La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 1 novembre 2022

Et ce fut comme si un courant glacial avait soufflé sur ses frêles efforts de recommencement.


Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, 1945. 

 

Le grand roman des classes populaires de Montréal juste avant la Seconde guerre mondiale.

Florentine est serveuse dans un petit restaurant. Elle y rencontre Jean, un jeune homme plein d’ambitions et de failles. Mais il y a aussi sa famille : sa mère qui enchaîne les grossesses et s’efforce de faire vivre tout le monde, son père qui ne parvient jamais à trouver un bon travail, ses frères et ses sœurs et quelques autres jeunes gens. Tous cherchent sans cesse du travail, de l’argent, un logement décent, ou rêvent devant tous les objets exposés dans les vitrines. Et puis la guerre s’annonce, avec sa promesse de travail et d’argent.


Alors, tout lui fut rêve et, bravement, elle entra dans le rêve pour y jouer son rôle. Et cependant, tout lui fut effort douloureux pour y vivre à la hauteur du rêve.


Un très beau roman qui met en scène des personnages attachants. Pas tous bien sûr, il y a des calculateurs et Florentine qui enterre un espoir mais s’acharne à trouver sa voie.

Il y a le décor initial, celui de ces pauvres qui calculent chaque sou et pour qui tout est compliqué. Pour certains, à chaque fois, le boulot trouvé est plus précaire et moins rémunérateur. La mère s’acharne à chaque coup du sort à trouver une solution pratique pour faire manger les petits et leur trouver des vêtements. Elle ne baisse pas les bras et malgré les déceptions apportées par la vie et par son mari le couple conserve son attachement l’un pour l’autre. À côté d’elle se tiennent les enfants, le petit malade, la petite qui veut devenir religieuse, les garçons dont on ne sait pas bien comment ils vont tourner, la fille aînée qui travaille et apporte ses paies à sa mère, mais qui est bien décidée à ne pas avoir la même vie.

Marcel Dargis, Hommage à Gabrielle Roy, La Malbaie


Alors Florentine s’aperçut qu’elle était seule au monde avec sa peur. Elle entrevit la solitude, non seulement sa solitude à elle, mais la solitude qui guette tout être vivant, qui l’accompagne inlassablement, qui se jette soudain sur lui comme une ombre, comme un nuage.


Et la guerre arrive. Pas encore la guerre, ni même la conscription, mais l’engagement volontaire des hommes qui voient là une solution à leur misère, à leur recherche d’emploi, à leur sentiment d’échec, à leur besoin d’avoir une identité. Nous voyons cela à travers les yeux d’Emmanuel, un beau jeune homme plein de sentiments. Nous assistons à la scène où les jeunes soldats se rassemblent et quittent la ville. Combien reviendront ? Combien seront regrettés ?

J’apprécie particulièrement les portraits des personnages, leur humanité, la façon dont les désirs, les espoirs, les déceptions, se composent en eux de façon changeante, les faisant agir à rebours de leur intérêt ou au contraire de façon inspirée.

 

Le vent hurlait tout au long de la chaussée déserte, et la neige sur ses pas se levait fine, éblouissante, sautait dans l’air, venait ramper au bas des maisons et remontait encore en bonds désordonnés, comme une danseuse que poursuit le claquement du fouet. Le vent était le maître qui brandissait la cravache, et la neige, la danseuse folle et souple qui allait devant lui, virevoltait et, à son ordre, venait se coucher par terre.

 

L’avis de Karine. Une autrice.  Lire au Québec.


Dans la foulée, j’ai relu Un ange cornu avec des ailes de tôle de Michel Tremblay. Dans ce récit, découpé en nouvelles, l’auteur raconte sa progressive découverte du plaisir de la lecture, de la littérature et de l’écriture. Les titres des livres constituent autant d’étapes décisives dans son parcours. Lisez-le, c’est drôle et touchant. Et quand on est lectrice, on se reconnaît forcément un peu. Je me souvenais aussi très bien qu’un chapitre était consacré à Bonheur d’occasion. En voici un extrait.

