis le château.

Qu’y a-t-il à visiter ? Un joli village, avec des maisons de type flamand, petits manoirs en brique très élégants.




L’église Notre-Dame-de-l’Assomption.

Elle a l’air fermée, mais si vous vous approchez de la porte sur le côté, vous constaterez qu’elle est ouverte. Un organiste joue pendant que je visite, en toute quiétude. C’est un vaste et bel édifice, gothique flamboyant, à la nef couverte d’un ample berceau de bois. Cette église a conservé son jubé, ce qui constitue une vraie rareté (le Concile de Trente ayant décidé la suppression de toutes ces barrières de chœur, il en reste très peu, l’église Saint-Eustache à Paris constituant une notable exception).


 

 

Mais surtout le château. Une ruine massive, énorme, qui rassemble à elle seule plus de pierres et de briques que l’ensemble du village réuni. Il est construit sur un éperon rocheux et domine la région. On voit dit-on jusqu’à la mer – par beau temps, j’imagine. Cette magnifique ruine du XIIe siècle a été le théâtre des guerres normando-normandes (entre Guillaume et son oncle), anglo-normandes, anglo-françaises, franco-normandes et les Allemands s’y sont même installés pendant la Seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, on peut seulement en faire le tour, à cause du risque de chutes de pierre.


La vue est belle.



Arques est desservi depuis Dieppe par les bus Nomad de la Région, mais aussi par de très rares trains TER, et encore par la voie verte – voie ferrée désaffectée praticable en vélo ou à pied, une heure et demie de marche jusqu’à Dieppe, c’est tout plat, easy.


Notez que si vous voulez vous restaurez sur place, vous trouverez à Arques Le Henri Cat, une crêperie très sympathique qui fait famille d’accueil et lieu de sociabilisation pour chats en attente d’adoption. En été, on peut manger dans le jardin et il y a des lapins ! Un lieu idéal pour se réchauffer, où on vous servira uniquement des produits locaux.



Visite de Dieppe ; les ivoires du château de Dieppe. 
La semaine prochaine, un lieu plus connu et de la marche au soleil.


jeudi 7 décembre 2023

Les mots dormants, les mots immobiles se soulèvent, courbent leurs crêtes, et retombent, et se redressent encore, de nouveau, et toujours.

 


Virginia Woolf, Les Vagues, parution originale 1931, traduit de l’anglais par Marguerite Yourcenar.

 

Une suite de séquences s’ouvrent toutes par l’évocation de la lumière sur le rivage, depuis l’aube jusqu’à la nuit. Les chapitres donnent la parole à Bernard, Jinny, Rhoda, Suzanne, Neuville, Louis, mais jamais à Perceval, dont il est pourtant beaucoup question. Ils et elles disent la vie, les émotions, leurs questions sur leur moi – qui suis-je – depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse. Aucun autre narrateur que ces paroles imagées, poétiques, répétitives ou contradictoires, et que ces didascalies introductives.


Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.

C’est le début.


Ce n’est pas évident à lire, mais c’est étrangement envoutant.

Il y a les détails de la vie des uns et des autres : l’une belle et charmeuse, un faiseur de phrases qui apparaît comme un porte-parole de la romancière autant que comme un repoussoir, un qui se dévoue tout entier à ses amants, une qui se construit dans la vie de famille, une fragile et nerveuse, un qui travaille dur pour devenir riche et respecté… Mais il y a surtout ces interrogations récurrentes. Les personnages s’interrogent sur la permanence de leur moi, parce qu’en 250 pages, il est question de toutes ces vies, sur l’importance de certains événements pour les construire, tandis que le lecteur se demandent qui sont ces gens, quels sont leurs liens véritables entre eux. Et pourquoi sont-ils vivants, dans la vie et dans notre esprit, plutôt que retournés au néant ? Je me souviens que la dernière phrase de Mrs Dalloway est : « Et justement, elle était là ». La vie et la lumière se lèveront demain, encore.


Maintenant, je vais envelopper ma détresse de mon mouchoir de poche. Je vais le serrer bien fort et l’enrouler comme une boule. Je vais aller seule dans le bois de hêtres, avant les leçons. Je ne m’assiérai pas devant la table pour faire des additions. Je ne m’assiérai pas près de Jinny et près de louis. Je vais prendre mon chagrin et l’étaler parmi les racines des hêtres.

