La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Elsa Triolet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Elsa Triolet. Afficher tous les articles

jeudi 12 février 2026

Quant à ton monument... Le peuple, pour qui tu l'as créé, jugera.

 

Elsa Triolet, Le Monument, 1957, édité par Gallimard/Folio.

Ce roman en forme de fable se déroule dans un pays qui n'est pas nommé, qui ressemble beaucoup à la Tchécoslovaquie, mais qui pourrait être un voisin, un pays qui a connu une monarchie, la guerre contre Hitler et un régime communiste. Le héros se nomme Lewka, il est sculpteur. Il étudie d'abord à Paris, s'essaie au cubisme, puis revient à la figure humaine telle que pratiquée dans les années 20. Après la guerre, il devient ministre des beaux-arts dans son pays, mais a du mal à se faire accepter et on lui commande un monument en l'honneur de Staline – monument inauguré peu avant 1953.

Une révolution, cela vous fiche tout en l'air. Tout le monde croit que, tout de suite derrière,il va venir le bonheur, la prospérité, la justice... et il vient des tickets de pain, des obligations, et une nouvelle justice dans laquelle tout le monde se perd – les juges, les accusés et l'opinion du peuple... En attendant, on arrête des gens. Inimaginable, le nombre de salauds inattendus.

Triolet affirme être partie d'une anecdote qu'on lui a racontée, ainsi que d'un événement qu'elle a vécu de près (une querelle faisant intervenir Picasso, Aragon, le PC français et le Grand frère URSS). Son propos, qu'elle détache de ces contingences, porte plus généralement sur l'art, l'art et la politique, l'art et le régime communiste.

J'ai bien aimé la lecture de ce court roman, à l'écriture enlevée, tout d'abord parce que Lewka est un personnage attachant, sans être totalement sympathique. C'est aussi parce que nous plongeons à pieds joints dans les dilemmes de l''artiste. L'oeuvre art doit-elle plaire au peuple ? Et dans ce cas comment faire ? L'oeuvre d'art doit-elle exprimer l'espoir apporté par le communisme, malgré les lézardes de plus en plus grosses ? L'oeuvre d'art doit-elle répondre aux exigences artistiques de l'artiste ? Lewka est félicité par ses collègues d'avoir abandonné le cubisme, qui est un truc de bourgeois, et de revenir à la figuration, alors même que pour lui, l'enjeu ne se pose pas en ces termes. Pour Lewka, l'horizon est celui de l'art, pas du communisme.

Ce qui est déchirant pour moi, c'est que mon imagination à moi ne corresponde pas à celle du peuple. Je me suis efforcé de le contenter quand même, j'ai peiné, j'ai souffert mille morts, pour en arriver là, à cette monstruosité, à ce blockhaus. Le peuple n'en veut pas, il le vomit. Moi, je me suis déshonoré. C'est une expérience trop voyante, camarade...

Au final, on ne saura pas vraiment à quoi ressemble le fameux monument à Staline, sinon qu'il est monstrueux.

Dans sa préface, Triolet note qu'à la date d'août 1965 Le Monument n'a été traduit ni dans les « démocraties populaires », excepté la Hongrie, ni en URSS (je recopie cette précision notamment pour Passage à l'Est).

D'Elsa Triolet, j'ai aussi lu le très bon  Le Premier accroc coûte deux cents francs recueil sur la Seconde guerre mondiale.


Paris, place Clémenceau, statue de de Gaulle


jeudi 20 avril 2023

Il n’y a pas d’aujourd’hui, il n’y a que la douceur des jours passés et un lendemain incertain.


Elsa Triolet, Le premier accroc coûte deux cents francs, 1943-1944.

 

Quatre longues nouvelles pendant la guerre.

