La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 7 février 2023

Chacun se débrouille avec son histoire.

  

Anne-Marie Garat, Humeur noire, 2021, Actes Sud.

 

Un essai, un coup de gueule.

Il y a d’abord un prologue sur le grand-père et la Première guerre mondiale.

L’autrice visite ensuite les salles du musée d’Aquitaine, à Bordeaux, notamment celle consacrée à la traite négrière. Elle est un peu insatisfaite, un vague sentiment de malaise, jusqu’à ce qu’elle arrive devant un cartel qui la met hors d’elle pour tous les adoucissements et hypocrisies qu’il contient.


Ces mots de l’embrassement, du tragique quittement sur lequel planent la séparation, la disparition, je les ai déjà rencontrés. Ils existent dans un texte, à moi totalement kabbalistique par ailleurs. Ils se sont imprimés dans ma mémoire, les retrouver me bouleverse.


Et c’est parti pour une histoire, à la fois personnelle, familiale, bordelaise et nationale. Une histoire où il est question des pauvres, des petits, de ceux que l’on chasse à la périphérie des villes et des institutions, hors des musées, mais surtout des noirs, ceux de la traite, ceux de l’esclavage, ceux des colonies, une histoire étudiée, mais pas acceptée, une histoire qui peine à devenir une mémoire.

C’est un essai, un genre que je lis peu et dont je peine à parler. Quelquefois le propos s’éparpille, et puis il se resserre, il reprend, il devient très frappant, il me perd, il revient à ce fichu cartel. Il y a ici beaucoup de vigueur, mais aussi de nombreuses connaissances qui sont assemblées, aussi bien sur la ville de Bordeaux, son urbanisme et son histoire, que sur l’esclavage. 

Je suis toujours un peu sceptique face aux généralisations, en l’occurrence Bordeaux, ville qui serait particulièrement réticente à évoquer son passé (plus que d’autres ? Je ne sais pas), mais je suis impressionnée par la capacité de Garat à assembler tout cela en un discours cohérent, qu’elle recoupe avec son propre parcours d’écrivaine.

Il y a la bonne description de la fausse neutralité du langage muséal et scientifique. Forcément, il est question des zoos humains et du musée du Quai Branly et des demandes de restitution.


Le rapport de domination sociale doublé de l’emprise raciale inféode l’esclave, l’attache au maître, jusqu’à concevoir que, dévoué par nature, il préfère le rester lors de l’abolition, ou l’accuser d’ingratitude honteuse s’il le quitte.

Le Masurier, Portrait de la famille Choiseul-Meuse à la Martinique,
1775 Bordeaux musée d'Aquitaine
 

Cette lecture invite bien évidemment à s’interroger. Alors je liste :

2009 : le musée d’Aquitaine aménage ses salles sur la traite.

2019 : Garat les visite. Pour elle, l’hypocrisie principale réside dans le fait qu’il est dit que Bordeaux aurait peu réalisé le commerce de la traite (ce qui est faux) et aurait principalement fait du commerce en droiture, c’est-à-dire commercé avec les îles des Caraïbes (genre, on n’est pas comme ces horribles Nantais) (mais d’où provient donc l’argent qui a financé tous ces beaux hôtels particuliers ?).

2019 : est inaugurée sur les quais la statue de Modeste Testas (Al Pouessi), une esclave qui n’a aucun lien avec Bordeaux, mais son propriétaire (et violeur) était Bordelais. J’ai l’impression que la descendance a eu un rôle déterminant dans cette décision de la ville de Bordeaux. Il y a un documentaire sur le sujet ! Je ne suis pas d’accord avec tout ce qui est dit, mais l’écoute est très intéressante (1e partie et 2nde partie). On y entend Garat (mais aucun fonctionnaire municipal ni Élu de la municipalité).

2021 : Julie Duprat publie Bordeaux Métisse. C’est une thèse d’histoire qui étudie la présence noire à Bordeaux au XVIIIe siècle (et oui, je l’ai lue). Et il y a un blog si cela vous intéresse.

Février 2022 : je visite pour la seconde fois le château de Nantes où le sujet est abordé de façon très directe et impressionnante. Je vous en ai d’ailleurs parlé.

Juin 2022 : je visite le musée d’Aquitaine en compagnie d’Ingannmic. C’était ma seconde visite, mais la première n’avait pas été très marquante. La salle sur la traite n’est pas très ordonnée, entre copies d’archives et beaux objets, je ne la trouve pas claire. Mais je constate qu’elle est en cours de réaménagement ! Et c’est bien de voir un musée qui bosse. Faudra-t-il y retourner une troisième fois ? En revanche, la salle côtoie directement la collection d’objets d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, d’Amérique du Sud… sans aucune contextualisation de la façon dont ils sont arrivés là !

