La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 12 novembre 2012

Ce ne sont pas les meilleurs qui ont survécu, ni qui sont morts. C'était le hasard.


Art Spiegelman, Maus. I. Mon père saigne l’histoire. II. Et c’est là que mes ennuis ont commencé, traduit de l’américain par Judith Ertel, 1e éd. 1981-1991, Paris, Flammarion, 1987 et 1992, lu en intégrale, 2012.

Les souris mal déguisées en cochons (les Polonais non juifs)

J’ai enfin lu ce chef-d’œuvre de la littérature après une longue attente*. L’auteur interroge son père, juif polonais exilé aux États-Unis, survivant de l’Holocauste. La première originalité est bien connue : les personnages sont incarnés par des animaux, et les juifs sont des souris. Au-delà du jeu de mot avec Mickey Mouse, de la réutilisation de la propagande nazie, et du symbole, les êtres humains étant réduits à l’état animal, que ce soit du côté des bourreaux ou des victimes, cela permet une prise de distance sans doute indispensable au vu des événements rapportés. 

Cela permet aussi d’accentuer les schématiser davantage les traits, les personnages étant des silhouettes, des yeux, des bouches… J’ai lu plusieurs récits, documents et romans sur le sujet (sur ce blog, Être sans destin d’Imre Kertész) et je suis frappée de voir le nombre de choses que l’on apprend dans cette bande dessinée : les détails de la chronologie avec une Pologne divisée en plusieurs régions, les différents ghettos, l’agencement des fours crématoires, la tentative des Allemands de déplacer leurs prisonniers à la débâcle… 

La lecture est très prenante car Spiegelman raconte aussi sa lutte avec son père pour avoir le récit des faits, ses visites, ses questions… Vladek Spiegelman n’est pas sympathique, c’est le moins que l’on puisse dire, et sa personnalité fait intimement partie du récit effectué par son fils. L’auteur semble affronter avec ses dessins l’Histoire et l’histoire familiale, c’est bouleversant.


* J’ai lu À l’ombre des tours mortes, la bande dessinée que Spiegelman a publiée après le 11 septembre et j’ai visité en 2007 l’exposition De Superman au chat du rabbin du Musée d’art et d’histoire du judaïsme qui se penchait sur les créateurs juifs (notamment juifs américains) dans l’art de la bande dessinée.
Sur Maus, l’avis de Pauline. Les 12 d'Ys, challenge d'Yspaddaden, 11/12.


vendredi 24 février 2012

Peut-être l’amour est-il plus fort qu’un nom sacré.


Isaac Bashevis Singer, Le Golem, écrit en yiddish en 1969, traduit en anglais par l’auteur et paru en 1982, traduit de l’anglais par Marie-Pierre Bay, Paris, Seuil, 1997.

J’ai découvert il y a peu Singer (ses nouvelles) et quand Mazel a annoncé qu’elle lirait Le Golem en février en une sorte de LCA, je me suis dit « chouette ».
La source de l’histoire : l’histoire se déroule à Prague au XVIe siècle à une époque où les Juifs sont persécutés. Quand, sous un prétexte ou un autre, on veut se débarrasser d’eux, il est facile de les accuser d’enlever de petits enfants pour utiliser leur sang dans la confection du pain azyme de Pâques. Devant une de ces nouvelles fausses accusations Rabbi Leib, un pieux talmudiste, est aidé par Dieu. Il gagne le pouvoir de créer un géant d’argile qui ira sauver la communauté juive, le golem.
Rabbi Leib donne le nom de Joseph au Golem qui se transforme peu à peu en véritable être humain et refuse de redevenir argile et de disparaître une fois sa mission remplie. Il crée plusieurs catastrophes en raison de sa naïveté enfantine. Le mythe du golem est ancien et a donné à de multiples interprétations. Celle de Singer est une histoire pour enfants et une fable sur la tolérance, qui met aussi en garde contre l’abus de la toute-puissance et des pouvoirs échappant aux limites humaines. Joseph est une créature de Frankenstein, une créature qui fait peur, fascine et échappe à tout contrôle.

