La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 7 janvier 2025

Les émotions sont nuisibles lorsqu’on agit.

 


Dashiell Hammett, Coups de feu dans la nuit, recueil des nouvelles, Omnibus (divers traducteurs).

 

Des nouvelles majoritairement policières, ou criminelles. L’enquêteur (un petit homme rondouillard et désabusé) y travaille pour la Continentale, une agence de détectives privés. Il y a aussi quelques enquêteurs indépendants, comme Sam Spade dont le client commence par mourir et qui cherche à résoudre l’affaire – en général en huit clos. Et des nouvelles où le personnage principal est un repris de justice ou un aventurier aux codes moraux à la fois fermes et élastiques. Il y a aussi quelques nouvelles qui prennent place au sein d’un couple. Des récits noirs ou humoristiques, qui s’achèvent par une formule brève qui retourne la situation – autrement dit une vraie chute.


Nous fouinâmes dans les cendres pendant quelques minutes, non dans l’espoir de trouver quoi que ce soit, mais parce qu’il est dans la nature de l’homme de renifler les ruines.


Si je n’ai pas lu l’intégralité du volume, j’ai pris grand plaisir à lire chaque soir une petite nouvelle bien ficelée. On connaît les codes du genre, répartition des rôles entre hommes et femmes, place des noirs et des asiatiques (mais distance de bon aloi avec les clichés racistes), enrichissement plus ou moins honnête, petites frappes en quête d’argent et enquêteur calme et perspicace qui manifeste peu de goût pour l’outrance ou la violence. Nous assistons à une enquête minutieuse, plus qu’à une démonstration de force.

C’est aussi une drôle d’époque, celle de la prohibition, celle des richesses rapides, celle où on peut créer une fausse ville pour camoufler une vraie activité mafieuse.

C’est quand même sacrément bien écrit.

Crewdson, Evening side, 2021.
 

Je fis une rapide inspection de la maison et du domaine, sans grand espoir. Je ne trouvai rien. La moitié des boulots qu’on propose aux détectives privés ressemblent à celui-là : trois ou quatre jours – parfois autant de semaines – se sont écoulés depuis que le crime a été commis. La police fait son travail, et donne sa langue au chat ; c’est à ce moment que la partie lésée s’adresse au limier. Elle le lâche sur une piste froide, cent fois piétinée et s’attend… Oh et puis, à quoi bon ! j’ai choisi cette façon-là de gagner ma vie, alors…

 

Le seul moyen d’obtenir quelque chose de lui était de le lui demander, c’est pourquoi je fis :

- Alors ?

Il eut un sourire courtois, comme un mur blanc très satisfait, et murmura :

- Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ?

 


Dashiell Hammett sur le blog :

Moisson rouge
Sang maudit
La Clé de verre
Le Faucon maltais
L'Introuvable

Évidemment je vais relire les romans.

Évidemment, c'est mon second billet sur ce recueil de nouvelles et donc premier billet : Coups de feu dans la nuit (avec d'autres citations).


Première participation d'un bon poids au mois des bonnes nouvelles de Je lis, je blogue. 






vendredi 8 novembre 2013

Cela vaudrait parfois la peine d’écrire un livre sur les gens. Ils sont bizarres.


Dashiell Hammett, Coups de feu dans la nuit, intégrale des nouvelles, édité par Omnibus, 2011.
Parutions originales entre 1922 et 1961.
Traduit de l’américain par J.-F. Amsel, Natalie Beunat, Frédéric Brument, Véronique Donnat, Jean-Luc Fromental, Philippe Grunebaum, Marie-Christine Halpern, Jeannine Hérisson, P.-J. Izabelle, François Landon, Christian Marie, Thierry Marignac, Richard Matas, Daniel Riche, Henri Robillot, Maud Sissung, Liliane Sztajn et France-Marie Watkins.

Je n’aime pas l’éloquence : si elle n’est pas assez convaincante pour percer votre carapace, elle vous ennuie, et si elle vous convainc, elle trouble vos pensées.

Pendant plusieurs mois j’ai lu ce volume de 1200 pages rassemblant l’intégralité des nouvelles de Dashiell Hammett. Si vous aimez la littérature noire, ce sera pour vous un pur bonheur ! J’ai même préféré les nouvelles aux romans. Le style concis d’Hammett se coule à la perfection dans la forme courte.
La majorité des nouvelles sont policières, même si quelques-unes sont simplement noires et pleines d’humour grinçant. Deux ou trois mettent en scène des couples me rappelant ceux de Dorothy Parker. Le narrateur le plus fréquent est un détective travaillant pour une agence de San Francisco, un homme replet, peu enclin à la violence, pragmatique et s’efforçant de bannir toute psychologie de son travail. Je l’ai beaucoup aimé ! Il y a aussi quelques nouvelles avec le Sam Spade des romans.

