La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 29 octobre 2024

Je suis ici parce que si je n’y étais pas, il n’y aurait pas de frontière.

 


 

Eduardo Fernando Varela, Roca pelada, parution originale 2023, traduit de l’espagnol par François Gaudry, édité en France par Métailié.

 

Un poste frontière perdu tout là-haut dans les montagnes, dans une cordillère de roches, inaccessible, où l’oxygène est rare. Le héros est le lieutenant Costa, un homme qui est en poste depuis sans doute trop longtemps, qui scrute le territoire à la jumelle, voit des rochers se déplacer et semble de moins en moins gérer son détachement.

Un roman où ce qui compte d’abord, c’est l’atmosphère, légèrement décalée et surréaliste, mais pas trop, juste ce qu’il faut de surréel pour que l’on se pose des questions.


Une partie de son esprit glissait comme une ombre entre les abîmes du sommeil, l’autre flottait vigilante dans le silence glacial qui régnait à l’aube sur l’altiplano. Une heure plus tard il sentit dans son dos un fugace tremblement de la cordillère qui parcourut son corps comme un frisson et l’air raréfié des hauteurs finit par le réveiller. Ces brefs séismes provenant de la chaîne des volcans n’étaient perceptibles que dans le silence immobile de la nuit, mais ils se prolongeaient subtilement comme une caresse invisible.


Les roches et les points cardinaux s’affolent et se déplacent. Les séismes font entendre leur grondement. La troupe de Costa est composée de « tropicaux », habitués des marécages et des moustiques, totalement inadaptés à ces confins, non pas des méridionaux, mais des « mésopotamiens ». Les sons remontent ou descendent selon la température. Des hommes attirent l’électricité ou risquent de se couvrir de mousse. Tout cela est-il réel ? Ou les sens sont-ils perturbés par l’usage des feuilles de coca ? Ou par la solitude ? Pendant des pages et des pages, Costa observe à la jumelle le baraquement d’en face, celui de l’ennemi, les différents sommets qui l’entourent, voit des choses ou ne voit rien. Difficile pour le lecteur de se faire une opinion. Serait-il dans un remake du Désert des tartares ? Que nenni. Alors que l’on croit qu’il ne se passera rien (oups ? 300 pages comme cela ?), tout s’emballe dans la montagne. Un nouveau commandant arrive en face, une rousse, des jeunes errent à la recherche d’un vieux sorcier, Costa fait des rêves historico-archéologiques, le train arrive et avec lui le monde extérieur, une puma met bas ses petits… Comme dans la Patagonie, les événements se succèdent et Costa, un temps complètement à la dérive, finit miraculeusement par trouver un sens à sa vie.


Courbet, Panorama des Alpes, 1876, Genève musée d'art et d'histoire de la ville



Une bonne lecture. J’avoue m’être un peu traînée au début, mais il faut dire que j’ai commencé le roman alors que j’étais totalement épuisée par le boulot et déprimée par le contexte français. Ensuite, je me suis plongée dedans, appréciant d’échapper au monde contemporain pour ce récit burlesque.

Les pays frontaliers ne sont jamais nommés, et si nous nous trouvons dans un contexte que l’on qualifiera de latino-américain, les points de côté ne sont pas rares et apportent une petite perturbation à l’ensemble, une fantaisie bien agréable.

L’absurdité administrative d’une frontière tracée à la peinture en pleine montagne s’ajoute à cet univers irréaliste. Les petits hommes en vert sont réduits à regarder passer les fourmis et les rapaces.

 

La ligne de démarcation entre les deux pays était comme un serpent affolé qui glissait et se tordait d’un côté à l’autre en gravissant les parties les plus hautes de la cordillère. Les deux pays avaient ainsi des limites à chaque point cardinal, à certains endroits on se trouvait à l’est du précédent et au suivant c’était l’inverse. La rose des vents n’était plus une certitude inamovible, elle devenait ici un œillet fantastique, une lierre qui grimpait anarchiquement sur les flancs des volcans.

 

De l'auteur j'ai également lu Patagonie route 203.

 

mardi 22 février 2022

Avec la géographie on ne plaisante pas.

 Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203, parution originale 2019, traduit de l’argentin par François Gaudry, édité en France par Métailié.

 

Une longue errance au milieu de nulle part.

Le héros, Parker, conduit un camion, chargeant et déchargeant d’un port à l’autre. Il vit aussi dans son camion et cette errance sans fin semble lui convenir. Un jour, il croise le chemin d’une fête foraine et d’une femme magnifique nommée Maytén.


Parker comprit qu’elle était vraiment de la région, c’est-à-dire d’un point quelconque dans un rayon de deux ou trois mille kilomètres.


C’est une lecture envoutante.

D’abord, il y a le décor. La route au milieu de la steppe et des herbes, les barbelés et de drôles d’animaux, des stations-services miteuses, des villages aux noms grotesques qui se ressemblent tous. Et surtout le vent. Le vent qui souffle le matin dans un sens, l’après-midi dans un autre. Si vous voulez avancer, il faut apprendre à le maîtriser. Les personnages se perdent et se retrouvent, se croisant à un carrefour et disparaissant dans un nuage de poussière.


Prenez la nationale tout droit, après-demain tournez à gauche, lundi vous tournez à droite et vous continuez jusqu’à l’Atlantique. C’est le seul océan, vous ne pouvez pas vous perdre.


 Masques Yamana (Terre de feu vers 1910) NY Musée des Indiens américains
Il y a un peu de mythologie aussi. Patagonie, terre de légendes, qu’elles soient indiennes ou nazies. Les histoires circulent et si vous tentez de les mettre par écrit, tout s’envole. N’empêche qu’un jour ou l’autre, vous pouvez croiser l’improbable.

Il y a aussi le grotesque. L’onomastique absurdement désolée. La fête foraine et son train fantôme où l’on se donne rendez-vous, le mari jaloux qui circule à moto avec la faux de la Mort, le catch, un vent de cendres et de poussières et des pluies dévastatrices, les néo-nazis paumés et une fête annuelle du sous-marin dans le Ravin des Singes. C’est un univers absurde où les repères habituels s’écroulent. 

Et c’est une belle histoire d’amour entre Parker et Maytén. Parker est un grognon un peu pénible à supporter, mais parfaitement adapté à cet univers perdu.

Cela n’empêche pas la poésie, entre tous ces êtres un peu perdus.

 

Quand cette sensation de vide l’enveloppait, il avait l’impression que les roues décollaient doucement de l’asphalte et qu’il s’élevait au-dessus des reliefs ocrés du désert patagonien. L’air devenait plus dense, le poids se dissolvait dans l’atmosphère et la route n’était plus qu’une ligne incertaine qui se perdait au loin.

 

Troisième participation au mois latino-américain d'Ingannmic.

La Patagonie était déjà présente sur le blog grâce à cette BD : Chère Patagonie de Jorge González.