La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 21 mai 2026

Vous êtes un faquin de ne pas savoir qu’il faut fermer doucement les portes dans une maison où on lit les romans anglais.

 

Léon Bellin de La Liborlière, La Nuit anglaise, 1799 (réédité par Anacharsis avec une préface de Maurice Lévy).

Titre complet : La Nuit anglaise ou les Aventures jadis un peu extraordinaires, mais aujourd’hui toutes simples et fort communes de M. Dabaud, marchand de la rue Saint-Honoré, à Paris, roman comme il y en a trop (…) ouvrage qui se trouve partout où il y a des revenants, des moines, des ruines, des bandits, des souterrains et une tour de l’Ouest.

Au début du livre, nous faisons connaissance avec M. Dabaud, bourgeois enrichi pendant la Révolution, notamment par le rachat de terres à un noble, qui se trouve en butte à une difficulté : son fils veut épouser une Ursule noble et sans le sou. Lui-même préférerait rester plongé dans la lecture de ses romans préférés.

M. Dabaud saisit l’un après l’autre chaque volume, examine chaque gravure, voit des spectres, des magiciennes, des poignards : il tremble d’émotion, son coeur palpite de plaisir, le délire le transporte.

Un soir, le fantôme d’un homme qu’il a tué en duel lui apparaît. Peu après, M. Dabaud se trouve embarqué dans une aventure entre terreur et humour. Tout comme les héros et les héroïnes des romans gothiques, le voici contraint de suivre un moine italien dans des souterrains parcourus de soupirs et de grincements. Lui apparaissent tour à tour le fantôme, la chambre funéraire du tué, le portrait d’une jeune femme, des traces de sang, des bandits féroces, un cachot, etc. Aucune exagération terrifiante ne sera oubliée (même si le lecteur comprend bien vite de quoi il retourne).

Une originalité : l’accumulation concerne également la langue, puisque le texte est constitué par les très nombreuses citations de plusieurs romans gothiques (qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lus), ceux d’Ann Radcliffe en tête, mais également Le Moine de Lewis ou Célestine écrit par le même Bellin de La Liborlière. Ces énumérations de citations produisent un indéniable sentiment de lassitude (ne le nions pas) (c’est très très répétitif), mais également d’humour – difficile de prendre au sérieux les dangers auxquels le héros est exposé.

Le vieillard prit M. Dabaud par la main, et tous deux marchèrent vers la porte du Nord qui s’ouvrir avec un grincement aigu, avec un cri aigre, en un mot avec tout ce que peut faire une porte en pareil cas.

Ce livre n’est sans doute pas un chef d’oeuvre en tant que tel, mais son existence constitue un témoignage passionnant sur l’immense vogue de la littérature gothique.

Le 18e siècle, ce n'est pas que de la dentelle.
Écorché d'anatomie d'Honoré Fragonard, Musée de Maisons-Alfort


Rappel pour les distraits : le roman gothique est né en Angleterre dans la seconde moitié du 18e siècle. Un genre créé par des puritains pour se délecter des histoires troubles survenant en terres catholiques. Le Château d’Otrante d’Horace Walpole est le premier du genre, il se veut terrifiant mais il me paraît aussi déjà comme l’outrance de lui-même. Je vous ai parlé du petit château gothique de Walpole, dépourvu de tout passé prestigieux et de tout fantôme. Ann Radcliffe publie également des romans au succès colossal (comme Les Mystères du château d'Udolphe ou L'Italien ou Le Confessionnal des pénitents noirs). Des dizaines d’autres auteurs, plus ou moins doués, plus ou moins anglais, s’inscrivent à la suite. Les cryptes mystérieuses et leurs inévitables fantômes s’empilent sur les bibliothèques… La préface de Lévy signale d’autres imitations burlesques, notamment un More Ghosts ! dont le titre donne le ton. Leur nombre est le signe du considérable succès du genre gothique, et du roman en général, dans toute l’Europe. Vous connaissez la plus célèbre des œuvres inspirée par ce succès gothique : c’est Northanger Abbey que Jane Austen rédige en 1798.

