La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 16 septembre 2019

Destination PAL (fin)

Quand tu accostes, mais que c'est encore l'été.
Il est l’heure pour moi de descendre du bateau. La croisière Destination PAL, menée par la capitaine Lili Galipette, a pris fin et me voici rendue à bon port – celui de la rentrée littéraire ou un autre.
Un petit bilan ?
D’abord j’ai viré 7 livres de mes étagères, c’est toujours une grande victoire.
Le hasard a fait que j’avais cette année plusieurs petits livres (moins de 200 pages). Certains étaient très bons, d’autres plutôt réussis et quelques-uns pas du tout faits pour moi, mais je me suis rapidement lassée de ces petits machins. J’aime décidément les gros romans ! Ce qui explique l’ajout fin juillet d’un roman de William Faulkner, Le Bruit et la fureur, au programme. Un roman long, difficile, bien compliqué et dense… tout ce qu’il me fallait !
À part ça, deux romans se détachent nettement de la flottille : Un autre pays de James Baldwin, roman magnifique, plein d’amour et de New York, avec la complexité et la fragilité humaine (ouiii, il faut le lire absolument) et, dans un autre style, Middlemarch de George Eliot avec ses 800 pages et ses familles avec lesquelles j’ai vécu pendant un peu plus de deux semaines.
Mon nouveau marque-page préféré.

Parmi les indispensables : 
Histoire d’une vie d’Aharon Appefeld – à lire absolument !
Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu’un mot, une expression ou un dicton venaient à manquer, on s’aidait du yiddish ou du ruthène. C’est en vain que mes parents tentaient de conserver la pureté de l’allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s’écoulaient en nous à notre insu. 

Les Mains vides de Marie Borrély, portrait de pauvres chômeurs en Provence et à Marseille. Un livre très touchant.
La rivière dans l’oreille, l’homme monte. Le paysage grandit, se sublimise. Combien cet errant, pâle et morne, vêtu de loques, n’a-t-il pas embrassé, depuis qu’il porte tant de peines, de fabuleux panoramas ? Quand tu marches toujours à pied, des horizons, tu en connais tant et plus, se dit Bonavita. Mais ce qui manque à l’horizon c’est le cœur de l’homme.

Bàrnabo des montagnes de Dino Buzzati, parce que certains dans le fond de la salle n’ont pas encore compris qu’il fallait lire Buzzati.
La relecture du magistral De sang froid de Truman Capote.
Ronce Rose d’Éric Chevillard, un tout petit livre avec une langue d’une richesse folle.
Il y a aussi un passionnant livre d'histoire, Paradis du Nouveau Monde, de Nathan Wachtel.

Merci Lili pour le voyage !

 Les volubilis sont en fleurs !


jeudi 12 septembre 2019

Pourquoi pas, madame ?

Honoré de Balzac, deux nouvelles pour aujourd'hui.

Un épisode sous la Terreur, 1842.

Le Balzac empli d’idées religieuses, monarchistes et même vaguement mystiques nous raconte un fait divers. Pendant la Terreur, d’anciennes religieuses, arrachées à leur couvent au nom de la liberté, cachent un prêtre. Une nuit, un homme mystérieux et vaguement terrifiant leur demande de célébrer une messe pour le repos du roi qui vient d’être tué.
Il s’agit d’un beau récit, court et bien mené. Les personnages sont évoqués en quelques traits efficaces. L’atmosphère de l’époque est bien rendue, avec sa neige, son froid, ses cachettes, ses héros torturés. On est en plein mysticisme avec relique et célébration. La chute de la nouvelle, si elle n’est pas totalement une surprise, est très bien amenée.

Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l’intérêt d’un roman ; aussi, dès que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si solennellement fait par cet homme, la boîte fut-elle placée par elles sur la table, et les trois figures inquiètes, faiblement éclairées par la chandelle, trahirent-elles une indescriptible curiosité.
 
Fantin-Latour, Chrysanthèmes, Madrid Thyssen Bornemisza.
Étude de femme, 1830.

Une nouvelle très bien ficelée. 
La marquise de Listomère reçoit une brûlante lettre d’amour écrite par le jeune Rastignac. Il y a là quelque méprise... et beaucoup d’humour de la part de Balzac qui met en scène son héros avec verve et talent.

Oh ! Avoir les pieds sur la barre polie qui réunit les deux griffons d’un garde-cendre, et penser à ses amours quand on se lève et qu’on est en robe de chambre, est chose si délicieuse, que je regrette infiniment de n’avoir ni maîtresse ni chenets ni robe de chambre. Quand j’aurai tout cela, je ne raconterai pas mes observations, j’en profiterai.



mardi 10 septembre 2019

Il n’y aura jamais de chance dans une maison où on ne prononce jamais le nom d’un des enfants.

William Faulkner, Le Bruit et la fureur, traduit de l’américain par Maurice Edgar Coindreau, parution originale 1929, édité en France chez Gallimard.

