La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Imre Kertész. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Imre Kertész. Afficher tous les articles

mercredi 6 avril 2016

Je vis maintenant pour la première fois dans un monde qu’on peut dire réel.

Imre Kertész, L’Ultime auberge, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, parution originale 2014, édité en France par Actes Sud.

Un livre impossible à résumer – un testament.

Nous avons tout d’abord un long extrait du journal de Kertész, puis un court texte intitulé « L’ultime auberge » qui est une version romancée et stylisée de ce journal, comme le récit des événements qui surviennent dans la vie de B., un écrivain qui ressemble à celui de La Liquidation. Ensuite, nous reprenons le journal de Kertész qui prend des accents de plus en plus apocalyptiques. Enfin un récit consacré à un certain Sonderberg qui réfléchit au mythe de Lot.

Donc… L’important est constitué par les extraits du journal de Kertész, journal dépourvu de date d’ailleurs, constitué de notes, de fragments, au sein desquels le lecteur se repère plus ou moins. Il parle de sa difficulté à écrire, de son essai pour transformer son journal en roman, de réflexions relatives à ses précédents romans et surtout de l’impossible vie d’un écrivain juif hongrois.

Un écrivain : la marque « Kertész » le contraint à fournir discours et conférences à des amis et institutions à qui il n’ose dire non et à être sur les routes en permanence. Kertész est un perpétuel insatisfait de son œuvre et est dubitatif ou énervé devant l’accueil qu’il reçoit tout en ne se résolvant pas à arrêter d’écrire.

Un juif : Kertész considère en quelque sorte que les juifs seront persécutés tant que le travail entamé par les nazis – l’extermination – ne sera pas achevé. Il éprouve les plus grandes craintes vis-à-vis des musulmans et des pays Arabes (sans faire la différence) qui rêvent de l’anéantissement de l’État d’Israël et vis-à-vis de la montée des extrêmes-droites en Europe. On le sent également très éloigné d’Israël et il reconnaît que la seule trace juive en lui est le fait qu’il ait survécu à l’Holocauste.

Un Hongrois : Kertész déteste son pays qui le lui rend bien. Après avoir traversé les années de la domination de l’URSS en essayant au maximum de ne pas prendre part à la société communiste, Kertész n’est pas séduit par la Hongrie actuelle qui classe les bons et mauvais écrivains. Il montre une vraie appétence pour la mitteleuropa et pour les pays d’Europe occidentale où se manifesterait l’humanisme, l’amour de la littérature et de la liberté tout en étant critique vis-à-vis de ce qu’est devenue l’Union européenne.

Zao Wou-Ki, Composition, 1965,  Musée Fabre

En ce qui concerne mon appartenance littéraire, je dois donner quelques précisions pour ne pas me bercer d’illusions. Je n’appartiens pas à la littérature hongroise et ne lui appartiendrai jamais. À vrai dire, j’appartiens à la littérature juive d’Europe orientale qui, au sein de la monarchie, puis dans les pays apparus après l’effondrement de celle-ci, était surtout d’expression allemande et n’a donc jamais fait partie des différentes littératures nationales. Cette ligne va de Kafka à Celan et s’il faut la prolonger, c’est par moi. Mon malheur, c’est que j’écris en hongrois ; ma chance, c’est que mes œuvres ont été traduites en allemand – même si la traduction n’est que l’ombre de l’original. Aussi étrange que ce soit, j’appartiens à cette littérature écrite dans un allemand douteux qui raconte l’extermination des juifs d’Europe, langue contingente et qui ne saurait être que maternelle.

À tout cela il faut ajouter la vieillesse. Kertész a le sentiment de sa déchéance physique, car la maladie de Parkinson fait son apparition. Dans ce journal ramassé, les événements suivent une progression qui est une aggravation : une impossibilité à vivre, à travailler, à échanger avec les autres, un retrait de plus en plus grand en soi. Kertész ne se résout pourtant pas à se tuer, à arrêter d’écrire, à refuser les conférences, à s’exiler réellement, il semble tourner en rond dans une vie qui se réduit inexorablement jour après jour. Nous avons le long récit interminable d’une agonie politique, personnelle et physique – même si Kertész, la Hongrie et l’Europe sont toujours debout à la fin.

Ce que les littératures nationales gardent pour elles est comparable aux secrets de famille étouffants qui, en fin de compte, ne sont même pas intéressants : peu importe si maman avait des orgasmes ou si papa était pédophile – ce qui compte est de savoir si l’écrivain a apporté un changement à son art, s’il l’a fait évoluer, s’il a écrit quelque chose qui n’a jamais existé avant lui, etc., et si c’est le cas, peu importe dans quelle langue cela se produit l’œuvre entrera à coup sûr dans la littérature mondiale.