Le héros n’est plus rien dans un roman, c’est le lecteur qui est tout : pourvu qu’il frissonne et qu’il soit en suspens, les personnages ont beau faire tout ce qu’ils veulent, peu importe. Au surplus, voilà l’escalier par où vous devez monter.

Bellin de La Liborlière écrit en 1799, mais il possède moins de talent qu'Austen. C’est un noble que la Révolution a chassé à l’étranger, qui ne revient qu’en 1800 après l’amnistie prononcée par Bonaparte. Le roman fait état de ces changements brusques de fortune, de la Terreur de la guillotine, des duels, de l’apparition d’une nouvelle jeunesse. C’est surtout le prétexte à une fête de la lecture, où le héros sait bien que l’accumulation de péripéties a pour seul objectif de distraire le lecteur et pas du tout d’être crédible – de la terreur pour de faux !


- Vous irez passer le reste de la nuit dans la tour du Sud-Ouest.
- Du… ?
- Du Sud-Ouest. Cela vous étonne ?
- Je vous l’avoue. Je connaissais bien la tour de l’OUEST de l’Abbaye de Grasville ; la our de l’EST du château deLindenberg ; la tour du MIDI du château de Mazzini ; la tour de l’Orient du château d’Udolphe ; la tour du NORD du château de Blangy ; mais la tour du Sud-Ouest, mon père, celle-là est nouvelle.
- Soyez tranquille ; vous verrez qu’elle vaut bien toutes les autres ensemble, répartit le moine d’un ton sérieux et important.
- Quoi ! Il y a des figures qui se montrent à la fenêtre, des lumières, des bruits, des soupirs, des Nonnes sanglantes, des squelettes, des…
- Plus que tout cela encore.

1. J’avais vaguement envisagé de proposer cette Nuit anglaise pour la thématique de la nuit dans le cadre des escapades européennes de Cléanthe, mais j’ai trouvé bien des nocturnes européens bien plus terrifiants dans ma bibliothèque.

2. L’éditeur Anacharsis qui propose cette rareté a besoin d’argent. Si vous voulez lire d’autres manuscrits incroyables, soutenez-les ! Et si vous êtes perdus, je vous conseille la contribution « gens du peuple », deux des livres sont chroniqués sur le blog.

3. Je savais que c'était une relecture, mais j'avais complètement oublié qu'il y avait un premier billet !




mardi 19 mai 2026

80 % parmi les Britanniques adultes comptés au dernier recensement ne sont ni extraordinairement niais, ni extraordinairement méchants, ni extraordinairement sages.

 

George Eliot, Le Roman d’amour de Mr Gilfil, publié en revue en 1856 et en livre en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Tout commence à la mort du pasteur Gilfil, unanimement pleuré par ses paroissiens. Le portrait que l’on nous dresse de l’homme, bon coeur, aux sermons médiocres, capable d’ironie, est plutôt plaisant. Mais le roman vise à nous raconter une histoire d’amour, celle de feue madame Gilfil, dans les années 1788-89, quand le pasteur était un jeune homme. Bon et c’est très ennuyeux, et je suis directement passée à la fin (désolée, George).

Il s’agit du deuxième texte des Scènes de la vie du clergé et le moins bon, sans doute parce qu’on ne trouve pas cette peinture de la vie de village et des relations sociales qui fait tout le point fort des romans d’Eliot. Comme j’ai bon coeur, je retiens quand même l’importance donnée à la description d’un petit manoir où se déroule l’action (en 1788 donc) : manifestement un édifice qui a tout sacrifié à la mode du gothique ! Je ne doute pas qu’Eliot ait lu l’intégralité de la littérature gothique anglaise, mais ici, le seul être maléfique est un jeune homme sans intérêt aucun. N’empêche que nous sommes visiblement dans un de ces manoirs installés dans une ancienne abbaye, comme l’Angleterre en connaît tant. Et je suppose que cela donne une coloration particulière aux larmes de l’héroïne.

