La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 1 avril 2019

Peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues.

Jacques Abeille, Les Jardins statuaires, 2010.

Le narrateur, qui se présente comme un voyageur, découvre le pays des jardins statuaires, où l’on cultive les statues comme des plantes. D’abord séduit par ces statues, les rites de cette culture, l’organisation de cette société, il en voit aussi les faces sombres et les menaces, ce qui n’entame pas son attachement pour ce monde, bien au contraire.

Des voûtes pendaient, semblables à des chauve-souris d’albâtre, des mains entières déployées, des têtes de chevaux, des cornes, des queues d’hippocampe, des feuilles d’acanthe. La blancheur, partout d’une pureté totale et qui semblait l’effet d’une décoloration anémique, ajoutait à l’horreur obscène de l’ensemble.

Je gardais le souvenir d’un roman qui m’avait beaucoup plu, car il crée sous nos yeux un monde nouveau, où les statues sont mystérieuses, à la fois plantes et champignons, vivantes et minérales, monstrueuses, calmes beautés et destructrices. Cette évocation de la matière est proprement fascinante. J’ai été incitée à le relire par @troglodette qui a mis en avant le rôle caricatural laissé aux femmes. En effet, les femmes sont très rares dans ce roman et les trois premières viennent spontanément se coucher nues aux côtés du narrateur ( ? !). Les autres femmes sont des prostituées, dont une seule a un rôle un peu intéressant. Ce n’est effectivement pas une réussite sur ce plan. De façon générale, la société qui est dépeinte a des rôles sociaux clairement hiérarchisés : chacun a sa place et les femmes et les hommes ne doivent jamais, jamais, se rencontrer. Le narrateur est apparemment ambivalent à ce sujet en partageant le trouble et le charme ressentis par les locaux vis-à-vis des femmes, tout en critiquant leur étroitesse d’esprit (mais finalement, il s'y fait très bien).
Mis à part ça, je trouve toujours que le roman est réussi. L’univers évoqué a un fort potentiel onirique, avec ces fameuses statues, avec l’utilisation habile de figures un peu légendaires comme les barbares nomades, les pèlerins, les livres de mémoire, avec aussi ce climat de menace qui pèse sur l’ensemble, sans que l’on sache forcément très bien d’où vient le danger. Des statues ? d’un ennemi extérieur ? D’une société sclérosée ? de la fuite des jeunes ? Je l’ai relu en une journée de train, sans pouvoir le lâcher.
Il y a donc une tension entre une évocation d’une société étrange, comme arrêtée dans le temps et dans ses coutumes (qui a toute la sympathie du narrateur et de l’auteur, y a pas de quoi se vanter) et le récit d’événements qui semblent se diriger vers une catastrophe finale invisible et inconnue.
En revanche j’ai plus de mal avec le style. Abeille s’écoute beaucoup parler et c’est fatiguant. Un peu de sobriété ne nuirait pas à l’ensemble. 
 
Au musée du Capitole, les statues poussent comme des champignons.
J’avais le sentiment que vous en étiez à ne voir ici qu’un pays du temps immobile dans lequel rien ne venait troubler le rythme de croissance des statues ou les refrains des femmes closes dans leur jardin secret. Quand je vous ai vu revenir tout à l’heure du domaine des statues qui maigrissent, si content et si inquiet à la fois d’avoir découvert un lieu où ce cycle se brisait, comme si vous finissiez par étouffer dans les anneaux de cet éternel recommencement, j’ai voulu vous montrer que cela pouvait aller plus loin dans l’étrangeté.

Mon premier billet beaucoup plus enthousiaste.



mercredi 13 mars 2013

Peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues.


Jacques Abeille, Les Jardins statuaires, 1e éd 1982, lu chez Joelle Losfeld.

Un livre envoûtant pour moi…
Le narrateur, un homme dont on ne sait rien, est un étranger dans un pays inconnu, un pays où la culture principale (au sens d’agriculture) est celle des statues. Il existe là d’immenses domaines où des jardiniers prennent soin des pierres. Étrangement, le lecteur suit au départ le chemin du narrateur : découverte du travail des jardiniers, du fonctionnement des domaines et puis les questions apparaissent. Où sont les femmes dans ce monde d’hommes ? Y a-t-il des statues ratées ? etc.
Tout le début du roman est, je l’ai dit, envoûtant. Un style qui alterne les passages descriptifs et lyriques et surtout l’évocation d’un monde mystérieux et fascinant : que se passe-t-il dans les contacts mystérieux entre la terre et la pierre ? quelle est la vie qui anime ces statues pour qu’elles poussent ainsi d’elles-mêmes ? Les matériaux ne sont pas inertes et vivent d’une vie interne, cachée et puissante, bruissante… J’ai réellement beaucoup aimé. J’avoue que la trame du récit ne m’a pas ensuite forcément convaincue même si elle permet d’aborder ainsi différentes facettes d’un univers pas si immobile (impressionnante description d’un domaine où les statues ont tout envahi, dans une croissance folle) et qu’elle montre un ouvrage extrêmement construit.


Et, tandis que je tournais la chose entre mes doigts, je sentis se propager dans tout mon être je en sais quel terrible et lent déchirement, à quoi se mêlait une crainte rétrospective. Si la petite chose avait échappé à mes doigts pour aller se briser à mes pieds (car, pour remarquable que fût son poids, l’objet ne laissait pas de donner une impression d’extrême fragilité), j’en eusse éprouvé une peine sensible.
  
Un roman poétique de science-fiction qui met en langue un univers personnel très fort. Sur ce blog retrouvez Giacometti évoqué par Jean Genet. L'avis d'Attila sur Polar, noir et blanc. Un livre prêté par Pierre, merci !

Esclaves de Michel-Ange,
Louvre, images M&M