La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 13 juin 2011

Et moi qui ai une faim de voleur !

Malcolm Lowry, Sous le volcan, traduit de l’anglais par Jacques Darras, édition originale 1947, Paris, Grasset, 1987. Épisode 2.
Un merveilleux extrait...

« Qu’est-ce que vous prendrez ? Choux-fleurs ou patatatouilles », les accueillit dans un coin de sa banquette le Consul sur le ton de gravité innocente, de celui qui n’a pas bu. Le Dernier Souper à Emmaüs, imagina-t-il, tout en essayant d’éplucher le menu que lui avait fourni Cervantès d’une voix dissimulant toute lointaine intrusion du mescal.
« Ou extrait extra d’érable ? Ou onanions frits en soupe d’œil sur œuf… »
« – Et le poivron au lait ? Pourquoi pas un beau Filete de Huachinago rebozado tartar con Germains frits ? »
Cervantès avait tendu à Yvonne et Hugh un menu chacun mais ils lisaient ensemble sur le même. « Soupe spéciale du Docteur Moïse von Schmidthaus », prononça Yvonne avec emphase.
« Je pense que je vais me taper une petite bitterave des familles bien relevée », annonça le Consul, « à la suite des onanions. »
« Rien qu’une », ajouta le Consul par égard pour la susceptibilité de Cervantès qu’il craignait de voir choqué par les bruyants éclats de rire de Hugh, « mais n’oubliez pas les germaines frites. Tiens on les retrouve avec le filet ! »
« Comment est le tartare ? » interrogea Hugh.
« Tlaxcala ! » S’expliquant d’un crayon frémissant, Cervantès souriait à tout le monde à la fois. « , je suis tlaxcaltèque… Vous voulez des œufs, señora ? œufs à cheval. Muy sabrosos. Œufs divorcés ? Comme poisson, émincé de filet petits pois. Vol-au-vent à la reine. Ou encore préférez-vous œufs Vérolèse, œufs Vérolèse sur canapé ? Ou foie de veau maître d’hôtel ? Kasserole de poule partuisanes ? Ou encore poulet spectral du chef ? Petit pigeonneau. Fèves rouges avec tartare frit, ça vous dit ? »
« Résurrection du tartare passe-partout ! » s’exclama Hugh.
« Moi le poulet spectral du chef me donne encore plus la chair de poule, pas vous ? » riait Yvonne d’ailleurs totalement dépassée, estima le Consul, par leurs obscénités précédentes et guère plus avertie de la situation dans laquelle il était.
« Sans doute servi dans son propre extoplasme. »
« , ça vous dirait une seiche avec son encre ? Du ton aigre ? Une truculente tôle ? Peut-être voulez d’abord melon à la mode ? Ou merdemoulade de figues ? Les mûres du ronchier con crêpes Grand-Duc ? L’homélie en surplis ça vous contente ? Ça vous dit de boire d’abord de gin fils ? Le bon gin fils ? Le fils argent ? Sparkenwein ? »
« Madre ? » s’enquit Conseul, « qu’est-ce que fait ce madre ici ? – As-tu envie de manger ta mère, Yvonne ? »
« Badre, señor. C’est poisson de Yautepec también. Poisson emxicain. Muy sabroso. Ça vous dit ? » 

dimanche 12 juin 2011

On m’a dit que le monde tournait, alors j’attends de voir passer ma maison devant moi.

Malcolm Lowry, Sous le volcan, traduit de l’anglais par Jacques Darras, édition originale 1947, Paris, Grasset, 1987. Épisode 1.

   Encore un roman difficile à présenter (d’ailleurs j’ai fait un bide lors de mon club de lecture). Donc… Le premier paragraphe se situe après la mort du consul, deux de ses proches se disent adieu dans un coin pommé du Mexique. Tout semble en voie d’écroulement. Le roman raconte ensuite la dernière journée du consul de Grande-Bretagne, Firmin, dans cette petite ville. Il boit, sans cesse. Autour de lui gravite sa femme, elle est revenue, elle veut repartir à zéro avec lui, son frère, un français, un médecin.
   On se trouve dans la tête de Firmin, dans son errance mentale. Il alterne clairvoyance exceptionnelle et quasi-hallucination, conscient de sa propre déréliction. Je n’aime pas l’alcoolisme et j’étais extrêmement réticente à l’idée de lire ce roman mais étrangement ce n’est pas glauque du tout. On est plongé dans ce malstrom de pensées, de passions et de réflexions, cela vibre de partout. On suit aussi un peu ceux qui entourent Firmin et on parcourt ce coin du bout du monde où les échos de l’extérieur (toutes les guerres) arrivent en fragments incompréhensibles.

Il se laissa aller au fond de son fauteuil. Ixtaccihuatl et Popocatepetl, image du couple parfait, se détachaient avec une clarté magnifique à l’horizon sous un ciel matinal quasiment pur. (…)
À une attitude gigantesque, il remarqua encore des vautours aux aguets, plus gracieux que des aigles en leurs évolutions et qu’on eût pris pour des cendres de papier montant légèrement d’un feu, avant d’être subitement aspirés dans une tumultueuse et vertigineuse ascension, très haut.
L’ombre d’une immense lassitude le gagna insidieusement… Le Consul sombra tout d’une masse dans le sommeil.


C’est une langue très chargée, qui décrit une nature exotique et envahissante, qui traduit le flot ininterrompu des pensées et des angoisses qui ne se posent jamais. Beaucoup de mots, d’adjectifs. Le consul parle, rêve, réalise qu’il n’a prononcé ses paroles qu’en imagination, on est un peu perdu. Le Mexique est une nature pleine de violence, avec ses volcans et ses orages, ses bandits et sa police, ses fêtes des morts. J’ai eu la sensation d’une langue exceptionnellement pleine et vivante, vibrante, jamais immobile, riche et épaisse.

Gisèle Freund, Atelier d'un photographe de la rue, Mexico City, 1952, épreuve gélatino-argentique, Paris, musée national d'Art moderne - Centre Georges Pompidou, RMN.