La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est George Sand. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est George Sand. Afficher tous les articles

jeudi 5 mars 2015

Certains cantiques feront apparaître devant nous les fantômes gigantesques des antiques cathédrales.

George Sand, Consuelo, 1843.
Attention roman feuilleton en trois volumes, à dévorer lors d’un long voyage en train ou en avion, pour ne pas voir le temps passer.

Volume 1 : nous faisons connaissance avec Consuelo, petite bohémienne vivant à Venise (au XVIIIe siècle) et chantant pour l’amour de la musique, fiancée depuis l’enfance avec le bel Azoletto. Tout le début se déroule donc dans l’atmosphère des théâtres vénitiens où la simple et noble Consuelo fait ses premiers pas. Suite à un retournement de situation et à une trahison d’Azoletto, nous partons dans un château enfoui dans la forêt allemande où le comte Albert, le jeune héritier, est en proie à un mal mystérieux.
Le roman romantique déploie ses grands décors : la musique, Venise et ses gondoles, le château et son décor gothique (souterrain, potence, forêt, loup, nain), si on aime le romanesque on est servi. Consuelo est une héroïne agréable, tout en noblesse d’âme bien sûr, mais pleine d’énergie et capable de résolution, en contraste d’une part avec les mondains et les avides de gloire, d’autre part avec les résignés incapables d’affronter la vie. On sent que l’auteur l’aime bien. Par ailleurs la complexité de la psychologie des autres personnages est plutôt bien rendue.

Tout devient beau sous les regards de la lune ; le moindre effet d’architecture s’agrandit et prend du caractère ; le moindre balcon festonné de vigne se donne des airs de roman espagnol, et vous remplit l’imagination de ces belles aventures dites de cape et d’épée.
 
Danhauser, Franz Liszt au piano, avec George Sand et des tas
d'amis, 1840, Berlin, Ancienne galerie nationale, M&M.
Le tome 2 me semble encore meilleur que le 1, car peut-être plus romanesque. Consuelo est toujours dans ce grand château de Bohème, cherchant à sauver le jeune comte Albert de la folie. Nous retrouvons l’imagerie romantique : souterrains mystérieux, squelettes enfouis dans une grotte, folie, fascination pour Satan et amour impossible. À la suite d’une péripétie dont je vous laisse la surprise, voici Consuelo, pourtant fiancée à Albert, à nouveau sur les routes, déguisée en jeune homme, en compagnie du jeune Joseph Haydn.
Consuelo est décidément le roman de la musique, celui où Sand mêle cantiques, chants populaires italiens et espagnols, et musique allemande. Elle y fait preuve d’une réelle sensibilité et on regrette de ne pas disposer d’un disque pour accompagner la lecture. Elle donne envie de découvrir l’œuvre de Haydn, qui est ici un jeune héros plein d’avenir.

Albert était pour elle le génie du Nord, profond, puissant, sublime parfois, mais toujours triste, comme le vent des nuits glacés et la voix souterraine des torrents d’hiver. C’était l’âme rêveuse et investigatrice qui interroge et symbolise toutes choses, les nuits d’orage, la course des météores, les harmonies sauvages de la forêt, et l’inscription effacée des antiques tombeaux.
 