Pour ceux qui n’ont connu que le vieux pasteur aux cheveux gris faisant trotter sa vieille jument brune, il serait peut-être difficile de croire qu’il ait jamais été le Maynard Gilfil au cœur plein de passion et de tendresse, qui poussait sa noire Kitty au grand galop sur la route de Callam ; ni que le vieux monsieur à la parole caustique, aux goûts champêtres et au costume négligé ait connu les plus profonds secrets d’un amour fervent, ait lutté pendant des jours et des nuits d’angoisse et tremblé de son bonheur inexprimable.

E. Hebborn, dans le style de Th. Rowlandson, Homme endormi dans un fauteuil, 1971 Courtauld


George Eliot, Les Tribulations du révérend Amos Barton, écrit en 1856, publication en revue en 1857, publication en volume en 1858, traduit de l’anglais par François d’Albert-Durade, édité en France par Sillage.

Ce très court roman retrace l’existence du révérend Amos Barton au sein d’une petite paroisse. Famille nombreuse, faibles revenus, manque de tact, erreur de perception, le nouveau pasteur ne parvient pas à s’attirer les bonnes grâces de ses paroissiens, qui ne sont pas exempts de petits égoïsmes minables et de ragots. Le centre de la narration se déplace vers son épouse Milly, femme angélique, mais de santé fragile, qui se tue à la tâche.

Cette petite histoire fait partie des Scènes de la vie du clergé, mais en dépit de nombreuses réussites d’écriture, elle manque d’intérêt. Il ne s’y passe pas grand-chose. Il n’empêche que tout cela est extrêmement bien écrit, les portraits sont vivement tracés, la langue est pleine d’humour, mais fait aussi preuve d’attachement envers les faiblesses humaines. Ce récit montre une réelle capacité d’observation et d’empathie envers les êtres humains.

Lecteur ! Avez-vous jamais goûté une tasse de thé semblable à celle que miss Gibbs présente en ce moment à Mr. Pilgrim ? Connaissez-vous l’agréable force, la douceur excitante d’un thé suffisamment mélangé de véritable crème de ferme ? Non. Très probablement vous êtes un de ces lecteurs tristement élevés à la ville, qui ne connaissez la crème que comme un liquide clair et blanchâtre, vendu par petites portions de la valeur d’un penny au fond d’une courette sombre.

Le débit oratoire du révérend Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, ce qui témoignait de ses intentions louables, mais en même temps de son impuissance à atteindre le but.

Le hasard des choses a fait que j’ai lu en premier la dernière et la meilleure histoire des Scènes de la vie du clergé, j'ai nommé La Repentance de Janet. C’est une chance, car cela m’a encouragé à continuer. Mon pronostic : elle ira loin cette petite romancière, elle possède un talent certain pour décrire la société anglaise !

C'est donc une nouvelle participation au défi des deux George de Claudia Lucia et Miriam (même si je ne lis qu'une des deux). Il me reste Adam Bede.



George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.


samedi 16 mai 2026

Ravenne, les baptistères

 

Nous sommes à Ravenne. Il y a des chrétiens chrétiens et des chrétiens ariens… Essayons de faire le tri.

Le dogme chrétien n’est pas sorti tout armé de la cuisse de Jésus, si je puis dire. Il s’est constitué progressivement au fur et à mesure des réflexions des pères de l’Église, des controverses, des compromis et des rapports de force. Ce mouvement a conduit à identifier un dogme majoritaire, celui défendu par l’évêque de Rome et (assez souvent) par l’Empereur romain d’Orient, mais aussi des dogmes minoritaires, considérés comme des hérésies. Vous avez peut-être entendu parler du Concile de Nicée (325) ou de celui de Chalcédoine (451), qui constituent des grands moments de fixation d'une ligne majoritaire et donc de lignes dissidentes.

Rappel que nous sommes largement avant le Moyen Âge et la Renaissance et leur invention des schismes orthodoxes, de la réforme luthérienne, des catholiques et autres Contre Réforme – les mots n’ont pas le même sens.

