La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 28 mai 2024

Cesser d’être jeune, belle, riche et attirante pour se transformer en limace visqueuse.

 


Eduardo Mendoza, Sans nouvelle de Gurb, 1991.

 

Deux extraterrestres se posent sur terre, près de Barcelone. L’un d’eux, Gurb, prend l’allure des créatures du coin et disparaît. Et son chef reste sans nouvelle. Il décide donc d’explorer l’endroit à sa recherche. Nous lisons son journal.


Je répète le message. Ceux de la Station de liaison AF, de la constellation de Antares, me disent qu’en réalité ils avaient bien reçu le message la première fois et qu’ils m’avaient fait répéter parce que cela leur plaisait que j’aie récupéré l’accent catalan.


Un prétexte classique, celui de l’étranger qui découvre un lieu, qui se plante et qui commet toutes les bourdes et ne comprend rien, mais qui se crée des habitudes de vie, se goinfre de churros et picole pas mal, se fait malgré tout de vrais amis, prend chaque jour l’allure d’une personne célèbre différente (star de cinéma, pape, noble, homme ou femme)… C’est une farce, mais c’est aussi un portrait doux amer de Barcelone, avec ses riches et ses pauvres, ses rapports sociaux compliqués, etc.


Je mange les dix kilogrammes de churros que j’ai achetés. Je les aime tant que, arrivé au dernier, je mange aussi le papier huileux qui les enveloppait.

 

Il est très probable qu’elle aime les fleurs et les animaux domestiques. Je pourrais lui envoyer une rose et deux douzaines de dobermans.

 

Photographie prise à Ostende. Les collègues de Gurb se posent et se gavent de gaufres et de frites.


Je l’ai lu en espagnol – ce n’est vraiment pas difficile à lire. Les citations sont donc traduites par moi-même.


Troisième participation au mois espagnol de Sharon.

 

Mendoza sur le blog :

Bataille de chats (je n'en garde aucun souvenir)
Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus (très très bon)



mardi 5 mai 2020

Personne ne se rappellera Jésus, Marie et Joseph, comme personne ne se souviendra de moi, ni de toi.

Eduardo Mendoza, Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, parution originale 2008, traduit de l’espagnol par François Maspero (lu en espagnol : El Asombroso Viaje de Pomponio Flato).

Le narrateur, Pomponius Flatus, est un philosophe romain, voyageant pour augmenter son savoir, mais aussi pour tester toutes les sources guérisseuses. Le hasard l’amène à Nazareth. Un enfant, Jésus, le charge d’élucider un crime dont son père, Joseph, un charpentier, est accusé injustement – il risque d’être crucifié.
C’est un petit roman tout à fait plaisant, même s'il est sans grande prétention littéraire. Nous avons une intrigue policière avec un mort en chambre close et un tribun romain peu intéressé par la question. Il y a une foule de personnages : Jésus et sa famille, un mendiant, une prostituée, des soldats romains, des bandits juifs… Et bien sûr, le tout avec moult clins d’œil qui nous rappellent une autre histoire : les ragots qui disent que Jésus n’est pas vraiment le fils de son père, le mendiant Lazare qui n’a rien d’un saint, une scène de quasi-sacrifice dans le cimetière, un cadavre qui disparaît, un gars fan de voitures nommé Judas (ou Judas Ben-Hur), etc. Tout cela est très amusant ! Coupler l’histoire sainte à une enquête policière produit des effets tout à fait cocasses. Et puis l’incompréhension totale des Romains devant les histoires des Juifs est assez bien rendue (mais pourquoi tous ces gens cherchent-ils le Messie ?).

Quand un soldat arrive dans un village la première chose qu’il demande est où se trouvent les putes. On m’a parlé de celle-ci, mais ses émoluments étaient trop élevés pour la paie réduite d’un légionnaire. Et comme je n’avais pas autre chose de disponible, j’ai opté pour me masturber en lisant La Guerre des Gaules.

C’est cocasse, mais pas irrespectueux, car Pomponius, tout affligé de flatulences qu’il soit, est un philosophe, assez curieux de connaître les mythes des uns et des autres et sceptique à l’égard des différents dieux. D’ailleurs, il rêve aussi de corbeau et de renard et de fromage. Le roman est inséré dans un pseudo voyage philosophique, à la rencontre des divers peuples du monde – Nazareth est une étape comme une autre. L’usage de formules rappelant l’épopée (l’Aurore aux doigts de rose, Zara aux belles chevilles) souligne les manières élégantes, un peu ampoulées du narrateur (il est un peu enflé à tous les sens du terme).
Lazare ressuscitant, par le Maître de l'Ascension de Berlin, 1525 Berlin Gemaldegalerie