L’écrivain entretient un rapport complexe et empreint d’incertitude à tout ce qui semble constituer les fondements de son identité et semble posséder l’envie irrépressible de se débarrasser de tout.

À relire avec les romans en regard et en réécoutant les symphonies de Mahler.

Mes billets sur les romans de Kertész :


L’avis de cycle-lecteur.

Lire le monde pour la Hongrie.



samedi 21 janvier 2012

Je communiquais avec le monde à travers la lecture, cet épiderme des strates de mon existence, comme à travers un vêtement de protection.


Imre Kertész, Le Drapeau anglais, volume comprenant 3 récits traduits du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, parus en Hongrie en 1991 et 1998, Arles, Actes Sud, 2005.

Mon cinquième et dernier Kertész !

Ce volume rassemble trois courts textes très intéressants :
Procès-verbal raconte un voyage avorté… et prend place à cette période de fin des régimes communistes mais alors que frontières, douaniers tatillons, bureaucratie stupide et arbitraire existent toujours. Kertész a connu tous les régimes absurdes, pas un ne semble meilleur que l’autre, quel que soit l’habillage.
Le Chercheur de traces est peut-être le texte le plus troublant. Nous sommes dans un pays inconnu, près d’une ville de culture où a vécu un grand philosophe, un pays où a eu lieu quelque chose d’atroce mais on ne sait pas bien quoi, où un lieu de massacre est devenu un lieu touristique… si cela vous rappelle quelque chose… Le narrateur, une ancienne victime, revient sur les lieux très longtemps après, essaye de voir les traces, les traces d’on ne sait pas très bien quoi, de la culpabilité, des morts, des faits, mais tout se dérobe, impossible de fixer son attention et de repérer quoi que soit.
Le Drapeau anglais raconte un minuscule détail de l’insurrection hongroise à Budapest en 1956. La mémoire est un processus complexe, il est difficile de tout se rappeler, plus encore de déterminer à quel instant commence un événement, de déterminer ce qui a pu l’amener. Mais il est encore plus difficile de mettre tout cela en discours bien longtemps après.

Budapest, André Kertész André, 1919
Paris, musée national d'Art moderne - image RMN

 La salle sentait encore la peinture fraîche, tout était agréablement illuminé, délimité par des barrières, fourré derrière des vitres, l’ordre transcendant, l’apparat scientifique et une délicate abstraction constituaient dans cet environnement sécurisant une exposition étrange voire honteuse : accessoires de romans d’épouvante, marché aux cauchemars, collection poussiéreuse ? Seul l’usage eût pu ramener ces objets à la vie, seule l’expérience, mettre à l’épreuve leur réalité, or là, il n’y avait d’autre vérité que la foule et la touffeur de la salle – mais celle-ci était-elle suffisamment étouffante et y avait-on entassé une foule assez compacte ?

Ces récits me paraissent former une très bonne clef de voûte à l’édifice romanesque bâti par Kertész. La presque impossibilité de dire le génocide mais l’impossibilité de ne pas sans cesse le dire, le jeu infini sur la langue et l’attention aux mots, la faible vie de l’individu sous des régimes politiques absurdes, autant de nœuds de son œuvre. L’Holocauste devenu accessoire de mauvais romans, une insurrection incarnée dans un drapeau agité au vent. Rien ne sert d’indiquer les noms de lieux, les époques, les noms des personnages (beaucoup de ses romans sont anonymes), c’est le récit et le mouvement de la langue qui comptent.

Mes billet sur la trilogie de Kertész : Être sans destin, Le Refus et Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas et sur Liquidation. Une nouvelle participation au Challenge sur la littérature juive de Mazel.



jeudi 17 novembre 2011

Elle ne peut sortir du passé aussi facilement qu’elle se l’imagine. Fraîche et parfumée comme après un bain.


Imre Kertész, Liquidation, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, 1e édition 2003, Arles, Actes Sud, 2004.