Lessing, Le château, 1828, Berlin, Ancienne galerie nationale, M&M.
Le tome 3 est une grosse frustration pour moi, car il ne finit pas du tout comme je le souhaite. Je dois donc vite lire la suite, à savoir La Comtesse de Rodolstadt, pour que la narration daigne prendre la voie que je veux.
Dans ce 3e tome, les hommes les plus nobles et les plus ignobles de l’Autriche succombent à la noblesse et à la beauté de Consuelo, qui repousse tout le monde avec dignité. Parmi les personnages secondaires réussis, je note le chanoine amoureux des fleurs et de la musique et la cantatrice rivale dont le portrait se complexifie insensiblement.
Ce volume vaut surtout pour les problèmes de conscience de Consuelo qui sont admirablement analysés. D’un côté, le comte Albert : l’héroïne cherche à savoir ce qu’elle éprouve réellement pour lui. Au vu de la terrible folie qui est décrite dans le tome 2, on comprend que Sand n’ait pas pu peindre une passion ou un amour tranquille. De l’autre côté, l’opéra. Car le roman nous peint toutes les intrigues de coulisse et les rivalités d’artistes soumis au bon vouloir des princes européens et on se demande ce que la tranquille Consuelo vient chercher dans ce milieu. C’est donc l’occasion pour Sand de peindre le plaisir du chant, du spectacle, de l’incarnation d’un personnage et de ses passions et de décrire ce transport qui ôte l’artiste à lui-même l’instant d’une représentation. Elle s’interroge également sur ce besoin de gloire, de public, sur l’émotion collective du théâtre et de l’opéra.

Consuelo est un hymne à la liberté. La bohémienne sur les chemins est plus libre que les courtisans. Il s’agit aussi d’une critique des régimes despotiques et des princes qui font la guerre et le malheur de leurs peuples, sont hypocrites et prétendent régler les mœurs et pensées de leurs sujets. J’avoue que l’apparition de nombreux personnages historiques qui devaient être bien connus à l’époque de Sand a pour moi amené de la confusion.

Que ne vivons-nous au fond de nos mansardes, heureux de comprendre et de sentir la musique, et qu’allons-nous faire dans ces salons où l’on nous écoute en chuchotant, où l’on nous applaudit en pensant à autre chose, et où l’on rougirait de nous regarder une minute comme des êtres humains, après que nous avons fini de parader comme des histrions ?

Des femmes écrivains. Challenge George Sand chez George. L'avis de Claudia Lucia.





mercredi 12 novembre 2014

J’étais un enfant nourri de rêveries et sujet aux hallucinations.

George Sand, Le Géant Yéous, 1873.

Un petit conte initiatique et fantastique. Le récit principal est fait par Miquel, un jeune berger des Pyrénées, à un botaniste. Il raconte l’histoire de sa famille, réduite à la misère et la façon dont il s’en est relevé, en affrontant la montagne. C’est l’histoire d’une éducation parce que le petit mendiant va apprendre à lire et écrire, un conte moral parce que la leçon est bien évidemment qu’il ne faut jamais baisser les bras (et éviter l’alcool). Mais Sand montre aussi que la science livresque doit accompagner les croyances populaires et les contes, car ces savoirs se complètent au lieu de s’opposer. L’originalité est l’ambiance montagnarde : des termes précis pour décrire les roches, les crevasses, les plantes. La montagne s’incarne en un géant de pierre parcourant les lieux, avec qui il faut s’accommoder pour vivre.

Un petit récit très sympathique qui fait partie de la première série des Contes d'une grand-mère.
 
La montagne (mais pas celle du récit). M&M.
 Mon frère ne raconte pas mal quand il dit les choses comme elles sont pour tout le monde ; mais, quand il les dit comme il les a vues et comme il les entend, il est plus amusant, et il y a des jours où on ne se lasse pas de l’écouter. Dites-lui d’avoir confiance, peut-être qu’il trouvera au bout de sa langue des imaginations comme il en lit dans ses livres.





jeudi 17 avril 2014

Elle espérait mourir ; mais le chagrin rive la chaîne de notre vie au lieu de la briser.


George Sand, Indiana, 1832.

Un des grands romans de Sand que je ne suis pas certaine d’apprécier totalement.

Indiana est une jeune créole, à la sensibilité trop vive, mal mariée à un vieux colonel de l’armée napoléonienne. Autour d’elle trois personnages d’importance : Noun, la sœur de lait, Ralph l’ami d’enfance et Raymon, le jeune homme à succès.

C’est le roman de ses amours et de ses douleurs, comment une jeune femme a soif d’aimer et d’être aimée, comment elle se trompe, comment elle est abusée, comment un jeune homme croit à ses propres mouvements passionnels à une époque où la femme appartient à l’époux et ne peut avoir qu’une résistance intérieure.

