Jean Leveugle avec Emmanuelle Vagnon, Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée, coédition BnF et Futuropolis, 2024.
En général, le nom de Ptolémée nous dit vaguement quelque chose, mais c’est tout, et on serait bien en peine de dire en quoi il est important (ou pas).
Cet album de BD retrace une bonne partie de l’histoire de la cartographie. En effet, Ptolémée est mort et il doit prouver aux entités qui régissent l’endroit où il se trouve combien son œuvre est essentiel et sa postérité incontestable. Pour cela, une seule solution : voyager dans dans les siècles et dans les différentes cultures afin de voir si leur méthode cartographique s’inspire (ou non) de ses principes.
On démarre à Babylone (quelques siècles avant Ptolémée donc), arrêt à Alexandrie, puis Séville, Pékin, Anvers, etc. Et évidemment c’est passionnant. À chaque étape, Ptolémée et sa guide rencontrent différents savants qui leur montrent leurs cartes, mais expliquent aussi quels sont leurs principes et objectifs.
Pour Ptolémée, il existe un seul objectif valable : trouver un moyen de représenter une sphère sur un papier plat sans déformer les distances – c’est impossible. Lui a inventé et a calculé les coordonnées en latitude et en longitude de 8 000 points géographiques grâce aux méridiens et à des lignes parallèles à l’équateur. Mais pour des tas d’autres cartographes, une carte doit servir à représenter une vision du monde (religieuse, politique), doit aider à se déplacer (en indiquant des points de repère), doit se concentrer sur la distance, doit être esthétique, doit fournir des informations historiques, naturalistes, topographiques, ou doit être au service de la guerre et de la conquête.
Dans l’album nous lisons les explications et les vulgarisations de tous les scientifiques, mais nous voyons aussi les reproductions de toutes les cartes (du moins, de celles qui nous sont parvenues) puisque l’album est coédité par la BnF qui les conserve.
J’ajoute que c’est très bien fait. La narration n’est pas répétitive, il y a des péripéties (un bateau touristique, Marco Trafic, un avion, le Minotaure, etc.), des clins d’oeil à des peintures célèbres et des tas de jeux de mots débiles, et on peut piocher plein d’idées de nouvelles insultes à envoyer à son ennemi.
Je retiens le génial Ératosthène, scientifique de haut vol et maître de la bibliothèque d’Alexandrie, qui a calculé la circonférence de la Terre, avec une erreur de seulement 375 kilomètres.
Il y a surtout la façon dont l’oeuvre de Ptolémée a réussi à passer les siècles et à atteindre l’Occident, grâce à un manuscrit découvert à la Renaissance. Auparavant il était seulement connu à Bagdad, mais pas par chez nous, sachant que la majorité des savoirs de l’Antiquité ne nous pas parvenus. Il y a aussi le passage très intéressant sur les cartes administratives chinoises que l’on peut reproduire, avant même l’invention de l’imprimerie, et l’évocation de cartes mexicaines ou des îles du Pacifique. La rencontre avec Mercator, et sa maison un peu bizarre.
Et à la fin des pages retracent tous les faits dans le bon ordre.
(on clique sur les images ; on les agrandit)
Étonnamment, cette lecture est d’une brûlante actualité puisque l’ONU a décidé récemment de renoncer aux représentations cartographiques issues de Mercator.