Dans une première partie, les prénoms se succèdent de façon désordonnée, mais le lecteur comprend progressivement que tout est raconté du point de vue de Benji, un simple d’esprit. Nous sommes dans une grande propriété du Sud, une famille nombreuse, une mère malade, des blancs et des noirs et beaucoup de non-dits. Le lecteur comprend aussi progressivement que Benji est tantôt un enfant tantôt un homme de 33 ans. Il convient donc d’effectuer un petit tour sur la fiche Wikipedia du roman qui est loin d’être parfaite, mais qui explique la clé de ce mystère (et comporte un arbre généalogique) : en cette soirée d’avril 1928, Benji est âgé de 33 ans, mais les souvenirs, guidés par les sensations, se ramènent à lui, dans toute leur immédiateté et leur désordre (et les italiques sont chargés de guider le lecteur). On se dit que c’est un peu sportif… Et pourtant ! Cette partie raconte en réalité tout le roman, mais d’un point de vue si étonnant… J’ai passé ensuite ma lecture à y revenir, à la relire et à me dire « ha mais tout était déjà là ! ». En effet, Benji a assisté à tout !
La deuxième partie est écrite du point de vue de Quentin, un frère de Benji. Nous sommes en 1910. Le jeune homme est à l’université et ne pense qu’à la sexualité de sa sœur Caddy, regrettant un inceste qui n’a pas eu lieu, désespéré à l’idée de son mariage, détestant les jeunes gens brillants qui l’entourent. C’est une partie triste et mélancolique, marqué par le mouvement de l’eau et de la rivière.
Troisième partie, retour en 1928. Nous sommes cette fois avec Jason, un autre frère. À partir de là, le récit devient bien plus linéaire et franchement c’est assez désagréable, car Jason est un sale type ! Il est pénible de passer ce temps en sa compagnie. Nous comprenons aussi ce qu’il est arrivé à tous les membres de la famille, à Caddy et à sa fille, à Benji qui a changé de prénom, aux parents… pauvre famille décomposée ! Alors même que la situation s’éclaircit pour le lecteur, qui reconstitue le récit, replace les événements à leur place et relit en diagonale la première partie, pour la famille Compson, c’est l’inverse. Tout part en lambeaux.
Quatrième et dernière partie, deux jours plus tard. Il s’est produit quelque chose et la famille (ou le peu qu’il en reste) a volé en éclat. Ici le point de vue est extérieur, mais le personnage principal est Dilsey, la vieille gouvernante noire, qui a élevé tous les enfants et qui a vu l’écroulement d’un monde.
J’ai pris le parti de dérouler tout le roman, car les effets de structure sont importants. Tout semble contenu dans cette première partie incompréhensible où les sensations sont premières. La narration rationnelle, avec ses liens logiques de cause à effet, n’est que seconde – en rien supérieure. Au lecteur de se perdre (avec une carte en main quand même) et de naviguer entre les membres de la famille.

Black dolls.
Si seulement nous avions pu faire quelque chose d’assez horrible et père a dit Cela aussi est triste, on ne peut jamais faire quelque chose d’aussi horrible que ça on ne peut rien faire de très horrible on ne peut même pas se rappeler demain ce qu’on trouve horrible aujourd’hui et j’ai dit On peut toujours se dérober à tout et il a dit Tu crois ?

Nous avons le portrait sur plusieurs générations d’une de ces familles du Sud, héritière des anciennes plantations, qui dégénèrent lentement après la guerre de Sécession. Les noirs sont toujours présents, nombreux, mais marginalisés. Un monde se défait inexorablement et tombe en ruine.
Et pourquoi ça m’a plu ? J’avoue un goût inconsidéré pour les grands romans compliqués et ambitieux. J’aime me perdre dans les pensées tortueuses et peu structurée des personnages, voyager d’un souvenir à un rêve, et revenir brutalement au présent. Ici les personnages sont animés par leurs souvenirs d’enfance. Ils ressassent des phrases et des impressions, qu’ils transforment et trahissent, pour justifier leurs actes. Tout cela me paraît assez juste. L’évocation de la cohabitation entre les individus est également d’une grande richesse : la perception des uns et des autres, la façon dont les noirs et les blancs vivent ensemble dans deux mondes séparés, la confiance mêlée de méfiance au sein de la famille. Ici rien n’est statique. Tout évolue et évolue dans le sens d’un lent pourrissement. Les confusions entre personnages qui embarrassent le lecteur ne sont qu’une façon de traduire ces effets de mémoire, d’héritage familial et de destinée à long terme, qui dépassent le seul individu. Il y a une véritable obsession pour le temps qui passe, pour les montres, pour les pendules, pour les cloches qui sonnent l’heure et pourtant le monde se tient immuable, autour de ces faibles petits êtres humains qui s’agitent.
Au lecteur de reconstituer dans sa tête le récit linéaire tel qu’il aurait pu être écrit et qui ne le sera jamais. L’important, ce sont les cris, les peurs, les passions, les regrets.
Un roman fascinant.

