La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 15 septembre 2026

Tu veux voir des Serbes, je te présente des Serbes.

 

Lionel Duroy, L’Hiver des hommes, Julliard, 2012.

Dix ans ou plus après la guerre de Yougoslavie, qu’il a suivie en tant que journaliste, le narrateur (qui prétend s’appeler Marc, mais qui est un clone de Duroy) revient sur les lieux à Belgrade, puis dans divers lieux de la République serbe de Bosnie. Il cherche à rencontrer les proches de ceux qui sont désormais considérés comme des criminels de guerre, sauf là-bas où beaucoup tiennent un discours négationniste. Les héros auraient protégé l’Europe d’une invasion musulmane. Ils sont fiers de vivre dans un petit pays ethniquement pur.


Le personnage qui constitue le centre des questions du narrateur est Anne Mladić, la fille de Mladić, qui s’est tuée en 1994. Ils disent tous qu’elle a été assassinée. Dans les réflexions du narrateur, les souvenirs de lecture des livres consacrés aux enfants des criminels nazis (les fils d’Hans Frank, la fille d’Himmler), mais également sa propre relation à son père collaborateur et fidèle de l’Algérie française. Il interroge la notion de fidélité, celle de trahison, les perdants qui se trompent de combat…

Puisque Gudrun Himmler n’a pas pu réhabiliter son père aux yeux du monde, elle a pris le parti de se glisser dans sa peau, d’endosser ses idées. De cette façon, elle a pu continuer à l’aimer. Elle n’a pas trouvé le moyen de le défendre, mais au moins ne l’a-t-elle pas trahie.

Face à lui, sincère, on nie, on réécrit l’histoire, on affirme sans savoir, on fantasme, on accuse, on a peur… Je suis impressionnée par le calme du journaliste et sa façon de réussir à rencontrer et à parler avec les personnages les plus durs et les plus hermétiques.

Pavlusko avait dans le regard quelque chose de mon père, un éclair d’incertitude, de détresse. Mais bien sûr ! C’était cela qui avait fait qu’en dépit de mon agacement, le premier matin, j’avais supporté jusqu’au bout ses diatribes de malade mental.

Bien sûr, Duroy ne serait pas Duroy s’il n’était pas question entre les lignes du désastre de son mariage et de sa famille, et de son rapport à l’écriture, mais heureusement ici, ce n’est pas le centre du livre.

Après tout cela, il y a la sidérante arrivée à Sarajevo. Après des semaines à entendre parler d’une ville aux mains des islamistes où l’on recruterait en vue de l’invasion de l’Europe, et après avoir réalisé que le bus de Bosnie contournait soigneusement la ville pour ne pas même la frôler, il suffira au narrateur de franchir un fossé pour arriver dans une ville occidentale normale – un pas que feront seulement deux de ceux qu’il a rencontrés.

Il est aussi question du petit garçon et du père de La Leçon d’allemand de Siegfried Lenz. Ivo Andrić est également cité à plusieurs reprises. On croise l’écrivain Nebojsa Jevrić, dont non seulement les œuvres ne sont pas traduites, mais dont les pages Wikipedia sont dans trois langues que je suis incapables de lire. Dommage...

Crécy, Fantôme architectural, 2023 privé

Passant devant Auschwitz, Norman Frank [fils d’Hans Frank] n’en a pas moins, dans un coin de sa mémoire, le dessin de son camarade sur le Juif et la machine infernale, de sorte qu’il en sait sans doute plus que sa raison ne l’imagine. Pas au point d’attenter à sa vie comme Anne Mladić, ni même de signifier verbalement à son père son immense désarroi, mais suffisamment pour se projeter en vieillard, ce qui aurait dû alerter son père.

Ils ont obtenu les frontières qu’ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins, il sont condamnés à défendre cet isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. Comment Pavlusko pourrait-il tenir un autre discours, lui dont ils ont tué l’enfant ? Et Slobodan Jasnić, dont la famille a été anéantie par les oustachis, que pourrait-il souhaiter de mieux pour ses enfants et petits-enfants que ces frontières ? (…) Comment vont-ils survivre à cette folie ?

