La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Le pari hellène. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Le pari hellène. Afficher tous les articles

samedi 2 novembre 2013

Humeur hellène



Le pari hellène s’est achevé et voici l’heure du bilan.
En ce qui me concerne, je ne suis pas vraiment satisfaite de moi. Le but de ce pari, je le rappelle, était de considérer que la Grèce pas antique pouvait aussi être intéressante. Hélas ! ma culture m’a piégée et j’ai lu, à tour de bras, Euripide, Sophocle, Sénèque… ou des auteurs s’inspirant de l’Antiquité grecque (Corneille ou Somoza…). Et même Takis Theodoropoulos, auteur grec bien vivant, a pour sujet de prédilection l’Athènes d’il y a bien longtemps. J’ai lu de lui un livre sur Xénophon et un autre sur Socrate. Le piège, vous dis-je !
Il me reste donc Nikos Kazantzakis et notamment son très beau Christ recrucifié. Je retiens également un livre d'amour et de cuisine, Les Liaisons culinaires, et le film de Theo Angelopoulos, L'Éternité et un jour.

Heureusement, je suis sauvée par les autres participants qui m’ont fait découvrir des auteurs dont je note précieusement le nom.

En tête, Miriam qui a lu Dimitris Hadzis, Takis Theodoropoulos, Nikos Kazantzakis, Papadiamantis et vu plusieurs films de Theo Angelopoulos. Je vous invite vivement à vous rendre sur son blog.

Grâce à vous, j'ai repéré et inscrit à mon programme à venir :
une BD de David Prudhomme, Rébético, présentée par Moustafette
Qu'a-t-elle vu la femme de Loth ? de Ioanna Bourazopoulou lu par Marie et Skriban
Le Manucure de Christos Chryssopoulos lu par Grillon
L'Amour dans la neige d'Alexandre Papadiamantis lu par Miriam

Enfin, chez Dominique, la recette du houmous !



TOUT LE BILAN :

Le troll farceur conjugue musique métal et Grèce : 
Septic Flesh 
Virgin Steele et les Atrides.
Du thrash grec  avec Suicidal Angels.
Rotting Christ, 
Cult of Erinyes
Impaled Nazarene 
Turisas nous emmène à Byzance

Syl. (Thé, lectures et macarons) a lu Le Sacrifice de l'Épouvanteur, t. VI - Joseph Delaney


Marie (et ses addictions) a lu d'Hésiode, Théogonie. Les Travaux et les jours. Hymnes homériques et  Qu'a-t-elle vu la femme de Loth ? de Ioanna Bourazopoulou 

Lu aussi Aristote détective de Margaret Doody

Skriban a lu Dompter la bête de Ersi Sotiropoulos, et Qu'a-t-elle vu la femme de Loth ? de Ioanna Bourazopoulou 

Moustafette a lu : 
Rébétiko de David Prudhomme 
La Femme du métro de Mènis Koumandarèas 

Mark et Marcel ont lu : 
Les Liaisons culinaires d'Andréas Staïkos 
Ajax de Sophocle 
Alexis Zorba, Nikos Kazantzakis et le film Zorba le Grec
Antigone de Sophocle
Le Christ recrucifié de Nikos Kazantzakis
Le Roman de Xenophon de Takis Theodoropoulos
Maria Dzielska, Hypathie d'Alexandrie
Vu L'Éternité et un jour de Théo Angelopoulos
Électre de Sophocle
Citrons acides de Lawrence Durrell
L'Univers, les dieux, les hommes de Jean-Pierre Vernant
L'Énéide de Virgile
José Carlos Somoza, La Caverne des idées
Médée d'Euripide
Médée de Corneille
Médée de Jean Anouilh
Et tout le théâtre de Sophocle
Médée de Christa Wolf
Médée de Sénèque

Missy a lu un classique Zorba le Grec de Nikos Kazantzakis et Louis de Bernières, La Mandoline du capitaine Corelli 