Le jour se levait, triste et froid, mur mouvant de lumière grise qui sortait du nord-est et semblait, au lieu de se fondre en vapeurs humides, se désagréger en atomes ténus et vénéneux, comme de la poussière, précipitant moins une humidité qu’une substance voisine de l’huile légère, incomplètement congelée. Quand Dilsey, ayant ouvert la porte de sa case, apparut sur le seuil, elle eut l'impression que des aiguilles lui transperçaient la chair latéralement. (...)
On eût dit que muscles et tissus avaient été courage et énergie consumés par les jours, par les ans, au point que, seul, le squelette invincible était resté debout, comme une ruine ou une borne, au-dessus de l’imperméabilité des entrailles dormantes.

Le billet de Keisha où elle explique très bien la façon dont nous sommes plongés dans la tête de Benji et tout l’intérêt de ce procédé.

Également mon billet sur Descends, Moïse de Faulkner. Prête à continuer l’aventure avec cet auteur ! Un roman à relire et ça, c’est bien.

vendredi 6 septembre 2019

Aucune puissance supérieure n’intervint dans le déroulement naturel des événements.

Karel Čapek, La Guerre des salamandres, traduit du tchèque par Claudia Ancelot, parution originale 1936, édité en France par Cambourakis.

Un vieux capitaine de navire découvre dans les mers du Sud une espèce de salamandre un peu particulière. Touché par leur faiblesse, il conclut une sorte d’accord avec elles : des perles contre des couteaux pour qu’elles puissent se défendre contre les requins. Et puis ensuite, les salamandres se multiplient et sont utilisées massivement comme une main d’œuvre super pratique sous-marine par les êtres humains. Sauf qu’elles ne sont peut-être pas ravies de leur sort.
Nous sommes ici dans un roman fantastique et une fable politique. L’histoire humaine avec salamandres ressemble à s’y méprendre à l’histoire humaine à nous (y a un petit air de L’Île des pingouins). Esclavage, exploitation, défense des opprimés, races supérieures, accord de Munich, conflit mondial, tout y est. Le tout raconté avec beaucoup d’humour et de créativité, car le roman est régulièrement interrompu par des coupures de presse et des témoignages authentiques. La ligne directrice est ainsi nourrie de nombreux faits et anecdotes.
Et pourtant… je note tous les trucs bien faits de ce roman. Je l’ai lu en entier, plutôt rapidement, en appréciant les bonnes idées et les trouvailles. Mais je n’ai pas aimé. La ligne directrice un peu trop prévisible et organisée ? La tristesse des événements ? La bêtise crasse de nos chers êtres humains ? L’absence de personnage conducteur ? Je ne pense pas avoir peur des salamandres, mais pour moi, ce roman manque de rêve et ne permet pas assez de s’évader. Il manque de fantaisie et de créativité.

G. H. Bondy était un connaisseur de la nature humaine. Les lézards du capitaine Van Toch, il ne les avait pas pris au sérieux un seul instant ; mais le capitaine pouvait être intéressant. Honnête, oui. Puis il connaît la situation là-bas. Un fou, bien sûr. Mais drôlement sympathique. Une petite corde fantasque se mit à vibrer dans le cœur de G. H. Bondy.
Ce n'est pas une salamandre, mais un lézard. Mais il est beau, non ?

L’avis de Claudia Lucia qui, elle, a aimé.


mercredi 4 septembre 2019

Il y avait là une femme qui avait connu des souffrances dans le mariage.

George Eliot, Middlemarch, sous-titre : Étude de la vie de province, parution originale 1871, traduit de l’anglais en 1890 par M.-J. M. 

Nous voici partis dans un très gros roman anglais.
Au début, nous faisons connaissance avec Dorothée et Célia, deux sœurs élevées par leur riche oncle. Dorothée n’est guère conforme à ce qui est attendu des jeunes femmes, elle a des idées intellectuelles et se préoccupe du bien public. Avec tout cela, la voici bientôt fiancée à un vieil érudit miteux. Le lecteur s’attend alors plus ou moins à lire un roman sur la vie désillusionnée de Dorothée quand le récit se porte brutalement sur de nouveaux personnages : Fred, un joyeux jeune homme avec des dettes, Mary et sa famille, Rosemonde une jeune femme parfaite, Lydgate un jeune médecin ambitieux, un banquier, des commerçants... Le roman porterait-il finalement sur ce petit milieu constitué par Middlemarch ?

Nos cœurs ne s’affectent plus des malheurs trop communs et c’est un bien, car peut-être seraient-ils incapables de les supporter. Si nous avions une vision nette de tout ce qui se passe dans chaque vie humaine, ce serait comme d’avoir des sens assez aiguisés pour entendre pousser les brins d’herbe et battre le cœur de l’écureuil ; et nous succomberions sans doute en surprenant ces bruits d’au-delà du silence.

C’est ainsi que nous suivons la vie sur plusieurs mois de plusieurs personnes, l’accent étant mis sur les jeunes gens et sur les couples. La richesse du roman tient évidemment au nombre de personnages, à leur diversité et à leur individualité. Ces gens se croisent et interagissent – les possibilités sont infinies. J’ai apprécié la diversité des classes sociales, avec l’importance donnée au travail manuel, au travail tout court, et à l’implication des riches dans la politique et le bien public, avec un rappel des responsabilités de chacun vis-à-vis de la collectivité. Il est par exemple question de l’arrivée du chemin de fer. L’alternance des points de vue est une réussite. En effet, alors que tel personnage tient le mauvais rôle durant une partie du récit, voici qu’Eliot propose d’envisager les choses selon son point de vue. Un dispositif qui nourrit la complexité du roman.

