Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe, parution originale 2009, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, édité par Gallimard/Folio.
2008, Rumiz se lance dans un grand voyage, décidant de suivre la frontière de l’Europe, du Nord au Sud. C’est un peu plus d’un mois de voyage, presque totalement en train et en bus, en compagnie de Monika Bulaj, photographe et traductrice. En réalité, il ne s’agit pas de l’Europe, qui n’a pas de frontière, mais de l’Union européenne (frontière de 2007). Une limite administrative qu’il suit tantôt d’un côté, tantôt de l’autre (et donc tantôt en Russie, tantôt en UE) (ce qui perturbe un peu les repères de la lectrice), de Rovaniemi et Mourmansk à Odessa et au Bosphore.
Je regarde la carte et je me rends compte que si je renverse la Scandinavie en direction de la Méditerranée en prenant le Danemark comme pivot, j’arrive plus bas que la Tunisie. Je suis très, très loin je ne parviens pas à imaginer combien de temps il me faudra. Cette direction nord-sud est déconcertante. L’Europe est en effet un continent vertical.
D’autant plus loin, qu’à certains endroits, les transports sont uniquement est-ouest.
Je commence par mes agacements. D’abord la confusion Europe et UE, même si c’est sans réelle importance (encore que… ).
L’autre chose est un choix, semi-conscient, de surtout s’intéresser au passé sous un angle nostalgique et de chanter les charmes d’un monde en voie de disparition. Je comprends l’idée de raconter tout ce qui s’efface, sous les coups de la modernisation, de l’individualisme, des mafias et du capitalisme, mais à deux reprises, l’auteur regrette de n’avoir personne à qui parler parce que seuls des jeunes se trouvent présents, et je crois que c’est une petite limite. Disons que le récit est subjectif, avec ses points forts et ses faiblesses : on a affaire à un homme de 60 ans qui a plus de facilité à échanger avec certains qu’avec d’autres. Soit.
Enfin, comme souvent dans les récits de voyage, apprécier ce que l’on rencontre induit une comparaison au désavantage systématique de l’Occident (froid, bureaucratique, monotone, etc.). C’est lassant. Je crois pas qu’il soit pertinent de comparer les beautés des femmes des différents pays.
Bref.
Ceci étant dit, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’abord pour le projet, puis pour ses rencontres.
Le projet est celui d’un décentrement. Foin d’une UE centrée sur le Rhin ou les Alpes ou la Méditerranée, on part à l’est. L’idée est aussi de prendre conscience des distances phénoménales nord-sud alors même que notre esprit et les lignes de chemin de fer envisagent seulement des trajets est-ouest. Il est tout à fait sidérant de réaliser les distances énormes qui se trouvent « au nord », c’est-à-dire au nord de l’Allemagne. En réalité le milieu ne se trouve pas du tout où l’on pense.
Bien sûr, j’ai pensé à la remontée du Danube à vélo par Emmanuel Ruben, remontée « dans l’autre sens » qui, là encore, inverse la notion de centre et de périphérie. C’est ce qui me paraît le plus stimulant.
À cette époque-là [1874], déjà, on savait que la Mitteleuropa, l’Europe centrale, ne se trouvait pas en réalité dans les cafés viennois, mais bien plus à l’est, et même à l’est de Budapest et de Varsovie.
J’ai particulièrement apprécié tout le début, consacré à la Finlande et à Mourmansk. C’est ensuite le récit d’une longue descente, des trains et des bus dans les forêts et les plaines, mais les noms de lieu connus arrivent en effet assez tardivement. Une journée aux îles Solovski, entre monastère et goulag, une rencontre avec l’écrivain polonais Mariusz Wilk, que je ne connais pas, mais dont la bibliographie m’intéresse, l’omniprésence du Kalevala, d’anciennes synagogues, la liturgie orthodoxes (occasion de dégommer les catholiques), des cimetières juifs enfouis sous la végétation, l’art des files d’attente en Russie. Il y a une étrange incursion à Kaliningrad, et une autre en Biélorussie.
