La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 18 juin 2012

Pardieu, cette nuit était grosse. Voyons de quoi elle va encore accoucher !


Nikos Kazantzakis, Le Christ recrucifié, paru en 1948, traduit du grec par Pierre Amandry, Paris, Plon, 1977.

Après Alexis Zorba, j’ai lu Le Christ recrucifié, plus fort et plus dur.
Le récit prend place à Lycovrissi, petit village d’Anatolie, peuplé essentiellement de Grecs chrétiens, sous l’autorité turque. Deux événements se produisent presque simultanément qui vont tout bouleverser.
Selon une coutume ancienne, des villageois sont chargés de faire revivre la Passion du Christ pendant la prochaine Semaine Sainte. Choisis par les notables, ils ont un an pour s’imprégner de leur rôle. Manolios, le jeune berger choisi pour être le Christ vascille : doit-il se marier, ne doit-il pas maintenant donner l’exemple ? Le colporteur choisi pour être un des apôtres peut-il continuer à tricher un peu sur les poids ? Et Panayotis choisi pour sa barbe rousse peut-il ne pas devenir mauvais maintenant qu’il est le « Judas » du village ?
Presque après, des Grecs chassés de leur village par des Turcs arrivent mourant de faim au village et demandent à être accueillis.
Il faut partager les terres, les récoltes. Il faut aussi partager le pouvoir et le pope Grigoris ne peut supporter la venue d’un second pope, sorte de Moïse à la tête de va-nus-pieds, qui pourrait lui aussi diriger les âmes. D’autant que Manolios et ses compagnons se mêlent de donner l’exemple de la charité, faisant la leçon aux notables.
Tout va peu à peu se dérégler. Chaque action engagée pour aider les réfugiés désagrège un peu plus le village en mettant à nu les oppositions au sein de la communauté. Le très riche ne veut pas partager, les villageois les plus généreux sont montrés du doigt par les autres, le pope Grigoris est peu à peu gagné par la seule haine.

Jaume Cascalls, Tête de Christ, 1352,
Barcelone, Musée national d'art catalan,
image M&M.
Le roman met en scène toute une communauté de commerçants, l’instituteur, le riche seigneur, les familles, les bergers, le seigneur turc qui règle tout par le fouet… Comme le titre l’indique, ce roman a une vraie dimension allégorique et symbolique… il s’agit de rejouer la Passion du Christ. Mais l’accent est aussi mis sur les émotions et passions, parfois contradictoires, de chaque personnage. Manolios, troublé par les sens et son goût pour les actions éclatantes, la difficulté pour Michélis de choisir entre son clan et son besoin spirituel qui l’entraîne à tout sacrifier, le pope qui n’est pas simplement un riche égoïste et hypocrite mais un homme avide de puissance, au point de pouvoir être un homme d’action, le riche Patriarchéas et ses regrets devant son fils, l’affection que voue Yannakos à son petit âne. Ce ne sont pas des marionnettes au service d’une histoire symbolique mais de véritables personnages.

La nature a également une place importante. Sont toujours évoqués la température, l’éclat de la lumière, la croissance des plantes… on est dans un village paysan et cette culture imprègne le récit. Un peu comme dans les romans de Giono où la nature est vivante, porteuse d’un souffle divin – sans panthéisme ici.

Les trois amis baissèrent aussi la tête, saisis d’effroi. Un frisson les secoua. Ils venaient de prendre conscience du fait que Dieu rôde autour de nous, comme un lion à l’affût ; de temps en temps, on sent son haleine, on entend son rugissement, on voit dans l’obscurité briller ses yeux…

Un tout petit bémol : on sait tout de suite que cela va finir en catastrophe même si l’on ignore de quelle façon, même si on a pris soin de ne pas lire la désastreuse 4e de couverture. J’apprécie quand il y a un peu plus de liberté.
C’est un roman prenant, dur et âpre, plein de violence primitive et aussi de sérénité paradoxalement. Rien de sucré ici.

Pendant une semaine, la Passion du Christ et sa glorieuse Résurrection avaient jeté leur lustre sur tout le village, remplissant chaque maison de gâteaux pascals, et d’œufs rouges. Elles avaient rayonné sur les jardins et les avaient couverts de fleurs. Leur éclat s’était fait sentir jusque sur les rudes caboches des paysans ; l’ivresse en avait chassé pour quelques jours les froids calculs de l’intérêt. Pendant une semaine, la vie, ayant rejeté le joug de ses misères, s’était faite plus légère. Mais ce jour-là, comme une bête de somme qui secoue pesamment la tête en renâclant, elle s’attelait de nouveau à la tâche quotidienne.

Encore un grand merci à Sylvie !

Le pari hellène




mercredi 16 mai 2012

Mon cerveau, roulé en boule comme une taupe dans un sol détrempé, se délassait.


Nikos Kazantzaki, Alexis Zorba, traduit du grec par Yvonne Gauthier, paru en 1946, Paris, Plon, 1977.

Enfin lu ce chef d’œuvre de la littérature (grâce à Sylvie, merci). Un immense plaisir de lecture mais un grand embarras au moment d’en parler… comment vous transmettre ce moment si agréable ?
Le narrateur qui s’exprime à la 1e personne est un jeune intellectuel, "souris papivore" en proie aux doutes quant au sens de l’existence, qui vient de se décider à s’installer en Crête, prenant prétexte d’une mine de charbon. Sur le port, avant d’embarquer, il rencontre un homme, Alexis Zorba. On ne sait pourquoi, il le prend avec lui, comme ami, compagnon de voyage, mineur, appreneur de vie, un peu tout ça.
Le roman raconte leur année en Crête, au début du XXe siècle, existence simple et intense à la fois. Zorba prend en main la mine et les travaux, conquiert aussi le cœur de dame Hortense, une veuve qui a connu une époque festive. "Ne t’en fais pas, ma Bouboulina, ma vieille barcasse pourrie et malmenée ! Je te consolerai." Le narrateur, double de l’auteur, met au point son manuscrit sur Bouddha, essaye de trouver sa voie, entre l’âme et la chair, l’homme et la nature. Zorba joue du santouri, danse, se régale, fait la joie des derniers jours d’Hortense, vit au jour le jour intensément. Le narrateur découvre peu à peu le plaisir de déguster quelques olives, du pain et du vin sur la plage, à la nuit tombée, il reçoit une leçon qu’aucun livre ne lui donnera.

La vie m’apparut tout à coup comme un conte, une comédie de Shakespeare, disons la Tempête. Nous venions de débarquer, tout trempés après le naufrage imaginaire. Nous étions en train d’explorer les rivages surprenants et de saluer cérémonieusement les habitants du lieu. Cette dame Hortense me faisait l’effet de la reine de l’île, une sorte d’otarie blonde et luisante qui aurait échoué, à moitié pourrie, parfumée et moustachue sur cette plage de sable. (…) Assurément, elle attendait Zorba le capitaine aux mille balafres.

 Langue formidable, à la fois simple dans ses tournures mais intense dans son vocabulaire. Les goûts, les odeurs, les sons, la chaleur de l’air, le souffle du vent, les fleurs d’oranger, le silence de la nuit, toute la richesse de la vie est bien là, dans ce coin perdu de Crète.

Zorba était une étape obligée du Pari hellène, la prochaine étant le DVD du film. Vous pouvez aussi lires les avis de Missy, de Claudia Lucia ; Miriam livre également quelques mots sur l'auteur.