La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 7 octobre 2025

« Une existence tranquille », ça n'irait pas ? Car c'est bien la nôtre !

 

Kenzabuô Ôé, Une existence tranquille, parution originale 1990, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai, édité en France par Gallimard (Folio).


Quelques mois dans la vie d'une famille de Tokyo, quand les parents sont partis en Californie. La narratrice est Mâ. Elle tient la chronique de cette « existence tranquille » avec Eoyore, son grand frère, handicapé mental et compositeur de musique, et Ô, son petit frère qui prépare ses examens d'entrée à l'université.

Si j'essaie rétrospectivement de clarifier les choses, je pense avoir éprouvé alors envers mon père deux sentiments différents. D'une part, j'étais irritée par son attitude que je trouvais veule, et ce quel que fût le caractère de cette « crise ». D'autre part, je me disais que décidément il avait vieilli.

La vie de Mâ s'organise principalement autour de celle d'Eoyore, qu'il faut accompagner à un centre spécialisé et à des cours de musique, mais le récit s'enrichit progressivement d'autres enjeux. Mâ fait aussi le portrait de son père, qui ressemble beaucoup à l'auteur, portrait peu sympathique, d'un homme un peu égoïste. Il y a aussi ses propres études en littérature française, sur Céline. Il y a surtout ses réflexions et ses réactions face à ce qui l'entoure : des petites filles agressées par un « détraqué sexuel », ce qui l'amène à s'interroger sur Eoyore, le goût de son père pour William Blake, l'attitude de sa mère, un film de Tarkovski, les obsèques d'un oncle, l'action d'un ami en soutien à la dissidence polonaise (on est à la fin des années 80), etc.

Nicolas de Crécy, Kawabata Dori, fusain 2012, Coll. privée


J'ai entamé ce roman avec une certaine prudence. En effet j'ai découvert Ôé en lisant M/T les merveilles de la forêt, que j'ai beaucoup aimé, mais ma lecture de Dites nous comment survivre à notre folie a été plus compliquée. Voilà un auteur qui campe régulièrement des handicapés mentaux – c'est rare – et qui s'intéresse à des êtres peu accordés à la société, à l'irruption des pulsions incontrôlées, à la dépression. Le lire peut engendrer un certain malaise.

Mais finalement j'ai été prise progressivement par ce récit d'une existence, à la fois ordinaire et inhabituelle, où de nombreux sujets viennent s'ajouter au fil principal de façon parfois inattendue. Les ennuis ne proviennent pas toujours d'où l'on pense.

Mon frère, source pourtant de tous ces remous, demeurait impassible et, se dirigeant vers le bord de la route, pencha la tête vers les feuilles rouges, mouchetées de jaune, du plaqueminier de petite taille, émondé en vue de la récolte, qui poussait légèrement en contrebas dans le champ, pour y humer les gouttes brillantes laissées par une précédente averse.

Et il m'a semblé que peut-être ses gestes étaient trop lents et son expression trop bonhomme, mais qu'il était en tout cas traité comme quelqu'un d'ordinaire par les gens qui lui prenaient ses tracts. C'était aussi la première fois qu'il entrait en contact de manière aussi directe avec la société extérieure, mais j'ai eu le sentiment de découvrir la personne vraiment ordinaire, cette personne de rien du tout qu'il est.

Ôé a reçu le prix Nobel de littérature en 1994.

Ôe Kenzaburô sur le blog :



jeudi 24 octobre 2019

Le froid et la curiosité s’affrontant à fleur de peau leur marbraient le visage.

Kenzaburô Ôé, Dites-nous comment survivre à notre folie, traduit du japonais par Marc Mécréant, parution originale 1966.

Un étrange recueil composé de quatre récits.
Le premier, Gibier d’élevage, se tient dans un village très isolé, dans la montagne et la forêt, pendant la Seconde guerre mondiale. Un avion ennemi s’est écrasé et les villageois ont capturé un soldat, un noir, qu’ils ramènent et enferment. L’histoire est racontée du point de vue d’un adolescent qui découvre, à cette occasion, le mal que fait la guerre à une collectivité. Il découvre également ce colosse noir, si différent des hommes du village, dont la vue le terrifie et l’enchante en même temps. S’exprime dans ce récit une véritable fascination pour ce corps, si musclé, si viril, si noir et complètement inconnu. Et le village plonge dans une violence de moins en moins contrôlable.
Le deuxième, Dites-nous comment survivre à notre folie, met en scène un narrateur adulte qui raconte le lien qu’il entretient avec son enfant, handicapé physique et mental. C’est un texte très perturbant, car le narrateur ne se présente pas à son avantage, obèse, paranoïaque, peut-être fou lui-même. Il est question de cette relation fusionnelle qu’il a avec son fils, dont il parviendra peut-être à se délivrer.
Troisième récit, Agwîî le monstre des nuages, traite aussi des bébés handicapés, de la mort, de la coexistence avec la maladie, mais il suggère une voie pour que le narrateur se débarrasse de ses fantômes personnels.
Dans le quatrième, Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes, le narrateur est allongé, mourant d’un cancer (dit-il) et dictant à une infirmière un récit d’enfance remontant à la Seconde guerre mondiale (encore). Il est fort possiblement paranoïaque, lui aussi.