Le Golem et Rabbi Leib,
gravure de 1899, Wikipedia.

-                Pourquoi demander ? dit le golem.
-                Comme tu as été créé dans un seul but, il t’a été donné un cerveau différent de celui des hommes. Mais on ne sait jamais comment un cerveau fonctionne. Pendant que tu vas dormir et attendre le jour où tu devras retrouver Hanka, tu vas peut-être rêver, voir des choses, entendre des vois. Des démons viendront peut-être vers toi. Ne leur prête aucune attention. Rien de mal ne peut t’arriver.

C’est un roman simple mais subtil, où l’on retrouve toutes les nuances de la narration de Singer.
Toutes les infos sur le challenge de littérature juive de Mazel :


vendredi 10 février 2012

Un tapis de neige trop court, usé et troué, recouvrait la terre maintenant rousse.


Bruno Schulz, Les Boutiques de cannelle, traduit du polonais par Georges Lisowski, Georges Sidre, Thérèse Douchy, Chistophe Jezewski et François Lallier, 1e éd. 1934, Paris, Denoël, 2004.

Il s’agit d’un étrange recueil de nouvelles mais il pourrait aussi s’agir des passages dépareillés d’un même roman.
   Nous sommes dans une petite ville non identifiée et le narrateur est un enfant-adolescent qui raconte les jours chauds de l’été, les tempêtes de l’hiver, les bizarreries de la ville et plus encore la folie du père. Ce personnage du père apparaît dans plusieurs nouvelles, sombrant progressivement dans diverses folies. L’une où il a une immense passion pour les oiseaux et leurs œufs et où lui-même ressemble de plus en plus à un condor. Plusieurs où il incarne un des prophètes de la Thora, dialoguant avec l’Éternel, isolé dans sa folie comme un homme de Dieu seul dans une foule d’idolâtres. Une où il se transforme peu à peu en cafard et disparaît dans les méandres d’une immense maison.
   Schulz campe un univers sensuel mais où les sens sont chargés d’ambiguïté, à la fois plus vrais, plus profonds et plus inquiétants que la connaissance rationnelle. Le père du narrateur perçoit les bruits des objets et prend des poses fixes face au chat de la maison. La bonne Adèle incarne la vie du corps et la tyrannie de la propreté. Difficile de ne pas songer à Isaac Bashevis Singer… Ce qui contribue à cette atmosphère magique, c’est aussi l’indétermination du lieu et du temps : une petite ville de province, où les commerces reçoivent des marchandises venues de loin, où il y a des quartiers déterminés, une ville où roulent les fiacres, où le temps se distend et se déploie comme une grande voie lactée.
Séraphine de Senlis, Les fruits,
 vers 1928, Grenoble, musée municipal
De la pénombre du corridor on pénétrait de plain-pied dans le bain du soleil du grand jour. Les passants barbotant dans l’or fermaient à demi leurs paupières qui semblaient engluées de miel, et leur babine supérieure retroussée découvrait les dents et les gencives. Ils avaient tous cette grimace de chaleur au visage, comme si le soleil leur avait imposé un masque de fraternité solaire, et tous ceux qui se croisaient dans les rues, jeunes et vieux, femmes et enfants, se saluaient au passage de ce masque barbare, insigne d’un culte bachique peinturluré à grands traits d’or sur leurs visages.

La langue est précieuse et riche, un peu proustienne dans ses circonvolutions, fantastique dans le choix de ses images : c’est un univers vivant et animé, panthéiste. Les ballots de drap assemblés dans la boutique campent des paysages, des collines, un lac sur lequel naviguer et fuir dans un Orient lointain et rêvé. Les casseroles envahissent la ville dans une sarabande furieuse un soir de tempête…

Une nouvelle participation au Challenge littérature juive de Mazel qui a constitué une énorme bibliographie.


samedi 21 janvier 2012

Je communiquais avec le monde à travers la lecture, cet épiderme des strates de mon existence, comme à travers un vêtement de protection.