Après la trilogie Être sans destin, Le Refus et Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, j’ai relu Liquidation. Un livre complexe, qui embrasse les précédents et qui revient à nouveau sur l’impossibilité de vivre après Auschiwtz car, que l’on y ait survécu ou non, quelle différence ?
Le narrateur principal est Keserű, un éditeur dont la lassitude ressemble à celle du narrateur du Refus. Il est train de lire une pièce de théâtre laissée par B. après son suicide, à moins qu’il ne se remémore B., à moins qu’il ne soit en train d’imaginer l’œuvre que B. a nécessairement dû laisser après son suicide.
B. est né à Auschwitz, son tatouage n’est pas sur son bras mais sur sa cuisse, parce qu’il n’y a pas assez de place sur le bras d’un bébé pour le tatouer. B. a le ton désespéré du narrateur de Kaddish. Keserű essaye de le convaincre d’écrire sur son histoire, puis après son suicide tente de le comprendre au travers des femmes qui l’ont aimé. La vie des personnages s’est déroulée sous la Hongrie communiste – quand l’édition est censurée – mais le récit est effectué vers 1990 – quand l’édition devient commerciale.
Il est toujours impossible d’écrire et l’expérience d’Auschwitz ne laisse personne indemne, que l’on y ait été ou pas. Encore une fois, un livre court - 120 pages - à la narration complexe et aux pensées dérangeantes.

-       Par ailleurs, Bé ne s’est jamais considéré comme un écrivain, ai-je dit.
Je voyais que cela te surprenait :
-       Pourtant il écrivait…
-       Parce que c’était son seul moyen d’expression. Mais le véritable moyen d’expression de l’individu, disait-il, c’est sa vie. Vivre la honte de la vie et se taire : voilà le plus grand exploit. Combien de fois l’a-t-il et répété, jusqu’à la folie.

Une nouvelle participation au challenge de Mazel





jeudi 8 septembre 2011

Je ne sifflote plus guère que Gustav Mahler, exclusivement Gustav Mahler, la neuvième symphonie.


Imre Kertész, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, 1e éd. 1990, Arles, Actes Sud, 1995.

Le dernier volume de la trilogie constituée par Être sans destin et Le Refus. Un court texte (150 pages) comme une prière, une récitation, une litanie, une plongée dans une suite de pensées intérieures, qui s’adresse à toi, l’enfant auquel Kertész n’a jamais voulu donner naissance. Donc pas de narration constituée mais une suite de paragraphes commençant par « Non ! », répétant ce refus d’un enfant et de la vie habituelle.
Le narrateur revient sur sa rencontre avec sa femme, les discussions qu’il a avec elle et son divorce. Il comprend qu’il a choisi de vivre dans le provisoire permanent, refusant, ne pouvant entrer dans le jeu des autres, qui veulent un logement, une propriété, un descendant. Il ne peut jamais s’installer dans sa vie, survivant, toujours, dans un provisoire matériel et psychologique, qui est son chez lui. Ne pas avoir d’enfant, c’est reconnaître son inexistence.

… parce que je vécus encore longtemps au camp en tant qu’homme libre*, ce qui donna donc à ma vie en camp une saveur et un goût particuliers, la sensation de la vie retrouvée, inoubliable et douce, mais aussi prudente, car je vivais, certes, mais je vivais comme si les Allemands pouvaient revenir à chaque instant, c’est-à-dire que je ne vivais pas tout à fait. Oui, il faut croire que dans mon meublé, sans doute de façon inconsciente, et aussi cédant aux circonstances, aux contraintes de la pénurie de logements, je prolongeais cette sensation, la sensation inoubliable, douce et prudente de ma vie d’homme libre au camp, cette sensation antérieure et postérieure à toute prise de conscience, sur laquelle ne pèsent pas les contraintes et surtout pas le poids de la vie, à savoir que je vivais certes, mais je vivais comme si les Allemands pouvaient revenir à chaque instant… (quelques pages plus loin) Je crois que je suis né pour habiter à l’hôtel, mais comme le monde a changé, je n’ai pu habiter que dans des camps et des meublés…
* Plusieurs mois pendant lesquels les camps sont libérés par l'armée soviétique mais où les prisonniers ne repartent pas immédiatement chez eux.



Un livre étrange, dérangeant, où Kertész réfléchit sur le fait d'être juif et de transmettre sa judéité, sur son sentiment de culpabilité, présent dès l’internat et son enfance, achevé avec Auschwitz. L’écriture est enfin comprise, non plus seulement comme un besoin maniaque (comme dans Le Refus où elle reste inexpliquée), mais aussi comme un moyen de creuser sa tombe dans les nuages, parce qu’il y a beaucoup plus de place. Auschwitz n’est pas un événement relégué dans le passé, mais fait partie de son présent.

Un extrait du discours d'Imre Kertész lors de la remise du prix Nobel.

Challenge de Mazel





vendredi 26 août 2011

… putain de ta néandertalienne d’aïeule barbue sur son arbre perchée !

