La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 21 avril 2015

Que faire Nicolas ? Enterrer les morts et réparer les vivants.

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, 2014.

Je lis enfin ce livre qui a rencontré beaucoup d’écho et je suis moi aussi séduite. L’histoire est connue : le roman raconte la mort d’un jeune homme, Simon Limbres, la façon dont ses parents acceptent de donner ses organes, le prélèvement et le redémarrage du cœur dans un autre corps. Le récit tient en 24 heures, intenses, serrées, dramatiques. La narration passe de personnage en personnage, comme un flambeau, qui ne doit pas s’éteindre.

Il use de cette langue qu’ils partagent langue qui bannit le prolixe comme perte de temps, proscrit l’éloquence et la séduction des mots, abuse des nominales, des codes et des acronymes, langue où parler signifie d’abord décrire, autrement dit renseigner un corps, rassembler les paramètres d’une situation afin de permettre qu’un diagnostic soit posé, que des examens soient demandés, que l’on soigne et que l’on sauve : puissance du succinct.
De Chirico, Les Époux, 1926, Grenoble musée municipal, M&M

Il y a la langue si particulière de Maylis de Kerangal. Certains y sont allergiques, d’autres sont embarqués – j’en suis. Ceux qui n’aiment pas accuseront l’écriture artificielle, boursouflée, qui s’écoute un peu trop – pour être honnête, les premières pages du roman m’ont paru ainsi. L’écriture s’installe ensuite dans son rythme romanesque. Chez Kerangal, on est toujours très légèrement à l’écart de la réalité, dans ce petit saut qui transfigure la réalité en roman. L’infirmier est un être rare, Simon aussi, et le médecin aussi, et la dynastie de chirurgiens aussi. Ces personnages légèrement plus grands que nature sont assemblés en vue d’une pièce bien huilée, peut-être un peu trop dirigée d’ailleurs, le fil narratif ne tressautera jamais. Les personnages ont des mots et des pensées qu’il est peu probable d’avoir consciemment, mais qui, pourtant, sont bien reconnaissables et vraisemblables. Le lecteur se reconnaît en eux.
Je me suis laissée prendre et captiver par ce livre, que je trouve meilleur que Corniche Kennedy, dont le récit était un prétexte à de beaux tableaux. Dans les deux cas, le corps humain est chanté dans sa beauté et son trouble et le goût pour l’adrénaline est très bien mis en scène. Mais j’avoue ma préférence pour Naissance d’un pont, dont la construction et la dimension symbolique m’avait impressionnée.

… quand sa désillusion ravage ses territoires et son arrière-pays, assombrit les visages, pourrit les gestes, biaise les intentions, elle enfle, prolifère, pollue les fleuves et les forêts, contamine les déserts, infecte les nappes phréatiques, déchire les pétales des fleurs et ternit le poil des animaux, elle macule la banquise au-delà du cercle polaire et souille l’aube grecques, barbouille les poèmes les plus beaux d’une poisse chagrine, elle saccage la planète et toute ce qui la peuple depuis le Big Bang jusqu’aux fusées du futur, et brasse le monde entier, ce monde qui sonne creux : ce monde désenchanté.




lundi 5 mai 2014

L’intérieur en pelade – taches ombreuses, amas grenus, filaments ; d’un calme.


Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, 2008.

Enfin lu (grâce à Moustachu) ce livre qui me faisait envie depuis que j’avais découvert Kerangal avec Naissance d’un pont.
On est ici sur la Corniche Kennedy à Marseille, sur un coin de rochers où les jeunes des quartiers Nord viennent plonger, affronter le vide et la peur, le bleu et la lumière. Il y a Eddy et Mario, et Suzanne une fille bizarre. Il y a aussi la police qui surveille la côte, plus préoccupée des trafics de drogue, mais que le maire charge de parquer les mômes.
Quelques jours de printemps se jouent là.

C’est la première piste d’envol, on y va de son pas, on s’y présente sans ciller et on y saute direct, sans lever les yeux au ciel ou sonder l’horizon, sans même se pencher au-dessus du vide afin d’éprouver l’attraction terrestre par le haut de la tête qui soudain tire et pèse, sans vérifier que tout est en place en bas, et que les reflets du soleil écaillent le sable au fond de la mer, résille fluorescente de la sirène, filet d’or du pêcheur entre les algues noires.

J’ai beaucoup aimé l’évocation de ce lieu, de ces jeunes, de leurs sauts. Ils sont magnifiés mais en gardant tous les détails réalistes. Kerangal n’a pas prétention à faire du journalisme ni du Hugo, elle trouve un juste milieu entre les deux attitudes, c’est de la littérature. La magie et la violence se mêlent précisément, c’est très réussi.

