La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 27 novembre 2025

Je n'avais pas songé –. Tout cela. Oui, c'était malheureusement la vérité.


Arno Schmidt, Alexandre ou Qu'est-ce que la vérité ?, écrit en 1949 et publié en 1953, traduit de l'allemand par Claude Riehl, édité en France par Tristram.

Le narrateur est un jeune garçon, en voyage avec des comédiens. Dans les premières pages, on comprend que l'on est pendant l'époque d'Alexandre le Grand. Il y a des militaires partout, des récits d'exploits et de batailles, des récits de pillages et de violence. Le narrateur descend l'Euphrate vers Babylone, il pose des questions et il écoute.
Il cherche à savoir : qui est vraiment Alexandre ? Et quelle est la vérité des faits ? Qu'y a-t-il derrière la propagande et les légendes ? Est-ce que tout le monde célèbre vraiment le conquérant ? Ou y a-t-il place pour une vision critique ?

Les boutiques pleines de portraits d'Alexandre, à tous les prix et dans la façon des trois mandatés officiellement : Apelle, Lysippe, Pyrgotélès. Des statues de plâtre, des moulages, « indispensable à toute maison loyale » (subtile alternative). Et aussi l'inévitable temple d'Alexandre sur la nouvelle agora.

Enfin, pour se rendre populaire, il supprima les impôts. Conféra aux Macédoniens le « rang d'honneur » dans l'armée. La race des seigneurs. 

C'est que la pensée du narrateur est troublée par celle de l'auteur, un Allemand du XXe siècle, qui a connu la dictature, le culte de la personnalité, la violence collective, la soumission à un récit officiel, les conquêtes militaires qui s'écroulent... Voilà qu'Alexandre le Grand, le héros romantique et valeureux qui a traversé les siècles et fait rêver les jeunes garçons en composition latine qui planchaient sur Quinte-Curce, se superpose aux figures contemporaines tyranniques. Schmidt est habile : il ne plaque pas une réalité du XXe siècle sur le monde d'Alexandre, mais il questionne, rapproche, raille, brouille les contours. Une approche subtile, quand on sait le goût que le IIIe Reich a eu pour l'Antiquité.

Avec cela, c'est un tout petit roman d'histoire (60 pages), mais d'une densité et d'une érudition terribles ! C'est qu'il n'y a là aucun de ces passages pédagogiques si habituels dans ce genre littéraire, nous sommes plongés dans le quotidien du narrateur sans aucune explication. Il y a bien quelques notes de bas de pages, mais on peut aussi tenter de se laisser porter au long de l'Euphrate, sans comprendre toutes les allusions, mais en suivant les circonvolutions d'un esprit brillant.

Une langue qui ne s'embarrasse pas de manières et qui colle les pensées, les perceptions et les discours sans s'encombrer de toutes les contraintes grammaticales. À nous de suivre le flux, d'apprécier les apartés et les observations entre les dialogues et les réflexions.

Il est fait mention de Pythéas !

Le 9 thargélion : Suis curieux de le voir.

Il serait petit, petit et trapu ; il inclinerait toujours un peu la tête vers la gauche.
Du vent lapait les feuilles bruyamment, radotait et s'agitait dans les buissons comme un ivrogne excité, devant moi, derrière moi, à gauche aussi : quel côté d'abord écouter ?
C'est le début.


Hypnos, Italie 350-200, avJC bronze BM


Le vent gémissait dans le ciel méchant : qui avait la couleur d'une peau humaine ; on l'avait marqué de nuages rouges, minces comme des lanières, à coups de fouet. Le fleuve fit claquer sa langue à plusieurs reprises et secoua le cuir ; mais les bateliers gardèrent leur calme ; expliquèrent : que la tempête et les tourbillons se cantonnaient aux couches supérieures de l'air, que ça ne descendait jamais.

C'est une relecture et donc il y a un premier billet : Alexandre ou Qu’est-ce que la vérité ?