Juin 2022 : je me mets en quête de la statue de Testas… mais elle est inaccessible à cause de l’installation d’un salon dédié au vin.🙄

Et à Marseille ? Parce que nous n’étions pas les derniers en ce qui concerne la colonisation. Il est vrai qu’on ne peut pas critiquer la façon dont notre musée d’histoire aborde le sujet puisqu’il n’aborde quasiment pas les XIXe et XXe siècles. De même, notre musée de la Marine ne devrait pas ouvrir avant 20 ans au moins. Restent la Vieile Charité et ses collections très… euh…😱😬 Il faudrait peut-être se mettre au boulot.

Été 2023 : les musées de Rouen, du Havre et de Honfleur annoncent une série d’expositions conjointes sur l’esclavage, intitulée « De sucre, de sueur et de sang ». Je pourrai certainement en voir une bonne partie.

Bref, les cerveaux continuent à tourner. 


C’est ce qui a dû m’arriver au musée d’Aquitaine. Je dois être d’humeur susceptible, belliqueuse, remuée par ce retour imprévu dans la fac de ma jeunesse, coïncident de surcroît avec l’enquête de mon cousin sur notre histoire familiale, laquelle ébranle notre biographie – sentiment que le vécu n’est pas seulement une affaire intime mais qu’il relie organiquement à celui des autres, que les secousses sismiques de l’histoire collective concernent chacun et interrogent son existence, et qu’alors il faut remettre les pendules à l’heure : appeler les choses par leur nom, mettre dessus les mots les plus justes possibles.

 

Pour ma part, je suis frappée du fait que l’histoire de la traite et de la colonisation ne semble pas s’être inscrite dans notre inconscient collectif historique, comme s’il s’agissait de l’histoire des autres (du Sénégal, d’Haïti, de l’Algérie, etc.), mais pas la nôtre. Cela ne tient pas forcément à une ignorance ou à une mauvaise volonté, mais à un loupé dans le récit collectif qui est fait de notre pays. 

 

Le billet d’IngannmicElle insiste à juste titre sur la façon dont Garat raconte son histoire, personnelle et familiale, issue d’une famille prolétaire, devenue enseignante et écrivaine, pour raconter un rapport au savoir, à la haute culture, mais surtout au langage.

« Ainsi, priver l’individu du matériau que représente un témoignage éclairé et honnête sur le contexte historique, social et politique qui en partie le constitue, revient à lui enlever la possibilité d'acquérir cette présence à soi-même et à son histoire que permet l'appropriation du langage, notamment par l’intermédiaire des littératures, du cinéma, bref, de la culture et des arts en général. »


C'est une autrice.

Une lecture très stimulante. Merci Ingannmic !





jeudi 17 février 2022

Leurs parcours est d’autant plus exemplaire que ces aubergistes noirs sont sous d’anciens esclaves et très souvent d’origine africaine.

 Julie Duprat, Bordeaux Métisse. Esclaves et affranchis du XVIIIe siècle à l’Empire, aux éditions Mollat, 2021.

 

La présence noire en France est ancienne et plus répandue qu’on ne le croit généralement. Elle est aussi plus variée et mieux documentée que ce que l’on pense. En conséquence de quoi, elle peut être étudiée.

Et Bordeaux est un choix particulièrement intéressant, parce que c’est un port colonial. Les échanges avec les Antilles y sont constants.


Entre les fraudes des maîtres et l’invisibilisation de plusieurs passagers de couleur non-désignés comme tel dans les archives, il y a donc un sous-enregistrement par les autorités portuaires au débarquement à Bordeaux. Ces relevés, alliés à ceux effectués par d’autres historiens dans d’autres documents d’archives ont cependant permis d’avancer pour la première fois un chiffre certain pour évaluer le nombre d’Afro-descendants de passage à Bordeaux : tout au long du XVIIIe siècle, ce sont ainsi 5480 esclaves et libres de couleur qui y résident plus ou moins temporairement, dont plus de 3400 à partir de 1763.


C’est tout une liste de questions qui sont posées aux archives, questions qui peuvent parfois dérouter le lecteur d’aujourd’hui. Combien de personnes noires débarquent à Bordeaux chaque année ? Comment sont-elles qualifiées ? Sachant que le terme « nègre » est souvent mis pour esclave, que celui de « créole » peut désigner des propriétaires de plantations, qu’il y a des métis, des affranchis, des libres de couleur… Tout ce vocabulaire peut sembler abscons à première vue, mais il désigne des réalités juridiques et sociales bien différentes. Combien sont-ils ? Combien de temps restent-ils ? Où travaillent-ils ? Se marient-ils ? Comment vivent-ils ? Selon que l’on est homme ou femme, jeune ou âgé, esclave, libre, etc. les réponses diffèrent.