Quel discours eut pu être plus complètement honnête dans ses intentions ? La froide rhétorique de la conclusion était sincère tout autant que l’aboiement d’un chien ou le croassement d’une corneille amoureuse, et ne serait-il pas téméraire de conclure que la passion est absente des sonnets à Délia parce qu’ils résonnent à nos oreilles comme la frêle musique d’une mandoline.

La narration est également très bien menée, avec des retours en arrière et des ellipses qui permettent d’accélérer le récit et de surprendre le lecteur. Au moment où l’on se demande si tel personnage peut encore échapper à des fiançailles malheureuses, le voici qui revient de voyage de noces. Ce grand roman de mœurs prend l’allure d’une romance quand Dorothée et Will se retrouvent à plusieurs reprises face à face sans parvenir à se parler. Eliot écrit que Will est conscient qu’il faudrait un miracle pour que... tout se fasse, mais c’est pourtant bien elle qui tient la plume et qui décide que le miracle aura lieu ou non ! Le défilé de la famille auprès du riche mourant apparaît quant à lui comme une véritable scène de comédie. Et dans ce petit monde conservateur de Middlemarch, il faut un élément perturbateur : ce sera monsieur Raffles, dont les allées et venues et le comportement constitueront un petit cataclysme dans cette communauté. Ici, le roman prend même l’allure d’un récit à suspense et à rebondissements. Autant dire que la construction du roman obéit à un rythme étudié pour maintenir en éveil l’attention du lecteur.

Sir James était un homme de sport, mais il avait pour les femmes des sentiments un peu différents de ceux qu’il pouvait éprouver pour les renards et les coqs de bruyère ; et il ne regardait pas sa future épouse comme une proie d’autant plus désirable que sa poursuite offrait plus d’émotions. Il avait, au contraire, cette aimable faiblesse qui nous attache à ceux qui nous aiment et nous éloigne de ceux qui ne se soucient pas de nous.

La campagne anglaise.
Et les femmes ? Plusieurs personnages importants sont des femmes. Leur positionnement par rapport à leur rôle social et au mariage est divers, ce qui empêche toute lecture univoque du roman. Quand Dorothée prétend sortir de son rôle traditionnel, que ce soit pour son malheur ou son bonheur, elle se heurte toujours aux avertissements de ses proches à la vision plus étriquée. Et nous voyons avec horreur la volonté qu’ont les hommes de contrôler tous les actes de leur épouse, y compris après leur mort.

Will se tut. Dorothée ne pouvait pas ne pas le comprendre ; en réalité, il sentait qu’il se contredisait et manquait à sa conscience en lui parlant si clairement. Et cependant, dire à une femme qu’on ne la rechercherait jamais, pouvait-on de bonne foi appeler cela rechercher la main d’une femme ? Il faut convenir que c’était une manière de l’autre monde de lui faire la cour.

L’un des plaisirs de lecture provient de l’ironie d’Eliot, perceptible à de nombreuses reprises. La romancière prend une légère distance avec ses personnages, qu’elle étudie avec tendresse et amusement, mais aussi avec les codes du roman, se moquant des attentes du lecteur. Difficile dans ces conditions de ne pas penser à Jane Austen. Ici, le roman est beaucoup plus long, ce qui permet de mettre en scène une communauté de destins plus élargie et de moins se focaliser sur l’enjeu du mariage. L’humour est aussi moins acéré et les portraits sont plus dilués. 
L’enjeu central est celui de la simplicité de l’héroïsme, pour les hommes ou pour les femmes. Chacun peut être un héros pour ses voisins et amis avant de retourner à la poussière.

L’imagination vagabonde de la pauvre Rosemonde était revenue de ses voyages terriblement châtiée, assez faible pour se réfugier maintenant sous l’abri jadis dédaigné. Et l’abri était toujours là : Lydgate avait accepté sa destinée amoindrie avec une triste résignation. C’était lui qui avait choisi cette fragile créature et chargé ses bras du fardeau de cette existence. Il devait marcher comme il pourrait et porter son fardeau avec pitié.

Dédicace spéciale pour Dominique qui a bien sûr publié un billet sur ce roman.
J’essaierais bien la traduction de Sylvère Monod, surtout que l’édition Folio est précédée d’une préface de Virginia Woolf.







mercredi 7 août 2019

Restons tranquilles, et attendons au bord de la route.

Kate Chopin, Le Sorcier de Gettysburg, traduit de l’américain par Marie-Anne de Kisch, recueil de nouvelles dont la majorité est parue originellement en 1894, édité en France aux Éditions Interférences (très joli petit livre).

Un recueil de nouvelles, se déroulant dans la Louisiane du XIXsiècle. Ou plus exactement des portraits. Des vieilles demoiselles accrochées à un rêve. Des jeunes femmes dont le fiancé a été tué pendant la guerre de Sécession. Des Noirs attachés à leur propriétaire blanc (à moins que ce ne soit l’inverse). Des jeunes gens qui succombent aux charmes des yankees. Des francophones et des anglophones. Tout un petit monde disparu raconté avec tendresse et humour.

