La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 7 mai 2020

À l’est du Roman Grivois, on trouve les Doctrines Religieuses Périmées.

Jasper Fforde, Le Mystère du Hareng Saur, sixième aventure de Thursday Next, traduit de l’anglais par Jean-François Merle, parution originale 2011, édité en France chez 10/18.

Je gardais le souvenir de la fin du tome précédent comme un truc confus avec beaucoup trop de renversements. J’étais donc un peu méfiante, tout en ayant confiance dans la capacité de Fforde à me fournir une bonne lecture distrayante. Pari réussi !
L’héroïne n’est pas ici Thursday Next, la vraie, mais la Thursday Next de fiction, un modèle plus conventionnel et moins rock n’roll que la vraie. Elle prend le bus et boit de la tisane, quoi. N’empêche qu’elle aussi se retrouve rapidement à devoir élucider un mystérieux accident, à se rendre compte que la vraie Thursday a disparu, à affronter une rébellion dans son propre roman, etc. Le tout flanquée d’un majordome. Et alors que vient d’avoir lieu une refonte du Monde des Livres, sur le modèle géographique.
Le roman constitue pour nous l’occasion de nous promener de presqu’île en presqu’île, c’est-à-dire d’un genre littéraire à un autre : le Compte d’Auteur notamment, le Complotisme, l’Humour, tout en suivant les rives du fleuve Métaphore, en trafiquant de la Met (métaphore ou métonymie ?), en essayant de défaire un Rubik’s Cube. Et puis il y a le Monde réel vu par un personnage de fiction – un passage très savoureux.

Ici, dans le Monde des Livres, nous disons ce qui est nécessaire au développement du récit. Là-bas ? Ma foi, au moins 80 % d’une discussion sont du délayage et peuvent être éliminés.

Je pensais au chaos intégral qu’était le Monde Extérieur ; à l’imprévisibilité des choses ; à l’impossibilité de savoir ce qui avait un sens et ce qui n’en avait pas. Le monde réel était un manuscrit mal fichu auquel il manquait un bon éditeur. Je considérai ensuite le Monde des Livres et la structure narrative bien ordonnée dont nous bénéficions, nos intrigues et leurs dénouements, le respect d’une justice naturelle que nous tenions pour acquise.

Il y a sussi un jeu avec les noms interminables des héros de Dostoïevski.
Et une croisière sur un fleuve avec les personnages typiques d’un roman d’Agatha Christie (le Sacrifié, le Mystérieux passager, l’Imposteur, l’aventurier, etc.).

Se faufiler hors du pays, quand on sait que c’est interdit.
Je devais réfléchir à toute vitesse. À la différence des représentants officiels de la Poésie, qui conversaient avec des rimes riches, celui-ci était un petit flic des frontières qui parlait le jargon de la rue en vers de mirliton. Il usait de rimes jumelles, et sans doute pas très bien. Je lui balançais une composition en AABCCB de six pieds.
 
E. Corbould, Lord Eglinton ,1840 V&A.
Parce que cette peinture troubadour avec le gars déguisé me semble bien correspondre.
Une des premières lectures de confinement, au mois de mars, il y a un siècle, alors que je portais un pansement sur le visage depuis plus de 3 mois, avec un sentiment d’inutilité totale. Ça faisait du bien ! Depuis, tout va mieux.

Les précédents épisodes :
Il ne m’en reste plus qu’un ! 😱

vendredi 20 mars 2020

Je me dis que la meilleure ligne de conduite serait l’improvisation.

Jasper Fforde, Les Aventures de Thursday Next, tome 5, Le Début de la fin, traduit de l’anglais par Jean-François Merle, parution originale 2007, édité en France chez 10/18.