Grillon a lu : 
Le Manucure de Christos Chryssopoulos 
un recueil de poésie contemporaine

Laure :
Antigone de Jean Anouilh
Le grand bleu de Besson

Asphodèle :
Heather Mallender a disparu de Robert Goddard

Miriam a lu :
La Fin de notre petite ville de Dimitris Hadzis 
'Antigone de Sophocle
L'Invention de la Vénus de Milo de Takis Théodoropoulos
Le Roman de Xénophon de Takis Theodoropoulos
Coup de gueule concernant les éditions de Nikos Kazantzakis ou plutôt, le fait qu'elles soient toutes épuisées.
Un billet plus général pour nous faire découvrir Nikos Kazantzakis
Le film Zorba le Grec
Un billet sur la Bouboulina
Poème L'Enfant de Victor Hugo 
Alexandre Papadiamantis, Les petits filles et la mort
L'Amour dans la neige, recueil de nouvelles de Papadiamantis
Patros Markaris, L'empoisonneuse d'Istanbul 
Petros Markaris, Liquidations à la grecque
Plutarque, Vie d'Alexandre le Grand
Ovide, Métamorphoses
Selçuk Altun, Le Sultan de Byzance

Louis des Bernières, La Mandoline du capitaine Corelli 

Elle a aussi vu plusieurs films de Theo Angelopoulos :
Le Regard d'Ulysse
Voyage à Cythère
Alexandre le grand
L'Éternité et un jour

Dominique :
donne la recette du Houmous, bénie soit-elle !

Hérisson (hors pari) nous présente Opération trio, t. 8 : Prophéties en Grèce, conçue par Philippe Alessandri, écrit par Marc Cantin et Isabel.

Mark et Marcel ont aussi fait un lapin à la grecque et Syl. en a également testé la recette. 




Je sens que j'ai oublié des gens et des billets. Manifestez-vous !

En ce qui concerne le viaggio qui s'est achevé cette semaine, le bilan viendra la semaine prochaine. Mais sachez que la caravane est dorénavant menée par Eimelle qui a décidé de continuer le voyage de façon illimitée !

vendredi 25 octobre 2013

Ma vengeance est déjà là. Ma vengeance est déjà née. J’ai des enfants.


Sénèque, Médée, 1er siècle de notre ère, traduit du latin par Florence Dupont.

Une nouvelle (quoique antique) version de Médée.
Qu’en dire ?
D’abord que j’ai beaucoup aimé car il y a beaucoup de poésie.
Le chœur se livre à de longues et belles évocations des traversées en mer, de la mort des héros, inscrivant l’histoire de Médée dans un monde plus large, une Méditerranée qui, à force d’être parcourue par les bateaux à rames, est devenue finie et domestiquée. C’est une belle idée, que l’on ne s’attend pas à trouver à cette époque.
La description des pouvoirs magiques et des maléfices opérés par Médée est également très précise (plus que dans d’autres versions) : énumérations  de divinités, de serpents, de plantes, de gestes… Médée est une sorcière terrifiante, elle n’inspire pas autant la compassion que dans d’autres versions (comme chez Corneille). L’accent est moins mis sur le fait qu’elle est une femme dans un monde où le pouvoir est masculin que sur le fait qu’elle est exilée, une Caucasienne, une Arménienne comme le dit la traduction, et non une Grecque.
Là encore Jason et Créon sont peu importants, de même que les enfants, simples figurants. Il s'agit presque d'une pièce à un seul personnage, Médée, accompagnée de choeurs. Elle est la grande héroïne tragique, se dirigeant vers son destin.
Beaucoup d’habileté dans certains dialogues.
C’est très réussi. 
Delacroix, Tête de femme, Lille,
musée des beaux-arts, image RMN
Arrache-toi à l’étreinte de la terrible Caucasienne
Tu n’as connu qu’une femme aux désirs effrénés
Une femme qui te forçait à la prendre
Une femme que tu serrais en tremblant dans tes bras
Apprends le bonheur
Prends la jeune fille des rives grecques
Retrouve la paix
En recevant ton épouse des mains de ses parents

lundi 7 octobre 2013

Ne parlons pas de la figue avant de l’ouvrir.


