La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mercredi 17 août 2022

Du fond de la guerre j’émerge, j’ai fait un livre.

 

Walt Whitman, "Chanson de moi-même", Feuilles d’herbes, traduit de l'anglais par Jacques Darras, 1855, extrait de la strophe 24.

 

 

Pur produit de Manhattan, Walt Whitman : un kosmos !

Fort en gueule, charnel, sensuel, mangeur, buveur, baiseur,

Pas sentimental, pas au-dessus des autres hommes, ni des autres femmes ni à part d’eux,

Ni plus immodeste que modeste.

 

Qu’on dévisse les serrures aux portes !

Qu’on dévisse les portes de leurs charnières !

 

Si tu avilis quelqu’un c’est moi que tu avilis,

Quoi que tu dises ou fasses cela me reviendra.

 

En moi la foule des vagues de l’afflatus, en moi le courant et l’index.

 

J’énonce le mot de passe primitif, donne le signe de la démocratie,

Bon Dieu ! Je n’accepterai rien dont personne n’aurait la contrepartie aux mêmes termes.

 

Par moi toutes ces voix longtemps muettes,

Ces voix d’interminables générations de prisonniers, d’esclaves,

Ces voix de désespérés, de malades, de voleurs, de nabots,

Ces voix de cycles de préparation, d’accrétion,

De fils connectant les étoiles, d’utérus, de semence de père,

De droits d’individus opprimés par d’autres,

De difformes, de laids, de plats, de méprisés, d’imbéciles,

De la brume dans l’air, du scarabée roulant sa boule de fumier.

Par moi les voix interdites,

Les voix de la faim sexuelle, voix voilées – et moi j’enlève le voile – ,

Les voix indécentes, clarifiées, transfigurées par mes soins.


Je ne suis pas vraiment fan de la poésie de Whitman, mais quelques passages m'ont plu, alors vous y aurez droit en attendant septembre.

mercredi 10 août 2022

Plus question de dormir, je me dresse.

 Walt Whitman, "Envoi", Feuilles d’herbes, traduit de l'anglais par Jacques Darras, 1855.

 

« J’entends chanter l’Amérique »


J’entends chanter l’Amérique, j’ai dans l’oreille la variété des chants,

Le chant des ouvriers, chacun chante le sien comme il se doit, joyeux fort,

Le charpentier chantier le sien cependant qu’il mesure la planche la poutre,

Le maçon chante le sien, il se prépare pour son travail ou il le quitte,

Le marinier chante le sien, le chant de ce qui est à lui dans sa barque, l’homme de pont sur le pont du steamer chante le sien,

Le cordonnier chanter le sien, assis à son établi, le chapelier le sien debout à sa table,

Le chant du bûcheron, le chant du garçon laboureur qui s’en va dans le matin, ou au repos le midi ou au coucher du soleil,

La délicieuse chanson de la mère, la jeune femme à son travail, la jeune fille qui lave ou bien qui coud,

Chacun chante ce qui lui appartient à lui à elle, à personne d’autre,

Le jour ce qui est au jour – la nuit l’équipe de jeunes compagnons, robustes, amicaux,

Chantent la bouche ouverte leurs puissantes mélodies.



Je ne suis pas vraiment fan de la poésie de Whitman, mais quelques passages m'ont plu, alors vous y aurez droit en attendant septembre.

mercredi 3 août 2022

C’est ainsi que le roman allait son train à travers l’Histoire !

 Jules Barbey d’Aurevilly, Le Chevalier des Touches, 1864.

 

Un classique de Barbey.

Un soir de tempête, en Normandie, l’abbé croise quelqu’un qui aurait dû être mort, le chevalier des Touches. S’ensuit un long récit rapporté. Les événements ont eu lieu il y a bien longtemps, à la fin de la Révolution, quand les Chouans se battaient contre les Bleus. Il est question d’exploits et de légendes.

La réussite du roman tient d’abord à tout le mécanisme du récit enchâssé. Ici, après la conversation préliminaire, c’est une narratrice qui raconte, mais c’est une femme d’action qui a participé aux faits d’armes et qui donne son point de vue sur les uns et les autres. C’est un conte, écouté avec attention, interrompu et suspendu. Mais un narrateur inattendu surgit à la fin pour ajouter un dernier détail.