Imre Kertész, Le Drapeau anglais, volume comprenant 3 récits traduits du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, parus en Hongrie en 1991 et 1998, Arles, Actes Sud, 2005.

Mon cinquième et dernier Kertész !

Ce volume rassemble trois courts textes très intéressants :
Procès-verbal raconte un voyage avorté… et prend place à cette période de fin des régimes communistes mais alors que frontières, douaniers tatillons, bureaucratie stupide et arbitraire existent toujours. Kertész a connu tous les régimes absurdes, pas un ne semble meilleur que l’autre, quel que soit l’habillage.
Le Chercheur de traces est peut-être le texte le plus troublant. Nous sommes dans un pays inconnu, près d’une ville de culture où a vécu un grand philosophe, un pays où a eu lieu quelque chose d’atroce mais on ne sait pas bien quoi, où un lieu de massacre est devenu un lieu touristique… si cela vous rappelle quelque chose… Le narrateur, une ancienne victime, revient sur les lieux très longtemps après, essaye de voir les traces, les traces d’on ne sait pas très bien quoi, de la culpabilité, des morts, des faits, mais tout se dérobe, impossible de fixer son attention et de repérer quoi que soit.
Le Drapeau anglais raconte un minuscule détail de l’insurrection hongroise à Budapest en 1956. La mémoire est un processus complexe, il est difficile de tout se rappeler, plus encore de déterminer à quel instant commence un événement, de déterminer ce qui a pu l’amener. Mais il est encore plus difficile de mettre tout cela en discours bien longtemps après.

Budapest, André Kertész André, 1919
Paris, musée national d'Art moderne - image RMN

 La salle sentait encore la peinture fraîche, tout était agréablement illuminé, délimité par des barrières, fourré derrière des vitres, l’ordre transcendant, l’apparat scientifique et une délicate abstraction constituaient dans cet environnement sécurisant une exposition étrange voire honteuse : accessoires de romans d’épouvante, marché aux cauchemars, collection poussiéreuse ? Seul l’usage eût pu ramener ces objets à la vie, seule l’expérience, mettre à l’épreuve leur réalité, or là, il n’y avait d’autre vérité que la foule et la touffeur de la salle – mais celle-ci était-elle suffisamment étouffante et y avait-on entassé une foule assez compacte ?

Ces récits me paraissent former une très bonne clef de voûte à l’édifice romanesque bâti par Kertész. La presque impossibilité de dire le génocide mais l’impossibilité de ne pas sans cesse le dire, le jeu infini sur la langue et l’attention aux mots, la faible vie de l’individu sous des régimes politiques absurdes, autant de nœuds de son œuvre. L’Holocauste devenu accessoire de mauvais romans, une insurrection incarnée dans un drapeau agité au vent. Rien ne sert d’indiquer les noms de lieux, les époques, les noms des personnages (beaucoup de ses romans sont anonymes), c’est le récit et le mouvement de la langue qui comptent.

Mes billet sur la trilogie de Kertész : Être sans destin, Le Refus et Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas et sur Liquidation. Une nouvelle participation au Challenge sur la littérature juive de Mazel.



lundi 2 janvier 2012

Fin de la trêve


Ce blog ne vas pas tarder à reprendre un rythme normal, maintenant que sont finies les vadrouilles de la fin de l’année. Auparavant, je vous souhaite le meilleur des choses pour l’année 2012.

Pour moi l’année 2011 a été haute en émotions fortes : un certain jour de mars atroce (où il aurait suffi que l'on m'adresse la parole pour que j’éclate en sanglots) à cette fin d’année où je peux pour vous dire que le bonheur ressemble à une mer d’huile. Des journées et des semaines à ne penser qu’au travail, au travail, au travail, au sympathique Pôle emploi de l’hiver. De Marseille à la mer Baltique (me suis baignée !). Et le blog, une découverte sur moi-même, une nouvelle boulimie et exigence de littérature, et plein de nouveaux et nouvelles ami(e)s. 
Tout cela pour dire que j’espère vivement que chacun d’entre vous aura l’occasion d’avoir chaud au cœur en l’année 2012.