José Carlos Somoza, La Caverne des idées, paru en 2000, traduit de l’espagnol par Marianne Million, édité en France chez Actes Sud.

Un roman policier dont l’argument m’avait séduite : une enquête au cœur de l’Académie de Platon. Après ma lecture, je suis partagée.
D’une part, le récit de meurtres affreux parmi les élèves de l’Académie. L’enquête est menée par Hercule, appelé aussi le Déchiffreur d’Énigme et on découvre la vie à Athènes, dans les maisons sombres éclairées par des torches, dans une démocratie qui n’a rien de glorieuse, où les cultes bacchiques prolifèrent. C’est intéressant et effrayant, au fil du récit, on s’éloigne peu à peu de l’image d’une Athènes lumineuse et plongeons dans un monde plus trouble. Je note également que comme dans  Le Va-nu-pieds des nuages de Takis Theorodopoulos, le langage, la raison, la clarté des mots est au cœur des discussions.
Athènes : théâtre de Dionysos, construit après 340 av J.-C
Photographie conservée à Florence, Fratelli Alinari, image RMN
Mais mon énervement est dû au fait que Somoza ne s’est manifestement pas contenté d’un « simple » roman policier, parce que ce n’est pas assez bien pour lui, et a introduit un pseudo traducteur commentant le texte à la recherche de significations cachées et philosophiques. Cette partie-là est franchement superfétatoire ! Si l’on pouvait découper le livre et garder juste le texte principal qui est d’une lecture agréable et distrayante…

Force nous est de reconnaître que les gens considèrent ton Académie comme un lieu très ennuyeux, Diagoras. Ils viennent là, assistent à tes cours et ensuite… ensuite, ils se dévorent les uns les autres. Voilà.

Le billet de Miss Léo qui a adoré au contraire de moi, billet également positif de La petite marchande de prose, le billet de Stephie en demi-teinte.



mardi 17 septembre 2013

Ils cherchent une femme qui leur dise qu’ils ne sont coupables de rien.


Christa Wolf, Médée, paru en 1996, traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, édité en France chez Stock.

J’ai découvert Wolf avec Trame d’enfance, un ouvrage où une narratrice de 1975 revient sur les lieux de son enfance avec sa fille, narratrice qui n’ose pas se souvenir de son enfance sous le nazisme et qui effectue tout un travail dans les couches de la mémoire pour savoir : qui étaient ces Allemands ordinaires des années 1929-1945 ? Le livre est tout à fait fascinant en s’arrêtant sur de tout petits faits de la vie quotidienne.

Et je viens donc de lire Médée, une des plus fortes réinterprétations du mythe, à n’en pas douter.
Wolf n’écrit pas une pièce de théâtre mais un roman où les voix alternent, celles de Médée, de Créon, des astrologues corinthiens, etc. Les événements relatés s’étendent sur plusieurs années, de l’arrivée de Jason et des gens de Colchide à la fin du mythe. Chacun raconte et le lecteur réalise peu à peu que les événements ne se sont pas passés comme il le croyait : la mort du frère de Médée, la mort de ses enfants, le char avec les serpents… non, la mémoire a transmis un récit déformé des faits.

Un deuil inextinguible m’envahit, et qui s’éveille à nouveau maintenant, de même que ma mémoire s’ouvre brutalement, mettant au jour d’un seul coup tous ces blocs de souvenirs, tout comme chaque année de nouvelles pierres apparaissent à la surface du champ.