Les rochers Corniche Kennedy. M&M
Il saute comme un ange malingre – comme si la gravitation terrestre était un frayage, comme si le ciel dissimulait des lignes de fuite qu’il fallait saisir tels les pompons du manège – et quand il réapparaît à la surface de la mer, poisson pilote tout sourire, il renverse la tête vers elle, et clame tu m’as bien regardé ?, trop pur, tu vas voir, tu m’as vu ?

J’ai moins aimé le rôle tenu par la police, les Russes et le maire. Il m’a semblé que l’auteur tenait à introduire un fil narratif un peu artificiel, voire caricatural. On retrouve ce goût pour l’allégorie dans l’évocation de l’affrontement entre les mômes et les flics, dans le personnage du maire. Mention spéciale pour la capacité de Kerangal à créer encore des noms de personnages magnifiques, ici Sylvestre Opéra ! C’est splendide.
Quant à la langue, ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas Kerangal la retrouveront, chargée, avec ses énumérations, ses phrases qui se prolongent, qui ne savent pas s’arrêter, qui sont toujours dans le « trop ». Il y a des mots rares qui, peut-être, n’existent pas. J’aime assez.

Ce n’est pas la peur qui le freine, mais l’éblouissement. L’espace est profus autour de lui, très échancré, saturé de milliards de particules microscopiques qui planent et vibrent, pollinisent, diffractant doucement la lumière.

Merci Moustachu !



dimanche 23 octobre 2011

On est en semaine quarante-deux maintenant, clapots sur le fleuve, le ciel s’affale, c’est le soir.


Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont, Paris, Gallimard, 2010.

Encore un livre lu alors que je n’avais pas encore ce blog, il y a environ un an.

Un pont va se construire, dans une ville ultra moderne, poussée dans le désert. Un pont sur un fleuve, pour relier la cité à une forêt-jungle sauvage. Les lieux ne sont pas identifiés dans le réel, mais correspondent à des types que l’on connaît. Une fois que le chantier a été lancé, les ouvriers, les ingénieurs et spécialistes de toutes sortes accourent du monde entier pour s’agglutiner dans cette ville, Coca. Ils vivent tous de chantier en chantier, un gratte-ciel là, un barrage électrique ici, une tour géante ailleurs. Le roman va suivre quelques personnages, homme, femme, grutier ultra spécialisé que le monde s’arrache, ouvrier remplaçable par mille autres.

Le roman baigne dans une atmosphère unique. D’abord parce que la langue est riche et charrie les substantifs et les adjectifs rapidement, en longues vagues lourdes. Aussi parce que l’indétermination géographique et le choix des noms propres (la ville Coca, Diderot qui dirige le chantier, Summer Diamantis au béton…) donne la petite touche d’irréalité, de magie et d’art nécessaire à une transposition littéraire. On trouve dans cette histoire de chantier tout ce qui fait LE chantier : le fleuve et le limon, les oiseaux et les écologistes, la corruption, l’attentat, les revendications salariales. En même temps, le vocabulaire est très précis techniquement sur la composition des matériaux et plus encore sur l’organisation et le déroulement d’un tel chantier. On est ici dans un réalisme documentaire.

Marseille, chantier du J4, image M&M.

Plus qu’un jour sans pont, pense Diderot qui frissonne chair de poule quand devant lui le paysage se déploie à mesure que le jour monte, plus haut, plus clair, plus large, plus profond, plus contrasté, à mesure qu’il s’étage et se terrasse – façades hétérogènes et toits frangés de paraboles, slips et blasons capitalistes, parkings aériens, échangeurs routiers, arcs de triomphe, grues, flèches, dômes –, à mesure qu’il se fragmente et se comporte dans un même élan qui est encore celui des commencements, combinaison puissante où se fixe, en arrière-plan et loin, haute et grise, la grande forêt de l’autre rive.
  
C’est un roman que j’ai vraiment aimé. Il est vrai que, lors des premières pages, cette écriture (phrases très longues, énumérations, vocabulaire choisi) m’a étonnée et déstabilisée et je comprends tout à fait que l’on puisse être exaspéré par elle. En revanche, je crois qu’il faut reconnaître l’ambition de Kerangal : faire de la littérature avec le plus contemporain de la planète, avec ces chantiers qui, mieux que tout, symbolisent la mondialisation et l’essor des territoires. Être le peintre de la vie moderne. Donner la dimension de l’art à ce qui en semble dépourvu et qui est notre temps par excellence.


mardi 5 avril 2011

Dédicace ?

Si vous avez aimé Naissance d'un pont de Maylis de Kerangal (moi, j'ai aimé et je 
compte bien en parler un jour sur ce blog), vous pourrez rencontrer l'auteur jeudi 7 avril à 17h30 à la librairie Imbernon, sise dans 
l'unité d'habitation Le Corbusier, 280 boulevard Michelet à Marseille.