Arius quant à lui est un théologien chrétien (250-336), ayant officié à Alexandrie et en Asie mineure. Sa pensée donne son nom à l’arianisme. Le désaccord avec les autres chrétiens porte sur la nature de Jésus : Jésus aurait été créé par Dieu et lui serait subordonné, sa nature serait donc distincte de celle de Dieu, alors que les chrétiens qui suivent la ligne définie à Nicée (les futurs catholiques) professent une nature identique entre les différentes composantes de la Trinité.

Il se trouve que la majorité des peuples germains a reçu l’enseignement de Wulfila, un évêque goth arien, qui a d’ailleurs traduit la Bible en goth (et il en reste quelques exemplaires). Les Goths sont donc majoritairement ariens. Un hasard de l'évangélisation et des conversions, un moyen aussi pour leurs souverains d’être indépendants vis-à-vis du pape et de l’empereur et de pouvoir nommer son propre clergé – c’est toujours pratique.

Quant à l'aryanisme, c'est un délire raciste inventé au 19e siècle qui consiste à se définir comme descendant d'une supposée race aryenne germanique.

Et à Ravenne ? Galla Placidia protège les chrétiens de type majoritaire et leur clergé, agissant en tant qu’impératrice d’Occident à l’égal de l’empereur d’Orient.

Après sa mort, l’évêque Néon reprend son action de mécénat grâce aux ressources de l’Église (taxes sur les domaines, notamment sur les propriétés en Sicile, legs fonciers, donations, dons). Il fait construire, à côté de la cathédrale, le baptistère dits des Orthodoxes (par opposition au baptistère des autres) ou encore Battistero Neoniano (du nom de son fondateur).

La construction octogonale date en réalité de l’évêque Ours (du 4e siècle), mais Néon est le concepteur de la décoration en mosaïque du dôme et des murs au 5e siècle.

C'est grandiose. On y voit une représentation du baptême de Jésus dans un médaillon doré au centre de la coupole. Jésus a une barbe et des cheveux longs, un homme déjà mur, représenté conformément aux règles anatomiques de la statuaire antique. Il est presque entièrement immergé dans le fleuve. Jean-Baptiste se tient sur le rivage, sa coupelle d'eau déjà vidée. Le Jourdain est personnifié par la figure d'un vieil homme qui émerge de l'eau.  Le Saint-Esprit descend sous la forme d’une colombe.


Tout autour, les 12 apôtres glorieusement vêtus d’un manteau d’or. Leurs mains sont cachées par le vêtement, mais leur pose est assez dynamique, avec ces manteaux qui s'agitent sur le fond bleu, et donne une impression de mouvement, comme s'ils faisaient une sorte de ronde autour de la scène centrale. Certains sont barbus, certains sont imberbes, ce sont des Romains.

À l'extérieur du cercle, sous des baies cintrées, on voit des petits temples, autels portatifs portant le texte de l'Évangile, en alternance avec des trônes surmontés par la Croix (préparation du trône du Très-Haut pour le Jugement dernier).

Entre et autour de tout cela, il y a des motifs géométriques ou floraux et des stucs, dont vous voyez un morceaux sur la photo d'en-dessous.

Le décor souligne l'importance de l’acte du baptême, destiné aux adultes à cette époque, un sacrément essentiel pour la définition de l'individu, et la coupole surmonte des fonts baptismaux en marbre blanc. 

Le battistero Neoniano est le dernier édifice que j’ai visité à Ravenne. Autant dire que j’en avais plein les jambes, le dos et les yeux. Il n’a pas bénéficié de toute l’attention qu’il aurait mérité. Pourtant Néon y a mis les moyens !


Les Goths prennent Ravenne vers 490. Leur roi Théodoric a eu soin de laisser cohabiter à Ravenne toutes les confessions, mais il a aussi a à coeur de faire édifier les lieux de culte indispensables aux Goths ariens, églises et baptistère, et de mettre en place le clergé dont il avait besoin. La basilique Saint-Apollinaire dont je vous ai montré les photos il y a deux semaines date de cette époque, tout comme ce que l'on appelle le Baptistère des Ariens.

Il est conçu sur le modèle du baptistère des Orthodoxes, en brique, sur un plan octogonal, et son décor de mosaïque montre, sans surprise, la représentation du baptême de Jésus.