Comme une vague envie de me remettre à lire Arno Schmidt - déjà abondamment présent sur le blog :

Cœur de pierre : son chef d'oeuvre, humour et intelligence
On a marché sur la lande : mon roman préféré. Un couple qui s'ennuie, l'homme raconte à sa chérie des histoires à propos des habitants de la Lune
Vaches en demi-deuil : un recueil de nouvelles
Scènes de la vie d'un faune : la vie en Allemagne en 1939 et pendant la guerre
Tina ou de l'immortalité : l'enfer des écrivains (un livre court et très drôle - vous pourriez commencer par celui-ci)



Il s'agit de ma dernière participation aux feuilles allemandes, dans le cadre desquelles j'ai lu :
La Mort à Venise  de Thomas Mann
Amerika de Franz Kafka - et j'ajoute le livre de Léa Veinstein sur les manuscrits de Kafka
Une rencontre en Westphalie de Günter Grass
Et donc Arno Schmidt.
(que des hommes bien morts pour cette année !) Si jamais Patrice et Eva remettent ça l'année prochaine, je pourrai peut-être me diversifier ! Merci à eux deux.






mardi 14 novembre 2017

Bredouiller ; répondre. Bredouiller ; réopndre.

Arno Schmidt, Tina ou de l’immortalité, traduit de l’allemand par Claude Riehl, parution origiale 1958, édité en France chez Tristram.

Le narrateur, qui n’est autre qu’Arno Schmidt, est abordé par un prétentieux en loden vert. Hop, le voici embarqué dans un monde souterrain (où habite la chaleureuse Tina) : ici restent actifs tous ceux qui sont morts, mais dont les noms continuent à être lus sur Terre. L’immortalité, c’est long alors que tout le monde n’aspire qu’à plonger dans le néant. Ici, les lecteurs sont une plaie, les biographies une calamité, les archivistes une catastrophe et Arno Schmidt, l’homme à la mémoire vertigineuse un mauvais farceur ! Cette exploration de l’immortalité est bien sûr pleine d’humour, de sexe (ah la chaleureuse Tina) et de moments plus scatologiques (le malheureux ayant mangé des lentilles).

Clic ! : une belle lumière toute rouge sombre. Nous nous tenions poitrine contre poitrine dans cet espace exigu ; lorsqu’elle leva les yeux ils produisirent un bruit très doux (ou était-ce une illusion ?). Sa longue bouche noire flottait immobile devant moi.

Cette façon de prendre le contrepied du discours habituel sur la littérature et la lecture est tout à fait rafraîchissante. C’est extrêmement drôle et brillant, divertissant, potache et érudit tout à la fois, comme toujours chez Schmidt.
Avouons aussi que le texte est beaucoup moins rageur que d’autres et plus détendu me semble-t-il.
En tant que présidente de VendrediLecture, je sens que je contribue grandement à la dure immortalité de pauvres auteurs n’aspirant qu’à l’oubli. Et en tant que blogueuse…
Zadkine, Tête de femme, 1924, musée Zadkine.
« Bin, vivez voir quelques siècles ! – Nietzsche en est revenu de son "éternel retour", et pas qu’un peu : il en a plein le tarin depuis longtemps ! » / « Ah, vous n’avez pas idée de tout ce qui peut arriver ! Abstraction faite des palimpsestes ou des lectures conjecturales : nous avons des cas d’imprudents qui à une heure funeste ont seulement inscrit avec fierté leur nom de propriétaire dans un livre précieux, du style Manesse – et déjà il est mûr, aussi longtemps que la pièce rare restera choyée.


Ce court récit est suivi d’un essai de Claude Riehl, Arno à tombeau ouvert. C’est une chance parce que les textes en français sur l’auteur ne courent pas les rues. C’est très intéressant, d’autant qu’il présente plein de romans que je n’ai pas encore lus et sur lesquels je vais me précipiter.

Tristram est l’éditeur fou de Mark Twain, d’Arno Schmidt et de Laurence Sterne (entre autres). C’est aussi l’éditeur de novembre pour Un mois, Un éditeur. À lire !

Arno Schmidt sur le blog :

vendredi 7 juin 2013

Sans illusion : dans 3000 ans, on lira tout cela comme le catalogue des navires chez Homère !


Arno Schmidt, Scènes de la vie d’un faune, paru en 1953, traduit de l’allemand par Nicole Taubes, Tristram, 2011.