Aux deux coins de la bouche qui évoquait péniblement un fruit trop mûr étranglé par une ficelle le lait débordait, gras, dévalait le long du cou, mouillait la chemise ouverte, coulait sur la poitrine, s’immobilisait sur la peau gluante aux reflets sombres en gouttes visqueuses comme de la résine et qui tremblotaient. Je découvris, au milieu de l’émotion qui me desséchait les lèvres, que le lait de chèvre était un liquide extraordinairement beau.

Juma, Daruma, Si tu es sincère tu n'échoues jamais, XIXe siècle, Great Victoria Art gallery


Toutes ces nouvelles fréquentent des thématiques proches. Un homme à la santé mentale fragile, entretenant une relation houleuse avec sa mère, vivant avec un enfant anormal. Rien d’autobiographique ici, mais une manière de dire le drame intime et les bouleversements intérieurs de l’auteur. Je me suis souvent sentie mal à l’aise. Certains récits sont déroutants, notamment parce que l’on ne sait pas si l’on doit se fier à la parole d’un narrateur instable et plongé dans des souvenirs douloureux. La guerre est à l’arrière-plan, ainsi que le village de la forêt.
Il est beaucoup question du difficile lien entre les parents et leurs enfants. Qui est au service de qui ? qui protège qui ? Il faut se libérer des liens qui nous protègent et nous enserrent tout à la fois. Et l’impossibilité à raconter ce qu’il s’est passé et à transmettre une mémoire familiale.

Nous étions, mon frère et moi, deux menues graines prisonnières d’une enveloppe dure et d’une pulpe épaisse, deux graines vertes enchâssées dans une fine pellicule qui, à peine chatouillée par la lumière du dehors, frissonnerait et finirait par se détacher. Or à l’extérieur de l’écorce dure, du côté de la mer dont on voyait de la terrasse miroiter au loin le mince ruban, dans la cité par-delà la houle des montagnes superposées, la guerre, à présent disgracieuse dans sa majesté de légende trop longtemps entretenue, vomissait un air croupi.

Un ton très différent du magnifique Les Merveilles de la forêt, que je vous conseille vivement.

L’avis de Sandrine, pas du tout convaincue.


lundi 11 juin 2018

C’était une vue ravigotante !

Kenzaburô Ôé, M/T et l’histoire des merveilles de la forêt, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, parution originale 1986.

Le narrateur, après bien des hésitations, entreprend de raconter les légendes de fondation du village où il a grandi. Ces légendes que lui racontait sa grand-mère quand il était petit et qu’il a recueillies auprès des vieillards, des légendes qui se contredisent, avec des silences et des informulés, sur lesquelles il jette un regard à la fois charmé et prudent.

Crac, voici l’histoire. Vraie ou fausse, qui le sait ? Mais comme c’est une vieille histoire, il faut que tu l’écoutes en croyant qu’elle est vraie, même si elle est fausse. D’accord ?

Tout commence à une époque mythique, celle des châteaux et des pirates, quand un groupe de jeunes gens remontent la rivière pour s’installer au plus profond de la forêt. Puis vient l’époque de la lutte contre la féodalité, puis celle de la Seconde guerre mondiale où le village entre peu à peu dans l’histoire connue. Il est question d’un héros, le destructeur, de géants, d’une femme énorme, d’un enfant pas comme les autres, de poisons… Le village à ses origines n’est pas sans rappeler certains décors des films d’Hayao Miyazaki, avec sa forêt impénétrable où l’on se cache pour échapper à la modernité et à la ville. Néanmoins, nous ne sommes pas dans un conte. L’auteur effectue sans cesse des allers et retours avec le temps de son enfance et son présent. Il retrouve dans les jeux des enfants des souvenirs des épisodes mythiques, dans des expressions locales l’écho lointain d’épisodes guerriers et rend également un bel hommage à sa mère et à sa grand-mère. La légende n’est ni morte ni reléguée dans le passé ou dans les livres, elle vit encore dans le langage, le souvenir, les habitudes, les corps des habitants. Le présent n’est ni désenchanté ni vide, il puise ses racines dans la forêt.

Or, maintenant que je me suis mis à raconter l’histoire moi-même, j’ai trouvé que ce sentiment de nostalgie était particulièrement difficile à transmettre aux autres.
Paravent japonais du 19e siècle, musée municipal de Nagoya.

Nous n’avons pas affaire à un récit évident, linéaire, qui se donnerait de lui-même. Le narrateur répète, nuance, reprend inlassablement les mêmes termes, rappelle ce que l’on sait déjà, ne précise pas les événements de l’histoire du Japon (petite complication pour le lecteur occidental), il serpente. La légende n’est pas toute droite. Il faut s’y perdre. Le lecteur pressé peut être tenté de passer par-dessus les répétitions et les redites et d’aller directement à l’essentiel, au cœur du récit. Grave erreur ! Il faut accepter d’errer un peu et de revenir sur ses pas pour continuer à avancer.
C’est beau. Ça donne envie d’aller marcher dans le vert.

Mais, moi, je me taisais. Car je savais très bien que j’avais dessiné un « tableau du monde » différent de celui qui pourrait être expliqué à un instituteur né et élevé dans une ville au bord de la mer et nommé dans un village de la forêt. De plus, je me sentais très fier en me disant : « C’est le monde dans lequel nous vivons, c’est comme ça, notre forêt, notre village dans la vallée au milieu de la forêt. » À ce moment-là, je ne possédais pas encore dans mon cœur ce signe, mais si, aujourd’hui, il me permet d’exprimer ce sentiment, cette pensée, je dirai que nous vivions dans ce village à l’ombre d’un grand M/T.

Merci Magali pour la lecture !