Jésus a l'air d'avoir 16 ans. Il est jeune, imberbe et très humain - l'eau ne cache rien de ses détails naturels. Il est encadré par Jean-Baptiste (bien barbu et plus âgé) debout sur le rivage, qui a plus l'air de le bénir que de verser l'eau, et par le Jourdain, personnifié par ce vieil homme à la tête surmontée de pinces de crabe. Le Saint-Esprit répand l’eau lustrale.

Par son âge et sa taille, Jésus n'a pas du tout le sérieux d'un dieu - de Dieu. L'accent est mis sur sa nature humaine. Il ne semble donc pas de la même nature que Dieu.

Tout autour, une procession d'apôtres menés par Pierre et par Paul. Ils sont sur fond d'or, ils sont tous barbus et la diversité de leurs attitudes est plus réduite. Point ici de vêtement flottant sur le fond d'or. Les motifs des toges sont plus stylisés et l'ensemble est davantage statique. Mais nous retrouvons le trône annonciateur du Jugement dernier.

Ce serait la première apparition des apôtres avec une auréole.

En 522-523, Justin, l’empereur d’Orient, commence à restreindre les célébrations des chrétiens ariens de Constantinople (fermeture ou confiscation d’églises ariennes), ce qui détériore les relations entre Theodoric et la cour impériale. Une ambassade est mal reçue ; on s’accuse de complot.

Theodoric meurt en 526. En 540, le général Bélisaire (dont je vous reparle la semaine prochaine) prend la ville de Ravenne au nom de Justinien, empereur romain d’Orient. Ravenne devient dès lors le centre de l’administration impériale en Italie pour une durée de 200 ans.

Après le départ du roi des Goths, le clergé arien a perdu son protecteur. La religion "chrétien majoritaire" est désormais celle du pouvoir et son clergé a accès à de nouvelles ressources financières. Justinien ordonne le transfert de toutes les propriétés ariennes à la communauté que l'on dira catholique. L’archevêque Agnellus, désigné en 557, supervise le passage de neuf églises du rite arien au rite majoritaire. À Saint-Apollinaire-le-Neuf, on fait disparaître les représentations du roi des Goths. L’arianisme ne se maintient guère après le 6e siècle, faute de clergé et de lieux de culte.

Le baptistère des ariens passent donc aux chrétiens "pas ariens".

Les deux édifices emploient les mêmes matériaux et probablement les mêmes familles ou dynasties d’artisans. En réalité, la différence iconographique entre les deux est assez mince (l'épaisseur d'une barbe ?), même s’il faut se garder de toute conclusion définitive dans la mesure où il manque le décor mural. On a quand même l’impression que si ce lieu a pu aussi facilement et aussi durablement être un lieu catholique, c’est bien parce que les différences iconographiques étaient imperceptibles aux yeux des fidèles. En réalité, au moment de leur construction, la représentation de Jésus n’était pas encore théologiquement figée. En parallèle, les artisans pouvaient aussi reprendre des modèles éprouvés pour des commanditaires différents.

Alors ? Querelles de théologiens ? Oui, mais aussi de clergé : des rites différents, des vêtements différents, une langue différente. Et puis des histoires familiales, en un temps où l’identité d’un individu passe beaucoup par les relations qu’il entretient.

La semaine prochaine, nous reparlerons de Justinien.

Les semaines précédentes : mausolée ; Theodoric et la basilique Sant'Apollinare-nuovo


lundi 11 mai 2026

Je vais relever mon col dans les rues livrées au vent.

 
Louis Brauquier, « Chanson de l’escale », Et l’au-delà de Suez, 1923.

Et nous boirons du gin mélangé dans les verres
Avec de l’eau de mer ;
Nous flamberons du punch sous le roufle d’arrière
Avec un feu d’enfer.