D’Euripide, Wolf récupère deux choses : l’insistance sur l’exil et l’étrangeté des gens de Colchide aux yeux des Corinthiens, gens si raisonnables, et le rôle des femmes, leur place dans la société et dans la politique. Mais Wolf ne raconte pas seulement une histoire d’étrangers rejetés et de femmes qu’il faut soumettre. La peste envahit Corinthe. Peu à peu, c’est toute la ville qui s’en prend à Médée, accusée de tous les maux. En faisant parler les uns et les autres, le récit met en scène ceux qui sont victimes de cette folie, ceux qui l’instrumentalisent, qui y participent sans comprendre, qui laissent faire, qui se bouchent les oreilles… une histoire collective.

Et parfois je me demande ce qui donnait le droit à quelqu’un, ce qui donnait le droit à cette femme de nous placer devant des choix que nous n’étions pas en mesure de faire mais qui nous déchirent et nous plongent ensuite dans la défaite, dans l’échec et dans la faute.
Rodin, Médée, dessin, Paris, musée Rodin.
Ce n’est pas un ouvrage à thèse, Wolf  ne dit pas ce qu’il aurait fallu faire et ne précise pas de point de bascule. Les événements sont glissants et se précipitent, incontrôlés, chacun essayant vainement de reprendre pied. Elle met face à face le monde de Colchide et celui de Corinthe, avec dans les deux cas, deux vieux rois craintifs et accrochés à leur pouvoir, ayant peur des femmes. Elle crée ainsi une petite Corinthe, la population, la cour, il n’y a pas que les grands héros. Et elle peut ainsi s’en prendre à la mauvaise mémoire du pays.

Je ne savais pas ce qu’un être humain endure. À présent je suis là et je dois me dire que la survie de la race humaine repose sur cette inquiétante capacité d’endurer l’insupportable et de continuer à vivre, de continuer à faire ce qu’on a l’habitude de faire.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce livre, lu comme en apnée, il ne m’a pas laissée en paix jusqu’à ce que je l’aie fini. Wolf ayant commis un Cassandre, je sais ce qu'il me reste à faire.

L'avis de La petite marchande de prose, Lecture hautement stratégique qui prend place dans le challenge Médée de Sophie, le challenge Lire avec Geneviève Brisac d'Anis, le pari hellène et parmi les femmes écrivains.


mercredi 4 septembre 2013

D’une façon générale, on peut dire que l’humour d’Arès peignait la politique sous un jour plutôt dépassé, même pour les critères de l’époque.


Aujourd’hui, place à deux déceptions. Des livres réussis, dont je vois bien les qualités, et donc qui ont droit à un billet (contrairement à d’autres, directement passés à la trappe) mais qui m’ont laissée à la porte.
Quelques mots donc sur Théodoropoulos et sur Vacca.

Takis Théodoropoulos, Le Va-nu-pieds des nuages, paru en 2010, traduit du grec par Gilles Decorvet, édité en France par Sabine Wespieser, 2012.

Les dieux de l’Olympe, fatigués du sempiternel sentiment de supériorité d’Athènes et de la fierté que la ville a d’elle-même, voyant que la guerre contre Sparte et qu’une épidémie ne suffisent pas à lui faire rabattre son caquet, trouve un moyen original pour que la cité arrogante doute de tout et d’elle-même et de ses institutions et de sa satanée Démocratie : renforcer l’influence d’un homme à « l’intelligence pas banale », Socrate. Un Démon lui est dépêché à cet effet. Le but étant qu’Athènes se mette à douter de ses propres mots. Par ailleurs, comme Athéna ne veut pas non plus que trop de doute s’empare de sa ville chérie, elle se débrouille pour qu’Aristophane prenne Socrate pour cible de sa nouvelle comédie.
Le Démon est le narrateur du roman, il s’adresse à l’écrivain.