Elle était vêtue de noir, avec le fichu blanc qu’elle portait toujours drapé sur la poitrine. Son épaisse chevelure brillante s’élevait comme un diadème d’argent au-dessus de son front. Dans ses yeux sombres et profonds couvait le feu d’incendies qui ne flamberaient jamais. Elle avait beaucoup vieilli. Comme si des années et non des mois s’étaient écoulés depuis la nuit où elle avait dit adieu à ses visions.

Bien sûr, on n’est pas dans Faulkner. C’est lisible. Ce sont des récits très simples, sans fioritures, qui restituent un monde disparu, sans forcément beaucoup de distance critique pour les réalités sociales qui sont dépeintes, encore que l’ensemble forme un tableau contrasté, pas forcément uniforme, où les ambiguïtés sont la chose du monde la mieux partagée. Ce sont des évocations pleines de finesse et d’humour, dotées d’un certain charme désuet et pleines de vie.
À lire à petites bouchées le soir, pour s’endormir.
 
Benton, Les champs en Louisiane, 1928, tempera, Brooklyn museum (détail)
Le Sud comme une terre de merveille où l’on trouve des trésors enfouis (un motif que l’on trouve dans Descends, Moïse). Une terre de vaudou et de grigris. De grandes propriétés en ruine après la fin de la guerre. Et toujours des Noirs travaillant dans les plantations. Avec des familles élargies incommensurables, des vagabonds et des orphelins à recueillir et à adopter.

Marshall hésita et décocha à l’enfant un regard inquisiteur.
« T’es blanc ou t’es noir ? demanda-t-il. J’veux l’savoir avant d’t’apporter à manger dans le salon.
- Moi, j’suis blanc ! répondit vivement le garçon.
- J’discute pas ; allons-y ! Si y en a qui t’croient, tant mieux pour eux ! »
Le docteur John-Luis ne dit rien mais toussota derrière sa main.

Je note que Chopin a apparemment commis un grand roman scandaleux, L’Éveil. Ça me dit bien de me le procurer ! Elle a aussi traduit Guy de Maupassant en américain.



dimanche 4 août 2019

Au dîner ce soir : potage, boudin, cardes au jus, poires cuites.

Mika Biermann, Un blanc, 2013, édité par Anacharsis.

Un petit roman potache pour se rafraîchir au cœur de l’été.
Une expédition est lancée. Son but : lancer un feu d’artifice depuis le Pôle Sud pour le passage à l’an 2001 (oui, c’est complètement con). Hélas ! Tout ne se passe pas comme prévu. Le capitaine s’égare sur un iceberg avec 3 scientifiques, le second sabote le navire et s’enfuit avec la fusée, le cuisinier fantasme et met le chauffage à fond.

L’aventure ! De nos jours l’Antarctique est truffé de stations, où des chercheurs japonais branlent des pilotes danois au sauna pendant que dégèlent des vol-au-vent au micro-ondes.

Un peu de Jules Verne, d’Arthur Gordon Pym, mais aussi de Lovecraft (va-t-on trouver un peuple mystérieux à force de délirer ?) et beaucoup de n’importe quoi pour ce livre très distrayant. Très invraisemblable. Une douce parodie des grands récits d’explorateurs et d’extase devant la grandeur des pôles. Ici les excréments des manchots réchauffent l’eau.
Du même auteur, j'ai largement préféré Booming, western rebondissant et plein d'imprévus.

Depuis des heures je traverse une dépression remplie de chantilly. La neige mousseuse, battue par les vents, est percée de grottes profondes où s’accouplent des pandas des neiges. Devant attendent les oursons, obligés de se défendre contre les faucons nacelles qui plongent sur eux pour leur arracher les yeux. 

G. Aillaud, Les Pingouins, 1972, Marseille MAC.

jeudi 1 août 2019

Je le roule dans la farine du moulin à paroles.

Éric Chevillard, Ronce-Rose, 2017, aux Éditions de Minuit.

Le récit est à la première personne, celle (suppose-t-on) d’une petite fille, Ronce-Rose, qui tient scrupuleusement son carnet. Elle vit avec Mâchefer, un homme à l’existence inhabituelle, dans une maison, avec des mésanges dans le jardin et des voisins dans la rue. Et puis un jour, Mâchefer ne revient pas. Équipée de son bon sens, d’un sandwich, de quelques vêtements et de son carnet, elle part à sa recherche.

Mais quand j’écris, j’ai l’impression de défricher un espace envahi de ronces et de roses où je vais pouvoir recommencer à vivre et même à courir si je veux.

Ce court roman est habité par deux axes, entre lesquels la tension augmente peu à peu. Nous avons tout d’abord le récit d’une enfant, avec un langage original, de l’humour et de l’impertinence, des phrases à rallonge, des incompréhensions manifestes, mais aussi avec la légèreté de ton d’un journal, des clins d’œil et l'imagination. Et puis le lecteur comprend peu à peu aussi qu’il se trouve dans un roman tragique et poignant et se demande bien ce qu’il pourra advenir de Ronse-Rose. On s’inquiète pour elle. Jusqu’à la dernière page.

