La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 19 septembre 2011

Vous reprendrez bien un peu de littérature allemande d'aujourd'hui ?

(Alors, oui, quand on lit un gros roman, on essaye de rentabiliser en rédigeant plusieurs billets. Ceci étant dit…)

Un billet thématique qui s’inspire d’abord d’un constat : je lis quand même pas mal de littérature allemande. Juste derrière la française, américaine ou britannique, certes, mais ce qui fait pas mal si je compare avec d’autres personnes. Qui sont ces auteurs ? Thomas Mann, Günter Grass, Arno Schmidt, Herta Müller (qui écrit en allemand), Reinhard Jirgl, Alfred Döblin et sans doute d’autres, je n’ai pas farfouillé toute la bibliothèque.
Pourtant, on ne peut pas dire que le préjugé soit en faveur de la littérature allemande (témoins quelques flops à mon club de lecture). La littérature du voyage est plutôt tournée vers le soleil, ou alors un froid hyper exotique (l’Alaska), pas juste un pays au temps pourri, ou l’Orient lointain et mystérieux. En plus, ce pays a un passé trop lourd dont on nous bassine les oreilles – on se doute bien que dans tout roman allemand, il y a un petit peu de grande histoire dedans. Pas glamour.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est un fil que l’on peut tirer entre quatre auteurs (que je connais, mais il y en a sans doute d’autres) : Döblin, Schmidt, Grass, Jirgl.
D’abord la langue. Déjà dit avant-hier mais une certaine propension à désarticuler la syntaxe et user de toute la palette en matière de vocabulaire. Est-ce que cela vient de la langue elle-même ? Plus logique, elle serait facile à démonter et remonter ? De l’histoire ? Après les dictatures, le besoin est grand de se réapproprier un langage qui a été perverti. Je n’en sais rien mais je constate ce point commun, qui ne me semble pas si présent dans la littérature française ou américaine.
Et puis la description d’individus perdus dans une société en déréliction.

Gerhard Kiesling, Garde d'honneur devant le mémorial des victimes du fascisme et militarisme,
 Berlin-Est, vers 1983, Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

Le héros de Döblin (Berlin Alexanderplatz) circule dans le Berlin des années 30, sorti de prison, sans travail, côtoyant les bas-fonds de la ville. Autour de la narration se trouvent le récit de faits-divers illustrant la misère de la ville et une description incroyable des abattoirs, de la violence systématique et banale s’exerçant sur les animaux.
Il ne pouvait pas reculer, il était allé si loin en tramway jusqu’ici, il était libéré de prison et il fallait qu’il s’enfonce ici, toujours plus avant.
Ça je sais, soupira-t-il à part soi, qu’il faut que j’rentrer là-d’dans et qu’ils m’ont relâché. Fallait bien qu’ils me relâchent, aussi, la punition était finie, c’est régulier, le bureaucrate fait son devoir. Je rentre là-d’dans, je rentre, mais je préférerais pas, mon Dieu, j’peux pas.

Grass (comme l’explique cet article de Brigitte Pätzold*) s’attaque à l’hypocrisie de la société allemande post-nazie et post-réunification. J’imagine que la crise européenne actuelle ne fait qu’ajouter de l’eau à son moulin.
Max Ittenbach, Au bord de la mer Baltique, années 50
Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