Pourvu qu’il respecte religieusement la vie et la bourse de ses concitoyens, on ne lui demande pas compte d’autre chose. Il peut battre sa femme, maltraiter ses gens, ruiner ses enfants, cela ne regarde personne. La société ne condamne que les actes qui lui sont nuisibles ; la vie privée n’est pas de son ressort.

La peinture de la société n’est guère glorieuse. Paris est le lieu des masques et des stratèges. Les petites villes de province sont le lieu des rumeurs malsaines et du poids des conventions sociales étouffantes et accusatrices. Le bonheur ne se trouve qu’en l’île Bourbon, loin des êtres humains,  dans la nature généreuse capable de se régénérer face à toutes les adversités.
 
Steck, Ophélie, vers1894, Paris, Petit Palais, M&M
Chez elle, tout se rapportait à une certaine faculté d’illusions, à une ardente inspiration vers un point qui n’était ni le souvenir, ni l’attente, ni l’espoir, ni le regret, mais le désir dans toute son intensité dévorante. Elle vécut ainsi des semaines et des mois sous le ciel des tropiques, n’aimant, ne connaissant, ne caressant qu’une ombre, ne creusant qu’une chimère.

J’avoue avoir lu le livre dans un grand état de fatigue et n’avoir guère été intéressée par les personnages. De façon générale, je n’aime pas trop ceux qui s’aveuglent trop sur eux-mêmes et les autres. J’ai été plus intéressée par ce portait de la société humaine et par l’hymne à la retraite dans la nature. Sand a fait le choix d’héroïnes créoles et de placer une partie de l’action dans l’île Bourbon, lieu où une femme peut se promener seule pour aller contempler l’horizon. Les passions douloureuses s’y endorment et peuvent espérer cicatriser.

Noun et Indiana sont dans l’incapacité de s’adapter aux exigences sociales de la métropole, comme de se résoudre à n’être que des objets obéissants. Les femmes sont victimes du manque d’éducation et du mépris dans lequel elles sont tenues, Sand décrit cette situation avec dureté et sans angélisme. Indiana est à plusieurs reprises désignée comme une lectrice de romans, avide d’amours romanesques, parce qu’elle érige l’amour en valeur suprême. On ne peut s’empêcher de penser qu’Indiana et Sand ont lu toutes deux La Nouvelle Héloïse, Paul et Virginie et sans doute Manon Lescaut.

Raymon fut tenté d’avoir peur de ce sang-froid et de prendre au mot ces folles menaces ; et puis il se retrancha dans l’opinion où il était qu’Indiana ne l’aimait point, et qu’elle appliquait maintenant à sa situation l’exagération des sentiments qu’elle avait puisée dans les livres.

Ce roman m’a fait penser à la Relation d'un voyage chez les Sauvages de Paris qui portait la même opposition entre civilisation moderne urbaine et un monde primitif rêvé.
Enfin, hymne à la liberté, le roman rappelle discrètement les horreurs de l’esclavage.

Les hommes, et les amants surtout, ont la fatuité innocente de vouloir protéger la faiblesse plutôt que d’admirer le courage chez les femmes. L’avouerai-je ? Raymon se sentit épouvanté de tout ce qu’un esprit si intrépide promettait de hardiesse et de ténacité en amour.





jeudi 12 décembre 2013

On tue de naissance dans notre famille.


George Sand, Mauprat, 1837.

Voici un livre qui répond en tous points à l’adjectif « romanesque » !
Le narrateur est Bernard Mauprat qui raconte sa vie et celle de sa famille. Le récit se situe dans les dernières années de l’Ancien Régime, où se côtoient les vieux préjugés et les idées nouvelles. La famille Mauprat est noble, connue pour sa cruauté et ses habitudes de brigands, vivant en dehors des lois et Bernard en est le dernier rejeton. Le début du roman donne ainsi lieu à une description d’un château perdu dans la nature sauvage, habité par des brutes, ce qui est plein de pittoresque gothique. Mais à la suite de péripéties, Bernard se voit sorti de là et admis au sein de la famille de ses proches cousins, gens vraiment nobles, tant d’idées que d’éducation. Il tombe surtout éperdument amoureux de sa belle cousine Edmée. Il veut au début se l’approprier, mais finalement comprend qu’il lui faudra se domestiquer et s’éduquer un peu avant de pouvoir la mériter. Nous sommes alors partis pour un roman d’éducation rendant un vibrant hommage à Rousseau et reflétant les préoccupations de Sand en la matière. Mais il y aura encore des bouleversements de situation avant la fin.