« La prison blanchissait au bout de cette espèce de boyau sombre, sur une autre place. Nous nous arrêtâmes… le temps de respirer. »

Elle contait comme quelqu’un qui a vécu de la vie de son conte. L’abbé et le baron, eux, ne respiraient plus.

« Ah ! c’était le moment, fit-elle, le moment terrible où l’on va casser le vitrage et où l’on serait perdu si, en la brisant, une seule vitre allait faire du bruit ! »


De plus, nous plongeons au cœur de la fin sanglante de la chouannerie, armée clandestine en déroute. J’avoue que le récit des exploits me laisse sceptique (il y a une barbarie sanglante parfaitement inutile dont je ne comprends pas l’intérêt), mais enfin, c’est enrobé de courage et de mystère.

Il y a des évocations très réussies des lieux, du bocage, des villes, des falaises. Il y a l’amertume de ceux qui se sont battus pour la monarchie, mais n’ont pas été récompensés par elle après la Restauration. Il y a enfin le regret des temps anciens et définitivement disparus.

Le roman montre le rôle des femmes qui n’étaient pas exilées, contrairement aux hommes, et qui sont restées dans les châteaux et apportaient leur aide décisive aux combattants.

Un récit efficace, sans les préciosités habituelles de l’auteur, très bien mené.

 

Anonyme, Les noyades de Nantes, fin 18e siècle, Château de Nantes

Heureusement, nous n’aperçûmes pas l’ombre d’une patrouille dans cette ville, morte de sommeil. Des réverbères très rares, et à de grandes distances les uns des autres, tremblaient au vent à l’angle des rues. Suspendus à de longues perches noires transversalement coupées par une solive, et figurant un T inachevé, ils avaient assez l’air de potences. Tout cela était morne, mais peu effrayant. Nous enfilâmes une rue, puis une autre. Toujours même silence et même solitude. La lune, qui se brouillait de plus en plus, se regardait encore un peu dans les vitres des fenêtres, derrière lesquelles on ne voyait pas même la lueur d’une veilleuse expirante.

 

Grâce à Wikipedia, je découvre qu’il a existé un vrai Destouches ! Il y a probablement dans ce roman si réussi des souvenirs de récits au coin du feu, où l'on racontait les exploits des ancêtres pendant les guerres de la chouannerie.

Barbey d'Aurevilly sur le blog :

 

Dans quelques jours, je partirai en vacances. Il y aura quelques poésies sur le blog en attendant mon retour triomphal et la publication de mes photos de vacances (le blog, l'autre nom de la soirée diapo).



samedi 30 juillet 2022

Maison La Roche



Second billet autour des habitations parisiennes. La semaine dernière, je vous montrai quelques immeubles Art nouveau construit par Jules Lavirotte. Cette semaine, nous sommes 20 ans plus tard, avec un style très différent.


La maison La Roche a été construite entre 1923 et 1925 par Le Corbusier et Pierre Jeanneret pour Raoul Albert La Roche, un collectionneur et marchand d’art. Il s’agit à la fois d’une maison d’habitation avec cuisine et logement des domestiques et d’une galerie d’art moderne.


De l'extérieur, du blanc, du gris et des vitres (cette partie de l'habitation est sur pilotis). La maison est en béton armé et elle possède un toit terrasse.


Deux photos du hall, clairement la pièce la plus réussie et importante puisqu'elle relit et sépare tout à la fois la partie publique (galerie d'art avec entrée indépendante, salon et bibliothèque rikiki) et la partie privée (chambres, salle à manger, cuisine...). Deux escaliers et une coursive le long de la paroi vitrée articulent ces espaces comme autant de boîtes d'où l'on a de beaux effets de perspective.

Deux vues de la galerie de peinture (avec bien moins de toiles qu'alors). La lumière naturelle arrive d'en haut, par une grande baie vitrée. L'aménagement des meubles est dû à Charlotte Perriand et Alfred Roth.

Depuis la galerie, une grande rampe courbe permet de rejoindre un salon-bibliothèque. Il donne une sacrée perspective à la pièce et invite le regard et les jambes à parcourir tous ces espaces.