Schmidt, lui, écrit pendant la Guerre froide et s’en prend à la bourgeoisie de l’Allemagne de l’Ouest, qu’il tourne en dérision, à sa médiocrité, à son culte médiatique. Le narrateur de Cœur de pierre est une sorte de bouffon à l’ancienne mode, savant, maniaque, grotesque. Le langage des élites politiques est moqué, car gonflé et dépourvu de sens.
« Je peux écouter les nouvelles avec vous ? » : bien sûr ! : il me conduisit aussitôt à la cuisine. Adenauer-Friedländer en était de nouveau à son oratio pro domo. (Tout politicien veut royauter ! Vous pouvez me raconter tant que vous voudrez combien vous êtes peinés d’être « obligés de réarmer » !) Blank forgeait son code des armées. Encore plus de béni-oui-oui. Accidents de la circulation et sport dans un mélange de banalité démoniaque. Beromünster de son côté décrétait « confédérativement » la chose suivante : « Tout étrancher qui raiside raiculièrement dans le pé-yi…… », et nous, de nous esclaffer en opinant : devra donc porter la raie au miiilieu.
La bonne nouvelle est dans le dernier numéro du Magazine littéraire : l'éditeur Tristram se dirige vers une édition intégrale, avec traduction nouvelle de l'oeuvre Schmidt. Je vais pouvoir compléter ma collection.

Gert Koshofer, Drapeaux de la RDA dans la Bölschestrasse
Friedrichshagen, Berlin-Est, 1986, Allemagne, Berlin, BPK,
image RMN

Jirgl décrit le Berlin des années 2000 avec les échecs de la réunification : les anciens Allemands de l’Est ne trouvent pas leur place dans la nouvelle Allemagne, trop vieux, ou, s’ils y parviennent, c’est avec mauvaise conscience. Les anciens Allemands de l’Ouest appliquent leur culte de l’argent, leur moralisme, leur goût pour le nouveau et le clinquant et leur bonne conscience au nouveau pays.
Déjà je cherche à rassembler mes forces vocales – : Quand une question pâteuse sortie du cercle des visiteurs vient interférer : – ?De kwoa t’ait’ en fé vot’e liv’e. – La femme qui a posé la question avale son morceau, les yeux ronds de l’arrière-goût de pâte-&-crème-de-fromage & des innombrables tas de littérature ordinaire. – – !Oui – Annoncez !la couleur – Dites-nous donc pour commencer quelque chose sur votre livre – :Quelques voix venues du salon. Au lieu d’agir, leur envie est toujours de causer : causer musique au lieu de !l’écouter – causer sexe au lieu de le !pratiquer – au lieu de !lire, causer des livres – :Des plantes issues des semis du Jactocento.

Pas de conclusion mais je vous encourage vraiment à découvrir ces romanciers pas facile à lire mais qui parlent si finement de leur pays.
* texte signalé par Catherine, merci !

samedi 17 septembre 2011

Nous approchions de Noël, troijours encore & le Mondentier semblerait avoir fui sur une autre étoile ; plus personne de joignable.

Reinard Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux, traduit de l’allemand par Martine Rémon (2005), Meudon, Quidam Éditeur, 2010.

C’est dans ces cas-là que l’on se dit « avec des goûts littéraires pareils, je ne me facilite pas la vie pour mon blog ». Du coup, triche maximale : beaucoup de citations et un second article de prévu.

Donc énorme roman, écrit serré. Un fil rouge constitué par un narrateur dont on ignorera l’identité jusqu’au bout, vague journaliste, toujours perdant, errant dans Berlin, en quête de Sophia, une psychothérapeute, aux mains de son mari. On croise aussi un chauffeur de taxi, ancien garde frontière, à la recherche de Valentina, une jeune ukrainienne. Mais ce qui fait le vrai prix du livre est dans la langue… Jirgl l’a proprement démontée. Il coupe les mots et les relie, reflétant les expressions toutes faites, les significations implicites, la violence d’une fureur interne et d’une perte de sens au niveau individuel et collectif.
Le début :
Je suis le fils d’1 paysan du Wendland, né là-bas durant l’été 1959, parfois dans mes rêves aujourd’hui encore le goût de poussière de la terre sableuse, les sillons béants des champs labourés au-delà de l’horizon et l’éclat des asfodèles scintillant dans les nuits claires.
Je suis resté à-la-ville après mes études de journalisme, d'abord à Hanovre, ensuite à Hambourg. Le goût de la vase dans le port & le vent coulis sont venus s'ajouter au souvenir de la poussière rissolée de soleil. Un maçonnage, en briques jointoyées rang par rang, hérissé de bizarres Revenu Richesse Propriété, m'a emporté, moi=fragile, vers des rédactions venteuses (...).

