La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 28 mars 2023

Le commissaire à la Santé est devant le téléphone, il est plongé dans le désarroi. Il compose un numéro.


Ludmila Oulitskaïa, Ce n’était que la peste, écrit en 1989, traduit du russe par Sophie Benech, édité en 2021 par Gallimard.

 

À Moscou, à la fin des années 30 (et après les grandes purges), le virus de la peste s’échappe d’un laboratoire à cause d’un hasard et de procédures de sécurité pas très au point. Le virus se répand d’un individu à l’autre, jusqu’à ce que les Services de sécurité se saisissent du problème. Pour eux, aucun problème pour tracer les gens et les isoler sans aucune explication.


- On est venu te chercher ! répond Ida, horrifiée.

- Qui cela ?

La question reste en suspens, elle contient déjà la réponse.


J’ai eu un petit moment d’ennui au début, avec le récit de la lente propagation du virus, parce que c’est assez prévisible, mais mon intérêt a été relancé dès l’arrivée du NKVD. Nous plongeons alors dans le monde soviétique et son efficacité absurde. Le récit se découpe en scénettes, passant d’un personnage à un autre. C’est peut-être à cause de l’époque, mais j’ai pensé au Maître et Marguerite. C’est peut-être aussi parce que nous sommes dans un monde où personne n’est étonné que des hommes armés déboulent dans un immeuble en pleine nuit pour emmener quelqu’un quelque part sans aucune explication. Les gens y sont même prêts et s’attendent à une série d’accusations, exécution ou déportation – ils sont profondément soulagés d’apprendre qu’il s’agit seulement de la peste. D’ailleurs le personnel du NKVD semble lui aussi trouver ces opérations plus simples que d’habitude. Cela n’empêche pas les incompréhensions tragiques.

Lebedev, Le Fantôme rouge du communisme se déplace à travers l'Europe, 1920
 Moscou galerie nationale Tretiakov

- Il faut les brûler au fer rouge. Sinon, la révolution va périr !

Alexeï Ivanovitch écoute attentivement en grattant les restes de pommes de terre dans la poêle avec sa fourchette.

- Tu as raison, bien sûr, je ne dis pas le contraire, fait-il mollement remarquer.


Il s’agit d’un scénario, plus que d’un roman, et je l’imagine bien en pièce de théâtre. Il y a énormément de personnages dans ces 130 pages et il serait alors possible de les identifier plus facilement, d’autant que plusieurs portraits, très brefs, sont tracés de façon très vivante.

Si l’anecdote est authentique, bien sûr, encore une fois cela n’empêche pas de rapprocher la peste médicale de l’autre peste, la plus terrible. Le climat de terreur glaçante est parfaitement rendu.

 

- Alors ? Vous y comprenez quelque chose ?

Eléna Egorova, une femme raisonnable, secoue la tête et dit avec confiance :

- Je n’essaie même pas.

 

 Nous vivons quand même à une époque où un texte traitant à la fois de la peste et du NKVD soit si criant d’actualité. Quel monde.

 

Merci Babelio et Gallimard pour la lecture.

C'est une romancière. Même si j'ai lu Les Pauvres parents, je regrette de ne pas connaître davantage l’œuvre d’Oulitskaïa.

L'avis de Doudoumatous.

Cette incursion russe se fait à la faveur du mois consacré à la lecture des textes de l'Europe de l'Est, sur la houlette de Patrice et d'Eva.




 


 

jeudi 13 mars 2014

Cela détruisait les convictions inébranlables qu’Irina Mikhaïlovna avait sur la vie…


Ludmila Oulitskaïa, Les pauvres parents, traduit du russe par Bernard Kreise, parution originale en 1992.

Une auteur dont je n’avais jamais entendu parler et que je découvre grâce au challenge d’Anis.
Il s’agit d’un recueil de nouvelles (mais elle écrit aussi des romans), chacune centrée sur l’existence d’une femme. Il s’agit de personnages simples vivant à Moscou, dans les appartements communautaires, souvent seules dans des trajectoires originales, avec un rapport décomplexé à la sexualité et au plaisir – on a qu’une vie n’est-ce pas – ou du moins à leur propre corps. Elles ont une vie secrète intense, jusqu’à pouvoir briser la vie.

Elle vécut ainsi une journée, puis deux, puis trois, et quelques jours encore au cours desquels se forma dans son âme un espace bien rond de joie qu’elle ressentait physiquement comme un gonflement à l’intérieur de la cage thoracique, qui allait jusqu’à lui procurer une douleur dans les côtes.

La période n’est pas très bien identifiée, mais on reconnaît la fin de l’URSS, où des espaces de liberté côtoient bureaucratie, misère et existence grise. Dans cette vie collective, où tout le monde a un œil médisant ou généreux sur tout le monde, la moindre journée peut être sous le signe de la simple liberté. Des esprits simples, des enfants handicapés dont les parents ont la charge, toutes ces vies supportées par les femmes forment les portraits du livre.
M. Riboud, Foule, championnat d'échecs, Moscou, 1960
Centre Pompidou. Image RMN
Il ne s’agit pas d’une littérature directement politique, mais l’accent mis sur tous les détails matériels (les tasses bleues, la robe que l’on convoite) en particulier les  cloisons qui partagent les appartements disent assez de la misère matérielle, du manque d’intimité, de l’importance du regard de la société, de la cohabitation, des odeurs et des bruits des autres.
On s’accommode du régime politique comme autant d’habitudes contraignantes auxquelles on ne peut pas grand-chose et on raconte les stratégies pour les petits plats, pour faire durer les objets et leur lutte des femmes au quotidien.
Le livre n’est ni désespérant ni joyeux, les actes d’égoïsme et de générosité se côtoient à égalité.
  
Ensuite trois pigeons au plumage gonflé et hérissé arrivèrent à petits pas. (…) Genele sortit de son sac à provisions un pot de pain trempé qu’elle récupérait chez les voisins – il n’y avait jamais de restes chez elle –, elle écrasa le pain et en fit trois parts égales. Mais les stupides oiseaux ne comprenaient rien à l’équité, à moins qu’ils n’aient été des collectivistes convaincus. Ils se bousculaient pour se jeter tous les trois sur le tas le plus proche qu’ils picoraient avidement, sans remarquer les deux autres.

Une auteur à laquelle prêter attention d’autant qu’un de ses ouvrages a pour titre Médée et ses enfants.