Le dernier Schmidt que j’avais à lire. Un livre emblématique de son art.
Le narrateur, Heinrich Düring, est un petit fonctionnaire dans une sous-préfecture, dans l’Allemagne de 1939. Il est le porte-parole de Schmidt (qui appartient à une génération plus tardive que son narrateur) dans son dégoût de l’humanité, dans son ironie, son habileté à jouer le benêt, sa critique de l’abêtissement de l’esprit, son jeu de langues et son goût pour l’histoire et la cartographie de la lande de Lunebourg.
On retrouve ici une sensibilité vive dans l’observation de la nature, le narrateur prête attention aux lumières, au vent, à la brume, aux insectes. 

Et puis la lune devait encore s’affairer dans mon dos, car parfois d’étranges rayons acérés couinaient à travers le noir des aiguilles de pins.

(Je n’aime pas les régions montagneuses : pas plus le dialecte pâteux de leurs habitants que leur terrain plein de boursouflures, leur tectonique baroque. Pour moi, un paysage doit être plat, étal, sur des kilomètres, la lande, la forêt, les prairies, la brume, le silence.)

Selon Wikipedia, paysage typique de la lande de Lunebourg.
On sent dans le livre la force de la vie, de la sexualité, de la chair dans un monde en proie à la destruction. Schmidt décrit une réalité en marche dans un climat de train-train quotidien (la guerre dans les blagues de bureau), d’aveuglement collectif. Il fait ainsi le récit d’une visite à la Kunsthalle au temps de la politique artistique en se moquant de cet art officiel. Il livre à la fin la description cauchemardesque d’un bombardement où les « tracts de pierre » volent dans les airs. Comme souvent le narrateur semble pleutre mais c’est en réalité un fin stratège qui vit dans une permanente stratégie de dissimulation face aux contrôles collectifs (famille et administration). Il s’organise ainsi un coin de paradis à l’écart du feu de la guerre et de la bêtise de la société, au fond de la forêt.

Les gens se comportaient comme des drapeaux ; les lèvres soufflaient le vent, les mains claquaient. Les uns tourbillonnaient devant les autres.

Selon Wikipedia, paysage typique de la lande de Lunebourg.
Schmidt est un amoureux de l’art et de la culture, qu’il veut protéger, c’est surtout un grand amoureux des mots, qu’il manipule avec jubilation. On trouve aussi une grosse critique de Balzac !

Sur une chaise longue dans le jardin du pasteur : Des entrelacs d’écume sur fond bleu (tandis que le pré dérivait avec moi, chaleureux, pastoral : ce n’est pas pour leur valeur documentaire qu’on aime les vieux bouquins : mélange de sang et de matière visqueuse, doigts crochus, ongles griffus ! Non, c’est pour ces mêmes nuages, ces mêmes lumières de roches qu’ils gardent encore entre leurs pages, leurs expressions justes ou leurs mots grossiers.


J’avoue ma préférence pour le moins tragique et plus barré Cœur de pierre et un attachement affectueux pour On a marché sur la lande.

mardi 14 août 2012

Si les harengs portaient des noms, plus personne ne mangerait des rollmops.


Arno Schmidt, Vaches en demi-deuil. 10 récits champêtres. Traduit de l’allemand par Claude Riehl, 1e éd. 1964, Auch, Tristram, 2000.

Un nouvel ouvrage d’Arno Schmidt qui m’embarrasse un peu pour vous en parler : celui-ci, je ne l’ai lu qu’une fois et il est particulièrement difficile. Alors que ma découverte de Cœur de pierre avait été lumineuse et étonnée, l’approche de ce recueil a été plus lente. C’est un livre qui doit se relire, avec patience.
Ces récits mettent en scène un narrateur, ombre de Schmidt, en vagabondage dans la campagne et la langue allemandes. Jeune intellectuel urbain en excursion, réfugié dans un logement bon marché dans la forêt, faisant la nique aux paysans du coin, vieux garçon ou accompagné de son épouse, mais souvent au clair de lune. Les narrateurs ressemblent à celui d’On a marché sur la lande : on vadrouille, on discourt sur tout et n’importe quoi, on essaye d’éblouir sa compagne.