L’humour s’exerce aussi bien à l’encontre des Romains, des Juifs, des futurs héros du christianisme et des adeptes de quelques bizarres cultes sanglants. Il y a une magnifique parodie de la scène de l’Ecce homo (une pensée pour La Vie de Brian n’est pas totalement exclue).
Tous les personnages ont l’air d’avoir quelque chose à cacher. L’astuce est que ce quelque chose n’a rien à voir avec le crime comme le croit le narrateur, mais avec la suite de l’histoire chrétienne, comme le sait pertinemment le lecteur. Pomponius finira-t-il par identifier le vrai mystère de ce roman ? L’humour et l’intérêt du récit reposent en grande partie sur ce décalage. La narration est effectuée par quelqu’un qui ne voit pas ce qui se passe sous ses yeux et qui interprète mal les signes exposés. C’est plutôt réjouissant.

Dis Rabbouni, pourquoi Lazare a-t-il dit que les derniers seront les premiers ?
-Parce que c’est un imbécile.

Je l’ai lu en espagnol ! Le dictionnaire sur les genoux, à raison de quelques pages par soir. Malgré cette lenteur, j’ai bien accroché au récit. Je n'ai pas eu l'impression que le style était très travaillé. J’ajoute qu’en espagnol certains noms propres sont signifiants, comme Flato qui désigne le ballonnement et Pulcro (nom du tribun chargé de condamner Joseph) qui renvoie à la propreté (lavez-vous les mains bordel !).

L’avis de Sandrine.

Pour la version canonique de l’histoire, je vous renvoie à mes billets du week-end qui raconte la Passion du Christ, en peintures.

Bon pour le mois de mai espagnol de Sharon.

L'année dernière, pour le mois espagnol, j'étais... en Espagne. La découverte de Gérone, puis un nouveau séjour à Madrid. La visite gratuite du Prado tous les soirs. Et le retour en train, ravie. Un autre monde vu d'aujourd'hui.


jeudi 28 juin 2012

Nous serons tous plus tranquilles quand le train aura démarré avec vous dedans.


Eduardo Mendoza, Bataille de chats, traduit de l’espagnol par François Maspero, 1e éd. 2010, Paris, Seuil, 2012.*

Un livre un peu embrouillé avec impression mitigée.
Nous sommes en 1936. Anthony Whitelands, anglais et spécialiste hors pair de la peinture espagnole du siècle d’or, pas très brillant à part cela, est en mission discrète à Madrid. Une riche famille aristocratique souhaite se défaire de quelques pièces de sa collection de peinture afin de pouvoir réunir les capitaux nécessaires à une fuite à l’étranger – vu la tournure de l’actualité politique espagnole. Elle a besoin d’un expert honnête – Anthony, notre héros.
Mais à peine débarqué à Madrid, la situation se complique. Un vol de papiers, une rencontre avec une prostituée, un charmant membre de la Phalange, des marquises tout aussi charmantes, l’Ambassade de Grande-Bretagne, la Sûreté d’État et un Vélasquez  inconnu constituent le quotidien du séjour de l’Anglais. Ainsi que des bolcheviques, meetings fascistes et j’en oublie.
Au départ, j’étais assez sceptique sur ce roman. D’abord parce que le personnage principal ne m’a pas vraiment intéressée. Ensuite parce que l’écriture n’est pas sensationnelle, loin de là, elle est plate. Mais finalement je me suis plutôt prise au jeu. Il faut reconnaître que j’ai un goût certain pour les romans à l’intrigue embrouillée (Pynchon, Bosco, Hammett, DeLillo, Kaddour peuvent en témoigner) même si le roman est faiblard. Mendoza n’entre jamais dans la réalité d’un roman d’espionnage. Les scènes de révélations sont des farces et l’essentiel n’est pas de comprendre qui est dans quel camp. Mais le livre repose sur une ironie tragique : on a la certitude que la fin littéraire sera joyeuse (difficile de s’inquiéter pour Anthony) mais que la fin historique sera terrible – car on est à quelques jours du déclenchement de la guerre civile et on assiste aux hésitations de quelques-uns des acteurs de l’événement. On les voit faire des erreurs terribles, en toute impuissance. Finalement j’ai dévoré la fin pour savoir ce qu’il advenait du Vélasquez, sans espérer non plus de surprise.
Un livre sympathique avec un bon point : le désordre et la peur du Madrid d’avant la guerre sont très bien rendus.

Madrid, Gran Vía, image Wikipedia. 
Il fit une pause pour dominer son émotion, comme si la mention du danger qui planait sur ses êtres chers lui coupait la respiration. Mais il avait beau lancer des regards furtifs apparemment chargés de peur, on voyait bien qu’il trouvait un certain plaisir à cette mise en scène.

Merci à Colette pour le prêt de ce roman !

* Los gatos, les chats, c’est le surnom des Madrilènes.