Owen Smith, Dashiell Hammett's San Francisco,
2008, piqué sur internet
Elle n’était pas à proprement parler belle, mais c’était le genre de femme qu’on ne peut quitter des yeux lorsqu’on se trouve seul avec elle et qu’on préfère ne pas voir appartenir à un homme dont on a peur.

Nous plongeons dans le San Francisco d’avant guerre, métropole à l’heure de la prohibition et de l’âge d’or du gangstérisme, où les détectives privés font jeu égal avec la police. Certains textes se déroulent à la frontière mexicaine, ou dans des fonds de bleds où la loi du Far West existe encore et où le shérif fait ce qu’on lui dit. Il y a des crimes et disparitions chez de riches particuliers, ou des braquages de banque, ou des affaires de petits voyous. C’est très varié.

Pour le Vieux, aujourd’hui n’est jamais mardi. Aujourd’hui semble être mardi.

Le ton est sobre, sans marque affective et psychologique, avec un peu de cynisme, apte à tous les retournements de situation, parce que c’est un monde où il faut se méfier des apparences. Dans certains romans, notamment La Clé de verre,  ce retournement constant des positions et l’impossibilité de connaître la pensée du détective étaient quelquefois un peu lassant, mais dans le cadre de courts récits, c’est une réussite.
Je me suis régalée.
  
Quant à moi, je comptais bien m’en tirer d’un seul morceau. Peu d’hommes sont tués. La plupart de ceux qui finissent de mort violente se font tuer. J’ai vingt ans d’expérience, passés à éviter ça.

Je peux bien vous le dire, j’ai lu tout Dashiell Hammett.

jeudi 1 août 2013

Elle me regarda comme si elle était sur le point de me dire : « Je t’aime », puis elle me demanda : « C’est une menace ? »


Dashiell Hammett, L’Introuvable, paru en 1934, traduit de l’américain par Pierre Bondil et Natalie Beunat, édition Quarto Gallimard, 2009.

Le dernier roman d’Hammett et peut-être celui que j’ai préféré, qui ressemble le plus à un roman policier classique. Encore que…
Le début est déstabilisant puisque le narrateur qui s’appelle Nick Charles est marié et n’est plus détective. En plus on est à New York et plus à San Francisco. Heureusement on retrouve vite nos marques : Clyde Wynant, un inventeur un peu fou, est en vadrouille alors que sa famille le recherche et très vite sa secrétaire, Julia Wolf, est assassinée. Elle était seule à pouvoir le joindre. Il faut ajouter à cela de très nombreux verres d’alcools, une famille Wynant composée presque exclusivement de menteurs, une nymphette immature (un classique chez Hammett), un bar clandestin, un avocat, des flics, etc. La panoplie est complète (sauf les bagarres et les fusillades, y en a presque pas).
C’est peut-être le Hammett le plus facile à lire à moins que je ne me sois habituée aux tours de la narration. Mais ici il y a moins de jeux de masques et de retournement, on flaire un petit mieux les mensonges et le héros en paraît un peu moins impénétrable. Le roman vaut pour ses faces à face entre personnages, chacun cherchant à duper l’autre, les rapports sociaux étant des duels et des luttes. Il y a aussi beaucoup d'humour dans ces situations.
Je l’ai dévoré rapidement en deux nuits, avec grand plaisir.

- Tu ne lui as pas dit que tu as arrêté le boulot de privé.
- Il aurait pensé que j’essayais de lui faire croire Dieu sait quoi, expliquai-je. Pour un truand borné dans son genre, un détective sera toujours un détective, et je préfère lui mentir plutôt que de le laisser croire que je mens. Tu as une cigarette ? D’une certaine façon, il a vraiment confiance en moi.

Destination PAL. J'ai fini de lire les romans d'Hammett et ils ont tous leur billet sur le blog. Prochaine étape : les nouvelles.

jeudi 29 novembre 2012

Ma manière de procéder consiste à jeter dans les roues une barre de fer violente et imprévisible.


Dashiell Hammett, Le Faucon maltais, traduit de l’américain par Pierre Bondil et Natalie Beunat, 1e éd. 1930, Paris, Gallimard, 2009.