 

C’était la première fois que je lisais un roman écrit dans ma ville où la vertu et le bon ordre ne régnaient pas en maîtres absolus, où la religion catholique ne répondait pas à toutes les questions, où Dieu n’était pas automatiquement au bout de chaque destin, et je n’en revenais pas. Le chaos existait donc à Montréal ailleurs que dans mon âme ? (…)

Il n’y avait pas de morale dans le livre de Gabrielle Roy, la pauvreté ne s’expliquait pas, la lâcheté n’était pas punie, une jeune fille enceinte n’était pas coupable d’un ineffaçable péché, la guerre n’était pas une mission noble pour sauver la démocratie mais une monstruosité qui écrasait les petits et protégeait les riches.




mardi 3 novembre 2020

Sans être heureux parce qu’on est pas capables, on va peut-être avoir une vie plus endurable !

Michel Tremblay, Un objet de beauté (sixième et dernier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal), parution originale 1997, édité en France par Actes Sud.

C’est la fin… Nous sommes dans les années 60 à Montréal. La grosse femme du premier volume est atteinte d’un cancer et s’apprête à mourir. Édouard est loin, dans un théâtre. Marcel, le petit garçon rêveur du premier et du cinquième volume, est devenu grand, mais dans son corps d’adulte, il est resté enfant. Il suscite la préoccupation constante de sa mère, l’irascible Albertine.

Un dernier et beau volume pour dire adieu à cette folle famille, si furieuse et si attachante. Albertine, sans cesse déçue par la vie, pleine de colère, ne se laissant jamais aller à la douceur, mais si attentive et désemparée face à la mort de sa belle-sœur et face à la maladie de son fils. Albertine s’affronte sans cesse aux désillusions et à sa fille, Thérèse : ces deux-là s’aiment et se haïssent, elles se connaissent si bien qu’elles savent parfaitement comment se faire souffrir. C’est pitié. Elles me font penser à une amie et à sa mère, incapables d’une relation pacifiée.


Oui, elle a fait ce qu’elle pouvait ! La vie en a voulu autrement ? Alors que la vie s’occupe d’eux : elle n’en a plus la force, elle abdique. Elle a abandonné toute velléité de se débattre parce que le sort, le maudit sort, la maudite vie, la maudite existence la bousculent toujours, depuis toujours, la malmènent, l’enfargent, la font tomber. Elle est tombée une fois de plus, un peu plus bas, un peu plus creux dans la vague la plus creuse de sa vie ; elle se noie, elle le voit très bien, elle l’accepte, elle attend le jour où toute résistance sera impossible, où la notion même de résistance n’existera plus pour elle et où elle pourra enfin sombrer.


Il y a Marcel, qui se réfugie sans cesse dans l’imagination, qui se raconte des histoires pour s’endormir, pour se détourner de la triste réalité. Un film, un roman, il est le grand héros. Chez lui, l’esprit pratique est incapable de résister face aux flux de l’émotion. Marcel est si attachant ! On devine que l’auteur a soigné ce personnage avec beaucoup d’amour. Étant presque incapable de m’endormir sans me raconter aussi de belles histoires, je m’y parfaitement retrouvée, même si la folie de Marcel peut prendre des tours inquiétants en cas de grande détresse.

Plus que tout autre, c’est un roman de femmes. Ici les hommes sont des ombres, morts, disparus, absents, falots, incapables de se nourrir. Le seul homme est ce grand dadais de Marcel, à l’esprit emprisonné dans l’enfance, sensible à tout ce qui se passe, notamment aux émotions sous-terraines.

J’ai beaucoup aimé ma lecture. J’aime beaucoup cette grande saga.