Les secteurs les plus prisés pour les esclaves sont ceux de la perruquerie et de la cuisine. Le recensement de 1777 est sans appel : sur les 34 apprentis esclaves à Bordeaux, 26 travaillent dans le domaine de la coiffure ou de la gastronomie. De tels apprentissages les destinent ensuite à travailler dans une maison, derrière les fourneaux ou auprès d’un maître dont ils s’occuperont de la coiffure et de l’habillement. Gastronomie et perruquerie offrent des profils d’apprentis esclaves très semblables : ils sont au moins 63 % à être directement nés en Afrique, preuve d’un trafic d’apprentis cuisiniers et perruquiers africains alimenté par les officiers de marine et les négociants.


Autant le dire, j’ai été un peu déstabilisée par cette approche. J’ai pris connaissance des travaux de Duprat via son blog, mais le livre est issu d’une thèse de l’École des Chartes. Les différences entre les deux supports sont à la fois importantes et intéressantes. Sur le blog, les articles abordent une problématique ponctuelle, font le portrait d’un individu ou d’un corps de métier. C’est assez facile à lire. Il est facile de s’intéresser à telle ou telle figure individuelle. En revanche, la thèse rassemble l’ensemble des données et quantifie les résultats. C’est un travail indispensable puisqu’il fournit des faits. Pour moi, qui ne suis pas familière du sujet, il fournit plutôt toute une série de questions auxquelles je n’avais jamais songé. Je crois qu’il est important, quand on n’y connaît rien, de réaliser que cette présence noire, minoritaire à l’échelle du pays, peut être plus conséquente localement. Cette approche quantitative nourrit la réflexion qualitative. C’est à partir d’un tel travail que l’on peut commencer à réfléchir à la vie des gens. Bref, thèse et blog se complètent et s’épaulent mutuellement !

J. Brêche, Portrait d'un jeune esclave en habit républicain (les contradictions iconographiques, bonjour !), 1793, Château de Nantes.
Un aperçu des sujets abordés : les personnes de couleur enrôlées sur les bateaux en tant que marins ; un grand nombre d’esclaves ou d’affranchis est domestique au sein des riches demeures bordelaises ; mais il y a aussi des artisans ; leur devenir pendant la Révolution (affranchissement, guerre à Haïti, retour de l’esclavage, etc.) ; les viols des esclaves noires par leur maître et le baptême des enfants ainsi conçus ; des parcours impressionnants pour des hommes et des femmes capturés en Afrique étant enfants qui meurent libres à Bordeaux, plus ou moins aisés ; l’interdiction des mariages mixtes et le contournement de cette interdiction ; les réseaux d’entraide…

 

Si le sujet vous intéresse, RDV sur le blog Noire MétropoleJ’ai sélectionné deux articles qui pourraient vous plaire : l’un sur l’escrime et les hommes de couleur et l’autre sur Casimir Fidèle, né sur la côte de Guinée, pris comme esclave dès son enfance, qui apprend à Paris la cuisine et la pâtisserie, qui est affranchi et qui ouvre son propre hôtel à Bordeaux, un établissement luxueux.


Dans un tiers des célébrations au moins, les fiancés, tous deux affranchis, sont âgés de 40 à 62 ans. Les mariages de gens de couleur s’inscrivent ici clairement en faux contre la tradition matrimoniale française où le premier mariage s’effectue entre 26 et 28 ans en moyenne à la fin du XVIIIe siècle. Le mariage de ces Afro-descendants à un âge avancé se pose donc comme une exception dans le fonctionnement habituel du processus matrimonial. En fait, le choix du mariage pour ces couples âgés est très fortement lié à la portée symbolique de cette cérémonie. Puisque les esclaves ne peuvent que difficilement se marier, le mariage devient une manière de proclamer et d’assurer sa nouvelle liberté : tous affranchis, cette célébration est ainsi l’occasion pour eux d’affirmer leur autonomie à l’égard de leurs anciens maîtres. Jean-Baptiste André et Geneviève font ce choix un an seulement après avoir obtenu leur liberté. De fait, c’est donc leur affranchissement tardif qui explique leur mariage tout aussi tardif.

Où l’on voit qu’une comparaison statistique très simple – l’âge du mariage – en révèle très long sur des conditions d’existence.

 

Une autrice.