J’ai relu pour vous Le Faucon maltais, le roman de Dashiell Hammett où son fameux privé reçoit son nom. Encore une fois l’histoire est invraisemblable, une chasse à l’oiseau noir pas vraiment crédible, dans le San Francisco des années 30. Tout commence quand Sam Spade, le détective aux yeux jaunes, reçoit la visite d’une belle jeune femme éplorée et apeurée recherchant sa sœur. Spade envoie son associé sur l’affaire, lequel se fait descendre dans la nuit. Ensuite, tout se complique, la jeune femme est plus habile qu’elle en a l’air, arrive une petite frappe, des flics, des armes, une drogue et une histoire de faucon à dormir debout. Les détails ne sont pas très importants.
La narration est saisissante, rapide et précise, sans une once de psychologie. On suit Sam Spade de bout en bout mais on n’aura jamais accès à ses pensées. Il est impossible de savoir s’il ment, s’il est sincère, s’il croit ou non ses interlocuteurs. Bien souvent, c’est seulement à la fin d’un chapitre que l’on découvre que les trois pages qui précèdent sont une manipulation. Il faut se montrer attentif aux modifications des traits du visage de chacun.
Je l’ai relu très vite, c’est un des meilleurs Hammett. Loin d’être aussi sanglant que Moisson rouge, la belle fatale est là mais bien différente de celle de Sang maudit, la narration met l’accent sur des face à face entre ennemis et alliés provisoires, le rapport de force se fait beaucoup grâce au langage et à la capacité de Spade de retourner la situation par les mots. Un petit chef d’œuvre.

Dashiell Hammett. Image Wiki.

Mes deux lectures ont été identiques : persuadée que j’avais vu le film, j’ai réalisé au bout d’un moment que non, que je confondais avec Le grand sommeil, et j’ai vu à la place des deux personnages Humphrey Bogart et Ingrid Bergmann, ce qui est perturbant.

Spade avait désormais le visage jaunâtre, presque blanc. Sa bouche sourit, et il y avait des petits plis autour de ses yeux qui brillaient. D’une voix douce, agréable, il lui dit : « Je vais te dénoncer à la police. Il y a toutes les chances que tu écopes de la perpétuité. Ce qui veut dire que tu sortiras dans vingt ans. Tu es un ange. Je t’attendrai. » Il s’éclaircit la gorge. « S’ils te pendent, je ne t’oublierai jamais. »

Nouvelle participation au Thursday Next Challenge d'Alice.




mercredi 9 mai 2012

Ned Beaumont avança les lèvres comme pour siffler mais il ne le fit pas.


Dashiell Hammett, La Clé de verre, 1e parution 1931, traduit de l’américain par Pierre Bondil et Natalie Beunat, Paris, Quarto Gallimard, 2009.

Vous savez que je possède ce gros volume des nouvelles traductions des romans de Dashiell Hammett, je vous ai parlé déjà ici de Moisson rouge et de Sang maudit.
La Clé de verre est un peu différent puisque le héros est Ned Beaumont, un jeune parasite, joueur professionnel, détective à ses heures, homme de main de Paul Madvig, lui-même au service du sénateur Henry, en quête de réélection. Le récit prend en effet place dans une ville américaine, en pleine prohibition. Les hommes politiques locaux s’assurent du « soutien » de leurs hommes de main, du haut jusqu’au bas de la pyramide, police y compris.
Le petit grain de sable est l’assassinat du fils du sénateur Henry, alors que tous les soupçons se portent sur Madvig. Ensuite, c’est plus compliqué. Beaumont se fait nommer enquêteur spécial afin de trouver le coupable, car il comprend que sinon c’est foutu pour les élections.
  Je n’en dis pas plus… C’est un Dashiell Hammett particulièrement désossé.
Le début est un peu difficile à suivre avec tous ces noms propres, d’autant que les rapports entre les personnages ne sont pas précisés clairement. On est dans le noir des années 30, les hommes ne font rien sans enlever/poser leur chapeau, enfiler leur manteau et mâchonner leur cigare. Beaucoup de castagne, de froideur et aucune psychologie. On ne connaîtra rien de l’intériorité des personnages, Beaumont en premier, sinon un sourire mince et une voix polie. Et bizarrement ça entretient le mystère, on ne sait qui ment, qui est sincère, derrière ces masques ; la manipulation est présente, mais invisible.

Liz, Stirling, Shuffling, 1993, PVC
Paris, musée national d'Art moderne - image RMN
 Les yeux bleus de Shad O’Rory regardèrent rêveusement dans le vide. Il eut un petit sourire triste et une note de mélancolie apparut dans sa voix mélodieuse aux discrets accents irlandais : « Ça veut dire qu’il y aura des morts. »
Le regard bleu de Madvig devint impénétrable et le ton de sa voix aussi difficile à déchiffrer que l’expression de ses yeux. « Seulement si tu choisis d’en arriver là. »

Prochaine étape : relecture du Faucon maltais exprès pour vous. Un article de David Agrech sur le personnage de joueur Ned Beaumont.

lundi 26 septembre 2011

J’espère que vous êtes fier de la façon dont vous avez fait votre travail. – Au moins, il est fait.