C’est érudit et drôle, on sent que la familiarité avec la langue grecque ajoute beaucoup au talent de Théodoropoulos. Cela donne envie de mieux connaître Aristophane et Socrate. Et je note l’allusion à L’Âne d’or d’Apulée et au Nez de Gogol.
Mais… c’est le second livre que je lis de cet auteur et je suis déçue de constater un manque de renouvellement, comme s’il avait une recette bien établie. Donc, c’est très plaisant mais je suis quand même déçue. J’avais préféré Le Roman de Xenophon.

Compte pour le pari hellène.

Aphrodite accroupie dite Vénus de Vienne
Réplique romaine du 1er- 2e siècle ap J.-C. (d'après un bronze de la 
période hellénistique), Paris, musée du Louvre, image RMN.

Paul Vacca, La petite cloche au son grêle, 2008.

Ici, le narrateur est un petit garçon, dont le père tient un bistrot dans une petite ville. Un jour, il découvre La Recherche du temps perdu et toute sa vie (ainsi que celle de ses parents et amis) en est chamboulée.
Je dois avoir le cœur sec parce que ce roman (qui remporte de grands succès sur la blogosphère) ne m’a pas du tout touchée. Oui, c’est charmant mais… l’écriture ? Nous sommes dans une prousterie en bonne et due forme (comme d’autres font des austeneries pour reprendre le mot d’Alice) avec tous les accessoires et je reconnais que certaines idées m’ont fait sourire : la généralisation de l’expression « faire catleya » à tout le collège et l’augmentation brutale du prix des madeleines.
Comme le dit la boulangère « C’est que cette délicieuse pâtisserie porte en elle l’immense édifice du souvenir. Dame, ce n’est pas rien, ça ! ».

Mais l’ensemble m’a paru manquer de saveur. Il faut dire que la problématique est la même que dans le roman d’Annie Ernaux, La Place, et qu’il est difficile de soutenir la comparaison du point de vue de la littérature et de la violence sociale.  
Mais merci à Miss Alfie pour avoir pensé à me prêter ce livre !


samedi 3 août 2013

Qu’il ne reste de Médée qu’une grande tache noire sur cette herbe et qu’un conte pour faire peur aux enfants de Corinthe le soir.


Jean Anouilh, Médée, jouée et publiée en 1948.
J’ai lu par curiosité cette version du mythe par Anouilh. Mais, comme pour Antigone, je ne suis pas convaincue.
Ici, Médée vit dans une roulotte avec une vieille nourrice et ses enfants, aux portes d’une ville où Jason célèbre ses nouvelles noces. Créon apparaît en gardien de l’ordre, mais pas de Créuse sur scène. Quant à la fin : Médée poignarde ses enfants et met le feu à sa roulotte. Pas char ni de dragons ici, ni d’appareil mythologique.

Il y a un vrai contraste avec les tragédies antiques dans le fait qu’il n’y a plus ni dieux ni destin. Jason et Médée sont un couple d’aventuriers, fuyant un pays, réfugiés dans un autre, un vieux couple, dont l’amour a existé et n’est plus. Les personnages sont plus petits. Ne plus être sous le regard du destin, c’est redevenir simple être humain. Le tragique fait place au pathétique. J’ai aussi eu l’impression que la barbarie de Médée avait changé : non grecque, exilée chez Euripide, magicienne incontrôlable et infréquentable chez Corneille, elle est ici d’une sauvagerie plus familière : du côté de la nuit et des bêtes, comme une sorcière du Moyen Âge chrétien. Jason en revanche en gagne, il apparaît moins lâche, moins violent, plus humain, et plus touchant dans ses émotions contradictoires. J’ai eu le sentiment que les personnages étaient trop petits pour porter le mythe et qu’ils y renonçaient, à l’exception de Médée, sourde à tout, qui s’efforce d’être à la hauteur de son destin.
J’aime beaucoup la fin : les petites tragédies humaines sont ponctuelles et ne modifent pas l’ordre quotidien des choses. Les personnages hors normes se détruisent, restent les personnages secondaires, incarnant la permanence du monde.
  