Ces belles paroles étant dites, dans la série « les premiers seront les derniers », Isaac Bashevis Singer ! J’avais quasi inauguré ce blog avec un recueil de nouvelles traité en deux billets (ICI et LÀ).

Isaac Bashevis Singer, La Couronne de plumes et autres nouvelles, traduit du yiddish en anglais par l’auteur, de l’anglais (américain) par Marie-Pierre Bay, Jacqueline Chnéour et Paul Giniewski, premières publications entre 1950 et 1980, Paris, Stock, 2009.
Stock a rassemblé dans un énorme volume (1600 pages) l’intégralité des nouvelles de Singer (sauf que d’autres ont été republiées en 2011 ? pas encore eu le temps de me pencher dessus, je vous raconterai). J’ai commencé ma lecture en automne 2010 et je viens juste de la finir. J’ai dégusté le volume, nouvelle par nouvelle, comme de petites choses délicieuses.



Ces nouvelles se déroulent dans le monde juif de Pologne du début du siècle, dans des petits villages modestes où les rôles de chacun sont prescrits par la tradition. Sauf quand la modernité ou les démons perturbent tout cela. D’autres nous font découvrir les écrivains juifs de Varsovie, de ceux qui fréquentent le café littéraire. Et d’autres enfin ont suivi la diaspora : les États-Unis, Israël, l’Amérique du Sud. Ils sont de moins en moins nombreux à parler  le yiddish mais les diables peuvent traverser l’Atlantique… C’est souvent drôle et amer.


Une fois on attrapait un voleur, puis Itcha Meyer, l’ivrogne – le mari d’Esther, celle qui tenait la confiserie – , devenait fou et dansait dans le caniveau. Quelqu’un se trouvait mal et on appelait une ambulance. Il y avait le feu et les pompiers, portant un casque de laiton et de hautes bottes de caoutchouc, arrivaient avec leurs chevaux lancés au galop. J’étais sur le balcon en cet après-midi d’été, dans mon caftan long, une calotte de velours sur mes cheveux roux, les papillotes en désordre, attendant que quelque chose se produise.


Je n’ai guère à ajouter à mes premiers billets. Je peux dire que ma préférence va aux récits se déroulant à New York ou à Varsovie et pourtant ceux se déroulant dans les petits villages polonais nous révèlent un monde incroyable et totalement disparu. Cela est véritablement fascinant. Je vous invite à parcourir cet univers foisonnant.
L’achèvement de cette lecture me permet d’ajouter une participation de belle taille au challenge de Mazel. Je vous signale d'ailleurs que celle-ci, pleine de courage, a créé un blog consacré exprès à la littérature juive, allez-y piocher des idées de lecture !


Sormiou, 2011, image M&M.
Tadeusz, Les deux hassidim avec la planche du dernier Salut, 1987, encre de Chine, Paris, musée national d'Art moderne, image RMN.


mardi 6 décembre 2011

Au commencement…


J’ai lu la Bible. Oui, n’est-ce pas… ça, c'est pas petit. Quelques précisions toutefois. Je l’ai lue en petits fragments de quelques minutes le soir pendant environ 2 ans (enfin un an et demi, parce qu’il y a eu une interruption pour lire le Kalevala). Il y a pas mal de pages que j'ai passées car sur le plan littéraire tout n’est pas très lisible. Et je suis athée, je ne cherche pas de dieux dans les pages des livres, les mythes me suffisent.   
J’ai lu la Bible pour ma culture générale et notamment iconographique. L’histoire d’Adam et Ève, les pérégrinations dans le désert, les guerres et les conquêtes, le délicieux Cantique des cantiques, la violence des paroles de Jésus (notamment dans l’Évangile de Matthieu) et la folle Apocalypse de saint Jean (indispensable si vous envisagez d’admirer la tapisserie de l’Apocalypse d’Angers) (ou pour lire De bons présages de Pratchett et Gaiman). Pour tous ceux soucieux de nourrir leur culture et de comprendre le texte biblique, je conseille l’écoute (gratuite) des cours de Thomas Römer au Collège de France sur Abraham, c'est plein d'intelligence et de finesse.

