La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 22 janvier 2026

Ici, on tourne en rond dans le jardin, on tourne en rond. Et on regarde le ciel.

 

Kapka Kassabova, Élixir. Dans la vallée à la fin des temps, parution originale 2023, traduit de l'anglais par Morgane Saysana, édité en France par Marchialy/J'ai lu.

Kassabova, née en Bulgarie, mais vivant depuis longtemps en Écosse, se rend à plusieurs reprises dans une forêt reculée de Bulgarie, à la fois à la recherche des plantes qui sont ici ramassées par tonnes et exportées dans toute l'Europe, mais aussi de ceux qui se chargent de cette cueillette et de ce commerce, mais plus encore des femmes guérisseuses sachant utiliser ces plantes et plus généralement des populations qui vivent là et dont l'existence a été dévastée par l'histoire des frontières et des régimes politiques (leur histoire étant racontée dans Lisière).

Avant de lire ce livre, j'avais deux a priori :

  • Crainte d'une bouillie mal digérée autour des femmes, des sorcières, de l'influence des astres et de la lune, et les quatre éléments, mais en se reconnectant à la nature, et blabla et blabla.

  • Curiosité pour le sujet (les guérisseurs et guérisseuses ont tendance à être bien présents sur ce blog).

Je dois dire que sur ces deux aspects, je n'ai pas été déçue.
Concernant le premier point, l'autrice accumule tout ce qui est possible, d’Hildegarde de Bingen aux alchimistes, de Pline à l'astrologie chinoise, et en rejetant sans nuance la médecine occidentale moderne (ma chère, tout le monde n'a pas envie de mourir du tétanos). Bref, passons.
Le second point est bien plus réussi, même si je reste quand même sur ma faim.

Je pris soudain conscience que, mis bout à bout, les différents noms d'une plante formaient une pharmacopée à part entière.

D'abord, les portraits de toutes les personnes qu'elle rencontre sont tout à fait intéressants : cueilleurs, vendeurs grossistes de plantes, guérisseuses, voisines, plus généralement habitants de ces villages reculés... Dans ce coin de Bulgarie, les hommes adultes travaillent majoritairement à l'étranger, notamment pour la cueillette des fruits et légumes bios de chez nous. Sur place, de belles maisons vides. Le tourisme, avec ses meublés touristiques, ses hôtels de luxe, son béton, et surtout l'argent de l'UE accaparé par quelques familles puissantes, est peu développé. Les villages comptent peu de jeunes, tous partis au loin. Ceux qui restent travaillent dans les usines textiles qui fabriquent les vêtements luxueux vendus chez nous, là encore.
C'est une étrange société, enclavée dans les montagnes et symbole de la globalisation, avec tout le poids de l'histoire (notamment les persécutions anti-musulmanes) qui pèse sur certaines existences, notamment celles entravées des femmes.

Des siècles durant, les herboristes itinérants furent des figures familières de la vie quotidienne en Bulgarie. Ils se faisaient appeler bileri. Les bileri étaient cueilleurs de plantes, déterreurs de racines et négociants en végétaux. (…) Ils sillonnaient tous les Balkans. Ils débarquaient en ville avec leurs sacs crasseux, leurs pieds poussiéreux, leurs silhouettes exotiques aux longs manteaux de feutre noir, leurs coiffes de type turbans, noires elles aussi, rigidifiées par la crasse accumulée sur la route.

Ensuite, les plantes. Alors il y a l'évocation de dizaines de plantes, de leurs feuilles à leurs racines, de tous leurs noms vernaculaires et de leurs propriétés sur la santé. C'est hélas un peu trop le fouillis à mon sens : on ne sait pas grand-chose des plantes elles-mêmes et puis le catalogue des vertus n'est pas très convaincant. J'apprécie davantage la description concrète de l'utilisation de telle ou telle plante par telle ou telle guérisseuse (je crois que notre autrice gagnerait à davantage pratiquer le terrain).