Retrouvons notre héroïne britannique et le monde de la fiction. 14 ans ont passé depuis Sauvez Hamlet ! Thursday pose des moquettes (officiellement) et Friday, son fils aîné, est un ado mollasson. La détective continue toutefois à s’occuper des affaires du Monde des livres (on ne se rend pas bien compte à quel point il se passe des trucs dans les romans). Voilà que Sherlock Holmes a été assassiné (pour de bon), que Thursday doit s’occuper de ses stagiaires clones et que l’on est décidé à créer des romans interactifs. Ah, et la fin des temps doit arriver, aussi.
Bien sûr, c’est toujours un plaisir de se plonger dans cet univers, même si j’ai trouvé que certains ressorts de l’intrigue étaient un peu inutilement compliqués. Il y a quand même de nombreux points forts : un trafic de fromages fortement puants, une armée de féroces Mrs Danver (souvenez-vous ! la gouvernante de Rebecca), une excursion très angoissante et pittoresque dans l’univers de la poésie, le gros problème de l’Excédent de Bêtise, etc. J’aime beaucoup l’évocation de la machinerie (entre artisanat, entreprise de travaux publics et décors de théâtre) au service de la création de romans. Il en faut de la paperasse et de l’huile de coude pour que le lecteur puisse se plonger dans la vie de ses personnages préférés. 
Vous découvrirez d’où vient réellement le piano dans Emma.
Bref, toujours une excellente série !

Je m’approchai des étagères et lui fis signe de me suivre. Quand je fus à un mètre des livres, je sentis leur influence irradier comme un radiateur. Mais ce n’était pas de la chaleur que je ressentais, plutôt l’excitation d’une bonne intrigue bien menée : un pot-pourri de récits enchevêtrés, flottant autour des livres comme la brume matinale sur un lac. Je pouvais vraiment percevoir les émotions, entendre des bribes de conversation et distinguer les images se libérant un court instant de la gravité qui les retenait à l’histoire.

Quand il ne militait pas pour la dépénalisation des abus grammaticaux de classe C, comme de débuter une phrase par « Et », il inventait des procédés narratifs nouveaux et intéressants. C’est lui qui avait été à l’origine de l’astuce révolutionnaire présente dans Le Meurtre de Roger Ackroyd ainsi que du mécanisme des Exercices de style de Raymond Queneau. Bien sûr, tous n’avaient pas trouvé preneur, comme la bataille entre un U-Boot et le Nautilus dans L’Île mystérieuse, une recette originale pour distiller les guillemets à partir de souris bouillies, une méthode pour repérer les grammasites grâce à une marina de de rosée, et toute une série d’expressions burlesques qu’il était le seul à utiliser.
 
Trafic de fromages.
Toute l'histoire :

mercredi 19 septembre 2018

Le Minotaure nous créait des problèmes qui dépassaient largement son importance littéraire.

Jasper Fforde, Sauvez Hamlet !, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, parution originale 2004, édité en France chez 10/18.

Il s’agit du quatrième volume des aventures de Thursday Next – est-il nécessaire d’en dire plus ?
Pour ma part, j’hésite à me jeter sur tous les romans de la série pour la faire durer le plus longtemps possible. Mais j’ai aussi tendance à oublier un peu l’ensemble des péripéties des épisodes précédents, ce qui me donne envie de les relire. On peut donc dire que ma stratégie n’est pas si mauvaise.

Si le monde réel était un roman, il n’aurait jamais trouvé d’éditeur. Trop long, trop délayé… et pour finir, sans véritable dénouement.

Ici, je me rappelais vaguement que Thursday avait trouvé refuge au sein du Monde des Livres, pour accoucher, avant de trouver un moyen de réfléchir aux moyens de faire revenir son mari qui a été éradiqué. Au début de ce volume, elle est donc maman d’un petit garçon, Friday, et décide de revenir dans le monde réel, accompagnée d’Hamlet, qui semble avoir besoin d’un peu de plomb dans la cervelle. Ensuite… elle tente de faire revenir son mari, d’empêcher l’Apocalypse, de faire gagner une équipe de croquet (ou d’un sport assimilé) et de résoudre 2 ou 3 autres broutilles. Et pendant l’absence d’Hamlet, Ophélie a pris le contrôle de la pièce de théâtre !
C’est encore une fois très drôle et très inventif. Cette histoire pourrait ne jamais s’arrêter. Elle révèle un immense talent de conteur de la part de Fforde, qui parvient à entrelacer toutes ces aventures, en donnant l’impression d’une parfaite construction narrative bien huilée et en même temps d’une jolie improvisation.
Il me reste 3 volumes à lire… c’est trop de bonheur !