Gianbologna, Samson tuant un Philistin (avec une mâchoire d'âne), marbre, Londres, V&A, image MNG.
Strozzi, La Cène à Emmaüs, HT, ap. 1630-1644, Grenoble, musée municipal, image M&M.
Giambattista Piazzetta, Sacrifice d'Isaac, 1712-1714, HT, Barcelone, Musée national d'art catalan, image M&M.

Cette lecture constitue une contribution de belle taille au challenge de Mazel :


jeudi 17 novembre 2011

Elle ne peut sortir du passé aussi facilement qu’elle se l’imagine. Fraîche et parfumée comme après un bain.


Imre Kertész, Liquidation, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, 1e édition 2003, Arles, Actes Sud, 2004.

Après la trilogie Être sans destin, Le Refus et Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, j’ai relu Liquidation. Un livre complexe, qui embrasse les précédents et qui revient à nouveau sur l’impossibilité de vivre après Auschiwtz car, que l’on y ait survécu ou non, quelle différence ?
Le narrateur principal est Keserű, un éditeur dont la lassitude ressemble à celle du narrateur du Refus. Il est train de lire une pièce de théâtre laissée par B. après son suicide, à moins qu’il ne se remémore B., à moins qu’il ne soit en train d’imaginer l’œuvre que B. a nécessairement dû laisser après son suicide.
B. est né à Auschwitz, son tatouage n’est pas sur son bras mais sur sa cuisse, parce qu’il n’y a pas assez de place sur le bras d’un bébé pour le tatouer. B. a le ton désespéré du narrateur de Kaddish. Keserű essaye de le convaincre d’écrire sur son histoire, puis après son suicide tente de le comprendre au travers des femmes qui l’ont aimé. La vie des personnages s’est déroulée sous la Hongrie communiste – quand l’édition est censurée – mais le récit est effectué vers 1990 – quand l’édition devient commerciale.
Il est toujours impossible d’écrire et l’expérience d’Auschwitz ne laisse personne indemne, que l’on y ait été ou pas. Encore une fois, un livre court - 120 pages - à la narration complexe et aux pensées dérangeantes.

-       Par ailleurs, Bé ne s’est jamais considéré comme un écrivain, ai-je dit.
Je voyais que cela te surprenait :
-       Pourtant il écrivait…
-       Parce que c’était son seul moyen d’expression. Mais le véritable moyen d’expression de l’individu, disait-il, c’est sa vie. Vivre la honte de la vie et se taire : voilà le plus grand exploit. Combien de fois l’a-t-il et répété, jusqu’à la folie.

Une nouvelle participation au challenge de Mazel





jeudi 8 septembre 2011

Je ne sifflote plus guère que Gustav Mahler, exclusivement Gustav Mahler, la neuvième symphonie.


Imre Kertész, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, 1e éd. 1990, Arles, Actes Sud, 1995.

Le dernier volume de la trilogie constituée par Être sans destin et Le Refus. Un court texte (150 pages) comme une prière, une récitation, une litanie, une plongée dans une suite de pensées intérieures, qui s’adresse à toi, l’enfant auquel Kertész n’a jamais voulu donner naissance. Donc pas de narration constituée mais une suite de paragraphes commençant par « Non ! », répétant ce refus d’un enfant et de la vie habituelle.
Le narrateur revient sur sa rencontre avec sa femme, les discussions qu’il a avec elle et son divorce. Il comprend qu’il a choisi de vivre dans le provisoire permanent, refusant, ne pouvant entrer dans le jeu des autres, qui veulent un logement, une propriété, un descendant. Il ne peut jamais s’installer dans sa vie, survivant, toujours, dans un provisoire matériel et psychologique, qui est son chez lui. Ne pas avoir d’enfant, c’est reconnaître son inexistence.