Avant de partir, je lui ai téléphoné d’Italie pour lui demander, entre autres, si là-haut il y avait déjà beaucoup de moustiques. Et lui d’une voix fiévreuse, extrêmement timide, m’avait répondu : « Ici, il neige. »
À Mourmansk au mois de juin.
Une grande partie du récit se déroule en Russie, ou en UE, mais sur l’ancien territoire soviétique. On y croise des braves gens qui regrettent l’ancien temps du communisme (je note l’impossibilité pour Rumiz de rencontrer des Estoniens, mutiques certes, mais dont il ne donne pas une image très sympathique), des douaniers, des popes… En 2008, la Russie est à la fois un monstre froid, celui de Moscou et de Poutine, et les non-Russes que rencontre Rumiz disent très bien la menace qu’elle constitue pour l’UE (là-bas, aux confins, on savait) ; et le pays des slaves généreux et bordéliques. C’est aussi un pays où tous les paysages et toute l’histoire sont ravagés par la mafia.
La frontière avec la Russie est désespérante dans un sens comme dans l’autre, dure et impitoyable avec les pauvres, toute douce aux riches. Paranoïa et désir de vengeance chez d’anciennes colonies soviétiques qui confisquent aujourd’hui le moindre saucisson, suspicion espionne chez les autres. Dans cette angoisse de l’UE envers tout ce qui serait vaguement étranger, Rumiz discerne très bien le fascisme rampant.
En passant d’un côté à l’autre des limites de l’Union européenne, j’ai éprouvé plus d’une fois un certain frisson, mais sans jamais penser à la guerre froide. Mainenant, en attendant le Podolski Express, au milieu des quais illuminés par le soleil couchant, j’ai l’impression d’être un chat qui vient de passer sous le nez de l’ours sans le réveiller. Il a peut-être raison, Maxim, la frontière retourne vers le froid.
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| G. Scholz, Guérite du garde barrière, 1925, Kunstpalast Düsseldorf |
En dépit de mes critiques, j’entreprendrai certainement d’autres voyages en compagnie de Rumiz. Je suis notamment assez intéressée par L’Ombre d’Hannibal et par Pô, le roman d’un fleuve (je suis sûre qu’il aime beaucoup les gens qu’il rencontre dans tous ses voyages, même s’ils sont italiens).
Dans l’obscurité, le mécanicien chercher la mer, hypnotisé, semble-t-il, par sa boussole coincée au sud-est, et il se purge de toue la claustrophobie de cette lande interminable et sans escale qu’est l’Autre Europe. La nuit d’été grouille de trains au long cours, comme autant de vers luisants lancés vers le sud ; ils en ont pour des soixante ou soixante-dix heures de voyage, ces convois surpeuplés en provenance de Mourmansk, Omsk, Ekaterinbourg, Bakou.
Dans le train, à quelques heures de l’arrivée à Odessa.
Et nous voilà partis, sous un ciel gris, déjà protestant, berlinois, hanséatique, vers les langues dures du monde finno-ougrien et les diérèses vocaliques de l’Europe centrale, le long d’espaces rabotés par le vent et les blizkrieg.
Les chauffeurs de taxi de Vilnius sont des phénomènes. Ils parlent haut et fort, s’engueulent, discutent sans arrêt et vous donnent l’impression d’être une bonne fois pour toutes dans le Sud. (…) Histoire de sceller son amitié avec ce frère venu d’Italie, il lâche son volant et, sans cesser de rouler, se retourne pour me serrer la main avec vigueur.
Un livre qui donne indiscutablement envie de prendre le train (pas forcément dans les mêmes contrées).
Le billet de Keisha (elle a beaucoup aimé), d'Alexandra qui a aimé mais le trouve trop romantique (je suis d'accord), de Miriam, de Passage à l'Est qui a été agacé par certains jugements faciles, de Dominique qui précise que l'ouvrage est paru en feuilleton dans la presse italienne.
J'avais lu Appia, du même auteur, pendant le confinement, où il suit à pied le trajet de la via Appia, et si quelques uns de ses jugements mériteraient des nuances, il y a avait une réflexion assez fine sur le rapport au passé, au patrimoine, aux différentes cultures... ça m'intéresserait de voir ce qu'il écrit sur ses voyages hors Italie.
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