Dans Les Amants d’Avignon, nous suivons Juliette, dactylographe parfaite, belle et intelligente, rêvant à l’amour. Parisienne réfugiée à Lyon à cause de la guerre, elle transmet les messages et relève les boîtes à lettres de la Résistance. Elle circule, passe la nuit dans une ferme, ou un hôtel louche, elle marche, prend le train, parvient à échapper à ceux qui la recherchent, et rêve encore d’amour. C’est une héroïne sans tambour ni trompette. Une petite main essentielle.


Cela sentait bon la neige là-dedans, comme une armoire de linge frais. Il ne faisait pas froid du tout, et si le soleil avait chauffé un tout petit peu plus, il aurait fait couler toute cette blancheur, fragile comme de la belle dentelle.


La Vie privée ou Alexis Slavsky, artiste peintre, raconte les années de guerre d’un couple de parisiens, réfugiés à Lyon et dans les petites villes du Sud. Il est peintre et se préoccupe seulement du fait que la guerre l’empêche de peindre. Il peut quand même refuser de vendre ses toiles à un Allemand ou accepter d’aider un homme qui le demande. Il y a tout le récit de cette vie humble pendant la guerre, dans les hôtels, les pensions, avec la recherche de nourriture et de charbon, les uns sur les autres, pendant que les plus riches ont tant de place.

Les Cahiers enterrés sous un pêcher sont tenus par Louise. Elle raconte son enfance en Russie, proche de celle de Triolet, ses années de journaliste, sa visite en reportage à un maquis. Pour tout une partie, c’est le miroir du récit précédent. Slavsky n’a pas tout compris à ce qui se passait. Alors que l’héroïne semble si détachée et un peu perdue, la fin vient, brutale et tragique.

Le premier accroc coût deux cents francs, c’est l’un des messages qui a annoncé le débarquement de Provence (15 août 44). Le récit revient sur les quelques heures de confusion quand les Alliés parachutent les armes, que les maquis s’animent plein d’espoir, mais que les Allemands sont encore là. S’il est de bon ton de critiquer les résistants du 6 juin, Triolet insiste : les combats étaient encore nombreux à ce moment et il restait tant à faire. Et les tensions étaient déjà là.

 

Vous n’êtes venue ni sur une comète, ni en caracolant sur un cheval, vous avez pris le train et affronté les gendarmes, vous avez mangé un sandwiche de saucisson en caoutchouc et moi j’ai enfourché ma bicyclette… J’ai vu de pauvres gens affolés, quittant femme et enfants, pour aller se tapir quelque part… On fait ce qu’on peut, on se défend, on attaque, on se dit parfois qu’on n’est pas plus qu’un moustique sur la peau grise de l’éléphant…


Autant le dire : j’ai été happée par ces quatre nouvelles (surtout les 3 premières). Il me semble que Triolet raconte beaucoup de la vie en France durant l’Occupation : résistants taiseux et invisibles, soif d’en découdre, méfiance vis-à-vis de tout le monde, longues heures passées à attendre, difficultés matérielles, union dans la lutte contre l’occupant, méfiance réciproque, espoir, attente d’une déception inévitable…


Les « gens de la plaine », pour employer l’expression qui oppose la population de la France aux maquis, ne sont souvent pas à la hauteur, bien que je ne sois pas d’accord avec l’orgueil et la morgue de certains jeunes combattants, héros d’aujourd’hui et de demain… Imagine-t-on un front sans arrière ? Qui donc fournira aux combattants tout ce qui leur est nécessaire ? Enfin, ça ne se discute même pas. Le peuple de France n’a pas à émigrer dans son entier vers les maquis...


La ville de Lyon figure comme un décor indispensable. Plaque tournante des maquis et de la Résistance, refuge des Parisiens, importante population ouvrière, riche bourgeoisie, et surtout les traboules, les rues, les passages, les escaliers, les boîtes aux lettres, qui sont arpentés, surveillés, jour et nuit. La ville est mal-aimée, grise et froide, humide et peu accueillante, mais les Résistants les plus divers s’approprient le moindre de ses pavés et de ses recoins.

