La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mercredi 22 mai 2019

Pourquoi c’est faire, que tu restes icitte ?

Loisel et Tripp, Magasin général.
Tome 7, Charleston, 2011. Tome 8, Les Femmes, 2012. Tome 9, Notre-Dame-des-Lacs, 2014. Édité chez Casterman.

Retour à Notre-Dame-des-Lacs.
Il était peut-être temps de finir la série ! Je m’étais arrêtée au tome 6, que j’ai vaguement reparcouru afin de me remettre les idées en tête.
Que se passe-t-il sur ces trois derniers albums ? Le séjour à Montréal de Marie et de son amie Jacinthe a bouleversé tout le village. Elles reviennent avec des robes de la ville (pensez-donc), les cheveux courts, un gramophone et une folle envie de danser le Charleston. Marie est plus libre aussi et n’est pas insensible au charme viril des coureurs des bois. Pendant ce temps, Réjean, le curé, fait lui aussi sa petite révolution personnelle. Finalement, construire un bateau est plus épanouissant que de confesser de braves gens. Bref, la vie continue, avec ses naissances et ses morts.
Ces trois volumes sont à l’image des précédents. Charme des dessins, douceur des couleurs, richesse des péripéties dans cette petite communauté. La vie est dure. Les hommes passent les mois d’hiver loin du village, à faire du bois, et pendant ce temps il faut s’occuper du bétail et de tout ce qu’il y a à faire. N’empêche, on peut danser, se mettre en amour, manger au restaurant et être heureux avec ses amis.
La série est longue, il y a beaucoup de personnages, il s’y passe beaucoup de choses, alors je la relirai certainement, car c’est un univers très agréable.


Les billet sur les précédents volumes :  Tome 1tome 2tome 3tome 4tome 5tome 6.


lundi 20 mai 2019

Aucun journal ni aucune revue ne consacra une seule ligne au quadruple assassinat.

Pep Coll, Quatre cercueils : deux noirs et deux blancs, traduit du catalan par Edmond Raillard, publication originale 2013, édité en France par Actes Sud.

Un prologue nous peint un petit garçon – le narrateur enfant – aidant sa famille pour les travaux des champs dans une ferme située dans une région de forêts et de montagne, en Catalogne. Tout près de là se trouve une maison où une famille a été assassinée et une autre, où vivent les assassins. À l’âge adulte, le narrateur découvre De sang froid de Truman Capote… et part sur les traces de cette histoire.
Deux adultes et leurs filles assassinées sauvagement en 1943, dans une ferme. On n’est pas loin de la frontière et des bandes armées circulent encore, ainsi que des gens qui s’étaient réfugiés en France pendant la guerre civile et qui reviennent, des gitans, des juifs fuyant la guerre et se réfugiant en Espagne… Toutefois, très vite, ce sont les voisins qui sont accusés et emprisonnés. Et libérés sans procès.

Il avait parlé un moment avec le Dr Costa, le médecin qui avait pratiqué l’autopsie des cadavres, et celui-ci avait dit tout net qu’« il n’y avait pas plus de guérilléros communistes que de fugitifs de la guerre, ni foutre rien qui ait passé la frontière. Les assassins ne voulaient ni voler, ni violer les femmes, simplement les liquider tous. C’est le fait de gens qui les connaissaient, tu peux me croire. »
Une ancienne ferme en Catalogne.
Nous sommes dans un roman adapté d’un fait divers bien réel. L’auteur prend soin de préciser à la fin ce qu’il a inventé ou imaginé. J’avoue pour ma part avoir été surtout intéressée par l’évocation du lieu et de l’époque. Le récit commence en 1935, à une époque où la région est très pauvre. Les terrains appartiennent à un riche homme d’affaires de Barcelone, qui se rend une fois par an sur place. Les paysans louent des terres, mais ne les possèdent pas. Il y a aussi des biens communaux. Vient la guerre, avec les hommes qui s’enrôlent ou qui se cachent dans les grottes pour échapper aux armées, les femmes qui gèrent les fermes, les exécutions sommaires. Puis le franquisme s’installe, corrompu et brutal, mais soucieux de moralité (mais pas trop de justice). De nouveaux notables en profitent pour faire carrière, dans l’armée ou dans la justice. Il est bon de parler castillan et de mépriser le catalan, ce dialecte de gueux. Pendant ce temps, le village continue à se vider et les habitants délaissent de plus en plus la campagne pour s’installer en ville. Finalement, peu de gens se souviennent des assassins ou des assassinés. Le roman fait donc plus que reconstituer des faits, il rappelle l’existence d’une (pas si) lointaine époque.