Vanessa Bell, Une conversation 1913 Courtauld

Je suis frappée par le fait que ce roman semble transcender tous les autres titres de Woolf. Certains passages renvoient directement au monde de Clarissa Dalloway, en évocant les rencontres mondaines, les repas au restaurant, la vie de Londres. Perceval, l’homme admiré et envié pour ses façons faciles et brillantes, aimé par l’un, amoureux de l’autre, est omniprésent, mais totalement absent tel Jacob habitant sa chambre. Quant à la structure, difficile de ne pas penser à Nuit et jour, où la vie de Londres se déploie au fil des années et des saisons, ou à Entre les actes, dans ce brouhaha de voix qui se superposent.

C’est la vie de l’Angleterre, les jardins, les garçons qui vont au college et les filles au pensionnat, l’imaginaire exotique des colonies omniprésent dans les discours, le port de la canne et du chapeau…

 

Les oiseaux volent ; les fleurs dansent ; mais j’entends toujours le monotone fracas des vagues, et l’énorme bête enchaînée trépigne sur la rive.

 

La vie passe. Les nuages changent perpétuellement de forme au-dessus de nos toits. Je fais ceci, puis de nouveau cela. Les retours et les départs nous impriment de multiples aspects, nous imposent d’innombrables dessins. Mais si je ne cloue pas au mur ces impressions, si je n’amalgame pas en un seul les hommes divers qui sont en moi ; si je ne réussis pas à exister ici, dans l’instant, au lieu de fondre comme un pan de neige au versant des montages ; je serai pareil à la neige qui s’écoule sitôt tombée.

 



Il s’agit de ma première lecture des Vagues, mais sans doute pas la dernière !

 

Une autriceWoolf sur le blog :

Entre les actes1er billet et 2nd billet

Mrs Dalloway - il y a un 2nd billet
La Promenade au phare 1er billet et 2nd billet
La Soirée de Mrs Dalloway
Orlando - et il y a un second billet
La Chambre de Jacob 1er billet et 2nd billet
Les Jardins de Kew et autres nouvelles
Nuit et jour
Les Années

mardi 5 décembre 2023

J’ai une furieuse envie de commencer ce chapitre par une pure billevesée, et je ne vais point m’en priver.

 


Laurence Sterne, La Vie et les opinions de Tristram Shandy, parution originale 1760, traduit de l’anglais par Guy Jouvet.

 

À la première page, le narrateur raconte sa conception – et le fait que sa mère ait demandé en plein milieu à son père s’il avait remonté l’horloge. Page 323, il naît enfin – le nez abimé par le forceps d’un homme de l’art prétentieux. Entre les deux, il a été question de beaucoup de choses, notamment du goût immodéré de l’oncle Tobie pour les fortifications. Le roman s’arrête peu après la 900e page – hélas, nous n’en saurons pas beaucoup plus sur les amours de l’oncle Tobie avec la veuve Tampon.


Posez la question à ma plume, — c’est elle qui me commande, — je ne lui commande pas.


Tristram Shandy, c’est le grand modèle de Jacques le Fataliste, un roman où là encore le récit des amours de Jacques est sans cesse interrompu. Jacques le Fataliste est tout de même beaucoup moins décousu.

C’est l’évocation d’une famille anglaise, de la gentry, petits rentiers, de leurs domestiques, du pasteur et du médecin. Ici c’est le père du narrateur qui tient le grand rôle, discourant à tour de bras, ergotant, dissertant – se plantant assez souvent. Le narrateur, omniprésent, tient la plume, interrompt le récit à volonté, insère une anecdote, ou décide de sucrer la fin de celle-ci, jure ses grands dieux qu’il n’y a aucune allusion salace dans ces histoires de taille du nez, de boutonnière, de grandes moustaches, etc. Le roman canonique – à peine né, puisqu’on est en plein XVIIIe siècle – est déjà complètement cassé sans avoir à attendre les brillants théoriciens du XXe. L’illusion romanesque prend déjà très cher.