Sont très bien rendues également les discussions entre inconnus, dans le train ou dans une file d’attente, quand on sent que l’on partage des préoccupations communes, mais que l’on se méfie, que l’on prend part à la conversation pour être comme tout le monde, mais pas trop, pour surveiller ses mots.

Il y a aussi un beau portrait de la ville d’Avignon.


Ça fait déjà quatre ans. Quatre ans que nous vivons séparés de quelqu’un, de quelque chose, et que le monde entier est dévoré par la nostalgie. Quand on se revoit, quand on retourne auprès de son clocher, ce n’est que pour mieux souffrir d’avoir à s’en arracher de nouveau. La vie passe à se quitter, à quitter, à sombrer dans l’attente et l’absence… Remplissez votre temps comme vous voulez : à vous entretuer, à vous faire les ongles ou à transporter de la dynamite, ce n’est quand même pas la vie, ce n’est toujours que la même attente remplie de catastrophes immenses.

C’est le début des Cahiers enterrés.


Plaque vue à Montpellier.
De temps en temps, le « je » ou le « nous » de l’autrice fait irruption dans la fiction, rappelant les conditions d’écriture de ces textes. En effet, Triolet fut réfugiée à Dieulefit, puis à Lyon pendant toute une partie de la guerre. Les Amants d’Avignon est paru aux Éditions de Minuit en octobre 1943 sous le pseudonyme de Laurent Daniel. On y trouve pour la première fois l’expression « parti des fusillés » pour désigner le Parti communiste. Les autres textes sont datés de 1943 et 1944. Le recueil a obtenu le Prix Goncourt en 1945 au titre de l’année 1944. Je suis très impressionnée par le fait qu’elle ne dispose d’aucun recul et écrit sur le vif tout en rendant toute sa complexité aux personnages et aux événements. Les personnages de fiction racontent son histoire et celle de ceux qu’elle a connus, mieux qu’une série de reportage. Et de temps en temps, des tracs sont insérés en plein milieu du récit.


Des hommes exténués d’héroïsme sans éclat, sans éperons, sans fanfares, exténués de privations, de manque d’illusions, de la hideur de l’ennemi et de celle des traîtres…

 

Les rues étaient noires, mais on n’avait pas besoin de voir, on les entendait, il n’y a qu’eux pour faire cet infernal bruit de bottes, comme si elles de plomb ou de fonte. Une ville allemande, qu’Avignon…


Ces quatre récits sont dans l’ensemble assez sombre. Même si la fin de la guerre ne cesse de se rapprocher, les amis continuent d’être arrêtés et tués et l’esprit de collaboration, de méfiance et de trahison semble avoir durablement atteint le pays. L’horizon est bouché. Et pourtant, j’aime beaucoup le récit de l’agitation qui s’empare de tous à la réception du message donnant le signal du débarquement.

Et puis la langue est si belle, c'est elle qui porte la lumière.

 

Tout est dans le plus grand désordre ; les chemins de fer, les sentiments, le ravitaillement… Est-ce pour demain, y aura-t-il un autre hiver, cela va-t-il durer encore un mois, ou un siècle ? L’espoir de la paix est suspendu au-dessus de nous comme une épée… Les ménagères ne balayent plus, ne font plus la soupe, on mange froid, on boit un jus quelconque, les écrivains n’écrivent plus, car y aura-t-il censure ou n’y aura-t-il pas censure, les usines manquent de matières premières, les patrons craignent des rafles, les ouvriers chôment à moitié, les paysans moissonnent la tête en l’air, sous les avions qui lâchent des bordées de mitraille… Ça sent les montagnes de pêches qui pourrissent.

C’est le début du Premier accroc.

 

Il s’agit d’une lecture commune avec Lili_desbellons sur Instagram. J’ai lu des avis mitigés sur Le Cheval blanc, mais après cette expérience très réussie, je suis tout à fait d’attaque pour continuer à lire Triolet !