La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Mircea Cǎrtǎrescu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mircea Cǎrtǎrescu. Afficher tous les articles

mardi 16 décembre 2025

Comment neige le destin ? Le destin neige en silence.

 

Mircea Cărtărescu, Melancolia, publication originale 2019, traduit du roumain par Laure Hinckel, édité en France par Noir sur Blanc et Libretto.


Dans un prologue, un marin visite un palais dans une île qui pourrait être grecque et lutte contre son double avant reprendre le bateau.
Dans la première histoire, un enfant vit tout seul pendant des années dans un appartement en ville. Étrange existence répétitive. Mais il a l'occasion à trois reprises d'explorer la ville durant la nuit et il découvre les statues gigantesques de ses parents.
Dans la deuxième histoire, un frère et une sœur jouent tous les soirs au jeu des petits lapins et des renards. Mais une nuit, un renard s'empare de la petite sœur, qui tombe malade. Évidemment les adultes ne comprennent rien. Le grand frère fera tout pour la sauver.
Dans la troisième histoire, le personnage principal est un adolescent. Dans ce monde, les hommes muent et changent de peau régulièrement. Et les femmes ? C'est la grande question. La rencontre avec une jeune fille lui permettra de savoir.
L'épilogue est en prison.

Quand dehors tombait le crépuscule, dans la salle à manger l'air devenait marron, délicat, et le silence pesait sur l'enfant de toutes ses forces.

Les trois histoires présentent plusieurs points communs. Elles mettent en scène des enfants, qui sont seuls. Les adultes sont absents ou peu présents, vagues silhouettes fonctionnelles, incapables de rien comprendre à la réalité de la vie. Les récits se tiennent dans une ville, jamais nommée, mais qui ressemble à celle de Solénoïde, avec ses grands immeubles, son tramway bringuebalant, ses grands édifices, ses statues qui scandent l'espace public et surtout ses hôpitaux.

Car, comme dans Solénoïde (et comme dans plusieurs textes de Tokarczuk), le monde médical tient une place importante et inquiétante. Aux côtés du corps humaines, les modèles d'anatomie, les statues de femmes enceintes, les lits d'hôpitaux hantent l'univers mental du roman. C'est également le cas des insectes sous toutes les formes, immenses et minuscules, réels ou en chocolat, symboliques également.

La maison était entourée, assiégée par la lune. Les fenêtres se projetaient, blanches, sur tous les sols, accentuant jusqu'à l'insupportable la solitude de l'appartement.

Les histoires sont inquiétantes et mettent mal à l'aise. Que va-t-il advenir à ces enfants ? Les trois récits racontent un apprentissage et une certaine façon de quitter le monde de l'enfance ou de l’adolescence et l'entrée dans l'âge adulte. Il est écrit que les personnages vieilliront, ils se marieront et auront des enfants, mais le lecteur sait qu'ils ont tous perdu l'accès au monde de l'enfance, avec ses contes et sa logique, un monde bien plus étrange et bien moins étroit que celui des adultes.

Il y a la place particulière de la pleine lune – Melancolia.

Il est beaucoup question d'insectes, d'enfermement, de solitude, d'impossibilité de communiquer – difficile de ne pas penser à Kafka.

Ernst, Le fantôme de la repopulation, 1929 photo/collage, Coll. privée

De jour comme de nuit, les deux étaient toujours ensemble et, en fait, seuls, car les gens bizarres qui les nourrissaient, les lavaient, les grondaient et les cajolaient et leur disaient bonne nuit, étaient transparents, sans existence vraie, comme sur ces photographies où les bâtiments et tout ce qui est immobile est bien défini, tandis que les gens et les tramways semblent brumeux, barbouillés par un pinceau rapide. C'étaient deux souffles de vent nommés maman et papa, et peut-être les chats et les oiseaux du ciel voient-ils les gens ainsi.

(2e histoire)

S'il aimait quelque chose au monde, c'était la lune, mais pas n'importe quelle lune, celle dont le croissant se posait presque à l'horizontale, cornes vers le haut, sur fond de ciel vert comme du venin, au-dessus des bâtiments très hauts, terminés par des mâts, des flèches, des frontons et des coupoles, de la ville où il habitait.

(3e histoire)

Mircea Cǎrtǎrescu sur le blog :

Solénoïde : une sorte d'errance absurde dans Bucarest - c'est très gros et très bien !
Théodoros : la vie d'un tyran, une fresque en Technicolor - c'est brillant.




mardi 15 octobre 2024

Ayant lu les premières pages, Il fut pris de l’impatience de connaître la suite.