Je fis une oreille théâtrale : ? – « Entends-tu ? L’eau menue ? ». Lui mis aussi mes mains seccourables (encore ces 2 "c " !) derrière ses conques auriculaires poilues. (Sa bouche devant s’ouvrit ; par le moyen de ce dispositif il l’entendait apparemment.) Hocha léger ; superficiellement "captivé", (ou alors désorienté seulement, comme le sont les citadins qui après le 100e arbre n’en distinguent plus aucun ? Car tout est possible avec ces asphaltards.)

La promenade est aussi dans la langue allemande (enfin, je suppose), tout est prétexte à dérapage, chemin de traverse. Ellipse, allusion, jeu de mots, saut dans la langue, qui trahissent les obsessions sexuelles des personnages (ah « le vibreur rotulé à courant continu »). Les hommes se jaugent, cachent leur réserve d’alcool, les femmes les manipulent et se moquent.

Une vache en demi-deuil. Noire et blanche quoi !
image Wikipedia.
Schmidt se moque des intellectuels désargentés, verbeux, lorgnant vers la chair, plus ou moins piteux. Mais aussi des paysans, ignorants, pour lesquels il ressent une affection simple (multiples considérations sur les besoins naturels en forêt) : "Cette espèce d’imbécillité qui s’appelle « ruse de paysan »." Il est plus virulent envers les hommes politiques allemands et la Guerre froide propice au réarmement du pays.
Il y a également des considérations intéressantes et délirantes sur la traduction – où l’on apprend que Schmidt a traduit Wilkie Collins en allemand !

Alors que "L’Aubergiste" apparaissait dans l’encadrement de sa porte (comme seul on peut apparaître dans une porte qui vous appartient) : la remplissant d’une manière offensante ; sur la tête massive la casquette ; à la main un trousseau de clés (surdimensionnées) ; propriétaire foncier considérabilissime.

Ce qui n'empêche des évocations poétiques de la nature : 

Le ciel semblait tendre peu à po sa capote ; (à peine si le chêneau puceau coquetta encore un peu avec sa chemise de nuit ; il fallait déjà tendre l’oreille longuement ; et avant, froufroufrissonner en sympathie avec lui.)

jeudi 29 mars 2012

Bon sang, qu’est=ç’on s’ennuie.


Arno Schmidt, On a marché sur la Lande, traduit de l’allemand par Claude Riehl, 1e publication 1960, Auch, Tristram, 2005.

Je crois que c’est mon roman préféré de Schmidt (mais je suis loin d’avoir tout lu). Pour rappel, mes billets sur Alexandre ou qu’est-ce que la vérité ? et Cœur de pierre.
Le narrateur, Karl, est un « bavard de haut style » au langage étourdissant. Il mène pour un week-end Hertha, sa petite amie, chez sa tante Heete, à la campagne. Rien d’idyllique malgré les découvertes de chevreuils baguenaudant : tante Heete, vite devenue TH, est une veuve qui a peur de rester seule, Hertha est frigide et reproche sans cesse à Karl son désir obscène, Karl aussi a peur de vieillir, obsédé par les hémorroïdes. On est dans un univers hanté par la guerre passée et la division de l’Allemagne, la menace nucléaire et les politiques de réarmement. Mais heureusement Karl le fou ne s’arrête jamais : pour rompre l’ennui d’Hertha et captiver son imagination, il raconte une histoire. Celle d’êtres humains installés sur la Lune… Et pendant le week-end, il raconte la vie, là-haut, des Américains vivant comme ils peuvent sur la Lune et leur vie grotesque : car toutes les familles ont emporté avant de partir le même livre, la Bible, la bibliothèque lunaire est donc quasiment vide. Il n’y a plus de tissu et tout le monde va en maillot de bain quasi transparent. En revanche la colonie russe possède des chouettes harfangs apprivoisées et mange du foie de bœuf…

(à propos du sexe)
Professant : « Chez vous les hommes, c’est apparemment 1 point de fusion. : Chez nous les femmes, un vaste intervalle d’amollissement. » : « Oussékta trouvé ce mot ?! ». (Et elle hocha, satisfaite : il en fait une tête, hein, le pauvre mec qui s’excite !)