Les digressions, sans conteste possible, les digressions sont la Lumière : leur Soleil illumine nos lignes ; — elles sont la vie et l’âme de la lecture ; — retirez-les par exemple de ce livre, — autant vaudrait mettre le livre au rebut avec elles ; — le froid d’un éternel hiver régnerait à chaque page ; restituez-les à l’auteur : — il s’avance avec l’entrain d’un nouveau marié, vous ouvre les bras, met tout son monde à l’aise, se conjouit avec tous, introduit de la variété dans tout, vous rouvre un appétit qui s’émousse.


Alors, oui, c’est gros, j’ai passé les pages de dissertation philosophique, je me suis amusée de toutes les trouvailles de l’auteur, de ses inventions, de sa fantaisie, j’ai admiré le traducteur qui s’est bien échiné. Je sais que vous ne le lirez pas, pffffff. 

Parmi les gens de sérieux dont se moque Sterne, citons les discoureurs philosophes, les prélats, les militaires, les esclavagistes, (les femmes hélas) les prudes, les romanciers qui font des romans qui partent de A pour aboutir à Z bien dans l’ordre, et j’en oublie.

Il y a évidemment beaucoup d’humour, d’hommage à Rabelais et à Cervantes, de mauvaise foi, d’inventivité, de vraie délicatesse aussi à propos de Tobie, la remise en cause des idées les plus évidentes (et pourquoi faut-il naître tête en avant, hein ?) (d’ailleurs les mères sont-elles apparentées à leurs enfants ?). Il est question d’un mystérieux tournebroche à vapeur, d’une anecdote sur François Ier, d’un petit voyage à Lyon et d’une dénonciation vigoureuse de l’esclavage, parce que l’auteur n’est ni fou ni hypocrite.


Hogarth, Tête de ses six domestiques, 1750 Tate



Ce souhait rendit au Docteur Bran un bien mauvais service, —  car non seulement, Monsieur, il le frappa de stupeur — mais, quand il l’eut ainsi proprement éplapourdi, il alla semer dans sa tête une telle billebaude que ses idées, initialement rangées en ordre parfait de bataille, se perdirent d’abord dans le plus épais brouillard, puis se débandèrent dans un sauve-qui-peut si général, une débâcle si totale, que leur commandant, incapable de retrouver ses esprits, ne put jamais reformer leurs bataillons épars.


Il y a des astérisques pour masquer (et mettre en valeur) tous les mots qui mériteraient de l’être, des pages noires et des pages blanches pour vous laisser imaginer cette fameuse conversation.

C’est brillant.

Le texte convient admirablement à un seul en scène ou à une pièce radiophonique.

  

Certes non ! s’il me faut ici une digression, je la veux folâtre, je la veux cabriolante, je la veux jaillie légère de la croupe et du bond, et son sujet à l’avenant, et je veux que ni le califourchon ni son califourchonneur ne s’y puissent laisser surprendre autrement que dans la fugacité du rebond.

 

Pour moi, c’était une relecture.

Mon premier billet n’est pas mal du tout et met l’accent sur d’autres aspects du texte. Et s'il s'ouvre sur la même citation, qui donne bien le ton !

Me voici prête à me lancer dans le Voyage sentimental.

 



samedi 2 décembre 2023

Les ivoires de Dieppe

 


Le blog est à Dieppe. La ville est dominée par la masse imposante du château du XVe siècle, un bon vieux château fort comme on les aime. Dominée… sauf les matins où les nuages et le brouillard s’allient pour peser et faire disparaître le mastodonte dans la grisaille. Mais enfin, aujourd’hui, il n’y a pas de brouillard, mais de la pluie, et c’est le temps idéal pour visiter le château !

Là, il faut attendre que "ça se lève" - le genre de phrase qu'on ne dit jamais à Marseille.
C'est levé !



Sont présentées plusieurs peintures (essentiellement des marines normandes), mais le clou de la collection, ce sont les ivoires.

Depuis le XVIe siècle, la ville de Dieppe est réputée pour ses ivoiriers, sculpteurs d’ivoire d’éléphant, de morses, de narval, de cachalots. Le matériau fascinait pour sa blancheur et son exotisme. Songez qu’une aussi petite ville a compté jusqu’à 3 000 ivoiriers ! Un artisanat de précision, largement exporté en dehors de la Normandie.

Danty, Portrait de l'ivoirier Auguste Souillard dans son atelier, tableau du XIXe siècle, Musée de Dieppe

Présentation des outils du sculpteur - l'ivoire est un matériau extrêmement dur, ce qui permet des sculptures très très fines.