Médée
Si nous ne veillons que des choses mortes, pourquoi avons-nous si mal, tous les deux, Jason ?
Jason
Parce que toutes les choses sont dures à naître dans ce monde et dures à mourir aussi.


Sara Bernhardt dans le rôle de Médée dans la version de Catulle Mendès, image BNF.



vendredi 26 juillet 2013

Je n’oublie pas que je suis homme et que, pas plus que toi, je ne suis maître du lendemain.


Sophocle, Œuvre complète, quelque part dans le Ve siècle avant notre ère, traduit du grec par Robert Pignarre.

Mes billets sur Ajax, Antigone et Électre.
Sophocle serait l’auteur de 123 pièces mais seules 8 (en comptant les fragments des Limiers) nous sont connues. Ce qui fait réfléchir aux incertitudes de la postérité. Cela rend difficile de juger son travail, on ne peut qu'appréhender les pièces en fonction de nos attentes à nous aujourd'hui. À ce titre, je dois dire que les trois pièces citées en tête de billet sont particulièrement réussies et parlent à notre sensibilité. On comprend que certains rôles (celui d'Hercule mourant dans Les Trachiniennes) aient pu être très impressionnants. 

Parmi les pièces relatives au cycle d'Oedipe, Oedipe à Colone est très réussie. 
C'est le récit de la fin de vie d’Œdipe, aveugle, guidé par Antigone, tentant de trouver refuge sur le territoire d’Athènes, en dépit de la répulsion qu’il inspire, malgré la guerre qui vient de se déclencher à Thèbes entre Polynice et Ethéocle. Oedipe est alors un vieillard déchirant, inspirant la pitié et réfugié dans la piété. La plupart des personnages sont partagés, essayant d’affronter un destin et de renverser le cours des événements catastrophiques. Cette pièce est aussi un hymne à l’hospitalité athénienne et à la liberté de ses citoyens. 


Oedipe roi, de Sophocle, 1945
photo prise par le Studio Harcourt 
Charenton-le-Pont, Médiathèque de l'Architecture, image RMN

Le recueil se clôt sur Les Limiers.
Une œuvre dont il ne reste que 10 pages, mais 10 pages qui donnent l’idée d’une pièce qui devait être réussie, très drôle, pleine de mimiques, de mimes et de musique.
Il s'agit du récit des exploits d'Hermès bébé quand, âgé de quelques jours seulement, il vola les bœufs d’Apollon. Les satyres recherchent les vaches en humant la piste tels des chiens de chasse (on image les jeux de scène que cela devait permettre). C’est après cet épisode qu’Hermès donnera une lyre à Apollon, il s’agit donc de la création de la musique et l’on imagine aussi les jeux sonores permis (entre les vaches, les flûtes des satyres et la lyre magique).

Il n'est pas facile de se faire une idée du théâtre de l'Antiquité, on n'en connaît qu'un tout petit bout. Je pense lire des ouvrages d'histoire sur les conditions de représentation des pièces grecques, pour comprendre un peu mieux le rôle du choeur, des chants et autres. N'oublions pas que si les pièces ont de très grands rôles féminins, ils étaient interprétés par des hommes.



jeudi 13 juin 2013

Moi, j’aimerais mieux faire trois guerres, debout sur mes deux pieds, plutôt que d’accoucher une seule fois !


Euripide, Médée, Ve siècle av. notre ère, peut-être en 431, traduit du grec par Marie Cardinale, édité par Grasset en 1986 et 87.

