La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 11 juin 2018

C’était une vue ravigotante !

Kenzaburô Ôé, M/T et l’histoire des merveilles de la forêt, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, parution originale 1986.

Le narrateur, après bien des hésitations, entreprend de raconter les légendes de fondation du village où il a grandi. Ces légendes que lui racontait sa grand-mère quand il était petit et qu’il a recueillies auprès des vieillards, des légendes qui se contredisent, avec des silences et des informulés, sur lesquelles il jette un regard à la fois charmé et prudent.

Crac, voici l’histoire. Vraie ou fausse, qui le sait ? Mais comme c’est une vieille histoire, il faut que tu l’écoutes en croyant qu’elle est vraie, même si elle est fausse. D’accord ?

Tout commence à une époque mythique, celle des châteaux et des pirates, quand un groupe de jeunes gens remontent la rivière pour s’installer au plus profond de la forêt. Puis vient l’époque de la lutte contre la féodalité, puis celle de la Seconde guerre mondiale où le village entre peu à peu dans l’histoire connue. Il est question d’un héros, le destructeur, de géants, d’une femme énorme, d’un enfant pas comme les autres, de poisons… Le village à ses origines n’est pas sans rappeler certains décors des films d’Hayao Miyazaki, avec sa forêt impénétrable où l’on se cache pour échapper à la modernité et à la ville. Néanmoins, nous ne sommes pas dans un conte. L’auteur effectue sans cesse des allers et retours avec le temps de son enfance et son présent. Il retrouve dans les jeux des enfants des souvenirs des épisodes mythiques, dans des expressions locales l’écho lointain d’épisodes guerriers et rend également un bel hommage à sa mère et à sa grand-mère. La légende n’est ni morte ni reléguée dans le passé ou dans les livres, elle vit encore dans le langage, le souvenir, les habitudes, les corps des habitants. Le présent n’est ni désenchanté ni vide, il puise ses racines dans la forêt.

Or, maintenant que je me suis mis à raconter l’histoire moi-même, j’ai trouvé que ce sentiment de nostalgie était particulièrement difficile à transmettre aux autres.
Paravent japonais du 19e siècle, musée municipal de Nagoya.

Nous n’avons pas affaire à un récit évident, linéaire, qui se donnerait de lui-même. Le narrateur répète, nuance, reprend inlassablement les mêmes termes, rappelle ce que l’on sait déjà, ne précise pas les événements de l’histoire du Japon (petite complication pour le lecteur occidental), il serpente. La légende n’est pas toute droite. Il faut s’y perdre. Le lecteur pressé peut être tenté de passer par-dessus les répétitions et les redites et d’aller directement à l’essentiel, au cœur du récit. Grave erreur ! Il faut accepter d’errer un peu et de revenir sur ses pas pour continuer à avancer.
C’est beau. Ça donne envie d’aller marcher dans le vert.

Mais, moi, je me taisais. Car je savais très bien que j’avais dessiné un « tableau du monde » différent de celui qui pourrait être expliqué à un instituteur né et élevé dans une ville au bord de la mer et nommé dans un village de la forêt. De plus, je me sentais très fier en me disant : « C’est le monde dans lequel nous vivons, c’est comme ça, notre forêt, notre village dans la vallée au milieu de la forêt. » À ce moment-là, je ne possédais pas encore dans mon cœur ce signe, mais si, aujourd’hui, il me permet d’exprimer ce sentiment, cette pensée, je dirai que nous vivions dans ce village à l’ombre d’un grand M/T.

Merci Magali pour la lecture !

2 commentaires:

  1. Tiens, voilà un titre totalement inconnu de moi mais qui ne semble pas manquer d'intérêt ! Le propos et les citations me plaisent bien !

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    1. Le monsieur est prix Nobel de Littérature et apparemment Folio vient de le rééditer. Oui c'est une belle découverte !

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