… parce que je vécus encore longtemps au camp en tant qu’homme libre*, ce qui donna donc à ma vie en camp une saveur et un goût particuliers, la sensation de la vie retrouvée, inoubliable et douce, mais aussi prudente, car je vivais, certes, mais je vivais comme si les Allemands pouvaient revenir à chaque instant, c’est-à-dire que je ne vivais pas tout à fait. Oui, il faut croire que dans mon meublé, sans doute de façon inconsciente, et aussi cédant aux circonstances, aux contraintes de la pénurie de logements, je prolongeais cette sensation, la sensation inoubliable, douce et prudente de ma vie d’homme libre au camp, cette sensation antérieure et postérieure à toute prise de conscience, sur laquelle ne pèsent pas les contraintes et surtout pas le poids de la vie, à savoir que je vivais certes, mais je vivais comme si les Allemands pouvaient revenir à chaque instant… (quelques pages plus loin) Je crois que je suis né pour habiter à l’hôtel, mais comme le monde a changé, je n’ai pu habiter que dans des camps et des meublés…
* Plusieurs mois pendant lesquels les camps sont libérés par l'armée soviétique mais où les prisonniers ne repartent pas immédiatement chez eux.



Un livre étrange, dérangeant, où Kertész réfléchit sur le fait d'être juif et de transmettre sa judéité, sur son sentiment de culpabilité, présent dès l’internat et son enfance, achevé avec Auschwitz. L’écriture est enfin comprise, non plus seulement comme un besoin maniaque (comme dans Le Refus où elle reste inexpliquée), mais aussi comme un moyen de creuser sa tombe dans les nuages, parce qu’il y a beaucoup plus de place. Auschwitz n’est pas un événement relégué dans le passé, mais fait partie de son présent.

Un extrait du discours d'Imre Kertész lors de la remise du prix Nobel.

Challenge de Mazel





mercredi 31 août 2011

Hop, encore un

Mazel - dont le blog est toujours très documenté - combien de temps pour mettre en page toutes ses images ? - organise un challenge Littérature juive. En temps normal, ce n'est pas trop mon truc : littérature juive, littérature protestante, littérature athée - et où met-on les agnostiques, hein ? Sauf que...  D'abord je suis en pleine Kertész-mania (billet ici et là) (encore trois autres à venir) et il me reste entre 1000 et 1500 pages d'Isaac Singer (il a presque débuté sur ce blog, regardez). Mazel ne fixe aucune règle, ni limite de temps ni nombre d'ouvrages, donc...

Mazel a un logo que moi j'aime bien, parce qu'il renvoie à la langue. Mais elle n'en est pas satisfaite. Donc en cadeau, deux propositions (réalisées grâce à la RMN) : un vieux sage juif par Rembrandt et... un moins sage, très franchouillard.


Inscriptions ici.

vendredi 26 août 2011

… putain de ta néandertalienne d’aïeule barbue sur son arbre perchée !

Imre Kertész, Le Refus, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai, en collaboration avec Charles Zaremba (1988), Arles, Actes sud, 2001.

Dans ce roman faisant suite à Être sans destin, Kertész revient sur le moment où il est devenu écrivain dans un récit sinueux et complexe.
   Une première partie, d’une centaine de pages, met en scène un vieux, écrivain, vivant de traductions de l’allemand (métier exercé par Kertész), cherchant une nouvelle idée de roman.
Le plus simple serait probablement de dire son âge (si nous n’avions pas horreur de certitudes aussi douteuses qui changent d’une année à l’autre, d’un jour à l’autre, voire d’une heure à l’autre) (qui sait sur combien d’années, de jours, d’heures s’étend notre histoire) (et dans quel sens) (par conséquent nous nous retrouverions dans une situation où nous ne pourrions plus assumer la responsabilité de nos affirmations hâtives).
Imre Kertész en 2002 (Wikipedia)

Il ressort de vieux papiers, notamment l’extrait d’un journal intime et revient sur son passé. Un jour, alors qu’il était auteur de comédies musicales, il avait tout délaissé pour écrire un roman. Dix ans de travail avant d’avoir un manuscrit définitif qu’il présente à une maison d’édition. C’est le manuscrit d’Être sans destin qui est refusé.
 Nous pensons que vous n’avez pas réussi à donner une expression artistique à votre expérience vécue, bien que le sujet soit terrible et bouleversant… les phrases de mauvais goût se succèdent.
 En analysant ses réactions à la lumière de ce refus, il comprend qu’il est désormais un écrivain, un écrivain dont le roman a été refusé.