Il n’y avait pas de lune et même s’il y en avait eu, dans ce tunnel de pins, la clarté n’aurait pas pénétré. Le chemin était un couloir qui se frayait un passage dans une masse d’ombres. Il ne faisait pas du tout froid, au contraire, bien qu’on fût dans les premiers jours de mars ; il y avait eu un redoux qui avait commencé à réveiller les bêtes de la forêt. De temps en temps, on entendait les hululements du grand-duc ou les cris du chat-huant, l’oiseau chevrier qui appelait les chèvres du haut de l’Obaga.

 Bon pour le mois espagnol de Sharon. Petite difficulté : je me suis embrouillée dans les noms catalans, sachant qu’il y a les noms des personnes et des fermes.

samedi 18 mai 2019

Gérone (côté nature)


La semaine dernière, je vous parlais de la ville de Gérone, un endroit où les touristes ne restent en général qu’une ou deux nuits. Moi, j’ai pris mon temps, car j’ai passé une journée à Figueres (prochain billet !) et parce que j’avais envie de faire de petites balades dans la nature des environs. Sachez que l’office de tourisme dispose de plans en français pour randonner ! Il serait dommage de se priver.
Sant Pere de Galligants.
Plusieurs chemins ont pour point de départ le monastère Sant Pere de Galligants et la très belle tour qui coiffe la croisée de son transept. Le secteur de Gérone est aussi parcouru par de nombreuses rivières et sources qui convergent vers le Ter (ou vers son affluent, l’Onyar) qui, lui, se jette dans la Méditerranée. Vous pourrez donc marcher en écoutant le petit bruit de l’eau, environné par les oiseaux de toute sorte, c’est un délice. D’ailleurs, les diverses sources forment autant de points de repère dans le paysage.
Première halte photo : le monastère de Sant Daniel , toujours en activité. Nous nous contenterons de sa très belle architecture extérieure et d’un regard à travers la grille pour apercevoir le cloître.
Ensuite, vous avez le choix. 
Première possibilité de destination, le puig de Sant Miguel (prononcez poutch, ce mot catalan signifie colline), une forteresse médiévale, assortie d’un ermitage, d’où vous verrez tout à la fois Gérone, les Pyrénées et la mer Méditerranée. Balade très facile, possible en vélo. Vous en profiterez pour cueillir du thym pour donner à vos prochains petits plats l’accent catalan.
Deuxième possibilité, le chemin de croix des Creus qui vous mènera à travers les oliviers jusqu’à l’ermitage du Calvari et à la Montagne de l’O. Ici a été édifié une forteresse en 1675 pour défendre Gérone contre les troupes françaises. Il y a plein d’hirondelles qui passent comme des flèches au-dessus de vos têtes, mais on peut les voir de très près, c’est un plaisir. La redescente est un peu plus ardue (vous n’aurez pas emporté vos chaussures de randonnée pour rien).
Exercice : photographier les hirondelles.
Revenu en ville vers 13 heures, vous avez amplement le temps de vous changer et d’aller déjeuner vers 14 heures, 14 heures 30, à l’heure locale.
En bonus, le SON des hirondelles.

Mon billet sur la ville de Gérone. La semaine prochaine, nous nous rendrons à Figueres !

jeudi 16 mai 2019

Tous deux savaient que le dénouement ne pouvait tarder.