Ce livre est jouissif. J’ai retrouvé intact à la relecture ce plaisir jubilatoire toujours renouvelé. Schmidt parle, parle, sans s’arrêter. Il mime le parler bas-saxon quasi incompréhensible de la tante, l’érudition pompeuse de Karl, le sabir des Russes de la Lune, le bruit des machines… c’est un neveu de Rameau !
On prend autant d’intérêt aux habitants de la Lune qu’à ceux d’Allemagne. Il faut dire qu’absolument tout nourrit son récit délirant : les questions d’Hertha, les courses dans une quincaillerie se doublent d’un détail des boîtes de conserve emportées là-haut. Il raconte en voiture, au lit, en forêt, à la demande de sa compagne, la vie de ceux "là-haut".

« Vièyir, c’eùt pas biô. » dit-elle posément : « Eùl mémwâre a dès rateus. – Eùl cheveûs gris, c’eùu pas si grâve ; cha fét min’me kék’fwas orijinal – » ; (et elle hocha en direction de ma 46e année : un grand merci, espèce de muflesse !) : « Cha fét putôt chic, non. Èt doune in=n=èr "espérimenteu". » (Ici hertha approuva de la tête : manifestement en réfléchissant à des positions qu’elle ne connaissait pas avant).

Je voudrais rassurer ceux qui s’effareraient devant cette synthèse délirante. Schmidt retranscrit dans une même logorrhée les paroles et pensées du narrateur, les parlers spécifiques et les accents des uns et des autres, dans un rapport joyeux et décomplexé à la langue. On ne comprend pas tout et c’est normal, seul un fou y parviendrait. Il suffit souvent de lire à voix haute pour comprendre la tante et son accent caractéristique. C’est extrêmement facile à lire en réalité et on se prend très vite au jeu.

« Pourquoi t’é à spoint=là contre le "poète" ? » Hertha, étonnée : « Car sinon, à mon goût, t’es chnéralement un pico trop pour la littérature. » : « Parce que les Ricains ont envoyé celui qu’il fallait aps ! Un bavard romantique & faille=néhéntt. » ( Ce "fainéant" que nous utilisions tous les deux ; le plus souvent prononcé à l’anglaise.)…..

Les germanophones iront faire un tour sur le site de la fondation Arno Schmidt.

dimanche 4 décembre 2011

Ici à l’Est, ils utilisent les échecs pour engourdir les esprits !


Arno Schmidt, Le Cœur de pierre, roman historique de l’an de grâce 1954, traduit de l’allemand par Claude Riehl, 1e éd. 1956, Auch, Tristram, 2002.

Un de mes auteurs favoris, un de mes romans préférés… Tout d’abord une ode aux critiques littéraires. Car si j’ai entendu parler d’Arno Schmidt, il y a quelques années, c’est bien grâce à eux (notamment un article de la Quinzaine littéraire). Aujourd’hui je dois à mon tour donner envie de le lire… je leur tire mon chapeau (je me souviens d’une émission du Masque et la Plume où les animateurs faisaient part de leur perplexité). Comment ont-ils réussi ? Si je pouvais faire aussi bien qu’eux…
Ce livre est totalement déroutant, on ne comprend pas grand-chose aux deux premières pages, puis, peu à peu le sens perce, la magie opère, on se prend à s’attacher au texte. Je me souviens de l’avoir lu pour la première fois, et de m’être dit, au bout d’une centaine de pages, « il faudra que je le relise » et de l’avoir ainsi relu presque aussitôt, à la suite de ma première lecture. Je viens de le relire encore une fois pour vous, pour pouvoir vous en parler.
Arno Schmidt n’est pas un inconnu sur ce blog… Il y a eu déjà un billet sur Alexandre ou qu’est-ce que la vérité ? et un autre sur la littérature allemande en général. Tout ceci étant dit…

(L'intelligence paralyse, affaiblit, entrave ? : vous allez être surpris ! : elle rend vif comme un terrier !!).