Dashiell Hammett, Sang maudit, traduit de l’américain par Pierre Bondil et Natalie Beunat (1e parution 1929), Paris, Quarto Gallimard, 2009.

Je poursuis ma lecture des romans de Dashiell Hammett (mon rêve étant de pouvoir marier les nouvelles traductions aux anciennes couvertures qui sont quand même très classes).
Le narrateur est toujours cet homme sans nom, ce privé bossant pour la Continental, dont l’intériorité nous restera inaccessible. À noter que ce détective ne sera doté d’un nom, Sam Spade, que dans Le Faucon maltais. Les personnages sont très nombreux, aucun n’est très reluisant, tous cupides, aveuglés par leur intérêt ou juste stupides.
 Le polar est d’abord paru en quatre épisodes dans un journal et la narration s’en ressent. Les événements s’enchaînent et se compliquent un peu plus à chaque fois. Je ne vais pas essayer de vous résumer l’histoire mais disons que le point de départ est dans la famille Leggett, victime d’un mystérieux cambriolage, qui cache bien plus de choses troubles en réalité (« troubles », c’est un euphémisme, il y a un mangeur d’hommes, une enfant meurtrière et un cousin taré). Nous retrouvons comme souvent une héroïne jeune et sous influence, en l’occurrence celle de la morphine, manipulée par son entourage. Une belle-mère épouvantable. Une secte. Un amoureux jeune, beau et crétin. Des nuées de journalistes en quête d’informations sensationnelles…

Très vite, la falaise, à peine une petite crête couverte de buissons au bas de laquelle courait le chemin. Le soleil n’avait pas encore fait son apparition. Mon pantalon adhérait désagréablement à mes jambes glacées. De l’eau clapotait dans mes chaussures déchiquetées. Je n’avais rien avalé, pas de petit déjeuner. Mes cigarettes étaient mouillées. Mon genou gauche me faisait mal car je me l’étais tordu quand j’avais dérapé dans la ravine. Je maudis le métier de détective et poursuivis ma progression en émettant des bruits de clapotis.

C’est de la littérature noire, très noire. Une fois l’énigme résolue, le monde n’est pas plus simple à appréhender. On a la sensation que tout cela continue encore et encore sans fin véritable.
Mon billet sur Moisson rouge.

Couverture originale, fournie par Wikipedia.

mardi 17 mai 2011

Elle donnait l’impression de dire la vérité, mais avec les femmes, en particulier les femmes aux yeux bleus, ça ne signifie pas toujours grand-chose.

Dashiell Hammett, Moisson rouge, traduction de l’américain par Pierre Bondil et Natalie Beunat, d’abord publié en feuilleton en 1927, 1e édition américaine 1928, Paris, Gallimard, 2009.

Authentique polar noir garanti d’époque, comme je les aime…
    Je vais essayer de faire un résumé de la chose : le narrateur est un privé qui débarque à Personville, appelé sur place par Donald Willsson, directeur du Herald. Pas de chance : son client se fait descendre avant même qu’ils puissent se rencontrer. Le détective – je viens de m’apercevoir qu’il reste anonyme – « Mon nom ne lui dira rien » – au lieu de repartir dans son agence, s’arrange pour résoudre le meurtre et déclencher une guerre des gangs pour purger la ville et remettre l’ordre entre les mains d’un politicien corrompu et briseur de grèves. Un match de boxe, une belle vénéneuse et son garde du corps drogué, des fusillades, un flic pourri, des trafics d’alcool, beaucoup d’alcool… Une écriture très sèche et précise, sans une once de psychologie, des répliques cyniques.

   J’ouvris les yeux dans la lumière terne du soleil matinal qui filtrait au travers de stores baissés.  
  J’étais allongé à plat ventre sur le sol de la salle à manger, la tête sur l’avant-bras gauche, le bras droit perpendiculaire au corps, la main crispée sur le manche rond, bleu et blanc, du pic à glace de Dinah Brand. La lame de quinze centimètres, pointue comme une aiguille, était plantée dans le sein gauche de la jeune femme.
  Elle gisait sur le dos, morte. Ses longues jambes musclées étaient orientées vers la porte de la cuisine. Son bas droit était filé sur le devant.


  Le directeur de l’hôtel arriva, replet, le visage, la voix et les gestes maîtrisés. Il n’avait pas, lui, le moins du monde les nerfs à vif. Il adopta l’attitude du fakir dont le numéro d’illusionniste rate lamentablement lors d’un spectacle de rue : « Ça alors, c’est la première fois que ça se produit, mais rien de grave, bien entendu. »
  Nous prîmes le risque de rallumer après avoir changé l’ampoule, puis nous comptâmes les impacts des balles. Dix au total.

J'adore...


Jacques Monory, Meurtre n°10/2, 1968, Paris, musée national d'Art moderne, cliché RMN.