Qu’est-ce que les lecteurs de la maison d’édition entendaient par « expression artistique de l’expérience vécue » ? Oui : qu’était-il arrivé à mon « expérience vécue », comment avait-elle pu s’estomper sur mon papier et en moi-même ? Pourtant, je l’avais : je l’avais vécue deux fois, une première fois – de façon invraisemblable – dans la réalité, une seconde fois – d’une façon beaucoup plus réelle – plus tard, quand je m’en suis souvenu. Entre ces deux moments, elle a hiberné.


Et puis, une idée lui vient, et il se met à écrire.
C’est la seconde partie, de deux cents pages. Köves revient de l’étranger dans son pays. Il arrive dans une ville qui ressemble beaucoup à celle qu’il a connue (Budapest n’est jamais nommé) mais qui est ruinée. C’est un monde étrange, une police inconnue règne en maître, les ordres sont donnés mais personne ne sait d’où ils viennent, on travaille dans une usine parce que c’est obligatoire, la question de la compétence fait éclater de rire, les logements sont attribués.
« Donc, vous avez été viré. » Elle reprit donc la parole et, sur le ton de la confidence, comme s’ils n’avaient plus rien à se cacher, et en même temps tout bas pour ne pas être entendue par quelqu’un d’autre, alors qu’ils étaient seuls dans la chambre, elle lui demanda :
« Et pourquoi ?... »
Köves répondit :
« Peut-on le savoir ? », et manifestement, cette réponse fit à nouveau son effet :
« Non », dit-elle, en s’asseyant lentement sur la chaise qu’il lui avait déjà proposée mais qu’elle avait refusée.


Aucune question ne trouve de réponse, il vaut mieux continuer à tout ignorer. Il manque quelque chose dans ce monde : la vie. Dans ce qui ressemble fort à un régime communiste (mais aucune indication n’est jamais donnée), Köves se déplace comme un étranger (pas pour rien que Kertész cite toujours en modèle Camus), se laissant faire, ni héros, ni résistant, ni victime. Il rencontre Berg, qui veut écrire une autobiographie, celle d’un bourreau, responsable de dizaines de milliers de morts. Quand finalement (au bout de plusieurs années) l’opportunité se présente de filer à l’étranger, n’importe où ailleurs, Köves choisit de rester pour écrire un roman…


Köves avait seulement l’espoir que si lui était perdu, au moins son histoire pouvait-elle encore être sauvée. Comment avait-il pu s’imaginer pouvoir se cacher, pouvoir échapper au poids de sa vie, comme un animal errant à sa chaîne ? Non, non : il devrait vivre ainsi, le regard fixé sur cette existence, et la regarder longuement, attentivement, émerveillé et incrédule, simplement la regarder jusqu’à y déceler quelque chose qui n’appartiendrait déjà plus à cette vie ; quelque chose qui serait palpable, limité à l’essentiel, indiscutable et accompli comme une catastrophe…


Ce roman se lit lentement, plus lentement qu’Être sans destin, la langue en est plus lourde, plus complexe et le récit pesant. Mais c’est passionnant, ouvre de vraies réflexions. Kertész revient sur les raisons qui l’ont fait écrire, son absence de talent et de vocation. Il raconte le choc éprouvé par le premier refus essuyé par son roman, la Hongrie communiste le rejetant. Il évoque indirectement la vie (ou plutôt l’absence de vie) sous ce régime menaçant et absurde.
Challenge littérature juive de Mazel

dimanche 14 août 2011

Je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration.