Art Maciejka, Hoja Santa, photographie


Il y a aussi le récit de l'extraordinaire commerce de plantes qui commence là-haut dans ces villages : la cueillette, souvent par des Roms, les kilos payés quelques euros, l'acheminement des tonnes par camion vers les villes, l'étiquetage (j'ai moi-même de l'origan de Grèce, venu probablement de forêts bulgares) et la vente par petits sachets, au prix 10 fois supérieur, dans les épiceries fines et les herboristeries de chez nous. Un commerce anciennement contrôlé par le pouvoir communiste et passé directement aux mains des mafias locales. Un commerce qui fait courir le risque de l'épuisement des ressources.
J'avoue avoir peu de goût pour les champignons et les infusions diverses (même si quelques herbes font partie de la cuisine) et n'avoir jamais mis les pieds chez un célèbre herboriste marseillais, dont la réputation comme employeur est désastreuse.

La Bulgarie demeure l'un des plus gros exportateurs européens de plantes comestibles et médicinales. Chaque année, entre 60 000 et 80 000 tonnes des 300 espèces sauvages les plus demandées y sont ramassées, même si on assiste à un essor des plantations d'herbes officinales bio : calendula, mélisse, menthe. La Bulgarie est l'un des principaux exportateurs de lavande et de paprika en Europe, par exemple.

J'ai lu ce livre avec plaisir (et aussi avec agacement), appréciant cette exploration d'une forêt aux confins de l'Union européenne. J'ai regretté de ne pouvoir sentir les plantes : les humer quand elles sont vivantes, sur pied, dans leur environnement, et m'imprégner des parfums des plantes séchées. J'aurais bien goûté une petite tasse d'infusion de certaines, pour la curiosité, pour le plaisir des sens. J'aimerais également beaucoup pouvoir manger ces yaourts de brebis, si souvent mentionnés, peut-être avec un filet de miel.

À la fin, il y a des chevaux libres, presque sauvages.

Il y avait quelque chose de tellement concret à toutes les opérations – le pain, le couteau, le cercle tracé dans le sol, la répétition du verbe « couper », les deux femmes robustes incitant les forces de la terre et de l'éther à s'unir au service du visage de Dulezar – que je ressentis ce que cela faisait d'être sous l'effet d'un sort. Un état de docilité totale.

Demain, quand je serais partie, il remonterait ici. Et le jour suivant aussi. En hiver, il avait de la neige jusqu'aux genoux ou à la taille. Ce n'était par simplement l'immense distance parcourue, l'échelle incommensurable, la solitude, la privation, les prédateurs, la dévotion chimérique digne de Don Quichotte, le mépris de ceux du monde d'en dessous. Il y avait autre chose.

J'ai donc très nettement préféré Lisière.

L'avis enthousiaste de Miriam, mais aussi celui de Claudia Lucia.





jeudi 18 septembre 2025

Vous ne cesserez d'y revenir même si vous ignorez pourquoi.

 

Kapka Kassabova, Lisière, parution originale 2017, traduit de l'anglais par Morgane Saysana, édité en France par Marchialy et J'ai Lu.

Le point de départ est une enfance en Bulgarie, pendant la Guerre froide, sur les plages de la mer Noire, à deux pas de la frontière avec la Turquie et le monde libre. Depuis, l'autrice est partie et vit désormais en Écosse, mais elle décide de revenir arpenter cette frontière, cette ligne de forêts et de montagnes qui sépare la Bulgarie de la Turquie et de la Grèce. Exploration historique, au gré des empires et des renversements de l'histoire, mais surtout exploration humaine à la rencontre de ceux qui vivent là.

La Turquie était située sur le même rivage de la mer Noire, mais de l'autre côté de la frontière, et mieux valait éviter tout ce qui avait trait au mot « frontière », granitza en bulgare – sa sonorité même était acérée, comme le « gra-gra » des goélands –, même moi je le savais. Par exemple, quand on partait à l'étranger, on disait qu'on allait « au-delà de la frontière », ce qui revenait à dire « au-delà du raisonnable », à un endroit dont on ne reviendrait pas.