À la dernière minute, Hamlet vint se greffer sur mes plans. De plus en plus inquiet à l’idée qu’on le représente comme un « indécis » dans le Monde Extérieur, il avait demandé un congé afin d’aller voir sur place. C’était plutôt rare, en ce sens que les personnages de fiction ne se souciaient guère de leur image auprès du public, mais Hamlet, lui, serait capable de s’angoisser de n’avoir aucun sujet d’angoisse, et comme il était la star incontestée de l’œuvre shakespearienne et qu’une fois encore, le prix du « Jeune Premier le Plus Ombrageux de l’Année » lui avait été soufflée par Heathcliff à la dernière cérémonie des Livres d’Or, le Conseil des Genres décidé de lui offrir une compensation.

Mes billets sur les précédents volumes :
École anglaise, Jeune femme, 1569, HB Tate Britain.






mercredi 17 mai 2017

Vous serez réduits à des mots sur une page.

Jasper Fforde, Le Puits des histoires perdues, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, parution originale 2003.

Il s’agit du troisième volume des aventures de Thursday Next (le tome 1 L'Affaire Jane Eyre et le tome 2 Délivrez-moi). La détective est décidée à passer le temps de sa grossesse à l’abri de l’entreprise Goliath, en s’installant dans un roman non publié, vivotant discrètement au fond de la bibliothèque. Parmi les soucis immédiats à résoudre : son mari a été éradiqué et s’efface lentement de sa mémoire, le roman où elle s’est installée est tellement nul qu’il pourrait être supprimé. Et il y a aussi quelques meurtres bizarres.

- Avec quoi fabrique-t-on un contexte, Mr Grnksghty ?
- De la mélasse essentiellement, répondit-il en secouant la fiole où la substance huileuse se transforma en gaz. Et des souvenirs. Beaucoup de souvenirs. En fait, la mélasse sert de liant.

Il m’a semblé que c’était un épisode de transition, où l’intrigue n’était pas forcément très suivie ou construite, et que Fforde se faisait plaisir en nous présentant son univers. C’est loin d’être désagréable car le lecteur découvre tout l’envers de la littérature : comment naissent les intrigues ? Quelle est la véritable vie des personnages secondaires ? Le roman regorge d’inventions et cette façon d’envisager la littérature est très amusante et stimulante - mention spéciale pour le séminaire de gestion de la colère dans Les Hauts de Hurlevent.
Les créatures qui habitent mes lives.

- Cinquième point. Toute la ponctuation a été volée dans le dernier chapitre d’Ulysse. À savoir, environ cinq cents points, virgules, points-virgules et apostrophes.
Il marque une pause.
- Vous n’étiez pas en train d’y travailler, Vern ?
- Si, acquiesça Deane en s’avançant et en ouvrant un calepin. Le vol a été remarqué, mais d’après les premiers rapports, les lecteurs considèrent l’absence de ponctuation non pas comme une erreur abyssale, mais comme un trait de génie ; du coup, ça nous laisse le temps de nous retourner.
- Vous êtes sûrs que c’est un voleur ? s’enquit Béatrice. Ça ne peut pas être les grammasites ?
- Non, répondit Perkins, grand spécialiste en la matière. Les Ponctusauroïdes sont rares, or pour embarquer autant de signes de ponctuation, il en faudrait des centaines. Et puis, je ne crois pas qu’ils auraient laissé le point final… ça ressemble plus à un voleur malicieux.





mercredi 6 novembre 2013

Je n’avais encore jamais eu affaire à un chat qui parle, mais, comme le disait mon père, les bonnes manières, ça ne mange pas de pain.


Jasper Fforde, Délivrez-moi !, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, paru en 2002 (le titre anglais Lost in a Good Book est un autre jeu de mots intelligent).

Je viens de dévorer joyeusement le deuxième volume des aventures de Thursday Next, agent spécial d’une Angleterre de 1985 où rien n’est comme chez nous.

Mon père, sa passion était de tuer et d’empailler. À sa mort, il a tenu à être empaillé à son tour. C’est lui, là-bas.