Il a hoché lentement la tête, sans doute pour ne pas décoller les trois ou quatre cheveux qu’il avait plaqués sur son crâne pour faire croire qu’il n’était pas chauve. Puis il est parti en se donnant une poignée de mains dans le dos et en la posant sur ses fesses. Les pigeons tout autour s’amusaient à l’imiter.

Un roman porté par une certaine grâce.
Ici encore Chevillard fait un usage brillant du langage. Il ne peut être le fait que d’un adulte bien sûr, mais il charme le lecteur et capte son attention. L’auteur fait preuve d’un amour illimité pour les mots et la langue française. La délicieuse liberté de jouer avec les substantifs et les verbes tout en nous racontant une histoire.

Anonyme flamand, XVIIe, Christ et pèlerins d'Emmaüs (détail), Nice BA.
Mâchefer, lui, il en déduit que j’ai des dispositions pour l’ornithologie. C’est un de ces mots que j’aime bien parce qu’ils ne veulent rien dire. Enfin si, je suppose qu’ils veulent dire quelque chose mais ils n’y arrivent pas. Il faut deviner. Ça tombe bien car je suis une fine mouche. C’est une expression. Les expressions, j’essaie toujours de les retenir pour m’en servir ensuite quand j’ai justement quelque chose à exprimer.

Chevillard sur le blog :
L'Auteur et moi 
Défense de Prosper Brouillon (un chef d'oeuvre d'humour, surtout si vous aimez la littérature)
L'Explosion de la tortue

Le billet de Keisha. Elle parle de fraîcheur et de poésie et elle a raison !
Une étape parmi mes lectures d’été.




lundi 29 juillet 2019

Mais c’est aujourd’hui que le temps passe, demain n’est pas encore passé.

Dino Buzzati, Bàrnabo des montagnes, traduit de l’italien par Michel Breitman, parution originale 1933, édité en France par Robert Laffont.

Dans une montagne, près de la frontière, une mystérieuse réserve de poudre est surveillée par des gardes forestiers. Mais une année, le chef est trouvé mort, assassiné par les bandits. Et ensuite… les incidents se multiplient. Les hommes chargés de veiller sur la poudre, la forêt et la montagne tentent d’explorer les environs, mais les voleurs s’évanouissent. Bàrnabo est l’un de ces gardes, désirant venger le vieux Del Colle, mais un peu trouillard à l’idée d’escalader la montagne, un peu peureux à l’idée de rencontrer les assassins…

Les autres viennent de plus loin, ils ont connu les routes de la plaine. Mais ils oublié désormais ces sentes infinies, poussiéreuses, brûlées par le soleil. Là-bas, il n’y avait ni ombre ni vent et rares étaient les fontaines. Il fallait sans cesse marcher tout droit… Pas loin d’ici se trouve une forêt ombreuse, encore un petit effort. Les pieds sont comme du plomb, courage ! nous voici arrivés.

Un nouveau roman qui prend place parmi les chères forêts alpines de Buzzati, encore une fois dans un contexte militaire. Les hommes y montent la garde, seuls dans la nuit, face à leurs pensées, écoutant les bruits bizarres de la forêt. Ils y affrontent aussi des consignes inflexibles et volontiers absurdes. Ils ont tout le temps pour être plongés en eux-mêmes, dans leurs angoisses, leurs désirs, leurs attentes, leurs craintes, isolés vis-à-vis d’une communauté à laquelle, pourtant, ils appartiennent. C’est toute la condition humaine qui est là.
Chez Buzzati, l’ennemi est toujours inconnu ou invisible. Quand il se révèle, son visage est inoffensif. Ou il s’agit de l’ami ou de soi-même. C’est finalement en alignant les petits instants de vie, les jours et les années que chacun mène son combat et sa vie.

À certaines heures de la journée, un brusque rayon de soleil vient en faire scintiller l’acier. Et peu à peu la poussière recouvre tout ; on ne s’en aperçoit guère d’un jour à l’autre, mais au bout de quelques semaines elle s’est introduite partout. Elle est sur les vieux bouquins, sur les meubles et les corniches, et même à l’intérieur de l’horloge à quatre cadrans qui se trouve tout en haut du clocher de San Nicola.
Quand tu attends toute la nuit et que tu t'endors avant l'aube :
G. Bellini, Détail du Christ au jardin des Oliviers, 1465,  Londres NG

Une étape parmi mes lectures d’été.

Buzzati sur le blog :
Le K : le recueil de nouvelles bien connu.
Montagnes de verre : des articles sur la montagne, sur l'alpinisme et l'escalade. Très très bien.
L'Image de pierre : un petit roman
Le Désert des Tartares : le chef d'oeuvre
La fameuse invasion de la Sicile par les ours : c'est pour les enfants !
Un amour : un roman triste
Sur le Giro 1949 : indispensable ! Une magnifique épopée. E tout se joue encore dans les Alpes.
Le Régiment part à l'aube : Oui, c'est aussi indispensable.


vendredi 26 juillet 2019

Du fond lointain du couloir le miroir nous guettait.

