La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 15 juillet 2026

La confusion et la terreur redoublèrent, tout le monde était en suspens, sans savoir que faire, craignant et espérant le succès que Dieu voudrait leur envoyer.

 

Cervantès, Nouvelles exemplaires, parution originale 1613, traduit de l’espagnol en 1949 par Jean Cassou, édition Folio.


Des nouvelles exemplaires ? Des exempla, des histoires à portée vertueuse, mais avant tout des histoires. Des histoires où tout sépare les amoureux, mais ils se marient à la fin. Des enfants abandonnés qui retrouvent leur père ou leur mère, avec de grandes scènes de reconnaissance à la fin. Ou alors des histoires qui tournent tout cela en dérision ?
À nos yeux d’ailleurs, tout cela ne semble guère exemplaire. Une jeune femme violée dont le mariage avec le violeur fait tout le bonheur, parce qu’elle l’aime, et que cela rachète son honneur. Les femmes attribuées comme épouses un peu comme ça. Les esclaves, omniprésents.
Mais la plongée dans une Espagne d’un autre temps !
Alors ?

Les parents de Léocadie, blessés, affligés et au comble du désespoir, aveugles, sans les yeux de leur fille qui était la lumière des leurs ; seuls et privés de leur plus douce et agréable compagnie ; incertains, sans savoir s’il serait bon de faire de faire part de leur malheur à la justice et craignant de devenir eux-mêmes l’instrument par quoi leur déshonneur serait public.

Je ne vous parle pas de toutes les nouvelles, mais petit aperçu.
Comme son nom l’indique, La Petite Gitane se passe parmi une bande de bohémiens. Ils sont voleurs (naturellement), mais aussi nobles que des gentilhommes.
L’Amant libéral nous plonge parmi les galères des esclaves chrétiens en Sicile aux mains des Turcs. On y croise d’anciens chrétiens devenus musulmans pour pouvoir se libérer et s’enrichir, et même des femmes de vizir secrètement chrétiennes. Chrétiens et musulmans y craignent par-dessus tout les corsaires, et on y essuie des tempêtes et des naufrages. C’est très romanesque.

Ainsi parlait un esclave chrétien ; et il considérait du haut d’une petite éminence les murailles renversées d’une Nicosie à jamais perdue ; il leur adressait la parole ; il comparait ses misères aux leurs, comme si elles eussent été capables de l’entendre. Lorsque nous sommes dans l’affliction, notre imagination nous porte, par un mouvement naturel, à faire et à dire des choses étrangères au bon sens.

Notez une très bonne émission sur l'esclavage en Méditerranée, sachant que Cervantès l'avait lui-même expérimenté durant plusieurs années.

Rinconete et Cortadillo nous fait rencontrer les voleurs de Séville, avec leur chef, leurs coutumes et leur argot, voleurs qui manient un ton grandiloquent, mais plein de fautes, en contraste total avec leur aspect dépenaillé. Ce décalage est très plaisant à lire et Cervantès a dû bien s’amuser à l’écrire.


Et la Escalanta, s’enlevant une pantoufle commença à y donner des coups comme sur un tambour de basque ; la Gananciosa prit un balai de feuilles de palmier, tout neuf, qui se trouva sous sa main, et le raclant produit un son qui, bien qu’âpre et rauque, s’accordait à celui de la pantoufle. Monipodio cassa une assiette et des tessons fit deux castagnettes qui, placées entre ses doigts et agitées avec une extraordinaire vivacité, donnèrent le contrepoint à la pantoufle et au balai. (…)
De musque plus légère, plus divertissante et à meilleur marché, on n’en a pas inventé au monde. J’ai entendu dire l’autre jour à un étudiant que ni l’Orfraie qui tira Orifice de l’enfer (…) n’inventa une musique aussi facile à apprendre ni aussi jolie à jouer.

On rencontre une Espagnole anglaise, héroïne capturée enfant en Espagne par un officier anglais lors de la prise de Cadix (ça se finit bien heureusement) ; 
Des esclaves noirs, souvent ridiculisés ;
Des jeunes gens riches, mais peu recommandables ;
Un Licencié de verre, c’est-à-dire un homme qui a subi un sort et qui est persuadé d’être en verre ;
Une Illustre Laveuse de vaisselle dont il n’y a pas de honte à tomber amoureux ;
Des entourloupes entre bohémiens et paysans ;
Des hommes qui partent de chez eux pour être étudiants à Salamanque ou soldats dans les Flandres ;
Des bergers qui tuent des brebis pour les manger et attribuent le cadavre aux loups ;
Un dialogue entre deux chiens ! L’un des chiens a d’ailleurs été témoin de faits de sorcellerie, et oui !
Une dame bien sous tous rapports qui est proxénète et une sage jeune fille ayant déjà vendu plusieurs fois sa virginité à de riches hommes – cela finira par un mariage d’amour. (Tu parles d’un exemple d’immoralité, l’auteur prend le contrepied de tout ce qui précède) (et d'ailleurs, les spécialistes s'arrachent les cheveux pour savoir si c'est Cervantès ou non qui l'a écrit).
Velázquez, Démocrite, 1627 Rouen BA

Elle est plus épineuse qu’un hérisson ; c’est une mangeuse d’Ave Maria.

Je confesse avoir ressenti à certains moments une certaine lassitude, certains discours sont longs, et les histoires compliquées des belles dames ne m’intéressent guère. J’ai passé des pages. Mais à d’autres moments, j’étais totalement saisie par cette belle inventivité. C’est quand même très riche et parfois totalement inattendu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Cervantès est un inventeur d’histoire.