 


Mircea Cărtărescu, Théodoros, parution originale 2022, traduit du roumain par Laure Hinckel, édité en France par Noir sur Blanc (rentrée littéraire 2024).

 

Au début, Théodoros, tyran roumain d’un royaume d’Éthiopie (on est au XIXe siècle) s’apprête à se tuer pendant que l’armée anglaise donne l’assaut à sa forteresse.


Si tu te signes avec trois doigts poisseux de sang, en te marquant le front au-dessus des sourcils (une goutte glisse le long de ton nez bistre et aquilin jusqu’à ta moustache nouée du côté gauche avec un fil d’or, et tombe sur les dalles de malachite de la forteresse royale), en déposant ensuite une tache au bas de ta chemise d’un atlas si blanc qu’il semble doré, et deux autres sous tes épaulettes en opale, d’abord à droite, puis à gauche, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen, ton signe de croix sera-t-il reçu ?

C’est le début.


À l’issue de ce premier chapitre j’avoue que j’étais méfiante, n’ayant aucun goût pour cette tentation orientalisante d’un auteur qui aime accumuler les mots ni pour les supposés exploits de meurtres, de viols, de massacres, etc. Heureusement, évidemment, on démarre ensuite non pas exactement avec un récit rétrospectif, mais avec un récit à plusieurs lignes, qui se croisent et qui convergent, qui repartent en arrière et qui font des sauts de cabri. Et tout d’abord avec une journée de la reine d’Angleterre.

On pourrait croire avoir affaire à un roman historique, mais que nenni. Il s’agit plutôt d’une sorte d’uchronie fantaisiste, solidement documentée, et même une fresque en technicolor pour certains épisodes.

Le roman nous plonge dans l'origine roumaine de Théodore, dans les campagnes sous domination ottomane, mais pleine de bandits. Récit de l’enfance et de la jeunesse dans une grande propriété rurale. Un autre fil nous parle de la vie de Théodore comme truand terrifiant dans les îles des Cyclades, à la recherche de mystérieuses îles et de mystérieuses lettres divines… c’est intriguant. Le roman croise alors brièvement la vie de Joshua Norton, empereur des États-Unis. Un autre fil raconte, bien des années plus tard, la conquête de l’Éthiopie par Théodore, le royaume où convergent tous les mythes de l’humanité. Car figurez-vous qu’il s’agit aussi de retrouver l’Arche d’Alliance ! Ce roman ne manque pas de culot.


Au fond des jardins labyrinthiques du domaine, où se trouvait aussi l’ours avec un anneau dans le nez, relié à une grosse chaîne, tu passais du temps allongé dans l’herbe haute jusqu’à la taille, et tu ne voyais rien que le morceau de ciel éclatant et les papillons jaune et rouge, à queue d’hirondelle, qui ramaient dans l’air parfumé, et tu lisais avec avidité. Tu entrais dans Jérusalem, à cheval sur Bucéphale, tu t’inclinais devant Dieu Sabaoth et tu reniais les idoles, et tu écoutais les paroles de Jérémie le prophète, qui te bénissait. Ensuite, tu prenais Babylone, t’emparant de lions, de léopards et de chevaux arabes (…).


Je me suis plongée avec bonheur dans cette lecture. J’ai aimé cette construction multiple. On nous raconte des histoires, beaucoup d’histoires : des mythes de la Grèce antique aux légendes héroïques d’Alexandre le Grand, aux beaux mensonges que Théodore raconte à sa mère à l’histoire extraordinaire de la reine de Saba, avec diverses légendes méditerranéennes et éthiopiennes, jusqu’au récit du Jugement dernier et du combat de Michel contre le dragon, puisque ce roman, ce roman que nous tenons, est en train d’être lu par Dieu lui-même.

C’est plein d’humour et d’érudition, ou de culot, il y a trop de mots, mais c’est conforme au style grandiloquent de celui qui se prend pour un empereur et aux récits extraordinaires qui nous sont racontés, récits qui rejoignent les mythes juifs et chrétiens. C’est écrit à la première personne du pluriel, un « nous » qui représente les archanges qui s’adressent à Théodore en lui disant « tu » pour lui peindre son destin, –  à moins que ce « tu » n’en cache un autre, plus ancien et plus illustre (une habileté pleine de malice de la part de l’auteur).