Sans transition, la salle à manger.  Je n'ai pas vraiment photographié les espaces privés, car ils sont assez peu intéressants (des boîtes vides quoi) et peu meublés (du moins pour le moment). Il faut dire que l'esthétique est à la sobriété et à la nudité. Il faut imaginer ces pièces avec des meubles modernes, des peintures d'artistes contemporains. Le mobilier était créé ou choisi par Le Corbusier ou par ses collaborateurs, en harmonie avec l'architecture de la maison.

L'oeil et les pas me ramènent irrésistiblement dans le hall, dans la coursive qui prend le soleil, dans les escaliers que je monte et descends à plusieurs reprises.

Et comment on y va ? En allant tout au bout du bout de la ligne 9 à Paris, rue Émile Blanche.

Le billet de Nourritures en tout genre qui m'a donné envie d'y aller. Y a une photo où l'arbre n'a pas de feuilles et où on voit mieux la structure de la maison ! Rappelez-vous que certaines visites s'effectuent en hiver !

Si vous aimez Corbu, il y a un billet sur la Cité radieuse.

 

mercredi 27 juillet 2022

Poirot leva une main vertueuse en s’efforçant de prendre l’air modeste.

 Agatha Christie, Le Flux et le reflux, parution originale 1948, traduit de l’anglais par Élise Champon.

 

Après la lecture de plusieurs romans moyens de Christie, je suis contente de vous parler de celui-ci. Tout se passe dans un petit village anglais (avec un pub) juste à la fin de la Seconde guerre. Le riche oncle Gordon a eu la malencontreuse idée d’être tué dans un bombardement alors qu’il venait de se remarier et qu’il n’avait pas rédigé son testament. La famille est furax et la jeune veuve est candide. Et Poirot trouve cette histoire bien intéressante.

Alors, pourquoi cette histoire me semble particulièrement réussie ? D’abord, le contexte est utilisé. C’est la fin de la guerre, la démobilisation, le chômage, la hausse des impôts, le ressentiment de ceux qui sont partis se battre ou de ceux qui sont restés à l’arrière, les rationnements qui n’ont pas cessé et tout cela nourrit de façon intéressante le roman. Ensuite, plusieurs personnages sont correctement travaillés : pas tout d’un blanc, sans révélation fracassante à leur sujet, mais plutôt vivant dans une lumière trouble, à facettes contrastées. Cela crée de la complexité et de multiples possibilités pour l’intrigue. C’est sans doute pourquoi plusieurs scènes sont très réussies (Poirot et la vieille dame, Poirot et le café final).


Voilà ce qui ne va pas, pensa-t-elle brusquement. Sans arrêt, depuis mon retour, j’ai cette sensation. Ce sont les cicatrices de la guerre. Partout, il n’y a que hargne et mécontentement. Dans les trains, dans les autobus, dans les boutiques, parmi les employés, et même parmi les fermiers. Et j’imagine que c’est pire encore dans les mines et les usines. Oui, de la hargne. Mais ici, il y a quelque chose en plus. Ici, c’est particulier. C’est délibéré !


Sickert, Lecture, 1940 Corsham court collection
Bémol : la solution est un peu trop socialement acceptable et puis surtout il faut arracher les 2 dernières pages qui gâchent tout ! On y voit un jeune homme qui reconnaît un meurtre, mais qui est tout juste réprimandé parce qu’il ne l’a pas fait exprès et une jeune femme qui découvre que l’étranglement est une preuve d’amour 😱🤬. Bref, il vaut mieux s’arrêter sur la dernière réplique du méchant assassin qui est très bien, elle. Il est très bien l’assassin (ça contribue beaucoup à la réussite des romans policiers).

Un Christie « bon pour le TGV ».

 

Il dévisageait Poirot d’un air admiratif mêlé d’incrédulité. Il n’aurait pas été humain de résister à la tentation de faire un peu d’esbroufe. Avec une pensée pour un brillant prédécesseur, Poirot déclara d’un ton solennel :

- J’ai mes méthodes, Mr Cloade.

 

Une romancière.