Le récit prend place dans l’Allemagne de 1954. Le narrateur, Walter Eggers, arrive dans une petite ville de l’Ouest. On se rend compte qu’il n’est pas là par hasard et il se débrouille pour emménager chez Frieda et Karl. Pourquoi justement eux ? Parce que Frieda est la petite-fille de Jansen, statisticien du royaume de Hanovre au XIXe siècle (oui, oui, il est un peu fou) et que notre héros est un collectionneur maniaque des Almanachs d’État, il passe son temps à corriger, réviser les cartes, topographies et autres tableaux mathématiques. Il espère que la famille aura conservé quelques vieux papiers ou manuscrits. Il ne rechigne pas non plus devant les appâts sensuels de Frieda (ce roman a quelques réjouissantes scènes de sexe). Karl est chauffeur routier, il se rend régulièrement en RDA (le Mur n’est pas encore construit). Ça tombe bien, Eggers envisage de subtiliser un des Almanachs (l’année 1843) conservé dans une bibliothèque de Berlin-Est, qui manque à sa collection. Allez, hop, on monte dans le camion…
Ce livre est totalement irrévérencieux. Rien ne résiste à l’ironie maniaque du narrateur. La politique ouest-allemande, pro militaire, pro catholique, pro nucléaire. La politique est-allemande, tout autant pro militaire et petite-bourgeoise, la misère matérielle des habitants de la RDA. Les références pointilleuses abondent (l’appareil de notes ne les explicite pas suffisamment d’ailleurs) mais sont au service d’une langue qui transforme tout ce qu’elle touche en grand carnaval.

« Du corned-beef allemand » ?: ils s’imaginent peut-être qu’en cuisant pêle-mêle des boyaux et quelques rognures de viande, il en sortira du corned-beef ?! Un jour vous allez avoir des surprises avec votre « Qualité allemande » !! (Des avions à réaction tracèrent un tympan blanc autour du soleil.)

La langue est manipulée, la syntaxe malmenée pour aboutir à un flot de paroles et de pensée. Nous ne sommes pas dans une narration classique mais dans une langue qui met en avant les pensées intérieures, les sensations subjectives et les obsessions du personnage. C’est vivant, ça bouge sans cesse…

La courtepointe gris clair du ciel nocturne. La lampe faisait son O de lumière. Vent se tint coi un moment ; empêtré ; le vert-de-gris de la lune apparaissait de temps à autre au-dessus du mur de haricots.
Le chauffeur était déjà étalé dans l’entrelacs d’osier : chaussettes équivoques, pantoufles largement écartées. (Les talons complètement éculés sur les bords extérieurs : preuve pour la rotondité de la terre).

Portrait d'Arno Schmidt par Jens Rusch, peinture de 1992, image Wikipedia.
Vous pouvez lire des extraits de Coeur de pierre ICI.

lundi 19 septembre 2011

Vous reprendrez bien un peu de littérature allemande d'aujourd'hui ?

(Alors, oui, quand on lit un gros roman, on essaye de rentabiliser en rédigeant plusieurs billets. Ceci étant dit…)

Un billet thématique qui s’inspire d’abord d’un constat : je lis quand même pas mal de littérature allemande. Juste derrière la française, américaine ou britannique, certes, mais ce qui fait pas mal si je compare avec d’autres personnes. Qui sont ces auteurs ? Thomas Mann, Günter Grass, Arno Schmidt, Herta Müller (qui écrit en allemand), Reinhard Jirgl, Alfred Döblin et sans doute d’autres, je n’ai pas farfouillé toute la bibliothèque.
Pourtant, on ne peut pas dire que le préjugé soit en faveur de la littérature allemande (témoins quelques flops à mon club de lecture). La littérature du voyage est plutôt tournée vers le soleil, ou alors un froid hyper exotique (l’Alaska), pas juste un pays au temps pourri, ou l’Orient lointain et mystérieux. En plus, ce pays a un passé trop lourd dont on nous bassine les oreilles – on se doute bien que dans tout roman allemand, il y a un petit peu de grande histoire dedans. Pas glamour.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est un fil que l’on peut tirer entre quatre auteurs (que je connais, mais il y en a sans doute d’autres) : Döblin, Schmidt, Grass, Jirgl.
D’abord la langue. Déjà dit avant-hier mais une certaine propension à désarticuler la syntaxe et user de toute la palette en matière de vocabulaire. Est-ce que cela vient de la langue elle-même ? Plus logique, elle serait facile à démonter et remonter ? De l’histoire ? Après les dictatures, le besoin est grand de se réapproprier un langage qui a été perverti. Je n’en sais rien mais je constate ce point commun, qui ne me semble pas si présent dans la littérature française ou américaine.
Et puis la description d’individus perdus dans une société en déréliction.