Le seul personnage féminin qui sauve sa mise est la reine de Saba, magnifique. Les autres sont toutes vues depuis le point de vue de Théodore et elles sont donc soit sa mère, soit plus ou moins des trous. Heureusement que j’ai lu d’autres romans de l’auteur et que je sais à quoi m’en tenir. Il en va de même pour tous les récits de tortures, qui n’appartiennent pas à l’auteur, mais qui suscitent quand même un certain dégoût.

Dunand, Tigre à l'affût, 1930, laque, Musée Quai Branly



On croise une foultitude de personnages historiques, depuis la reine Victoria en conciliabule avec Disraeli, jusqu’à John Lennon, mais Cărtărescu tord l’histoire et coud ensemble des morceaux disparates pour créer une chatoyante pièce pleine de motifs où l’on se perd avec plaisir. Alors c’est foisonnant en mots, en matières rares et précieuses, en épices, en personnages, en interventions divines, en couleurs et en parfums. Il y a aussi du surnaturel, qu’il soit divin ou diabolique, pour infléchir la destinée des personnages.

Il y a enfin de merveilleuses fresques sous les coupoles des églises, une myriade de cerfs-volants, une bataille de pestiférés et les mystérieuses églises d’Éthiopie creusées dans le rocher.

 

Mais, devant la joie de ceux qui, un instant plus tard, ne seraient plus, devant leur désir illimité de vivre, devant le charme de leur ignorance, de leurs yeux écarquillés et de leurs bouches ouvertes sur leurs dents de travers, et de leurs exclamations vulgaires qu’ils se criaient en se tenant les côtes de rire, et de leurs frustes vêtements, et de leurs lèvres gercées, et de leurs yeux pleurant de tant de lumière, et de leurs femmes aimantes, nous étions pris de mélancolie, tout au sommet de notre voûte d’azur. Combien de fois n’avons-nous pas prié pour nous voir déchargés du poids de l’éternité, combien souvent nous aurions voulu n’être que de chair et de sang, pour sentir nous aussi, comme le commun et le vulgaire, le goût du sauvage du bonheur !

 

De Cărtărescu, j’ai également lu Solénoïde qu’il me semble avoir préféré.


Je lirais bien des titres plus anciens.



mardi 2 mars 2021

Je devais avoir douze ans quand ma peur du monde est devenue aiguë et claire.

 Mircea Cǎrtǎrescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, parution originale 2015, édité en France par Noir sur Blanc.

 

Au début du livre, le narrateur parle des poux qu’il récolte dans sa chevelure au contact de ses élèves (il est enseignant). Sans répugnance pour ces petites bêtes qui vivent leur vie après tout, il raconte le rituel de lavage et de peignage qui lui permet de s’en débarrasser.

Le narrateur rassemble dans un long manuscrit (presque 800 pages) à la fois le récit de sa vie actuelle et des extraits de son journal tenu pendant des années. Il raconte aussi ses rêves. L’ensemble n’est pas strictement linéaire, mais reconstitue peu à peu un univers, avec sa cohérence et ses traits saillants, qui évolue doucement et imperceptiblement vers le fantastique.

(et c’est pas facile à vous résumer)


La lune, couchée sur le dos, les cornes orientées vers le sommet de la voûte, était plus grande que jamais, comme si la tour avait eu des milliers de kilomètres et s’élançait dans sa direction.


Le narrateur mène l’existence terne d’un professeur de roumain dans une école médiocre de Bucarest. Chaque jour il parcourt les couloirs de son établissement, à la recherche de sa classe, jamais située au même endroit. Chaque jour, les portes s’ouvrent sur des salles inconnues. Comme si chaque bâtiment recelait en son sein un labyrinthe, ce qui se révèle en effet être le cas. La carte de Bucarest que dresse le roman est celle d’une ville aux grandes avenues traversées par le tramway, d’immenses bâtiments de l’ère communiste, aux proportions non humaines, où les étages s’entassent les uns par-dessus les autres, où les couloirs sans fin ouvrent sur des pièces vides à la lumière glauque, où l’on erre, comme dans un roman de Kafka ou dans une prison dessinée par Piranèse.

Certains de ces endroits sont des nœuds, des lieux où sont enterrés des solénoïdes (sortes d’immenses bobines électriques créant un champ magnétique). À ces endroits, une force étrange est susceptible d’entrer en action et de relier les plus petits des êtres vivants à l’architecture colossale.


