La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 20 janvier 2020

Construire un océan. Instructions de montage.

Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, traduit du polonais par Grażyna Erhard, parution originale 2007, édité en France par Noir sur blanc.

Un roman ? La narratrice nous annonce qu’elle fait partie de ces voyageurs, de ces gens qui s’installent à un endroit puis à un autre, qui repartent et ne se fixent jamais. Alors s’enchaînent des fragments consacrés à ces pérégrins : statistiques, sociologie d’aéroport, histoire, nouvelles vraies ou fausses… Pourtant un point fixe, comme une obsession, le corps humain. Les collections anatomiques, conservées dans des bocaux ou plastifiées, comme un autre réseau de transport, intérieur celui-là.
Des cartes de tous lieux et de toutes époques sont incluses.

La nuit, l’enfer se lève au-dessus du monde. La première chose qu’il fait, c’est déformer l’espace ; il rend tout plus étroit, plus massif, inamovible. Les détails s’estompent, les objets perdent leurs visages, deviennent excessifs, flous.

On retrouve comme dans Les Livres de Jakob ce goût pour le fragment, pour la parole éclatée, pour les pistes qui se perdent ou se suivent en pointillés. Les corps humains sont eux aussi en fragments, dans les musées, étiquetés plus ou moins soigneusement.
Nous croisons un lecteur de Cioran, un homme à la peau noire empaillé dans les collections anatomiques, une touriste qui disparaît dans une île grecque, une leçon d’anatomie dans la Hollande du XVIIe siècle, la mort d’un spécialiste de la Grèce antique, Frederik Ruysch (il y a des personnages historiques), le tendon d’Achille, un homme qui visite tous les lieux portant le nom de son épouse morte, des hôtels et des aéroports, les obsèques de Chopin, des Polonais au nom imprononçable. Et on prend l’avion.
Un charme étrange se dégage de ce livre. Encore une fois, j’ai toujours du mal à me faire une idée de cette écrivaine, décidément bien intrigante. Je vais donc continuer à la lire !

Rois Mages en bois, Allemagne avant 1489, NY Cloisters.
J’avais beau traquer la vie, elle m’échappait toujours. Je ne tombais que sur ses traces, les pauvres restes de ses mues. Quand je cherchais à la repérer, elle était déjà ailleurs. Je ne trouvais d’elle que des marques, telles ces inscriptions gravées sur les arbres des parcs : « Je suis passé par là. » Dans ce que j’écrivais, la vie prenait la forme d’histoires incomplètes, d’historiettes oniriques aux intrigues obscures ; elles y apparaissaient, certes, mais de loin, selon des perspectives insolites, décalées, ou bien en coupes transversales, de sorte qu’il aurait été bien téméraire d’en tirer des conclusions quant à l’ensemble.

Je pense aussi que le monde se trouve à l’intérieur de nous-mêmes, niché dans les circonvolutions du cerveau, dans l’épiphyse, plus exactement. Il est cette petite boule coincée dans la gorge. À vrai dire, il suffirait de toussoter et de le recracher.

Une autrice.
Tokarczuk sur le blog : 

L’avis de Keisha.



13 commentaires:

  1. Ah, mais ça fait très envie, ça a l'air très original, je crois que je ne vais pas tarder avant de le lire... mais d'abord je m'attelle à "Dieu, le temps les anges et les hommes" qui sera ma première lecture pour le Mois de l'est, en LC avec Maryline : si cela te dis de te joindre à nous...

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    1. Je viens de l'acheter, donc ouiii ! Je te contacte pour savoir quand c'est.

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    2. Chic ! Nous l'avons programmée pour le 2 mars.

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    3. C'est noté ! Merci !

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  2. j'ai beaucoup moins accroché à ce livre, je n'ai pas bien vu où voulait nous emmener l'auteure

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    1. Nulle part, j'ai l'impression ? J'ai eu du mal à commencer, et finalement le charme a opéré, je ne sais pas trop pourquoi.

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  3. Je viens d'emprunter à la bibli Dieu, le temps, les hommes et les anges
    Pour ces pérégrins, je ne suis pas sûre d'avoir tout saisi, faudrait le relire;..

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    1. Ah nous sommes plusieurs à nous préparer à cette lecture !

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    2. Ça te dit de nous rejoindre pour le 2 mars, nous avons prévu une LC de ce titre avec Maryline, et Nathalie aussi maintenant ?

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    3. Oui, bien sûr! En revenant voir les réponses je découvre cette LC, OK, le 2 mars, ça devrait donner le temps

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    4. Super, je t'ajoute à la liste !

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  4. J'ai "Sur les ossements des morts" qui me semble plus abordable pour une première découverte de l'auteur. J'ignorais qu'elle avait écrit d'autres livres.

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    1. Je ne sais pas si tout est traduit en français. Peut-être que son prix va lui donner un peu plus de visibilité.

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