Jorge Luis Borges, Fictions, traduit de l’espagnol par Paul Verdevoye, Nestor Ibarra et Roger Caillois, parution originale 1944, édité en France par Gallimard.

Deux ensembles de nouvelles sont réunis sous ce titre.
DansTlön Uqbar Orbis Tertius, les références bibliographiques s’accumulent autour d’une ville à l’existence… incertaine. On croise Pierre Ménard, auteur du Quichotte : un texte plein de malice, avec un soupçon de mauvaise foi, où le narrateur nous explique qu’il est tout de même bien plus audacieux d’écrire une épopée en espagnol archaïque quand on est un Français du XXsiècle que quand on est Cervantès. Il y a une loterie qui règle la vie et la mort dans une Babylone mythique. Il y a la fameuse bibliothèque de Babel, infinie, qui rassemble tous les livres. Une histoire dans un jardin anglais (ou chinois) qui n’est qu’un assassinat et une histoire d’espionnage. Des Argentins qui se défient au couteau. Et d’autres choses.

Parler, c’est tomber dans la tautologie.

L’ensemble a plutôt des teintes fantastiques. Plusieurs textes rappellent irrésistiblement George Perec (W et le souvenir d’enfance ou Le Voyage d’hiver) ou Calvino (Les Villes invisibles par exemple). Si l’on croit à la possibilité du plagiat par anticipation, on s’embrouille un peu pour savoir qui a influencé qui.
La plupart de ces textes ont été écrits pendant la Seconde guerre mondiale, ce qui n’est peut-être pas un hasard. Les jeux de masque, d’espionnage, le trouble des identités et les renversements de fortune étaient alors devenus le quotidien de la planète ainsi que les spéculations les plus extraordinaires.
Ces nouvelles n’ont pas, pour moi, le charme d’un bon gros roman, mais constituent un indéniable plaisir de lecture. Je me suis demandé à chaque fois où allait m’emmener l’auteur. À lire en picorant de soir en soir.
Je regrette quand même qu’aucune femme n’anime ces récits - un peu étriqués du coup.

À l’hôtel d’Adrogué, parmi les chèvrefeuilles débordants et dans le fond illusoire des miroirs, persiste quelque souvenir limité et décroissant d’herbert Ashe, ingénieur des Chemins de fer du Sud. Sa vie durant, il souffrit d’irréalité, comme tant d’Anglais ; mort, il n’est même plus le fantôme qu’il était déjà alors. Il était grand et dégoûté, sa barbe rectangulaire fatiguée avait été rousse.

M. Tansey, L'oeil innocent, 1981 Metropolitan.



mardi 23 juillet 2019

La route a enroulé sa longue ancre lisse autour de mon cou et puis elle s’est arrêtée.

Richard Brautigan, La Pêche à la truite en Amérique, traduit de l’américain par Marc Chénetier, parution originale 1967, édité en France par Christian Bourgois.

Hem… il va être difficile de parler de ce roman totalement décousu où il est certes question de la pêche à la truite en Amérique (elles sont un certain nombre à finir mangées), mais surtout d’autres choses… de marches le long du torrent, d’anecdotes bizarres, de portraits de poivrots, de San Francisco. Mais encore et surtout d’humour, de parodie, de jeux de langue pleins d’invention, dans un texte fragmentaire et sautillant.

Le vieux poivrot m’a parlé de la pêche à la truite. Quand il était capable de parler, il arrivait à décrire les truites comme si elles étaient un métal précieux et intelligent.
Argenté n’est pas l’adjectif qui convient pour décrire ce que j’ai ressenti quand il m’a parlé de la pêche à la truite. 
J’aimerais bien arriver à dire ça précisément.
De l’acier en truite, peut-être. De l’acier fait avec de la truite. La rivière transparente, gonflée de neige, faisant office de haut-fourneau et de chaleur.
Imaginez-vous Pittsburgh.
(c'est le début. Avouez...)

Je n'ai pas grand-chose à dire de ce roman et pourtant j'ai corné plein de pages. Pour moi, c’est un livre d’été. Sa lecture amène le sourire et même le rire, tant les formules de l’auteur font mouche (c’est le cas de le dire). C’est un univers hors du temps (les années 60 à San Francisco) où personne n’a l’air très adulte.
Il y a quand même ce chapitre tout à fait remarquable où un gars vend un ruisseau d’occasion, au mètre, truites comprises, mais avec un supplément pour les insectes et les cascades.

Le tout est de ne pas se prendre au sérieux. 

À l’emplacement no4, il y avait un poêle. C’était une boîte de métal carrée montée sur un parpaing. Un tuyau de poêle surmontait la boîte, mais il n’y avait pas d’impacts de balles dans le tuyau. Je n’en revenais pas. Presque tous les poêles des terrains de camping que nous avions vus dans l’Idaho étaient grêlés d’impacts de balles. J’imagine qu’il est parfaitement naturel que les gens, pour peu que l’occasion s’en présente aient envie de tirer sur un vieux poêle au fond des bois.