Maurice Leblanc, 813, 1910.

Une aventure, très sombre, d’Arsène Lupin.
Dans un palace parisien, le riche M. Kesselbach est ligoté par Arsène Lupin qui lui dérobe des papiers. Sauf que le lendemain M. Kesselbach est retrouvé assassiné. C’est le début d’une longue histoire où Lupin affronte un ennemi invisible, habile au couteau, qui semble toujours avoir un temps d’avance sur lui. L’affaire le mènera sur les traces d’un complot susceptible de bouleverser les relations entre la France et l’Empire allemand (tout ceci se passe avant la Première guerre, mais le nationalisme de Leblanc se fait déjà bien sentir), mais aussi de l’anéantir, lui, Lupin.

Il semblait voir le château. Il semblait évoquer la cachette mystérieuse. Et la vision d’un trésor inépuisable, l’évocation de coffres emplis de pierres précieuses et de richesses, ne l’aurait pas ému plus que l’idée de ces chiffons de papier sur lesquels veillait la garde du Kaiser. Quelle merveilleuse conquête à entreprendre ! Et combien digne de lui ! et comme il avait, une fois de plus, fait preuve de clairvoyance et d’intuition en se lançant au hasard sur cette piste inconnue !

Je gardais le souvenir d’un roman très sombre. Le mystérieux ennemi en noir, qui a le goût du sang, terrifie tous les acteurs du livre, y compris notre héros. Lupin fait preuve de ses qualités habituelles : intelligence, sagacité, humour, résistance physique, capacité à improviser, mais il est aussi un peu trop despotique ! Toutefois, le roman fait place aussi à une immense et très drôle supercherie (je n’en dirai rien, mais elle s’inspire d’un célèbre épisode de la vie judiciaire du XIXsiècle), qui met en valeur le génie lupinesque.

Arsène Lupin !
Gourel répétait ces deux mots fatidiques d’un air absolument pétrifié. Ils résonnaient en lui comme un glas. Arsène Lupin ! le bandit-roi ! l’aventurier suprême ! Voyons, était-ce possible ?
Mais non, mais non, murmura-t-il, puisqu’il est mort !
Seulement, voilà, était-il réellement mort ?
Arsène Lupin !
 
Les romans au ton très Belle époque de Leblanc sont donc contemporains de ceci :
Picasso, Nu féminin, 1910 Philadelphie.
Sur le blog :

mardi 14 mai 2019

J’en ai par-dessus la tête des histoires réelles.

Javier Cercas, Le Monarque des ombres, traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujičič avec la collaboration de Karine Louesdon, parution originale 2017, édité en France par Actes Sud.

Cercas a grandi en entendant sa mère lui ressasser le souvenir du grand-oncle Manuel, phalangiste, mort à 19 ans pendant la guerre civile, ce héros, jeune à jamais, si sympathique. Cercas s’est juré de ne jamais écrire de livre sur l’horrible tonton phalangiste – la honte.

Mais je ne suis pas un littérateur et je ne peux pas affabuler, je ne peux que m’en tenir aux faits et le fait est qu’on ne sait pas s’il en fut ainsi et qu’il est presque certain qu’on ne le saura jamais. Car le passé est un puits insondable et noir où l’on arrive à peine à percevoir des étincelles de vérité, et de Manuel Mena et de son histoire, ce que nous savons est sans doute infiniment plus petit que ce que nous ignorons.