Sauf que je ne compte pas dire grand-chose de l’intrigue… L’héroïne se contente de lutter un peu contre tout le monde, d’empêcher la terre de disparaître dans un immense coulis de fraise, d’essayer de délivrer son mari et d’apprendre à entrer dans les livres simplement en les lisant. Parmi les intrigues secondaires : une migration de mammouths, un énième Cardenio de Shakespeare qui réapparaît, une excursion dans Le Corbeau de Poe, etc. Beaucoup d’humour, de références littéraires et de délire. On ne regarde plus ses romans avec le même œil ni les personnages de mots avec la même confiance.
J’ai eu plaisir à retrouver un monde découvert avec joie il y a un an. J’ai été un peu noyée sous la profusion du texte tout en étant émerveillée par ce jaillissement. J’aime bien cette série car elle donne une prime aux gros lecteurs : plus on connaît la littérature, plus on s’éclate. À relire dans 20 ans !

-       Mais c’est ridicule ! cria Hopkins alors même qu’on le traînait hors de la salle.
-       Non, répondit le Magistrat, c’est Kafka.


mardi 27 novembre 2012

Mon père avait une tête à arrêter les pendules.


Jasper Fforde, L’Affaire Jane Eyre, traduit de l’anglais par Roxane Azimi, 1e éd. 2001, Paris, 10/18, 2004.

Me voici à mon tour séduite par l’univers délirant de Fforde… Ce monde de science-fiction où le plus grand loisir consiste à échafauder des hypothèses pour déterminer qui a bien pu écrire les pièces attribuées à Shakespeare, où Richard III devient un spectacle collectif… où, à la place des juke-box, on trouve des Shakesparleur, c’est-à-dire des distributeurs automatiques de monologues de Shakespeare. L’animal domestique favori est un dodo obtenu par divers clones (si vous utilisez des gênes d’autruche, votre dodo a le cou un peu long). La légalisation du surréalisme vient d’engendrer des émeutes… tout est à l’avenant ! Les touristes japonais adore se promener dans Jane Eyre, appareils photos en main.
L’héroïne Thursday Next est agent à la Brigade littéraire, elle doit élucider le vol de manuscrits rares, élucider la disparition d’un personnage d’un roman de Dickens, jusqu’à ce que le criminel décide de s’attaquer à Jane Eyre en l’enlevant… imaginez le roman de Charlotte Brontë sans sa narratrice ! Il n’en reste plus grand chose. Heureusement tout finit par s’arranger.
C’est très distrayant et enlevé. Lisez-le pendant vos vacances sinon vos heures de sommeil seront écourtées.

Wordsworth, je crois, a été surpris que moi de notre rencontre. Ce n’est pas très courant de se retirer dans son meilleur souvenir pour y découvrir quelqu’un d’autre, en train d’admirer la vue.
Polly Next.
Interview exclusive pour La Chouette du Dimanche.

Les avis de Marie, de Yuko, de Claudia Lucia, de La Mante, de Sylire (la seule à ne pas succomber au merveilleux). Première contribution au challenge d’Alice The Thursday Next challenge et participation au Challenge victorien d’Aymeline.



samedi 8 septembre 2012

Humeur du samedi-manche



Humeur de milieu de week-end pour une semaine sur les chapeaux de roue. C’était ma première semaine de boulot à la FNAC et mon rythme n’est pas encore très au point, ce qui explique que j’ai déserté vos/mon blog(s). Pas de souci pour la lecture, il y a la pause-déjeuner pour ça ! Mais tout devrait bientôt rentrer dans l’ordre.
J’en profite pour annoncer que je me suis inscrite à un nouveau challenge. Alice a listé toutes les références littéraires de la série Thursday Next de Jasper Fforde en proposant de les lire. Tout cela tombe bien car : j’ai le premier volume, L’Affaire Jane Eyre de Fforde à lire (je précise que j’ai lu Jane Eyre de Jane Austen il y a quelque temps, je ne vais pas le relire tout de suite). Je pourrai également lire : tout des sœurs Brontë, tout Eschyle et tout Euripide, quelques titres de Dashiell Hammett et Robert Louis Stevenson. Un programme varié, en parfaite concordance avec mes projets ! La liste complète ICI.
Je vous laisse, j’ai rendez-vous avec Moustachu à notre resto préféré (merci les tickets restaurants).


Addendum. Bon comme Asphodèle me le rappelle, Jane Eyre n'est pas d'Austen mais d'une des Brontë, j'ai du chemin à parcourir.
Le resto était top.