Une histoire qui nous est majoritairement peu connue. À l'aube des temps, on trouve les Thraces, peuple au sujet duquel l'archéologie et la légende se mélangent. Ensuite, on a les avancées et les reculs de l'empire ottoman et de ses différents voisins. Puis ce sont les déplacements de population (chasser les musulmans, ou les turcophones, ou les slavophones ou les hellénophones...), les conversions forcées, les changements de nom imposés... J'avoue que je me perds dans ces allers-retours qui semblent incessants d'un côté ou de l'autre de la frontière, recherche de bouc-émissaires, rejet de tout ce qui ne s'insère pas dans un quelconque récit national. Ce sont tous ceux qui tentèrent de fuir le bloc soviétique en imaginant que la forêt était moins gardée. Aujourd'hui, ce sont les réfugiés venus de Syrie qui essaient d'entrer dans la forteresse européenne. Beaucoup de morts et de souffrances.

Telle était l'histoire des Pomaques des Rhodopes : ceux qui étaient partis avaient dû troquer une montagne pour une autre ; ceux qui étaient restés avaient dû troquer un nom pour un autre. Nevzat portait tout cela sur son visage.

J'ai apprécié cette exploration, parce que la narratrice se perd, hésite, a peur, revient en arrière... Elle parvient à camper une forêt lointaine, habitée par les ours et les loups, créatures plus pacifiques que la population de gardes, soldats, contrebandiers, encore que certains d'entre eux soient plus paumés et traumatisés que les bêtes à quatre pattes.

Il y a l'existence de rituels et de pratiques religieuses anciennes, des sources, des mots turcs, bulgares, grecs, serbo-croates, des chasseurs de trésor. Il y a l'évocation du régime de surveillance fou de la Bulgarie soviétique, avec ses centaines de personnes tuées parce qu'elles essayaient de fuir.

Ernst, Épiphanie, 1940 (camp des Milles), Collection privée


Les Bulgares et les Grecs circulent désormais de part et d'autre des frontières – il est plus compliqué pour les Turcs d'obtenir un passeport.

Cette forêt est un endroit souvent envoûtant, sauvage, mais où la sauvagerie est du côté des barbelés et des bureaucrates.

La nuit, les chacals venaient hurler à la lisière du village et les chiens leur répondaient, créant une symphonie infernale. Incapable de trouver le sommeil, je m'asseyais sur le balcon pour suivre des yeux ceux, jaunes, qui rôdaient à l'orée de la forêt. Des frelons gros comme des moineaux envahissaient la maison et je les écrabouillais à coups de livres russes cartonnés piochés sur les étagères, car une piqûre de frelon peut, dit-on, être mortelle. Guerre et Paix se révéla être l'arme idéale.

En fait, la moitié des fidèles présents lors de cette messe de Pâques, debout à écouter patiemment le père Alexander et Maria réciter les litanies sibyllines et mélancoliques propres à l'orthodoxie orientale, étaient musulmans.

L'autre moitié était un agrégat de chrétiens fort éclectique : un grand groupe de Grecs en visite dans le coin qui se joignaient sporadiquement aux psalmodies quand la verve du père Alexander les transportait. « Le Christ est ressuscité ! » entonnait-il en vieux bulgare. « Oui, il est ressuscité », répondaient-ils en grec d'une seule et même voix flûtée.

L'avis de Marilire ; de Miriam ; d'Alexandra.

Maintenant je vais pouvoir me ruer sur les autres livres de Kassabova, repérés depuis longtemps !

Cette lecture bulgare constitue ma participation à la rentrée à l'Est de Sacha.

Initialement, j'avais aussi prévu de l'inscrire dans les escapades européennes de Cléanthe, même si la Mer noire est finalement peu présente, mais Ovide est passé devant. Mais peut-être qu'il voudra quand même l'accepter ?