Les couloirs paraissent sans fin alors que l’école est petite. Tu ne cesses de tourner à angle droit, de monter et descendre des escaliers au carrelage mal nettoyé. Aujourd’hui encore il m’arrive de me tromper de cahier d’appel et de me retrouver devant des classes que je ne connais pas. (…) C’est une tour sans fin de salles et de couloirs superposés. Je m’arrête enfin dans un espace large et sombre (trop peu de lumière provient de la cour intérieure), avec les mêmes portes blanches tout autour. La 5e A, la 5e B, la 5e C… Le long des corridors, les lettres de classes épuisent les ressources de l’alphabet latin, puis du grec, de l’hébraïque, du cyrillique, puis c’est au tour des signes arabes, indiens, des hideuses têtes mayas, pour finir par des signes totalement inconnus. Je n’ai jamais su combien il y avait en réalité de classes par niveau, dans l’école 86.


Comme un de ces Pérégrins, le narrateur découvre tout au long de sa vie, dans les endroits les plus inattendus, des collections anatomiques fantastiques : bocaux de formol contenant des monstres, planches dessinées représentant les insectes et les plantes. Nous partageons avec lui sa découverte des insectes, des larves, des organismes minuscules qui sont les parasites de nos propres parasites, tique de la tique, pou ou punaise d’un autre pou ou d’une autre punaise. Autant d’occasion de s’interroger sur l’imbrication des mondes : ces parasites ont-ils conscience de l’animal vivant autour d’eux ? Et si nous étions nous-mêmes les minuscules bestioles d’un autre animal gigantesque dont nous n’avons pas idée ? Fasciné par ces créatures d’une échelle si différente de la nôtre, qui représentent à elles seules la possibilité d’un monde qui nous est totalement étranger, le narrateur n’hésite pas à se transformer en acarien (en sarcopte de la gale précisément).

C’est que le narrateur entretient un rapport particulier avec son corps. Martyrisé par les médecins depuis son enfance, le roman raconte aussi les innombrables opérations, piqûres, interventions horribles, sanglantes et traumatisants (difficiles à lire aussi). Il semble qu’il ne soit jamais question de soigner ou de soulager, mais bien plutôt d’extraire de l’énergie, de la substantifique moelle, de créer de la douleur et de la souffrance dans un but obscur (avec le rôle particulier des sièges de dentiste) (hypocondriaques, passez votre chemin), le personnel médical habitant les immenses palais de béton, dont on se demande toujours si le petit enfant parviendra à s’échapper.

Il y a aussi les rêves du narrateur, qu’il raconte et qu’il note inlassablement. Il y est question de visiteurs nocturnes, d’apparitions, d’insectes, de femmes monstrueuses, de bébés gigantesques, d’un mystérieux palais de rêve et de lumière (roman qui peut mettre mal à l’aise si vous vous souvenez de vos propres rêves). Le lecteur suspecte un temps la folie chez le narrateur, une folie à la manière du Horla de Maupassant ou de John-Antoine Nau, empreinte tout à la fois de réalisme et d’étrangeté.

Il y a une fascination pour les tatouages et pour les excroissances du corps et pour tout ce que peut perdre notre corps en une vie (dents de lait, cheveux, fluides de toute sorte, la ficelle (oui, oui), cellules de la peau, organes).


Son constructeur a voulu Bucarest tout entière comme elle apparaît aujourd’hui, avec chacun de ses bâtiments, chaque terrain vague, chaque intérieur, chaque reflet du couchant dans les fenêtres circulaires au milieu des frontons rongés par les intempéries. Son idée de génie a été de bâtir une ville déjà en ruine, le seul type de ville que les hommes devraient habiter. Ville des murs aveugles et cloqués qui tiennent à peine, grâce à des ancres en fer rouillé, ville des ornements ridicules en plâtre, des tramways antédiluviens, des chambranles de portes et de fenêtres en bois rongés par les vers et délabrés.


Nous sommes dans un monde arbitraire et absurde, celui d’une dictature communiste, où les cerveaux tournent en vain, sans trêve et sans but, où les décisions sont anonymes et où l’individu ne peut être qu’une créature effacée se débattant pour peu de résultat. Les enfants y sont martyrisés. Au mur s’alignent les portraits des officiels, comme autant d’ancêtres de familles menaçants et assoiffés de sang. Dans cet univers, on manifeste contre la mort et contre la souffrance, contre la mort des soleils et contre la maladie.