J’ai beaucoup aimé cette lecture et cela sans doute grâce à la traduction pleine de vie et de chair de Marie Cardinale.
C’est l’histoire de Médée telle qu’on la connaît. Il semble que c’est Euripide qui le premier a eu l’idée de faire tuer les enfants par Médée elle-même. Et oui, on a affaire à un mythe, chacun y ajoute sa petite pierre. Égée n’y a pas encore le rôle décisif qu’il a chez Corneille. Et il n’y a pas ici de Deus ex machina, pas de char avec ses dragons, juste une femme et un poignard. Quant à la robe, je trouve que Corneille s’en sort mieux, il l’utilise vraiment pour faire avancer la narration et hâter le dénouement. Mais ici la langue est plus forte. Créon me paraît plus sensible mais tous les personnages à l’exception de Médée sont un peu faibles. L’héroïne prend toute la place, terrible.


Judith Anderson joue Médée dans la pièce d'Euripide
photographie de Thérèse Le Prat Thérèse, 1955
Paris, Médiathèque de l'Architecture, image RMN
Le texte insiste aussi sur un autre point. Alors que Corneille retient surtout la trahison amoureuse de Jason – amoureux intéressé – Euripide met l’accent sur l’étrangeté de Médée : ce n’est pas une Grecque, c’est une Barbare, elle vient de la Mer Noire. Elle est forcément étrangère (et un Grec ne peut pas épouser une Barbare – le lien qui l’unit à Jason ne vaut rien devant la loi et les enfants n’ont aucune protection), exilée, effrayante, bizarre, elle fait peur. Alors que Jason est le « Grec ». Et comme dans toutes les tragédies grecques, les femmes sont en proie à un destin sur lequel elles n’ont aucune prise.
Une histoire de fureur.

Jason
Tu es immonde ! Tu es une créature infecte ! Tu me fais horreur, tu fais horreur au genre humain, tu es un monstre !
Maudit soit le jour où je t’ai sortie de ta terre barbare !
Maudit soit le jour où je t’ai installée dans la famille que tu viens d’exterminer ! Jamais une femme grecque n’aurait commis une telle monstruosité, jamais !
Maudit le jour où je t’ai embarquée sur mon beau bateau !
Maudit le jour où je t’ai préférée à une femme de mon pays. Tu n’es pas une femme, tu es une lionne sanguinaire, tu es une sauvage !

Participation au pari hellène et au challenge Médée.





vendredi 10 mai 2013

Allons-y de ce pas, et ne consumons plus De temps ni de discours en débats superflus.


Pierre Corneille, Médée, représentée en 1635, publiée en 1639.

J’ai entamé le défi de Sophie avec la version de Médée de Corneille, fournie dans ma liseuse.
Le texte n’est pas le meilleur de Corneille, mais la pièce laisse sa place à de brillants jeux d’acteurs, notamment pour le rôle de Médée. On a affaire à une pièce baroque : des trucages, Créüse et son père meurent en scène dans d’atroces souffrances, Médée s’envole dans un char tiré par les dragons façon deux ex machina, exagérations et paroxysmes.
Jason n’est pas très sympathique. En dépit de ses protestations, on a dû mal à s’attacher à son amour pour Créüse, ne prétend-il pas : « J’accommode ma flamme au bien de mes affaires » ? Il apparaît bien plutôt comme un homme soucieux de se procurer une couronne et une femme normale et de débarrasser d’une femme qui lui est supérieure mais socialement infréquentable. Ce qui fait que le spectateur ressent une sympathie mêlée d’horreur pour Médée. Je n’ai pas encore lu les versions antiques mais apparemment la nouveauté de Corneille est d’apporter les éléments qui permettent de plaindre Médée face au destin qui lui est fait. Je suppose qu’une bonne actrice doit pouvoir tirer toutes les ressources du rôle de Médée, propice à un grand jeu.
Du point de vue de la narration, afin d’équilibrer sa pièce Corneille introduit  le roi d’Athènes Égée qui se pose en amoureux évincé de Créüse (et donc en soutien politique de Médée). Et la tractation autour de la robe de Médée est très bien menée.
À noter que dans sa préface, Corneille ironise avec les supposées règles de la vraisemblance, montre qu’il en fait ce qu’il veut pour les besoins de la pièce.

