La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 27 janvier 2026

Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie.

 

Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997, paru chez Gallimard/Folio.


Le narrateur et auteur, Modiano, part, si l'on peut dire, sur les traces d'une jeune fille, Dora Bruder, après avoir lu une petite annonce dans un journal parisien de décembre 1941. Elle a fugué et on la recherche.


« Paris
On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. »
Ce quartier du boulevard Ornano, je le connais depuis longtemps.
C'est presque le début.

D'emblée, la chronologie est brouillée. Le roman date de 1997, le journal de 1941, il a été lu 8 ans avant, mais l'auteur s'appuie sur ses propres souvenirs (les années 60, les années 80), mais aussi sur les souvenirs de la guerre que lui a racontés son père... Les rues de Paris se marchent, se transforment, disparaissent... Avec ce roman nous plongeons dans la dure époque de l'Occupation et de l'État vichyste, celui qui enferme les enfants et pourchasse les Juifs. Cette époque où certains se sont contentés d'obéir aux ordres, mais ont quand même bien pris soin de détruire les registres pouvant les accuser – on n'est pas si bête.

En 1965, je ne savais rien de Dora Bruder. Mais aujourd'hui, trente ans après, il me semble que ces longues attentes dans les cafés du carrefour Ornano, ces itinéraires, toujours les mêmes (…) et ces impressions fugitives que j'ai gardées (…), tout cela n'était pas dû simplement au hasard. Peut-être, sans que j'en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace deDora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane.

Les informations réunies par Modiano sur Dora Bruder et ses parents sont bien minces. Il y a de nombreux noms de lieux, comme autant de détails auxquels se raccrocher, noms de personnes, silhouettes plus ou moins marquées. Le livre constitue en réalité une marche à la fois sans fin et hésitante, reculant au maximum le moment du point final, celui de l'assassinat à Auschwitz, marche nourrie par les innombrables souvenirs d'un auteur qui se rappelle sa propre jeunesse, sa propre fugue, ses propres errances dans le quartier.

Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j'ai découvert, par hasard, qu'elles avaient habité. Ce que l'on d'elles se résume souvent à une simple adresse. Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie – ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence.

C'étaient les traces de chambres où l'on avait habité jadis – les chambres où vivaient ceux et celles de l'âge de Dora que les policiers étaient venus chercher un jour de juillet 1942. La liste de leurs noms s'accompagne toujours des mêmes noms de rues. Et les numéros des immeubles et les noms des rues ne correspondent plus à rien.

Une plaque de rue à Antibes.

Modiano sur le blog :

Rue des boutiques obscures : un homme amnésique remonte le passé à la recherche et se rapproche des années d'Occupation
Villa Triste : un été dans une station balnéaire quand on était jeune
La Danseuse : souvenirs vagues d'une danseuse

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.






jeudi 31 octobre 2024

Et maintenant, Mesdemoiselles, Messieurs, mettons de l’ordre dans tout cela.

 

Patrick Modiano, La Danseuse, 2023.

 

Le narrateur reconstitue ses souvenirs d’une danseuse, d’une femme dont on ne saura pas le nom, de son fils et de ceux qui gravitent autour d’elle, des danseurs, des gens qu’on a un peu de mal à situer. Et puis voilà. C’est léger comme une mélodie que l’on fredonne, cela a un charme gris mélancolique un peu violet.

À l’arrière-plan de la danseuse, il y a un monde un peu louche. Un homme qui doit partir à l’étranger, un autre qui a des affaires, des frères qui harcèlent et suivent les femmes, une maison à Saint-Leu-la-Forêt, mais le narrateur ne connaît pas tout cela, se contentant de bribes.

 

Et pourtant certains détails demeurent assez présents. Il faudrait en faire une liste. Mais il serait très difficile de suivre l’ordre chronologique. Le temps qui a brouillé les visages a gommé aussi les points de repère. Il reste quelques morceaux d’un puzzle, séparés les uns des autres pour toujours.

 

Nous suivons le boulevard Pereire, puis l’avenue de Villiers. L’air est tiède, presque comme en été, et pourtant il me semble bien que nous étions au mois de novembre. Et j’ai la certitude que les arbres n’avaient pas encore perdu leurs feuilles.

 

Mary Ellen Mark, Jerry Hill et Margaret Sell au spectacle de Danse
de l'hôtel Hilton Floride
1993

Modiano sur le blog :

Rue des boutiques obscures
Villa Triste

 

mercredi 26 juillet 2017

Sage et romantique jeunesse qu’on expédierait en Algérie.

Patrick Modiano, Villa Triste, 1975.

Le narrateur raconte, avec 12 ans ou plus de recul, un été dans une station balnéaire au bord d’un lac alpin. Il s’est installé là sous un faux nom, il craint de partir en Algérie, il craint peut-être d’autres fantômes. Il fait la rencontre d’Yvonne, une apprentie starlette de cinéma escortée d’un grand dogue allemand et d’un ami homosexuel. Et ce n’est qu’à la fin du livre que le lecteur comprendra brutalement la raison de cette longue et absurde reconstitution.
Si le narrateur reconstitue les événements survenus cet été-là, il le fait à la manière de Modiano, citant les noms propres, le programme de cinéma, les détails du papier peint, se demandant pour quelle raison il se souvient de ceci et pas de cela.

Derrière, le parc d’Albigny descend en pente très douce jusqu’au lac avec ses saules pleureurs, son kiosque à musique et l’embarcadère d’où l’on prend le bateau vétuste qui fait la navette entre les petites localités du bord de l’eau : Veyrier, Chavoires, Saint-Jorioz, Éden-Roc, Port-Lusatz… Trop d’énumérations. Mais il faut chantonner certains mots, inlassablement, sur un air de berceuse.