Gerhard Kiesling, Garde d'honneur devant le mémorial des victimes du fascisme et militarisme,
 Berlin-Est, vers 1983, Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

Le héros de Döblin (Berlin Alexanderplatz) circule dans le Berlin des années 30, sorti de prison, sans travail, côtoyant les bas-fonds de la ville. Autour de la narration se trouvent le récit de faits-divers illustrant la misère de la ville et une description incroyable des abattoirs, de la violence systématique et banale s’exerçant sur les animaux.
Il ne pouvait pas reculer, il était allé si loin en tramway jusqu’ici, il était libéré de prison et il fallait qu’il s’enfonce ici, toujours plus avant.
Ça je sais, soupira-t-il à part soi, qu’il faut que j’rentrer là-d’dans et qu’ils m’ont relâché. Fallait bien qu’ils me relâchent, aussi, la punition était finie, c’est régulier, le bureaucrate fait son devoir. Je rentre là-d’dans, je rentre, mais je préférerais pas, mon Dieu, j’peux pas.

Grass (comme l’explique cet article de Brigitte Pätzold*) s’attaque à l’hypocrisie de la société allemande post-nazie et post-réunification. J’imagine que la crise européenne actuelle ne fait qu’ajouter de l’eau à son moulin.
Max Ittenbach, Au bord de la mer Baltique, années 50
Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

Schmidt, lui, écrit pendant la Guerre froide et s’en prend à la bourgeoisie de l’Allemagne de l’Ouest, qu’il tourne en dérision, à sa médiocrité, à son culte médiatique. Le narrateur de Cœur de pierre est une sorte de bouffon à l’ancienne mode, savant, maniaque, grotesque. Le langage des élites politiques est moqué, car gonflé et dépourvu de sens.
« Je peux écouter les nouvelles avec vous ? » : bien sûr ! : il me conduisit aussitôt à la cuisine. Adenauer-Friedländer en était de nouveau à son oratio pro domo. (Tout politicien veut royauter ! Vous pouvez me raconter tant que vous voudrez combien vous êtes peinés d’être « obligés de réarmer » !) Blank forgeait son code des armées. Encore plus de béni-oui-oui. Accidents de la circulation et sport dans un mélange de banalité démoniaque. Beromünster de son côté décrétait « confédérativement » la chose suivante : « Tout étrancher qui raiside raiculièrement dans le pé-yi…… », et nous, de nous esclaffer en opinant : devra donc porter la raie au miiilieu.
La bonne nouvelle est dans le dernier numéro du Magazine littéraire : l'éditeur Tristram se dirige vers une édition intégrale, avec traduction nouvelle de l'oeuvre Schmidt. Je vais pouvoir compléter ma collection.

Gert Koshofer, Drapeaux de la RDA dans la Bölschestrasse
Friedrichshagen, Berlin-Est, 1986, Allemagne, Berlin, BPK,
image RMN

Jirgl décrit le Berlin des années 2000 avec les échecs de la réunification : les anciens Allemands de l’Est ne trouvent pas leur place dans la nouvelle Allemagne, trop vieux, ou, s’ils y parviennent, c’est avec mauvaise conscience. Les anciens Allemands de l’Ouest appliquent leur culte de l’argent, leur moralisme, leur goût pour le nouveau et le clinquant et leur bonne conscience au nouveau pays.
Déjà je cherche à rassembler mes forces vocales – : Quand une question pâteuse sortie du cercle des visiteurs vient interférer : – ?De kwoa t’ait’ en fé vot’e liv’e. – La femme qui a posé la question avale son morceau, les yeux ronds de l’arrière-goût de pâte-&-crème-de-fromage & des innombrables tas de littérature ordinaire. – – !Oui – Annoncez !la couleur – Dites-nous donc pour commencer quelque chose sur votre livre – :Quelques voix venues du salon. Au lieu d’agir, leur envie est toujours de causer : causer musique au lieu de !l’écouter – causer sexe au lieu de le !pratiquer – au lieu de !lire, causer des livres – :Des plantes issues des semis du Jactocento.