Médée 
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j’ose,
Croit-il que m’offenser ce soit si peu de chose ?
Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés,
D’un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée ?
  
À noter que le terme de « sorcière » que Jason applique à plusieurs reprises à Médée étaient pleinement actuel en ce début de XVIIe siècle où l’on brûlait encore sorciers et socières. Participation pour le challenge Médée de Sophie et le pari hellène.



mardi 19 mars 2013

Ils allaient obscurs dans la nuit solitaire, à travers l’ombre, à travers la demeure vide de Dis et son royaume sans vie.


Virgile, L’Énéide, traduit du latin par Paul Veyne, écrit quelques dizaines d’années avant l’ère chrétienne, Albin Michel, 2012.

Je me suis offert le petit plaisir de relire L’Énéide, texte traduit au lycée, lu ensuite dans une édition de poche et savouré avec plaisir dans la traduction de Veyne. Ce fut une lecture aisée et fluide.

Le fil narratif : Énée (fils de Vénus) réchappe de Troie et se lance sur les mers, de rivages hostiles en rivages hospitaliers. Parmi les escales notables, une à Carthage chez la reine Didon et une autre en Sicile pendant laquelle Énée visite les Enfers. Il arrive finalement sur les côtes italiennes où, après avoir mené une dure guerre contre Turnus, il parviendra à fonder une cité promise à un futur glorieux, Albe, ancêtre de Rome.

Face au vestibule, à même le seuil de la porte d’entrée, Pyrrhus se pavane ; ses armes et le bronze de sa cuirasse jettent des éclairs. C’est comme un serpent, nourri d’herbes vénéneuses, qui reparaît à la lumière ; son enflure était abritée sous terre par la froidure hivernale, mais maintenant il a fait peau neuve et brille d’une nouvelle jeunesse : il se redresse face au soleil, déroule ses anneaux visqueux et fait vibrer dans sa gueule sa triple langue.


Bousseau et Lepautre, 
d'après une esquisse de Girardon, 
Enée portant son père Anchise, suivi d'Ascagne
1697-1716, musée du Louvre, image RMN.

On a en général une image d’Énée comme un héros un peu pâle et froid. Mais le texte est d’une grande puissance, avec des comparaisons pleines de sens et de couleurs, avec de nombreux épisodes de combats très violents, avec des détails très crus, des scènes de deuils, ou de très beaux monologues (émouvant moment de rencontre entre Andromaque et Énée par exemple). Cela rend bien la puissance du destin qui surplombe le héros et annonce la ville hors norme qui sera issue de cette histoire. Un récit où la poésie est réelle car les personnages de L’Énéide connaissent L’Iliade et la geste homérique.

Turnus, lui, est en rage et s’équipe en hâte pour la bataille : au même instant, il était déjà revêtu de sa cuirasse rutilante qui le hérissait d’écailles de bronze et il avait enfermé ses jambes dans de l’or ; la tête encore nue, il venait d’attacher son épée à son flanc ; descendant en courant de la haute citadelle, tout en or, il était resplendissant. Il brûle d’envie de se battre et son espérance lui rend l’ennemi déjà présent.


Le Bernin, Énée et Anchise
 Rome, galerie Borghèse, image RMN.

C’est un texte violent où les récits de combats et de massacre sont nombreux, où les lamentations des personnages (comme Didon, ou  le père de Pallas) sont touchantes devant la dureté et l’injustice du destin. La traduction de Veyne rend la force d’un texte aux détails puissants et frappants.
Oui, certains passages échappent un peu à notre sensibilité (ah les fameux récits de combats !) mais d’autres nous touchent toujours.
Les notes sont parfaites : informatives et ironiques, soulignant les petites incohérences et habiletés de Virgile.

Le billet très documenté du Festin de Pierre. Coup double : viaggio et pari hellène.