Il y a plusieurs années, j’ai lu et aimé le Quichotte, je suis bien décidée à le relire. Un jour, un jour…

En attendant, ceci constitue ma seconde participation à la thématique des Espagnes pour les escapades littéraires de Cléanthe.




vendredi 18 mai 2018

Je suis celui pour qui sont réservés les périls, les grands exploits et les faits valeureux.

Cervantes, Don Quichotte, en deux tomes, traduction de l’espagnol par César Oudin, revue par Jean Cassou, première parution en 1605.

C’est l’histoire d’un pauvre chevalier d’un village de la Manche, la tête farcie de romans de chevalerie, qui décide de se faire chevalier errant et de partir chercher l’aventure. Il est accompagné de son écuyer, le fidèle Sancho Pança, brave homme naïf, croyant en la sincérité de son maître, mais plus sceptique sur la réalité des enchantements, des fées et des géants croisés. Il y a aussi pas mal de monde (c’est fou ce que la sierra peut être peuplée), notamment le curé et le barbier qui essaient de ramener Don Quichotte à la raison, Cardenio et sa Lucinde, des amoureux, des bergers, des aubergistes…

Nous, en revanche, les chevaliers errants, les vrais, c’est au soleil, dans le froid et dans le vent, exposés aux inclémences du ciel, jour et nuit, à pied et à cheval, que nous arpentons et foulons de nos pieds la terre entière. Et non seulement nous avons vu l’ennemi en peinture, mais aussi en chair et en os.

Je me suis aventurée avec prudence dans les 1 200 pages de ce classique, mais je dois reconnaître qu’il se lit plutôt facilement. Bien sûr, il y a des longueurs, car Don Quichotte aime à discourir sur les mérites des chevaliers et des héros de chevalerie, mais les péripéties sont nombreuses, ainsi que les coïncidences, les épisodes cocasses et les retournements de situation. Don Quichotte est peut-être un héros de pacotille, mais il est fort, courageux, brave, fier et arrogant, il a bon cœur et ne manque pas d’allure.
De nombreux récits sont insérés dans le récit principal, ainsi que des poèmes et des chansons. Il y est question d’amours malheureuses, de la bataille de Lépante, de l’esclavage barbaresque. 
C’est aussi un bel hymne à la littérature. Si Don Quichotte devient fou, c’est à cause des romans. Romans que le curé entreprend de détruire, mais on découvre qu’il connaît vraiment bien cette littérature prétendument honnie. De plus, les seules personnes qui parviennent à amener le chevalier à la Triste figure où elles veulent sont celles qui maîtrisent les codes des romans de chevalerie et lui font croire que ceci, que cela… On constate que chacun s’amuse beaucoup à faire semblant de se trouver dans un roman de chevalerie et à se déguiser en princesse.

La profession et l’exercice que je fais ne consentent ni ne permettent que j’aille autrement ; la bonne chère, les délicatesses et le repos ont été inventés pour les mignons courtisans ; mais le travail, l’inquiétude et les armes sont à ceux-là seulement que le monde appelle chevaliers errants, desquels, moi, bien qu’indigne, je suis le moindre de tous.

Daumier, Don Quichotte et Sancho Pança,1866 Berlin ancienne galerie nationale.
 Le tome 2 est extrêmement plaisant. En effet Don Quichotte évolue à présent dans un univers où tout le monde a lu ses aventures ! Ce principe simple rend la lecture très amusante. Il croisera ainsi successivement un homme se faisant passer pour Don Quichotte, un autre qui prétend l’avoir tué, des amateurs et admirateurs soucieux de prolonger sa folie par des mises en scène rocambolesques, des gens qui ont lu le faux tome 2 écrit par un imposteur (ça, c’est une belle invention), etc. Il est vrai que le succès des aventures du chevalier à la Triste figure a inspiré pas mal d’hommes de lettres. Cervantes (par la voix de Don Quichotte) dit le plus grand mal de ces imitations. Le personnage de Sancho Pança gagne en profondeur, car l’écuyer devient gouverneur d’une île pendant quelques jours, ce qui lui permet de montrer toute sa simplicité et tout son bon sens. Sancho Pança est d’ailleurs un personnage assez fin, qui tantôt partage la folie de son maître, tantôt en joue consciemment pour échapper aux corvées. Naïf quand il veut seulement !
J’ai regretté que le roman traduise les préjugés de l’époque envers les vieilles filles (c’est censé faire rire, mais bof) et que les blagues s’exercent plus souvent à l’encontre de Sancho que de Don Quichotte. Mais enfin, quelle aventure !
Daumier, Don Quichotte et Sancho Pança, HB, Marseille BA.

Un mot sur la traduction : 
Quelle traduction ai-je lu, me direz-vous ? Sans aucun doute la mauvaise, car c’est la loi du genre. Ceci dit, cette traduction ancienne (celle d’Oudin date du XVIIe siècle) donne ce petit cachet d’époque plein de charme.
  
Heureux et fortunés furent les temps auxquels le très hardi chevalier don Quichotte de la Manche vint au monde ! C’est parce qu’il forma une aussi honorable résolution que de ressusciter et rendre au monde cet ordre de chevalerie errante presque déjà perdu et quasi du tout mort et aboli, que nous jouissons à présent, en un siècle comme le nôtre privé de joyeux entretiens, non seulement de la douceur de sa véridique histoire, mais aussi de contes et épisodes qui en partie ne sont pas moins agréables, remplis d’art et véritables que l’histoire elle-même.