Nous voici donc dans un livre où Cercas part sur les traces de Manuel Mena, dont il ne reste plus grand-chose, à peine deux photographies, un dossier militaire et quelques lambeaux de légendes familiales. Malgré tout, il s’acharne à visiter chaque champ de bataille, à se rendre sur les cotes militaires et topographiques et surtout à questionner les rares témoins de cette époque lointaine – tout en expliquant que non, décidément non, il n’écrira pas un livre. Ces entretiens sont particulièrement intéressants, puisqu’ici il ne s’agit pas de la guerre civile à l’échelle du pays (avec ses divers -ismes), mais de la sociologie d’un minuscule et pauvre village de l’Estrémadure. Il est question de paysans pauvres, de paysans un peu moins pauvres, de serfs, de petits propriétaires, d’un endroit où la République naissante aurait dû être soutenue massivement, mais où, pourtant, les pauvres gens ont choisi d’aller se faire tuer pour l’Église, l’armée et la noblesse. Je dois dire que ces dialogues sont tout à fait passionnants et en disent beaucoup sur l’Espagne. Cercas est également à la recherche de l’intériorité de Manuel Mena : en quoi a-t-il cru ? Pourquoi s’est-il engagé dans la Phalange ? Qui était l’oncle charmant, le médaillé de guerre, dont se souvient la mère ?
Mais l’essentiel pour Cercas est peut-être un peu ailleurs. Il écrit, ou il n’écrit pas, pour sa mère. Celle qui l’a élevé et grâce à qui il est écrivain, celle qui a émigré d’Estrémadure en Catalogne, celle qui sent sa fin approcher et qui repense à son enfance, à son village et à son oncle. Pour Cercas, bien sûr, c’est encore une fois, l’occasion de réfléchir à la notion d’héroïsme, à la mort et à la vie pleinement vécue. Il s’appuie sur la littérature, parfois de manière un peu trop appuyée à mon goût. Buzzati et Homère sont là. Pour l’auteur, le parcours n’est pas facile et c’est pourquoi, sans doute, il emprunte la troisième personne pour certaines évocations, parlant de la famille Cercas comme d’étrangers, hésitant à se rapprocher de sa mère et de Manuel Mena.
Malgré tout, j’ai eu l’impression que Cercas demeurait à distance de Mena. Même quand il retrouve la maison et la pièce où le jeune homme est mort, si jeune, d’une blessure épouvantable, après des combats abominables, dans une maison loin des siens, il lui est difficile de simplement dire son émotion à l’idée d’une vie gâchée – Mena est mort à 19 ans pour une dictature. Là encore, il a recours à la littérature et à la poésie pour traduire ses sentiments. Je comprends la difficulté. De tous les morts de la guerre civile, celui-ci est particulièrement encombrant pour l’auteur. Malgré cette distance volontairement placée entre lui et ce cadavre, cette figure si pathétique, on a peut-être affaire à son livre le plus intime.
Ce livre est une immense prétérition : non, il n’écrira pas ce livre, non il n’essaiera pas d’imaginer la violence hallucinante des combats, non il ne forgera pas d’hypothèse sur les pensées de Mena. Non, maman, n’insiste pas. C’est donc le roman d’un fils à sa mère.

L'Espagne pelée vue depuis la vitre sale du train.

Je sais que, y compris en temps de guerre (peut-être surtout en temps de guerre), chacun est innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit démontrée, et qu’aucune personne honnête, bénéficiant de la confortable immunité des temps de paix, ne tomberait assez bas pour condamner qui que ce soit sans preuves, encore moins – et c’est le cas ici – quand quatre-vingts ans après il est pratiquement impossible de reconstituer les faits avec un minimum de précision.

Quelque peu déstabilisé par cette découverte surprenante, je me fis la réflexion qu’aussi loin que j’aie pu pousser mon enquête sur l’histoire de Manuel Mena, ce que j’en ignorais était non seulement bien supérieur à ce que j’en savais, mais que ce serait toujours le cas, comme si saisir le passé était aussi difficile que saisir l’eau dans ses mains ; je me demandais si ce n’était précisément pas cela qui se produit toujours ou presque toujours, si le passé, au fond, n’est pas une région insaisissable et inaccessible et je me dis que je tenais là une autre bonne raison de ne pas essayer de raconter la véritable histoire de Manuel Mena.

Note : je n’aurais pas dit non à un arbre généalogique.
L'avis de Dominique.
Cercas sur le blog :