Aujourd’hui, le musée accueille plus de 2 000 pièces en ivoire, c’est la collection française d’ivoires la plus importante. Et évidemment, aujourd’hui, il n’y a plus le moindre ivoirier en ville. Cette activité est bien terminée. Il faut dire qu’elle a largement causé la destruction de plusieurs espèces animales, dans des tueries qui n’ont rien de fascinantes.

Objets d’art, de luxe, objets religieux, objets pratiques, ils rivalisent d’élégance et de finesse, sous nos yeux.

Petits objets de culte. Le petit objet de droit, entièrement ajouré comme une dentelle, permet de placer un peu d'eau bénite ou une lumière et représente tous les objets de la Passion.


Ce sont des râpes à tabac, appelées aussi grivoises au XVIIe siècle. Le moment de rappeler que les Normands étaient assez présents au Canada et ont découvert l'usage du tabac au contact des populations de là-bas (comme le raconte Gilles Havard). Évidemment, les râpes en ivoire sont beaucoup plus chics que les autres.

De petits objets féminins, pour ranger des aiguilles, des fleurs séchées, offrir en guise de souvenir ou de cadeaux...

Des jetons de jeu, des dominos...


Des éventails pour mettre en valeur le teint d'ivoire de la dame.



Si le soleil revient, le château est à nouveau visible.


La semaine prochaine, un autre château normand.

Mon billet sur la ville de Dieppe.




jeudi 30 novembre 2023

Seuls m’apparurent clairs et dépourvus de toute ambiguïté les noms des défunts eux-mêmes.

 


W. G. Sebald, Campo Santo, recueil de textes paru originellement en 2003, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau et Sibylle Muller, édité en France par Actes Sud.

 

Quand j’ai trouvé ce volume chez une amie, j’ai été très intriguée dans la mesure où il s’agit de textes de Sebald sur la Corse. S’il y a bien un auteur que je n’associe pas au soleil éclatant de la Corse, c’est bien lui… donc j’ai embarqué le volume (j’ai de bons amis).


Première partie, quatre textes sur la Corse. Sebald visite Ajaccio, son superbe musée Fesch et son musée Napoléon. Il réfléchit également sur la violence et sur les rites funéraires.

J’aime le ton, non pas ironique, mais détaché avec lequel Sebald parle de Napoléon, homme qui a bouleversé le monde, mais infime au regard du temps, et le soin avec lequel il interroge cette figure à jamais fermée et mutique. J’aime aussi sa capacité à se démarquer très nettement des scènes de chasse dans le maquis, tout en n’exprimant aucun jugement de supériorité morale à l’égard de ses interlocuteurs. Est-ce la dignité ? Cette façon de se tenir droit sans rabaisser les autres ? Le récit de la visite du cimetière de Piana est une réussite. En arrière-plan, la lecture des nouvelles de Flaubert se glisse dans ses réflexions sur la chasse.

 

On peut voir en outre de nombreuses figurines de l’Empereur sculptées dans la stéatite et l’ivoire, qui le représentent dans ses attitudes célèbres, dont les plus grandes font dix centimètres, et qui deviennent de plus en plus minuscules, jusqu’à ce que pour finir on ne voie plus qu’une petite tache blanche indistincte, peut-être le point de fuite évanescent de l’histoire de l’humanité.

 

J’ouvris grandes les fenêtres et je regardai par-dessus les toits de la ville. On entendait encore la circulation dans les rues, mais tout à coup le silence se fit, juste pendant quelques secondes, sur quoi, apparemment à quelques rues de là, l’une de ces bombes qui sautes assez fréquemment en Corse explosa avec un bruit bref et sec. Je me couchai et ne tardai pas à m’endormir, avec dans l’oreille le bruit des sirènes et des voitures de police.

 

Point perso : à Ajaccio, j’ai surtout aimé la nourriture. Les beignets à la brousse et les beignets à la châtaigne. J’ai snobé le musée Napoléon, suis allée au musée Fesch et surtout j’ai pris le train pour Corte, qui m’a beaucoup plu.