Nous rirons de mépris pour le signal des phares,
Et nous promènerons
Sur les mers de Corail, notre coque bizarre
En chassant au harpon

Les grands albatros verts, les requins et les morses
En chœur, nous chanterons
Un chant sinistre et doux. Avec l’alphabet Morse
Nous télégraphierons

Aux pingouins policés de la côte polaire,
Des injures d’argot,
Et nous reconnaîtrons un système solaire
Absolument nouveau.

Le port des ferry à Marseille


Voyagez, voyagez et réfléchissez à vos escapades européennes littéraires. Cléanthe a concocté pour cette année des thèmes assez ensoleillés (encore que les stations balnéaires peuvent être sur des rivages nordiques). Profitez-en, car l'année prochaine on aura sûrement "les châteaux hantés d'Écosse" ou le "charme glacé de la Baltique" !

***

Par ailleurs Ingannmic et moi-même vous proposons de lire un titre au choix de William Faulkner pour le jeudi 30 juillet - la chaleur du Sud des États-Unis. Pour notre part nous continuerons dans la trilogie de Snopes, mais voici quelques pistes de lecture pour les indécis et indécises :
Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.

Reprise des billets à la fin de la semaine.


mardi 5 mai 2026

Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents.

 

Simonetta Greggio, Le Souffle de la forêt. Sur les traces de Simona Kossak, aux éditions Arthaud, 2026.

Greggio raconte de façon romanesque et poétique la vie de la naturaliste polonaise Simona Kossak. Issue d’une famille aristocratique peu aimante, celle-ci choisit de consacrer sa vie à la nature. Elle travaille en tant que biologiste et zoopsychologue à l’Institut de recherches forestières de Białowieża et s’installe au cœur de la forêt, dans une maison sans eau courante et sans électricité, avec sa jument et une multitude d’animaux sauvages, recueillis, accueillis comme autant de membres d’une famille choisie – il y a aussi un photographe.

L’hiver, elle roule à mobylette dans la neige et la gadoue, casquette de pilote sur la tête, pantalons de peau de lapin, lunettes d’aviateur sur le nez. Elle garde des bêtes cachées dans son sein, écureuil nouveau-né, hérisson blessé, corbeau tombé. Elle se soigne avec des plantes, parfois. Elle en fait des soupes, l’été. Elle est fragile et libre comme on n’en a pas le droit.

J’ai découvert Simona Kossak en écoutant une émission de radio, personnage intrigant, nous sommes tentés d’y projeter de nombreuses choses, et c’est ce qui m’a incitée à lire ce livre. Greggio aborde le personnage par une langue poétique et sensible. Elle prétend écrire un roman, mais elle s’est solidement documentée, faisant intervenir la parole (fictive ?) de chasseurs ou de forestiers, ce qui lui permet de donner des points de vue contradictoires et non unanimes et ce qui est particulièrement intéressant. Toutefois il est à noter qu’elle opère un choix dans la vie de Kossak : elle ne dit rien de sa carrière professionnelle alors que Kossak a été directrice d’un institut de recherche, rien de ses diplômes ni de son activité à la radio qui lui a pourtant permis de faire connaître ses combats. Ce choix contribue à réduire l’ampleur de la vie de la biologiste, ce qui est un peu dommage.

N’empêche que le livre propose une plongée magique au cœur d’une forêt profonde, avec des bisons et des lynx, auprès d’une femme lumineuse et difficile à appréhender. Il comporte de nombreuses photographies de Kossak avec les animaux.

Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n’éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n’est pas la même chose. Autour d’elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant.

Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humaines, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l’homme, les animaux les ressentent également.

Je vous propose d’écouter l’émission (qui ne coïncide pas totalement avec le livre). Toute la première partie porte en réalité sur cette ancienne forêt polonaise.

Si vous aimez la voix de Simonetta Greggio sachez qu’elle a conçu une grande traversée sur Virginia Woolf absolument passionnante.

À la fin du livre, Greggio précise ne pas savoir le polonais et s’être aidée de l’IA pour traduire des vidéos et je ne crois pas qu’il soit pertinent de se servir d’un outil qui détruit l’humain et la nature pour composer un livre.

Les photographies proviennent du livre. La laie s’appelle Żabka et le corbeau Korasek.


Prochain billet le 16 mai.