Narcisse Diaz de la Pena, Sous-bois de chênes,
château de Compiègne, image RMN.
Si j’ai été agacée par les hauts sentiments des personnages et leur manie de faire des phrases, je suis tout à fait séduite par l’ensemble du roman. Le rythme est très bien mené, avec des alternances habiles dans les actions. Sand a le sens des rebondissements. J’ai également aimé cette plongée dans un XVIIIe siècle plein de contrastes : les paysans asservis, le château enfoui, les nobles accrochés à leurs privilèges malgré leurs prétentions philosophiques, le rôle de l'Église dans le maintien de l'ignorance. À quoi se mêle la sensibilité romantique (les ruines effrayantes et les grandes passions) et une pensée politique issue de la Révolution : idéal d’égalité, vertus de l’instruction, le modèle américain. C’est un peu la quintessence de Sand que l’on trouve là. Ajoutons l’importance de la nature, de la végétation, des forêts profondes du Berry et il ne manque rien.

Nous étions deux caractères d’exception, il nous fallait des amours héroïques ; les choses ordinaires nous eussent rendus méchants l’un et l’autre.

Les avis de Claudia Lucia, de George, de Miss Bouquinaix, de Somaja. Un billet de Claudia Lucia rapprochant ce roman des Hauts de Hurle-vent. 




lundi 2 septembre 2013

Demain, ou tout à l’heure, je repositionnerai mes mains sur la barre de bois ronde, je prendrai ma respiration, et hop. C’est un peu ça la traduction : et hop.


Cet été, j’ai eu une soif de biographies. En plus de celles de Malaparte et de George Sand dont je vous ai parlé, place à deux autres ouvrages, consacrés l’un à Virginia Woolf et l’autre à Thomas Pynchon.

Mary Ann Caws, Virginia Woolf, The Overlook Press, 2004.
Si je n’ai pas tout compris à cette biographie en anglais, j’ai apprécié les abondantes illustrations et notamment les peintures de la sœur de l’écrivain. Je suis impressionnée par toutes les relations qu’entretenait Woolf : des peintres, élèves de Matisse, des écrivains, Dorothy Bussy traductrice de Gide en anglais, l’économiste Keynes, Vita Sackeville-West, Robert Fry et son insatiable curiosité et goût du savoir, Freud, T. S. Eliot, etc. Mais l’ouvrage est très centré sur la vie et néglige l’analyse des œuvres. Il n’y a pas grand-chose sur le travail de l’écrivain (les éditions Hogarth press par exemple).

V. Woolf, dessin de R. Kennedy,
image scannée du livre

À propos de Proust
« Oh, if I could write like that ! I cry. And at the moment such is the astonishing vibration and saturation and intensification that he procures – theres something sexual in it – that I feel I can write like that, and seize my pen and then I can’t write like that. »

« And so I go on to suppose that the shock-receiving capacity is what makes me a writer… I make it real by putting it into words. It is only by putting it into words that I make it whole ; this wholeness means that it has lost its power to hurt me ; it gives me, perhaps because by doing so I take away the pain, a great delight to put the severed parts together. Perhaps this is the strongest pleasure know to me… making a scene come right ; making a character come together. »




Face à Pynchon, livre collectif, édité par Le Cherche midi, 2008.

