William Faulkner, La Ville, parution originale 1957, traduction de l’américain par Jules Bréant, révisée par Marc Amfreville, Antoine Cazé et Aurélie Guvillain ; édité en France par Folio/Gallimard.
Dans La Ville, nous voyons Flem Snopes mettre la main sur la banque de la ville, tandis que ses cousins prennent (avec plus ou moins de succès) un hôtel ou un restaurant. Toutefois, l’accent se déplace d’abord sur son épouse, Eula, la femme par excellence, qui ne nous est pas précisément décrite, mais dont la vue paralyse tous les mâles, notamment l’un des narrateurs, mais aussi le maire flamboyant de la ville. Mais il y a également la génération suivante, celle des fils aux prénoms improbables, et surtout de la fille. Et dans la stratégie de Snopes, les femmes sont bien évidemment tout à la fois des pions et des éléments imprévisibles, qu’il s’agit donc de maîtriser de gré ou de force. C’est vrai pour lui, mais aussi pour ses adversaires – et l’attirance malsaine d’un homme adulte pour une fille de 16 ans prend soudain l’allure d’une manipulation contre son père. Il y a aussi le goût des hommes pour les automobiles bruyantes dont ils se servent pour manifester leur autorité sur telle ou telle femme.
Au fur et à mesure apparaissent des personnages secondaires, ou des personnages qui sont de moins en moins secondaires – j’apprécie beaucoup la façon dont Faulkner mène son roman, le nourrissant par des biais inattendus, lançant des pistes qui s’égarent et disparaissent, ou qui réapparaissent. C’est une ville, il y a un shérif, un agent de police, une maîtresse d’école, des associations de dame, un lycée, des gamins qui se battent. Tous ces gens mettent de la vie dans la ville et le roman, créant des intrigues parallèles, qui viennent percuter la trajectoire de Flem Snopes ou celle des narrateurs à des moments inattendus.
Alors comme ça rien ne s’était produit et maintenant c’était déjà trop tard, avec le soleil qui déclinait et pourtant le poirier dans le jardin sur le côté avait déjà fleuri et puis perdu ses fleurs depuis un mois et maintenant l’oiseau moqueur s’était installé dans l’églantier rose, et il recommençait déjà à chanter là où il avait chanté toute la nuit durant la semaine entière jusqu’à ce qu’on se demande pourquoi diable il ne s’en allait pas ailleurs pour laisser les gens dormir.
Par ailleurs, ce roman se construit en parallèle à un autre, Sartoris (un des très bons), renforçant ainsi cette impression ou cette illusion d’avoir affaire à un monde complet et cohérent. Aucun des personnages n’est isolé ; Faulkner bâtit un univers subtil, complexe et entrecroisé.
| G. Münter, Vue depuis un attelage de chevaux sur la route, Texas 1900 |
J’ai tout à la fois la sensation que l’auteur sait exactement où il veut nous emmener, qu’il s’enlise lui-même et qu’il prend plaisir à nous égarer. Le récit fait des sauts de cabri. Comment expliquer sinon qu’après ce chapitre consacré à l’avenir d’une fille de bonne famille, le chapitre suivant s’ouvre sur une histoire de mulets particulièrement embrouillée ?
C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Hampton tellement ils vous fixaient durement ; c’était aussi impossible de dépasser le barrage de ses yeux que de dépasser un cheval sur un sentier juste assez large pour le passage d’une bête et trop étroit pour laisser la place à un cheval et à un homme en même temps. C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Snopes parce que jamais ils ne vous regardaient vraiment, tout comme une mare d’eau stagnante ne vous regarde pas.
… ses yeux, non pas de ce bleu violent et poudreux des fleurs automnales, mais du bleu des fleurs de printemps, de ce mélange inextricable de glycine, de bleuet, de pied-d’alouette, de campanule, couleur du temps de toutes les filles séduites et de la bonne fortune des garçons, et trop tard pour le chagrin, trop tard.
Bref, j’ai adoré cette lecture. Je suis bien décidée à lire le troisième volume de la trilogie à l’automne. En attendant, c'était une lecture commune avec Ingannmic - elle raconte drôlement mieux que moi, allez lire son billet. Keisha quant à elle a lu un fragment antérieur de la Snopes Familiy, Barn Burning une nouvelle parue en 1939 et parlant de cette histoire de grange brûlée et elle a lu en VO, elle est très forte !
Et si vous hésitez à vous lancer, voyez ce petit catalogue de titres :