Gerhard Kiesling, Jeunes pionniers de la "AG Weltraumfahrt" au centre des cosmonautes, 
1986/87, Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

Jirgl est à mon sens l’enfant d’Alfred Döblin et d’Arno Schmidt. De Döblin et de son Berlin Alexanderplatz avec sa langue tumultueuse, charriant un homme dans la foule de la grande ville des années 30. Le Berlin des années 2000 possède encore des terrains vagues, des zones de vide, où les bâtiments de l’ancienne RDA sont détruits, où les promoteurs immobiliers ne se sont pas encore abattus. Le récit est truffé de faits divers, des clochards se battent dans le métro, une femme hurle dans son portable et décrit ses charmes à un homme, on est après le 11 septembre. Pas de place pour l’individu et le bonheur dans cet univers conquis par l’argent. De Schmidt (j’espère vous parler de Cœur de pierre dans l’automne, ici Alexandre ou Qu’est-ce que la vérité ?) avec ses narrateurs à la langue folle, savante et triviale, où la syntaxe est malmenée pour la plier aux flux de la pensée et de la parole.
Le rendez-vous dans un café entre le narrateur et un rédacteur, sur fond de pelleteuse, une satire :
Dès que l’hydraulique se mettait en branle pour actionner le petit bras articulé avec la pelle à son bout, le bruit de la machine rappelait 1=certain son humain : à l’instar des teen-agers qui expriment leur étonnement ou le fait de n’avoir pas compris, non par le ?comment d’un adulte, mais cet interminable=chewing-gumesque ?!hein!hein-, cette KUBOTA distillait ce même son énervant, de sorte que tout ce qui passait devant sa gueule motorisée, tombait sans détour sous le coup du doute & du ridicule à cause de ce comportement de ½adulte effronté. – Irrégulier mais opiniâtre, du dehors le ?!hein!hein- de la pelleteu-boutonneuse-mécanique s’enfonçait jusqu’à nous.
La conversation se déroule sur fond de ?!hein!hein- immatures et mécaniques et c'est très réussi.

La sensation au départ que cette orthographe est un peu gadget, et surtout illisible, et finalement, on l’incorpore au style du narrateur. Si certains passages abstraits sont un peu difficiles (il y a quelques pages que je n’ai pas lues),  d'autres pages se dévorent : une description de femmes menant leurs poussettes aussi violemment que les automobilistes leur voiture juste à côté ; le récit d’une vente de bien immobilier entrecoupé, on ne sait pourquoi, de réflexions sur l’art du scalp ; la haine de la quête effrénée du « niou-veau ».
L’apparence laisse imaginer qu’il a partout de l’or sur lui : une plume à encre dorée, un étui à cigarettes doré, une Rolex dorée, une chevalière dorée, de l’or de l’or, en chaînette autour du cou, du poignet, des dents plombés en or – : 1 bon coup, si l’on faisait fondre ce type.

G. Kiesling, Un touriste de l'Allemagne de l'Ouest à Berlin Est, 
1975, Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

L’Allemagne qui n’en finit pas de se défaire : les fantômes du nazisme chez la génération des parents et des enseignants du narrateur, la vie en RDA, la chute du mur et tout ce qui s’en suit : perte de travail, faillites, rachat par des groupes financiers, ceux qui arrivent à se faire leur place dans le nouveau Berlin, ceux qui échouent, ceux de l’ouest qui sont pleins de commisération mais qui engloutissent tout, l’argent partout, la misère humaine aussi. 

C'est un peu difficile mais je pense que je relirai ce livre dans quelques années. Après-demain, deux-trois réflexions sur la littérature allemande. Ici, un dossier sur Jirgl. Un double bravo : à la traductrice et à l'éditeur, qui n'ont peur de rien.