La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 15 janvier 2018

J’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley.

Daphné du Maurier, Rebecca, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, parution originale en 1938.

C’est trop bien !
La narratrice entame un récit rétrospectif à propos d’événements dramatiques survenus à Manderley – mythique propriété anglaise. Elle a 21 ans et manque d’assurance. Elle rencontre Maxim de Winter, veuf et 20 ans de plus qu’elle. Ils s’épousent, mais elle ne sait rien de lui. Les voici dans la propriété familiale, à Manderley. Tout est resté à l’identique depuis la mort de la première épouse, Rebecca. La narratrice comprend immédiatement qu’elle n’est pas à sa place et subit l’emprise de la belle, intelligence, élégante douée, parfaite Rebecca.

Je me rappelle uniquement le contact des sièges en cuir, la texture de la carte sur mes genoux, ses bords en lambeaux, ses pliures usées, et la façon dont je m’étais dit un jour, en regardant la pendule : Cet instant-ci, à onze heures vingt, cet instant ne doit jamais se perdre. J’avais fermé les yeux pour mieux m’imprégner de l’expérience. Quand je les avais rouverts, nous étions dans un virage, et une jeune paysanne vêtue d’un châle noir nous saluait de la main : je la revois, avec sa jupe poussiéreuse et son splendide sourire amical. Une seconde plus tard, le virage était derrière nous et elle avait disparu. Déjà, elle appartenait au passé, elle n’était plus qu’un souvenir.

Ce gros roman est un huis clos étouffant. J’ai adoré ma lecture, mais je dois avouer que certains soirs il était difficile de lire longtemps, tellement le climat est étouffant. C’est un roman à suspense, racontant la lutte d’une femme pour le bonheur, qui frôle souvent le roman fantastique avec l’omniprésence de cette morte. La personnalité de Rebecca rayonne du début à la fin du roman. A contrario, la narratrice semble bien terne, heureuse de cette maison de rêve, écrasée par ses responsabilités de maîtresse de maison, incapable d’être une grande dame. D’ailleurs nous ne saurons même pas son nom, sinon qu’il est compliqué et que tout le monde l’écorche, ce qui me semble d’une grande habileté. J’ai d’abord trouvé que sa timidité et son manque d’assurance étaient un peu exagérés et puis je me suis rappelée de mes 19 ans et de ce que ma jeunesse m’a fait accepter… Finalement l’héroïne a tout de même réussi à épouser son grand amour dès le début du roman et ce n’est pas donné à tout le monde ! La voici en train de concilier la vie de château à une réalité sociale compliquée (ah ! les bas reprisés !) et à ses propres rêves tourmentés. Je trouve remarquables ses réflexions sur le passage du temps.
En rêvant d'un jardin anglais... M&M
Évidemment le personnage principal est Manderley. Château ou villa, Manderley est entouré d’un bois immense, mais on n’y accède par un sentier, bordé par la mer et des récifs féroces, comme un château fort, situé dans un lieu inconnu, mais loin de Londres (et qui ressemble furieusement à la Cornouailles). Magnificence et mystère, charme des fleurs, vie au grand air et confinement dans la bibliothèque, c’est un lieu hors de toute réalité.
Ce roman s’inscrit dans la grande tradition du roman gothique anglais. Il n’est pas anodin que la narratrice imagine immédiatement Maxim de Winter vêtu comme un personnage médiéval. Hommage explicite à Jane Eyre, mais aussi aux romans de Jane Austen et d’Ann Radcliff, la tata de toutes les romancières anglaises, Rebecca puise son originalité dans l’abîme ouvert par la psychanalyse et la violence sourde qui traverse les couples. Maxim de Winter apparaît comme un personnage inquiétant, dominateur et glaçant. L’atmosphère trouble et la magie du lieu rendent ce roman intemporel.

Il se trouve que j’ai vu le film d’Hitchcock il y a quelques mois, son souvenir était donc très présent. Le film est extrêmement fidèle au roman, tout en étant plus explicite ou plus marqué sur plusieurs points. C’est un cas où le roman et le film vont de pair pour créer une seule œuvre très réussie. La différence principale se situent au début, car le premier chapitre nous apprend qu’il n’existe aucune autre maison possible pour les de Winter, c’est soit Manderley soit l’hôtel anonyme.
  