Imre Kertész, Le Refus, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai, en collaboration avec Charles Zaremba (1988), Arles, Actes sud, 2001.

Dans ce roman faisant suite à Être sans destin, Kertész revient sur le moment où il est devenu écrivain dans un récit sinueux et complexe.
   Une première partie, d’une centaine de pages, met en scène un vieux, écrivain, vivant de traductions de l’allemand (métier exercé par Kertész), cherchant une nouvelle idée de roman.
Le plus simple serait probablement de dire son âge (si nous n’avions pas horreur de certitudes aussi douteuses qui changent d’une année à l’autre, d’un jour à l’autre, voire d’une heure à l’autre) (qui sait sur combien d’années, de jours, d’heures s’étend notre histoire) (et dans quel sens) (par conséquent nous nous retrouverions dans une situation où nous ne pourrions plus assumer la responsabilité de nos affirmations hâtives).
Imre Kertész en 2002 (Wikipedia)

Il ressort de vieux papiers, notamment l’extrait d’un journal intime et revient sur son passé. Un jour, alors qu’il était auteur de comédies musicales, il avait tout délaissé pour écrire un roman. Dix ans de travail avant d’avoir un manuscrit définitif qu’il présente à une maison d’édition. C’est le manuscrit d’Être sans destin qui est refusé.
 Nous pensons que vous n’avez pas réussi à donner une expression artistique à votre expérience vécue, bien que le sujet soit terrible et bouleversant… les phrases de mauvais goût se succèdent.
 En analysant ses réactions à la lumière de ce refus, il comprend qu’il est désormais un écrivain, un écrivain dont le roman a été refusé.


Qu’est-ce que les lecteurs de la maison d’édition entendaient par « expression artistique de l’expérience vécue » ? Oui : qu’était-il arrivé à mon « expérience vécue », comment avait-elle pu s’estomper sur mon papier et en moi-même ? Pourtant, je l’avais : je l’avais vécue deux fois, une première fois – de façon invraisemblable – dans la réalité, une seconde fois – d’une façon beaucoup plus réelle – plus tard, quand je m’en suis souvenu. Entre ces deux moments, elle a hiberné.


Et puis, une idée lui vient, et il se met à écrire.
C’est la seconde partie, de deux cents pages. Köves revient de l’étranger dans son pays. Il arrive dans une ville qui ressemble beaucoup à celle qu’il a connue (Budapest n’est jamais nommé) mais qui est ruinée. C’est un monde étrange, une police inconnue règne en maître, les ordres sont donnés mais personne ne sait d’où ils viennent, on travaille dans une usine parce que c’est obligatoire, la question de la compétence fait éclater de rire, les logements sont attribués.
« Donc, vous avez été viré. » Elle reprit donc la parole et, sur le ton de la confidence, comme s’ils n’avaient plus rien à se cacher, et en même temps tout bas pour ne pas être entendue par quelqu’un d’autre, alors qu’ils étaient seuls dans la chambre, elle lui demanda :
« Et pourquoi ?... »
Köves répondit :
« Peut-on le savoir ? », et manifestement, cette réponse fit à nouveau son effet :
« Non », dit-elle, en s’asseyant lentement sur la chaise qu’il lui avait déjà proposée mais qu’elle avait refusée.


Aucune question ne trouve de réponse, il vaut mieux continuer à tout ignorer. Il manque quelque chose dans ce monde : la vie. Dans ce qui ressemble fort à un régime communiste (mais aucune indication n’est jamais donnée), Köves se déplace comme un étranger (pas pour rien que Kertész cite toujours en modèle Camus), se laissant faire, ni héros, ni résistant, ni victime. Il rencontre Berg, qui veut écrire une autobiographie, celle d’un bourreau, responsable de dizaines de milliers de morts. Quand finalement (au bout de plusieurs années) l’opportunité se présente de filer à l’étranger, n’importe où ailleurs, Köves choisit de rester pour écrire un roman…


Köves avait seulement l’espoir que si lui était perdu, au moins son histoire pouvait-elle encore être sauvée. Comment avait-il pu s’imaginer pouvoir se cacher, pouvoir échapper au poids de sa vie, comme un animal errant à sa chaîne ? Non, non : il devrait vivre ainsi, le regard fixé sur cette existence, et la regarder longuement, attentivement, émerveillé et incrédule, simplement la regarder jusqu’à y déceler quelque chose qui n’appartiendrait déjà plus à cette vie ; quelque chose qui serait palpable, limité à l’essentiel, indiscutable et accompli comme une catastrophe…


Ce roman se lit lentement, plus lentement qu’Être sans destin, la langue en est plus lourde, plus complexe et le récit pesant. Mais c’est passionnant, ouvre de vraies réflexions. Kertész revient sur les raisons qui l’ont fait écrire, son absence de talent et de vocation. Il raconte le choc éprouvé par le premier refus essuyé par son roman, la Hongrie communiste le rejetant. Il évoque indirectement la vie (ou plutôt l’absence de vie) sous ce régime menaçant et absurde.
Challenge littérature juive de Mazel

dimanche 14 août 2011

Je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration.