Pas de conclusion mais je vous encourage vraiment à découvrir ces romanciers pas facile à lire mais qui parlent si finement de leur pays.
* texte signalé par Catherine, merci !

mardi 29 mars 2011

Monika se rendit au ruisseau, en déploïdion et bonnet rouge, sur de longues jambes blanches.


Arno Schmidt, Alexandre ou Qu’est-ce que la vérité ?, traduit de l’allemand par Claude Riehl (1e éd. 1959), Auch, Tristram, 2008.

Un de mes auteurs préférés, je vous préviens. Et ce court roman est un des plus lisibles de cet écrivain allemand pas vraiment connu par chez nous, dont la langue est… comment dire, particulière.
Ici, le narrateur est Lampon de Samos, un élève d’Aristote. Il voyage sur le fleuve Euphrate avec des comédiens pour aller rejoindre son oncle, un officier de la garde rapprochée d’Alexandre.
D’abord c’est un excellent roman historique, qui a la vertu de montrer comment un roman historique est impossible à lire et à écrire. Parce qu’Arno Schmidt n’explique rien, il se déplace dans cet univers comme s’il était le sien, familier, et que le grec était nôtre. Je vous rassure, il y a un appareil de notes, mais nous sommes immergés dans l’empire en constitution sans cicerone.
Et puis, il y a la langue de Schmidt, indescriptible. Il emploie souvent un narrateur à la première personne, ce qui lui permet de mêler récit, discours et pensée. Les personnages font des apartés, pensent à part eux, commentent (et rêvent). Ils emploient les termes techniques, scientifiques, familiers, vulgaires, Schmidt aime la langue, riche et impétueuse, les mots rares. Il ne se met pas en frais pour la syntaxe et juxtapose tout cela. Au lecteur de suivre le courant. Le tout a beaucoup d’humour, les dialogues entre le naïf Lampon et les comédiens, plus délurés, leur voyage et leurs rencontres avec les soldats, avec les populations conquises, tout cela est très vivant, plein de chair selon une expression que j’emploie souvent.
Enfin, il y a un point déstabilisant. Schmidt rapproche l’empire d’Alexandre du Reich nazi : conquête des territoires et des populations, propagande, état militarisé, massacres cruels, bêtise et arrogance des généraux… une vulgaire dictature. Il ne s’agit pas d’une thèse à proprement parler, construite et argumentée mais d’une lecture orientée et inhabituelle. Cela peut sembler artificiel, mais offre un point de vue rafraîchissant sur le culte des grands hommes et fournit de bons moyens pour faire avancer le récit : les discours contradictoires s’ajoutent les uns aux autres, les faits, la légende, les commentaires, la satire. Au final, on ne sait plus très bien qui est Alexandre, quel est le rôle de l’historien ou celui du poète.

Les boutiques pleines de portraits d’Alexandre, à tous les prix et dans la façon des trois mandatés officiellement : Apelle, Lysippe, Pyrgotélès. Des statues de plâtre, des moulages, « indispensable à toute maison loyale » (subtile alternative). Et aussi l’inévitable temple d’Alexandre sur la nouvelle agora. A. comme dieu-Soleil, le célèbre grand relief circulaire ; joli et bien poli (mais nullement ressemblant, m’a dit Aristote, et « il ne faudrait jamais connaître personnellement un grand homme », quand il me donna la lettre et que je pris congé de lui. – Son menton serait plus massif et toute sa silhouette très grossière.). Ici on plante partout des « palmiers d’Alexandre » ; dans nos cités grecques, ils ont les oliviers sacrés. Dommage qu’on se livre à de tels excès avec ce grand homme. « Mais c’est lui qui veut qu’il en soit ainsi ; c’est lui qui l’a ordonné », marmonna Hipponax. « Oui », reconnus-je en riant et en soupirant, « – pour être plus précis : c’est le peuple qui veut qu’il en soit ainsi. Pour lui la grandeur ne se conçoit que voyante et grotesque. » « Ne ferait-on pas mieux peut-être », objecta-t-il prudemment, « de le représenter avec vraisemblance, non – ? » Je me renfrognai ; oui, oui, en soi il a raison. Bien sûr.

Gloire à Tristram pour ces traductions ! Ce portrait d'Alexandre coiffé d'une tête d'éléphant est une monnaie conservée à Berlin, au Münzkabinett (SMPK).