Je confesse une méconnaissance totale des guerres de Yougoslavie (même si ça ne me viendrait pas à l’idée de dire que l’Europe est en paix depuis la fin de la Seconde guerre mondiale alors qu’elle a presque été constamment en guerre). J’étais au collège à l’époque, on ne m’a jamais rien expliqué, tout le monde partant du principe que « les Balkans c’est compliqué » et que « ils se tuent entre eux ». Après ma lecture, je suis un peu allée sur Wikipedia pour comprendre ce qu’est cette mystérieuse République serbe de Bosnie, faisant partie de la Bosnie-Herzégovine, mais distincte de la Serbie.

Nous avons appris il y a trois semaines la mort en prison de Ratko Mladić. À ses funérailles étaient présents le gouvernement serbe et l’église orthodoxe de Serbie (très proche de celle de Russie).

Il s’agit d’une relecture ; il y a déjà eu un billet en 2012. C'est aussi ma participation pour le mois de septembre aux Escapades européennes de Cléanthe.





13 commentaires:

  1. Je n'était pas très vieille non plus pendant cette guerre. On a effectivement l'impression que cette région n'a jamais été très stable.

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    1. C'est une région montagneuse, propice aux morcellements de langue, de peuple, de religions, mais en réalité c'est un peu le cas de toute l'Europe.

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  2. Je n'ai lu de cet auteur qu'une de ses autofictions, très rageuse, mais bizarrement j'avais bien aimé. Il faudrait que je le découvre avec ses titres moins personnels..

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    1. Elles ne me font pas du tout envie, pourtant en effet elles semblent assez réussies.

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  3. J'étais un peu plus vieux que toi et Alexandra apparemment pendant cette guerre, qui a accompagné mes années d'étudiant. Je me souviens l'avoir vécu comme une sorte de "gueule de bois" de l'euphorie qui avait accompagné la chute du mur de Berlin.
    Je ne connaissais pas ce titre que je note avec beaucoup d'intérêt (c'est le plaisir de ces challenges ;) .

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    1. Ah oui je comprends le ressenti, l'atterrissage brutal après la chute du mur.

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  4. Ouf, je peux aussi avouer ma méconnaissance quasi totale , en tout cas de qui est quoi, qui a fait quoi. Des noms connus bien sur, des types pas recommandables ayant été jugés plus tard, des horreurs (tueries, viols), une histoire de journal ayant continué à paraitre, des snipers, il y a eu des casques bleus.
    J'étais pourtant assez âgée pour suivre ça adulte, sauf que comme je résidais dans un étranger très étranger j'avais du mal à avoir les infos (je n'avais pas découvert RFI, honte sur moi), mais j'étais plus au point sur d'autres actualités pas forcément plus gaies...
    Je viens de lire un billet sur son dernier livre paru, Disparaitre, qui a l'air bien?

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    1. Ah oui, on est tributaire du travail des journalistes pour ce genre de sujet. Dans quelques années, quand on nous demandera nos souvenirs sur les guerres du Yémen ou de l'Érythrée, on galèrera bien....
      J'ai vu sur le blog que j'ai fait un billet sur un autre livre de Duroy mais en réalité je ne m'en souviens pas du tout.

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  5. Oh ben me voilà parfaitement à l'aise pour confirmer que moi non plus je n'y connais pas grand-chose sur le sujet, mais peut-être bêtement parce que les guerres ne font pas sens pour moi en général et que j'ai donc toujours eu du mal à y voir clair... Bon, pas sûre de vouloir creuser davantage en lisant ce livre du coup mais c'était tout de même intéressant de te lire à ce sujet.

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    1. Le livre n'apporte pas d'éclairage historique, mais c'est une réflexion intéressante sur l'après, après la guerre, comment on vit avec les criminels de guerre.

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  6. Oui, on nous a beaucoup ressorti "la poudrière des Balkans", comme si la région était frappée par une malédiction ancestrale...

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    1. Et que c'était inscrit dans le sol, oui, un cliché assez nul.

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  7. Effectivement, c'est difficile de s'y retrouver dans ces pays qui brassent tant de nationalités et de religions différentes. Il faut lire Le Pont sur la Drina pour comprendre le nationalisme de ces peuples qui ont souffert pendant des siècles de la colonisation brutale de l'empire Ottoman et Austro-hongrois. C'est sûr que les problèmes ne datent pas d'hier comme le dit Sacha !

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