J’aime beaucoup le romancier américain Pynchon même s’il m’embarrasse souvent. Ici j’ai parlé de V. et de Vice caché mais il m’est arrivé de reposer ses livres en ayant plutôt aimé mais en étant incapable d’en parler. C’est un auteur fascinant dont les romans sont foisonnants, déroutants, plaçant en permanence le lecteur en une position instable et glissante. J’ai donc lu en diagonale intéressée ce livre qui lui est consacré.
Il y a d’abord une longue introduction pour essayer de faire le point sur la biographie de Pynchon, c’est-à-dire presque rien, puisqu’il vit à l’écart du monde depuis des années, publiant simplement des romans, des articles de science et de musique. Parmi les textes intéressants, celui du traducteur de Pynchon, Claro. Parmi les informations étonnantes, le projet d’Orson Wells d’adapter Vente à la criée du lot 49. Il y a surtout beaucoup de choses sur la littérature américaine et sur la place que Pynchon y occupe. Je n’ai pas tout lu mais cela m’a bien intéressée et je compte continuer à lire cet auteur. 

Laird Hunt (écrivain) :
J’avais lu des choses élégantes, des choses d’une fluidité parfaite, des choses écrites une tasse de thé ou un verre d’alcool exquis à la main ou à l’esprit. Ne vous méprenez pas, j’apprécie encore énormément la plupart de ces tours de force des belles lettres (que je nommerai pas), mais j’avais 23 ans et j’attendais désespérément de trouver un moyen de laisser de côté ma pipe et mon monocle imaginaires et de me mettre enfin au travail, nom d’un chien. J’étais insensible à Bukowski, j’avais déjà fait une overdose du puissant Faulkner, je savais pertinemment qu’il n’y avait aucun avenir à imiter Hemingway (et qu’il n’y en avait jamais eu aucun), et j’adorais Gertrude Stein mais n’avais encore aucune idée de ce que je pourrais en faire. Je fréquentais la jack Kerouac School of Disembodied Poetics à l’Université Naropa de Boulder (Colorado) où l’on m’avait bourré des écrits des auteurs de la Beat Generation (ce qui ne fut d’ailleurs pas entièrement improductif). Kerouac et Ginsberg m’avaient fait réfléchir longuement et attentivement à la nécessité de se soucier de la façon dont même la plus modeste des proses devait pouvoir être scandée, mais mes camarades de classe et un bon nombre de professeurs invités frisaient la mièvrerie en s’extasiant sur les envolées verbales (« howl », « holy », « cosmic », « starry ») de ces grands voyageurs. Si bien que ce qui devait venir devait nécessairement venir d’ailleurs.
Et c’est à ce moment que Mr Pynchon entra en scène.


Tom Robbins
Mark Twain est d’accord avec le fait que la différence entre le mot parfait et celui qui est, seulement adéquat, est la même qu’entre un coup de foudre et une coupure d’électricité. OK, bon vent, Zeus ! Envoie les péquins moyens aux confins de l’orage ! Pynchon a déjà le doigt sur la gâchette de la foudre.
  
Pierre Senges (excellent !)
Le grand roman américain, entre autres choses, c’est infini + pâte dentifrice, ou angoisse de la mort + boîte aux lettres déglinguée (et ainsi de suite : Idées + bagels ; ontologie + base ball) – déjà Steinbeck confiait à des agriculteurs empoussiérés des amorces de discours sur la providence, en des termes agricoles ponctués de coups de pied donnés dans des pneus, et de rappels à la modestie.

samedi 31 août 2013

Madame Sand est une bête que je ne vous engage pas à connaître et qui vous ennuierait mortellement ; mais George est un excellent garçon, plein de cœur et de reconnaissance pour ceux qui veulent bien l’aimer.


Martine Reid, George Sand, Folio biographies, 2013.