Les fleurs qui y mouraient y écloraient une autre année, les mêmes oiseaux y bâtiraient leurs nids, les mêmes arbres y refleuriraient. Cette antique et délicieuse odeur de mousse continuerait à flotter dans l’air, des abeilles ressurgiraient, mais aussi des grillons, et des hérons nicheraient dans les profondeurs des bois. Les papillons danseraient leur gigue joyeuse au-dessus des pelouses, les araignées tisseraient leurs toiles vaporeuses, et des petits lapins effarouchés qui n’avaient rien à faire là pointeraient leur musée à travers les arbustes touffus.
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On m'a prêté dans la foulée Manderley for ever, la biographie de Daphné du Maurier écrite par Tatiana de Rosnay. La première moitié, qui raconte la jeunesse et le genèse de la romancière, est très intéressante (et après, ça se tire un peu).


lundi 29 juin 2015

Le pauvre, brillant, gai, maussade, mélancolique, impressionnable et misérable Brontë.

Daphné du Maurier, Le Monde infernal de Branwell Brontë, traduit de l’anglais par Jane Fillon, publication originale 1960, publié en France chez Phébus.

J’achève mon parcours au sein de la Brontë family par cette biographie consacrée au frère, le génie raté au destin lamentable. Cette biographie est donc aussi le récit d’une autodestruction.
Je ne vais pas répéter ici les éléments biographiques (la page Wiki ne le fait pas très bien, mais je n’aime pas re-raconter et paraphraser), mais sachez que cet essai repose sur le maniement d’un matériau colossal, à l’intérieur duquel du Maurier circule avec finesse et intelligence.

Je trouve que du Maurier fait extrêmement bien ressortir les différents tenants et aboutissants de cette personnalité complexe, à la créativité foisonnante, mais incapable d’être assez constante pour aboutir à quoi que ce soit de concret. Elle cite de nombreux manuscrits, poèmes, lettres et extraits de roman pour évoquer le monde intérieur de Branwell, partagé en grande partie par ses sœurs. Cela lui permet de montrer le processus créatif qui opère au sein de la famille et de suivre le fil ténu qui relit toutes les œuvres de Charlotte, Emily et Anne.

Cependant, le « jeu » continuait, plus puissant que jamais. Y penser avait ensoleillé bien des journées moroses, d’autant plus que ses camarades et professeurs se transformaient sous sa plume en personnage de roman… à leur insu, bien entendu.

Le presbytère de Haworth (aujourd'hui un musée). Wikipedia.
 J’ai été frappée par le fait que cet univers s’ancre dans un monde gothique : méchants aux desseins démoniaques, rôle ambigu du catholicisme, femmes pures et manipulées, tout en s’alliant à un imaginaire tourné vers les mondes exotiques et la conquête militaire de royaumes africains (complètement utopiques). La puissance de ce monde onirique a habitué très tôt les trois sœurs à manier des univers romanesques complexes – on comprend mieux leur capacité à maîtriser des romans de 500 ou 700 pages. Lili parle très justement d’ « intertextualité familiale » pour qualifier ce processus créatif. Les manuscrits de Branwell sont la partie immergée d’un iceberg parvenu à notre connaissance par l’intermédiaire de quelques magnifiques romans.

 Du Maurier restitue aussi la réalité de la vie de toute la famille. On s’imagine souvent les sœurs recluses dans un presbytère sur la lande, alors qu’elles travaillent, voyagent, vont et viennent, entretiennent de longues correspondances et participent pleinement à leur société. Emily, cette fille de haute taille, parcourt la lande avec son dogue, Anne travaille activement et Charlotte prend en main l’opération éditoriale, en étant le pivot industrieux de la famille.

Il avait déçu un père qui l’adorait ; déçu une sœur qui avait été la plus chère compagne de son enfance : c’était leurs reproches muets, leurs soupirs étouffés qui faisaient le plus souffrir sa conscience. Anne représentait pour lui un lien avec Thorp Green et Emily… Emily ne le plaignait ni le condamnait ; elle avait ce tact suprême de sembler ne s’apercevoir de rien.
Journal d'Emily Brontë, 26 juin 1837. Elle est au travail
avec sa soeur Anne. Wikipedia.

L’avis de Lili et de Miss bouquinaix.

Les liens vers mes billets pour les différents romans – je n’ai pas lu les poèmes :

Charlotte Brontë :
Villette
Le Professeur
Shirley
Jane Eyre

Emily Brontë : Les Hauts de Hurle-Vent