Imre Kertész, Être sans destin, traduit du hongrois par Natalia et Charles Zaremba (1975), Arles, Actes Sud, 1998.

Un très grand livre à propos duquel il est difficile d’employer le verbe « aimer » tant il est déstabilisant. Lors de ma relecture pour ce blog, je n’ai cessé de me demander comment j’allais bien pouvoir vous en parler. Et donc, il y aura plein d’extraits.
  Une fois n’est pas coutume, quelques mots sur l’auteur. Imre Kertész est né dans une famille juive à Budapest en 1929. Il a été déporté à Auschwitz puis à Buchenwald puis à vécu dans la Hongrie communiste. Il a reçu le prix Nobel de Littérature en 2002.
  Ce roman (car ce n’est pas un livre de témoignages) relate l’expérience des camps. Mais d’une façon incroyable. Le narrateur, un jeune homme de 15 ans, ignore tout de l’histoire, ne sait que son histoire personnelle et semble ne jamais comprendre et toujours chercher à comprendre et à justifier.

La vieille dame – comme on disait dans mon wagon – était malade, et on supposait qu’elle était devenue folle, sans aucun doute à cause de la soif. L’explication semblait plausible. J’ai compris à cet instant seulement combien ils avaient raison, ceux qui disaient encore au début du voyage : quelle heureuse circonstance qu’il n’y ait dans notre wagon ni de tout-petits ni de très vieux, ni, espérons-le, de malades. L’après-midi du troisième jour, la vieille dame a fini par se taire. Alors on s’est dit : Elle est morte, parce qu’elle n’a pas eu d’eau. Mais bon, on le savait bien : elle était vieille et malade, et de cette manière tout le monde, y compris moi, trouvait la chose compréhensible, en définitive.

Les expressions les plus fréquentes : « naturellement », « en somme », « il faut bien comprendre », « pour ainsi dire ». Par exemple, il est naturel qu’un soldat éprouve de la répugnance pour les prisonniers, sinon comment les battre et les éliminer ? Si on se met à sa place, c’est bien compréhensible... d’autant que tous ces hommes pleins de gale, de vermine et de maladie sont bien écœurants… tout est décrit ainsi.

Je ne sais qui commandait ni comment cela s’est passé – je me rappelle seulement qu’une sorte de pression pesait sur moi, qu’une espèce d’élan m’emportait, me poussait, me faisant un peu trébucher dans mes nouvelles chaussures, dans un nuage de poussière et avec d’étranges bruits sourds derrière moi, comme si on frappait le dos de quelqu’un, en avant vers de nouvelles cours, de nouvelles grilles, des barbelés, des clôtures qui s’ouvraient, se fermaient et se confondaient finalement à mes yeux en un fouillis flou et embrouillé.

Kertész tient à ne pas être une simple victime, son titre et la fin du livre insiste sur quelque chose d’important à ses yeux : tout le monde a fait de petits pas dans la direction des événements, même lui, même ceux qui sont morts. Les choses « n’arrivent » pas simplement, il faut pour cela que les humaines les fassent. L’expérience du camp est précisément l’expérience de l’absence de destin pour les humains.

Zoran Music, Dachau, Corps emporté par trois hommes, 1945
Paris, musée national d'Art moderne, image RMN

Le froid, l’humidité, le vent ou la pluie ne me gênaient plus : ils n’arrivaient pas jusqu’à moi, je ne les ressentais pas. Même ma faim avait passé ; je continuais à porter à la bouche tout ce que je trouvais, tout ce qui était mangeable, mais plutôt distraitement, machinalement, par habitude pour ainsi dire. Le travail ? Je ne tâchais même plus de faire semblant. Si cela ne leur plaisait pas, eh bien, tout au plus ils me battaient, ils ne pouvaient pas vraiment me faire de mal, de toute façon, je gagnais du temps : dès le premier coup, je me jetais à terre et ne sentais plus les autres, car je m’endormais aussitôt.

Ici, un entretien de l'auteur. 
Un des livres les plus impressionnants sur le sujet en ce qui me concerne.


Challenge littérature juive de Mazel