Imre Kertész, Être sans destin, traduit du hongrois par Natalia et Charles Zaremba (1975), Arles, Actes Sud, 1998.

Un très grand livre à propos duquel il est difficile d’employer le verbe « aimer » tant il est déstabilisant. Lors de ma relecture pour ce blog, je n’ai cessé de me demander comment j’allais bien pouvoir vous en parler. Et donc, il y aura plein d’extraits.
  Une fois n’est pas coutume, quelques mots sur l’auteur. Imre Kertész est né dans une famille juive à Budapest en 1929. Il a été déporté à Auschwitz puis à Buchenwald puis à vécu dans la Hongrie communiste. Il a reçu le prix Nobel de Littérature en 2002.
  Ce roman (car ce n’est pas un livre de témoignages) relate l’expérience des camps. Mais d’une façon incroyable. Le narrateur, un jeune homme de 15 ans, ignore tout de l’histoire, ne sait que son histoire personnelle et semble ne jamais comprendre et toujours chercher à comprendre et à justifier.

La vieille dame – comme on disait dans mon wagon – était malade, et on supposait qu’elle était devenue folle, sans aucun doute à cause de la soif. L’explication semblait plausible. J’ai compris à cet instant seulement combien ils avaient raison, ceux qui disaient encore au début du voyage : quelle heureuse circonstance qu’il n’y ait dans notre wagon ni de tout-petits ni de très vieux, ni, espérons-le, de malades. L’après-midi du troisième jour, la vieille dame a fini par se taire. Alors on s’est dit : Elle est morte, parce qu’elle n’a pas eu d’eau. Mais bon, on le savait bien : elle était vieille et malade, et de cette manière tout le monde, y compris moi, trouvait la chose compréhensible, en définitive.

Les expressions les plus fréquentes : « naturellement », « en somme », « il faut bien comprendre », « pour ainsi dire ». Par exemple, il est naturel qu’un soldat éprouve de la répugnance pour les prisonniers, sinon comment les battre et les éliminer ? Si on se met à sa place, c’est bien compréhensible... d’autant que tous ces hommes pleins de gale, de vermine et de maladie sont bien écœurants… tout est décrit ainsi.

Je ne sais qui commandait ni comment cela s’est passé – je me rappelle seulement qu’une sorte de pression pesait sur moi, qu’une espèce d’élan m’emportait, me poussait, me faisant un peu trébucher dans mes nouvelles chaussures, dans un nuage de poussière et avec d’étranges bruits sourds derrière moi, comme si on frappait le dos de quelqu’un, en avant vers de nouvelles cours, de nouvelles grilles, des barbelés, des clôtures qui s’ouvraient, se fermaient et se confondaient finalement à mes yeux en un fouillis flou et embrouillé.

Kertész tient à ne pas être une simple victime, son titre et la fin du livre insiste sur quelque chose d’important à ses yeux : tout le monde a fait de petits pas dans la direction des événements, même lui, même ceux qui sont morts. Les choses « n’arrivent » pas simplement, il faut pour cela que les humaines les fassent. L’expérience du camp est précisément l’expérience de l’absence de destin pour les humains.

Zoran Music, Dachau, Corps emporté par trois hommes, 1945
Paris, musée national d'Art moderne, image RMN

Le froid, l’humidité, le vent ou la pluie ne me gênaient plus : ils n’arrivaient pas jusqu’à moi, je ne les ressentais pas. Même ma faim avait passé ; je continuais à porter à la bouche tout ce que je trouvais, tout ce qui était mangeable, mais plutôt distraitement, machinalement, par habitude pour ainsi dire. Le travail ? Je ne tâchais même plus de faire semblant. Si cela ne leur plaisait pas, eh bien, tout au plus ils me battaient, ils ne pouvaient pas vraiment me faire de mal, de toute façon, je gagnais du temps : dès le premier coup, je me jetais à terre et ne sentais plus les autres, car je m’endormais aussitôt.

Ici, un entretien de l'auteur. 
Un des livres les plus impressionnants sur le sujet en ce qui me concerne.


Challenge littérature juive de Mazel