N’empêche, irrémédiablement de culture classique, je n’ai pas pu m’empêcher aux errances de Stevenson dans ce même San Francisco.

Une lecture ou une relecture, je ne sais plus très bien.
J. Bartlett, 17 heures, 1991 Metropolitan. 


samedi 20 juillet 2019

Asteure, écris, l’Instruit !

Stéphane-Albert BoulaisBlisse. Le cycle des mères et Le cycle des amoureuses, 1995, éditions de Lorraine et 2000, aux éditions Écrits des Hautes-Terres.

Connaissez-vous le Blisse ? Un ensemble de lacs, de forêts et d’îles quelque part au nord d’Ottawa. Le narrateur, dit l’Instruit, a été chargé d’écrire les portraits de célébrités locales. Il part donc sur les traces de Junius l’infirme et de sa mère, de Fortuna, une femme qui découvrit tardivement la beauté de son corps et rendit fous les hommes du coin, puis d’Olivier et de Catherine et enfin de Laura et de Béni. Mais il est surtout question des oiseaux et des petites bêtes, des eaux du lac, des commérages… une histoire d’un coin de pays.
Ces récits se lisent comme des contes. Ils sont pleins de douceur de vivre et reflètent un ancien temps, pas si lointain, mais quand même un peu. L’espace de quelques pages nous côtoyons la population d’un village au début du XXsiècle. Et les personnages sont plutôt bien campés.
Il y a un joli rôle pour une mouffette et pour une tourterelle.
Il est possible que le Blisse n’existe pas vraiment… mais si vous vous rendez en Outaouais, vous le trouverez peut-être quand même.

Je connaissais la mère Gaucher de réputation. Elle parlait constamment. Les mots pullulaient dans sa bouche comme des maringouins dans un marécage. C’était en soi tout un personnage. Son prestige de commère couvrait toute la vallée, des hauteurs du Mont Chauve jusqu’à la décharge de l’Esturgeon, et du Bonnet Rouge jusqu’au Hibou. Ses mots faisaient mouche à tout coup, même s’ils étaient un mélange de miel et de vinaigre.


Merci Sylvie pour la lecture !

Un mystérieux lac canadien.


mercredi 17 juillet 2019

J’ai trop peu fait, se disait-il, trop peu.

Joseph Roth, Job, roman d’un homme simple, parution originale 1930, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Boyer et Silke Hass, paru en France aux Éditions Héros-Limite.

C’est l’histoire de Mendel Singer, un juif simple et pauvre, vivant avec sa famille dans un pauvre village de l’immense empire russe. Sa famille : sa femme Deborah, les deux fils aînés, la fille qui aime peut-être trop les cosaques et le petit Menouchim, malade et attardé.

Et il n’arriva rien. Rien qu’un matin d’été qui commençait, rien que des alouettes qui grisollaient dans l’inaccessible lointain, rien que des rayons de soleil qui forçaient avec une brûlante violence les fentes des volets, et les larges ombres au bord des meubles devenaient de plus en plus minces, et l’horloge tictaquait et s’apprêtait à frapper ses six coups, et l’homme respirait.

Le roman raconte leur vie à eux tous : les affres quand les garçons doivent effectuer leur service militaire, les combines de la mère pour qu’un des deux puisse y échapper, l’émigration en Amérique, l’abandon d’un enfant, la Première guerre mondiale, les malheurs et au milieu de tout cela, la confiance et la révolte envers Dieu. Tout cela est raconté dans une langue simple, touchante, délicate, rapide, sans s’attarder plus qu’il n’est nécessaire – c’est que la vie avance vite.
Le roman est une fable. Il ne vise pas la force percutante, mais une douce poésie s’en dégage. Je retiens notamment le récit des réveils de Mendel et des différents personnages, quand les autres dorment encore, quand il se lève et commence ses prières, chaque jour avec des gestes qui relèvent autant du rituel que de la routine. Il y a aussi les longues marches dans la campagne, la neige et la boue.
C’est la vie simple, les espoirs et les chagrins des petites gens, qui, à un moment, peuvent dire à Dieu : « ça suffit. »

G. Vogels, La neige soir, 1883, Musées royaux des beaux-arts de Bruxelles
Ils se resserrèrent en un groupe compact, ouvrirent leurs livres de prières – blanches luisaient les pages, noirs se hérissaient les caractères anguleux sous leurs yeux dans la clarté bleutée de la nuit –, et ils commencèrent de murmurer leur salut à la lune et de balancer leurs bustes d’avant en arrière, et ils semblaient comme secoués par une invincible tempête. Toujours plus vite ils se balançaient, d’une voix toujours plus forte ils priaient, avec une ferveur guerrière ils lançaient vers le ciel lointain leurs paroles ancestrales.

Il chantait les psaumes dans les bons moments et dans les mauvais. Il les chantait quand il remerciait le Ciel et quand il le craignait. Les balancements de Mendel étaient toujours les mêmes. Et ce n’est qu’à sa voix qu’un auditeur attentif aurait peut-être pu percevoir si Mendel, le juste, était reconnaissant ou empli d’angoisses.

Merci Magali pour la lecture !
Une étape dans mon programme de lecture d’été.