Yvonne est mystérieuse, ne parle pas de son enfance ou de sa famille. Souhaite-elle réellement faire carrière au cinéma ? Tout semble un peu faux dans cette population qui habite les hôtels et les villas. Mais le narrateur vit lui-même sous un faux nom, se présente comme un comte russe et est en réalité incapable de répondre « non » à quelqu’un qui a l’impression de le connaître. Il se crée un personnage. C’est lui qui raconte, mais quand il évoque pour nous, lecteur, ses souvenirs d’enfance, on ne peut s’empêcher de se demander si ce sont d’authentiques souvenirs ou s’il s’agit là encore d’un petit roman. Le narrateur se présente, à nos yeux et à ceux d’Yvonne, comme un exilé, un apatride, un sans-famille, un homme déjà vide. Il a faim de noms propres et d’ancrage local. Il se nourrit des noms des rues, des cinémas, des bars, se remémore avec délectation le moindre détail matériel. À demi-mot, même si on ne sait rien de lui, on comprend qu’il n’est relié à aucun lieu particulier et se révèle fasciné par cette petite française.
 
Lac près de Chamonix.
Le chien passait une tête entre les plantes vertes et nous observait. Une nouvelle vie aurait pu commencer à partir de cette nuit-là. Nous n’aurions jamais dû nous séparer. Je me sentais si bien entre elle et lui, autour de la table de jardin, dans ce grand hangar qu’on a certainement détruit, depuis.

Le roman évoque l’insouciance de la jeunesse dorée des années 60 qui danse, boit et fait l’amour, alors que la guerre d’Algérie est toute proche, peut-être plus proche qu’on ne croit, et que la Seconde guerre mondiale est encore bien présente dans les esprits. C’est une société pleine de non-dits et porteuse de contrastes qui peuvent être violents. Cette ville de vacances où tout le monde joue un rôle s’apparente pour le narrateur aux colonies, comme un îlot de richesse et de vacuité, isolé du reste du monde.
C’est la mélancolie d’un temps, d’un lieu, de personnes, car tout a disparu. Personne ne s’en souvient plus non plus. Tout cela n’existe plus que sur les prospectus périmés du syndicat d’initiative et dans la mémoire hésitante du narrateur. C’est un très beau livre sur le souvenir, comme un essai pour s’installer dans une époque heureuse, mais révolue. Voilà pourquoi le narrateur éprouve une véritable fascination pour les détails matériels, car tout s’est écaillé.

Où étions-nous ? Au cœur de la Haute-Savoie. J’ai beau me répéter cette phrase rassurante : «  au cœur de la Haute-Savoie », je pense plutôt à un pays colonial ou aux îles Caraïbes. Sinon, comment expliquer cette lumière tendre et corrosive, ce bleu nuit qui rendait les yeux, les peaux, les robes et les complets d’alpaga phosphorescents ?

Merci Sylvie pour la lecture.


L’avis d’IngannmicDestination PAL – la liste complète des lectures d’été.

dimanche 1 mars 2015

J’avais déjà vécu ma vie et je n’étais plus qu’un revenant qui flottait dans l’air tiède d’un samedi soir.

Patrick Modiano, Rue des Boutiques Obscures, 1978.

Le narrateur, semble-t-il amnésique, part à la recherche de son passé. À partir d’un nom propre, il en découvre d’autres. Il croit se reconnaître sur une vieille photographie, se rend dans un château où il croit être déjà venu, cherche son vrai nom. Au fur et mesure il s’approche de plus en plus de la France occupée, des contrôles de la police, des disparitions inexpliquées, des non-dits et des silences.
Je découvre le monde de Modiano, un Paris disparu et obsolète aux numéros de téléphone désaffectés, le silence et les gênes des personnages, les trajets dans des rues désertes. La quête du narrateur s’effectue sans réelle logique, il s’agit plus de la recherche d’une mémoire des lieux que d’une connaissance des faits. Je suis frappée par l’omniprésence des noms propres, noms de personnes, de rues, d’hôtel. Je m’y suis perdue, il est visible, si l’on peut dire, que Modiano tire sa poésie de la fréquentation des annuaires.
Difficile d’en dire beaucoup sur ce roman, qui tient par une langue sobre et retenue. Le narrateur, confronté à ses interlocuteurs ou à des photographies, sent vite ses mots lui échapper, tout comme le passé ou comme la vie. Des pans entiers de la mémoire sombrent dans l’oubli. Elle ressemble plus à un gouffre noir qu’à un ensemble de sentiers à parcourir. Le narrateur teste les noms qu’on lui propose sans reconnaître le sien, à chaque lieu se demande s’il est venu ou non, il lui semble que non, il demande si on le reconnaît sur une photographie… Tout disparaît.


J’avais lancé « Freddie » d’une voix altérée, comme si c’était mon prénom que je prononçais après des années d’oubli.
Il écarquillait les yeux.
-       - Freddie…
À cet instant, j’ai vraiment cru qu’il m’appelait par mon prénom.
-       - Freddie ? Mais il n’est plus là…
Non, il ne m’avait pas reconnu. Personne ne me reconnaissait.

Un mot. Ces derniers temps, j’ai entendu plusieurs personnes, aimant Modiano, essayer de parler de ses romans. « Essayer », car il semble que tout amateur de Modiano se transforme en petit Modiano bafouillant et hésitant, peinant à parler de sa lecture. Je trouve cela touchant et remarquable.

Le blogoclub de Sylire. Les avis de Mind the Gap et de Galéa.