Une mante religieuse, insecte qui signale une certaine secte dans le roman.

Avec tout cela, le narrateur nous raconte aussi sa vie. Ses parents, ses trajets à la bibliothèque, les deux ans de sanatorium, l’enseignement à l’école et le contact avec les élèves, le portrait des collègues, à la fois ordinaires, déplaisants et doués chacun d’un intérêt particulier, son épouse, la sensuelle Irina, la réflexion magique autour du Rubik’s Cube et surtout, surtout, son échec en littérature. Ce moment est présenté comme celui où la vie du narrateur a définitivement bifurqué. D’un côté, la vie de l’écrivain, brillant et prospère, et de l’autre, celle du narrateur, dont le poème est resté dans les tiroirs, réduit à une existence terne et sans intérêt. Le personnage revient sans cesse sur cette autre destinée, celle qu’il aurait pu avoir, celle qui lui semble parallèle à la sienne. Il s’en tient à son journal, comme s’il s’agissait d’un rapport, lui l’écrivain raté, comme une réalité qui ouvre de vraies portes, contrairement aux romans qui ne créent que des portes peintes. Avec son manuscrit, son journal et les maigres témoignages de sa vie, il se sent peu à peu de taille à ouvrir vraiment « quelque chose ».


En écrivant sur mon passé et sur mes anomalies et sur ma vie translucide à travers laquelle on voit une architecture pétrifiée, j’essaie de déchiffrer les règles du jeu dans lequel je me suis retrouvé, de distinguer les signes, de les mettre bout à bout et de voir vers quoi ils tendent, et de me diriger dans cette direction. Aucun livre n’a de sens s’il n’est pas un Évangile. Le condamné à mort pourrait bien avoir les murs de sa cellules couverts de livres tous exceptionnels, mais ce qu’il lui faut, c’est un plan d’évasion.


Et Bucarest ? Le lecteur se rend progressivement compte que la ville tient une place essentielle dans le roman. Les avenues et le tramway, les différents quartiers, les petites maisons bricolées des ouvriers, les terrains vagues, les anciennes usines complètement déglinguées, les ruines qui sont à la fois celles des constructions soviétiques hors de toute proportions humaines et celles des palais d’un vague empire austro-hongrois, avec des fragments d’anges qui jaillissent çà et là. Il y a aussi le fantasme de Brasilia qui affleure régulièrement, la ville nouvelle créée dans la jungle, à angles droits, toute d’une pièce. On est dans les Villes invisibles de Calvino.

C’est gros, c’est dense, il y a plein de mots que vous ne croiserez plus jamais dans la vie, c’est touffu, ce n’est pas toujours facile à lire (j’ai survolé quelques pages), il y a le goût pour la sensualité, la vie animale et son inventivité, le refus de la mort et de la souffrance, l’espoir et la lumière proposé à l’humanité, un parfum d’apocalypse évité de justesse. Que j’aime cette idée d’un roman comme d’un plan d’évasion, qui ouvre de vraies portes !

Je le relirai certainement. En attendant, je vais sans doute me tourner vers les précédents romans de l’auteur.


C’était le hurlement des cancéreux en phase terminale, de ceux qui sont sur la table de torture, de ceux qui ont perdu leur enfant, de ceux qui sont précipités des hauteurs. (…) Et si au début chaque larynx criait jusqu’au déchirement sa propre douleur dans un effrayant désordre, à la fin, comme sur les pancartes griffonnées de slogans contre l’Alzheimer et contre la folie, s’est élevé toujours plus souvent, toujours plus dominant, toujours plus brûlant le mot qui incarne l’absence d’espoir, le mot de l’enfer, de l’éternité des flammes noires et du remords et de la haine de soi : à l’aide ! Comme ceux qui se noient dans une eau noire, la foule criait de plus en plus le mot qui appelle, qui appelle la mère, qui appelle Dieu, le mot de l’insupportable privation de toute consolation et de toute clarté.

 

La traductrice, Laure Hinckel, qui a fourni un travail prodigieux, tient un blog. Elle a rassemblé les billets consacrés à la traduction de ce romanMerci à Passage à l’Est pour m’avoir signalé ce lien.

L’auteur a accordé un entretien à France culture. Il y présente quelques thèmes du roman.


Ne nions pas qu’il a été compliqué de rédiger ce billet qui constitue cependant une magnifique participation au mois consacré à l'Europe de l’Est sur les blogs littéraires.