La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 15 septembre 2022

C’est ainsi qu’a commencé l’été soixante-neuf. Selon toute apparence, il s’agissait de mon dernier été en ce monde.

 Paul Auster, Moon Palace, parution originale 1989, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, édité en France par Actes Sud.

 

Un gros roman d’apprentissage et de rêve.

Le narrateur, M. S. Fogg, est un jeune homme solitaire, grandi à Chicago, étudiant à New York. Le roman commence un été, quand il se trouve avoir épuisé toutes ses ressources financières. Le voici contraint de quitter son logement et de vivre à Central Park, en mangeant les restes des repas des pique-niqueurs. Jusqu’au jour où…. Un ami lui vient en aide et il devient le secrétaire particulier d’un certain Effing, un vieil homme handicapé. Nous voici plongés dans la vie d’Effing et de ses proches, une vie qui nous emmène dans le désert de l’Utah, un pays de cavernes et d’Indiens mythiques. Le narrateur, quant à lui, en apprend davantage sur sa propre identité tout en commençant une longue errance.

Un excellent gros roman !


C’était l’été où l’homme a pour la première fois posé le pied sur la Lune. J’étais très jeune en ce temps-là, mais je n’avais aucune foi dans l’avenir.

C’est le début.


J’ai aimé les longues histoires enchâssées qui se recoupent, mystérieusement, la façon dont le roman réunit en un même imaginaire la ville de New York et les paysages de l’Utah, les motifs de quête et de perte du père qui reviennent. Les personnages y sont foncièrement seuls, sans famille et presque sans amis, et leur vie, bien souvent, se passe d’un point à un autre, coupant à la fois tous les ponts avec le passé, mais revenant pourtant in extremis jusqu’à l’origine – in extremisou trop tard, car ce sont des héros un peu ratés.

On devine, bien que cela ne soit pas écrit, qu’un jour ce narrateur pourra devenir écrivain. Il y a notamment ce moment où, obligé de décrire le monde pour un aveugle, il exerce sa perception et sa capacité à choisir les bons mots.


Je me concentrais sur les moindres détails, sur les matières – les laines et les cotons, l’argent et l’étain, le grain des bois et les volutes des plâtres –, je fouillais chaque crevasse, j’énumérais chaque couleur, chaque forme, j’explorais les géométries microscopiques de tout ce que j’apercevais. (…) J’avançais par fractions de centimètre, sans permettre à rien de m’échapper, pas même aux grains de poussière suspendus dans l’air.


Il y a une scène surréaliste avec un certain Orlando. Il y a aussi de la peinture américaine, notamment Ralph Albert Blakelock et Thomas Moran.

Si le roman s’achève sur un temps suspendu, avec un narrateur dépouillé de tout, le premier paragraphe nous permet de comprendre que sa vie ne s’est pas arrêtée là. Mais nous ne saurons rien de cette vie qui s’est déroulée une fois le livre terminé.

 

M. J. Heade, Orage en approche, 1859 Metropolitan NY

On ne peut reprocher à personne ce qui s’est passé, mais ce n’en est pas moins difficile à accepter. C’est un enchaînement de connexions manquantes ou mal synchronisées, de tâtonnements dans l’obscurité. Nous nous trouvions toujours au bon endroit au mauvais moment, nous nous manquions toujours à peine, toujours à quelques millimètres de comprendre la situation dans son ensemble. Cette histoire se résume ainsi, je pense. Une série d’occasions ratées. Tous les morceaux se trouvaient là depuis le début, mais personne n’a su les rassembler.

 

Je crois que c’est le premier roman de Paul Auster que je lis. Je suis ravie par ma découverte et j’ai repéré quelques autres titres qui me plairont certainement. Je dois ce plaisir à Goran, en mémoire de qui cette lecture commune austérienne a été organisée par Ingannmic et La Bouche à Oreilles.

Un des personnages principaux est aveugle et en fauteuil roulant, je pense donc que le roman est bon pour participer aux Lectures autour du handicap, avec Eva, Patrice et Ingannmic, même s’il n’est pas du tout question de handicap et de maladie (confession : je ne sais jamais à partir de quel critère on décide qu’un personnage est handicapé ou non et que son handicap est important ou non pour le roman).

C’est un roman sur la ville de New York et ses habitants, notamment sur Central Park, donc la lecture s’inscrit dans le mois Sous les pavés, les pages – c’est Ingannmic (décidément incontournable pour ce mois de septembre) et Athalie qui pilotent le bus qui nous emmène de ville en ville.