Tentée par George, je me suis acheté cette biographie de Sand. Je connais un peu le XIXe siècle, j’ai visité deux fois la maison de Nohant (et j’ai frôlé la 3e cet été) mais voilà qui m’a mis les idées en place.
Loin de moi l’idée de vous re-raconter la vie de Sand mais j’ai trouvé l’ouvrage de Reid très intéressant et utile. Bien écrit, il se lit vite. Il ne s’agit pas d’un gros ouvrage pointilleux (comme j’ai pu en lire à propos de Malaparte ou de Gautier) mais d’un livre abordant sereinement tous les aspects de la vie de Sand : sa vie privée, ses amants, le rapport à sa famille et à ses enfants, ses productions littéraires, son engagement politique et même son tempérament. Elle réussit à dépasser les clichés habituels (ribambelle d’amants, bonne dame de Nohant, fumeuse, etc.).
Portrait de George Sand en costume d'homme d'après Delacroix
gravure de Calamatta Luigi,
1836, Paris, musée Eugène Delacroix, image RMN
C’est une personnalité complexe : Sand campe des personnages féminins forts, mais son attitude envers sa fille, ou envers les autres femmes écrivains de son temps, est plus ambiguë. C’est le mérite de Reid de parvenir à effleurer toutes ses facettes : très féminine, voyant le champ littéraire comme le lieu de la camaraderie masculine, maternelle, soucieuse surtout d’indépendance. Je l’ignorais mais l’œuvre de Sand a été mis à l’Index par le Vatican en 1863 – et ce n’est pas parce qu’elle portait des pantalons ou pour la supposée mièvrerie de ses romans mais bien parce qu’ils prônaient un idéal d’indépendance et d’égalité et pour leurs idées politiques. Elle engage à cette occasion une importante correspondance avec Victor Hugo.

Autoportrait de Sand,
plume, Paris, bibliothèque de l'Institut,
image RMN.
En ce qui concerne les insultes confondantes que l’auteur a reçues tout au long de sa carrière, il est intéressant de voir que plusieurs émanaient d’autres écrivains qui admiraient véritablement son œuvre. Ainsi Flaubert, avec lequel elle entretient une longue correspondance, ils sont en désaccord, ne se comprennent pas toujours, mais chacun sait reconnaître en l’autre l’écrivain.
Ainsi s’exprime Flaubert :
« Vous, du premier bond, en toutes choses, vous montez au ciel, et de là vous descendez sur la terre. Vous partez de l’a priori, de la théorie, de l’idéal. De là votre mansuétude pour la vie, votre sérénité et pour dire le vrai mot votre grandeur. Moi, pauvre bougre, je suis collé sur la terre comme par des semelles de plomb, tout m’émeut, me déchire, me ravage et je fais des efforts pour monter… »
J’ai aussi apprécié ce qu’elle dit à Balzac, ayant bien compris le paradoxe entre la profondeur de ses héroïnes et ses bêtes propos sexistes dont elle ne lui tient pas rigueur :
« Le livre est une des plus belles choses que vous ayez écrites. Je n’arrive pas à vos conclusions, et il me semble au contraire que vous prouvez tout l’opposé de ce que vous voulez prouver. C’est le propre de toutes les grandes intelligences de sentir si vivement et si naïvement le pour et le contre (…). Je rêve de faire sur vous un long article (…) où vous seriez peut-être plus contredit en mille choses que vous ne l’avez jamais été, et où vous seriez placé à une hauteur où personne n’a jamais su vous mettre. Je trouve qu’on ne vous a jamais compris et il me semble que moi je vous comprends bien. »
Balzac sent probablement la justesse de ces phrases et lui propose en 1842 de rédiger la préface à la Comédie humaine, même si cela ne se fait pas.

Portrait de George Sand en Molière,
Photographie de Nadar, 1855,
Paris, BNF, image RMN
J’ai apprécié également que Reid traite la dimension professionnelle de l’écrivain : comment vit-on de sa plume au XIXe siècle ? Comment s’administre une production écrite ?
J’ai découvert avec plaisir que Sand avait l’habitude de parler d’elle au masculin, s’appropriant la langue sans complexe.

Une biographie qui sera sans doute insuffisante pour ceux qui connaissent déjà bien Sand ou ceux qui souhaitent se documenter sur ses romans, mais qui permet d’appréhender l’ensemble de sa personne dans toute sa richesse.