La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 9 janvier 2018

Tu connais ton père.

Sorj Chalandon, Profession du père, 2015.

Le narrateur est un petit garçon qui raconte son père et son enfance. Le père a été champion de judos, chanteur, agent secret, il soutient l’OAS, veut tuer de Gaulle… des mots, des discours, des imprécations, des mythes. Le père reste à la maison en pyjama et sort peu. Il manipule son fils et son entourage, le bat, lui farcit la tête. La mère travaille et ne dit rien, tente quelquefois de s’interposer, mais attend le plus souvent que ça passe.
C’est un roman bouleversant. La manipulation que le père impose à son fils est violente. Il ne se contente pas de se donner le beau rôle, celui d’un héros, mais réécrit l’histoire de la décolonisation et de la guerre d’Algérie. Le petit garçon lui fait confiance et souhaite lui plaire, naturellement, ce qui l’amène à entraîner un camarade de classe dans ce délire – les choses iront, hélas, très loin. C’est aussi un père violent envers son fils et sa femme.

Ma mère, sans mode d’emploi. Son visage de chiffon blanc. Les yeux, la bouche, le front, plus rien ne bougeait.

Finalement l’enfant devient très doué pour le mensonge, enjolivant la réalité, cachant les problèmes, pour être à la hauteur de ces attentes.
Le silence et l’inexistence de la mère sont gênants, mais pas invraisemblables si l’on songe à l’habitude donnée aux femmes de s’effacer derrière le pater familiae. Et puis elle tient bon, elle attend que l’orage passe. Elle n’est pas dupe des mensonges du père, mais prend bien soin de ne pas les démentir et de ne pas égratigner la légende.
Jean Dubuffet,  Maisons. Paris, 1946, NY Met.
Le père est fou est fou, mais il ne se prend pas pour Napoléon. Si le roman est aussi troublant, c’est qu’il s’inscrit très finement dans son temps. Avec le recul, le pays de cette époque apparaît lui aussi en proie à la folie. Les fantômes de la Seconde guerre ne sont pas loin, c’est la fin de la guerre d’Algérie, les attentats de l’OAS, la guerre froide et l’anticommunisme, l’apparition des espions dans la culture populaire… Les récits du père sont cohérents avec tout cela et c’est peut-être aussi terrible.
C’est un roman où le fils aime son père et se désole de sa vieillesse et de sa décrépitude.

J’avais mal dormi. La guerre, le putsch, les cris de mon père contre de Gaulle. Toute la nuit, le Général m’avait menacé avec un tournevis. Je prenais mon petit déjeuner. Du pain tartiné de margarine et un bol de lait. La voix de ma mère, dans le couloir.