 

Seconde partie : l’éditeur allemand s’est dit qu’un volume de 50 pages était trop court et il a ajouté plusieurs petits essais sans aucun rapport avec la Corse (sauf un). Ces textes portent en majorité sur la littérature allemande, que je ne connais pas, j’ai donc picoré et j’en ai lu seulement quatre et demi.

Lefèvre, Après-midi église Saint-Pierre de Caen, 1947 coll. privée


 

« Au bordel via la Suisse. À propos des Journaux de voyage de Kafka ». Le titre de l’article me paraît merveilleux. Tout la langue et la pensée de Sebald sont là, entre simplicité et trajets surréaliste d’un objet à un autre. Le texte commence ainsi :

Une amie hollandaise me racontait récemment qu’elle avait voyagé l’hiver dernier de Prague à Nuremberg. Pendant ce trajet, elle avait lu des passages des Journaux de Kafka, tout en suivant parfois longuement du regard les flocons de neige qui passaient devant la vitre du wagon-restaurant suranné dont les draperies des rideaux et la lumière rougeâtre diffusée par la petite lampe de table lui rappelaient les fenêtres d’un petit bordel de Bohême.

Il est un peu question de Kafka au bordel, mais aussi de la musique de Mahler et d’un sanatorium en Suisse.

 

« Kafka au cinéma » accueille un mélange de réflexions sur la photographie et le cinéma, sur la littérature de Kafka et les fantômes, sur les images fugitives.

Ce qui est si émouvant dans les images photographiques, c’est qu’elles ont parfois comme un souffle singulier qui semble venir vers nous de l’au-delà.

 

Je n’ai pas lu « Le secret du pelage roux. Approche de Bruce Chatwin », excepté les deux dernières pages qui portent sur La Peau de chagrin de Balzac, où Sebald montre comment le magasin de l’Antiquaire met en regard les milliards d’années de la géologie et la faible mémoire humaine.

 

« Moments musicaux » débute par l’écoute d’un vieux radiocassette dans un bar en Corse, où Sebald s’est réfugié pendant une pluie diluvienne (et qu’une dame passe dans la rue suivie d’un jeune cochon), puis nous passons à l’enfance de l’auteur et à la musique bavaroise, à un instituteur qui joue Mozart et Bellini à la clarinette, à des cours de cithare, puis à un organiste fou, à des opéras entendus à Londres ou en Allemagne (et à Klaus Kinski) et enfin à Verdi, va pensiero. Ce texte est merveilleux et il a un charme fou. Si vous êtes simplement sensible à la musique, il vous ravira. Je suis pour ma part ensorcelée par ce lent et imprévisible parcours des souvenirs et des lectures, d’une note à une autre.

Le mystère le plus intime de la musique est un geste de défense contre la paranoïa, nous faisons de la musique pour ne pas être submergés par les horreurs de la réalité.

 

« Une tentative de restitution » : avec un jeu des sept familles illustré par les villes allemandes, telles qu’elles existaient avant la guerre, alors même qu’elles ont été massivement détruites par les bombardements. Où l’auteur réfléchit : « à quoi bon la littérature » ? Parce que la littérature, et sans doute la lecture, permet fugacement de rendre justice aux morts.

 

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à me sortir de l’esprit ce genre d’épisodes ? Comment se fait-il donc que chaque fois que je prends la S-Bahn en direction de Stuttgart-Centre, je pense, parvenu à la station Feuersee, que l’incendie est toujours au-dessus de nos têtes et que depuis la terreur des dernières années de la guerre nous vivons une sorte de vie souterraine, en dépit du fait que tout, autour de nous, soit si merveilleusement reconstruit ?

 

Il y a de nombreuses formes d’écriture ; mais c’est seulement dans la littérature que l’on a affaire, au-delà de l’enregistrement des faits et au-delà de la science, à une tentative de restitution.

 

Une langue envoûtante, sans trêve et sans hâte. Je suis enthousiaste.


 Sebald, W. G. sur le blog :


Sixième et dernière participation aux Feuilles allemandes de Livr'escapades et de Et si on bouquinait un peu. Je les récapitule :


Stefanie vor Schulte, Garçon au coq noir

Herta Müller, L’Homme est un grand faisan sur terre

Edgar Hilsenrath, Nuit

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz

Franz Kafka, Le Château


Merci à ces deux blogs pour l'organisation, la stimulation, les propositions et les idées. Il me reste encore beaucoup à lire !