 

Erró, Sur la terrasse Fès, 1976, fondation Brownstone
Ses pas produisent ce bruit caractéristique qu’il aime tant, entre le crissement d’une croûte dure qui défonce sous le poids du marcheur et le froufroutement de la ouate qu’on serre entre le pouce et l’index, de la dernière neige de l’hiver qui achève, un rappel de ce qui a été, une promesse de ce s’en qui vient : tout est peut-être blanc aujourd’hui, mais tout pourrait très bien se retrouver vert demain matin. La neige est jeune et n’aura pas le temps de vieillir, elle va s’évaporer sous le soleil du printemps ou bien être avalée par le gazon qui pousse déjà.


On trouve un hommage à Gabrielle Roy. Et à Michel-Ange. Et à Dickens. Et à Monet.

 

Première participation pour Novembre au Québec, dans la catégorie classique québécois parce que Michel Tremblay s’inscrit explicitement dans les classiques de la littérature québécoise et francophone, que la dernière fois que je suis allée au Québec il était à la télé et que cette saga est immortelle. Vous êtes donc invités à écouter la chanson Plus tôt d’Alexandra Stréliski. Il est vrai que cette lecture concourt également dans la catégorie saga portée par Nos joies répétitives de Pierre Lapointe.




vendredi 8 novembre 2019

C’est trop fatiquant, haïr du monde de même. La vie est trop courte.


Michel Tremblay, La Grosse femme d’à côté est enceinte, parution originale 1978, édité en France par Actes Sud.

Aussitôt dit, aussitôt fait : je l’ai relu !
Et c’est toujours aussi excellent.
Dans un appartement pauvre de la rue Fabre, c’est samedi et c’est le début du mois de mai. Vivent là la grosse femme, qui est enceinte, son mari et leurs deux fils, Albertine, sa fille et le petit Marcel, Édouard et la grand-mère, Victoire. Ils s’aiment et s’engueulent beaucoup. Entre eux se nouent des fils compliqués d’envie, de jalousie, d’amour, de haine, de crainte… de tout ce qui est su et qui n’est pas dit. Autour d’eux, les voisines (enceintes elles aussi), les voisins, le chat Duplessis, des voisines plus fantomatiques et toute la ville.

Quant au repas du soir, c’était quelque chose entre le free for all et Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, chaque famille y allant de ses cris, de ses protestations : « Encore du jambon ! », « Ouache, la soupe est pas salée ! », « Ouache, y’a trop de sel dans’soupe ! » et de sa grande indignation devant le manque de savoir-vivre des autres.

C’est un roman extrêmement dense. L’entrelacs des émotions y est extrêmement serré et intense, impossible à trancher. Aucun être vivant ne semble y échapper, chat et chien et animaux du zoo, tout cela a un petit cœur qui palpite !

Comment aurait-il pu imaginer que sa mère savait qu’il n’était pas comme les autres et que la honte qu’elle en ressentait parce qu’il était incapable de l’assumer devant elle pourrait se changer en orgueil si seulement il avait le courage de lui en parler ?

Je n’ai pas eu cette fois-ci le plaisir de la découverte et la sensation de me perdre parmi les membres de toute cette famille et parmi les habitants de la rue. Au contraire, j’ai eu le plaisir de les retrouver, 10 ans avant, et de comprendre certaines évolutions qui apparaissent dans les volumes suivants. Peut-être plus que dans les autres volumes, place est faite ici aux femmes et à leur triste sort. Sous la férule d’une éducation catholique étroite, ignorantes, mal mariées, pleines de pensées culpabilisatrices, frustrées et malheureuses, elles sont peu à parvenir à gratter une parcelle de bonheur. Il est mal vu de marcher dans la rue quand sa grossesse est trop visible, mal vu de montrer qu’on aime son mari si par hasard on est bien tombé, mal vu d’être enceinte trop âgée (40 ans !), mal vu tout court.

Ernest Lauzon, donc, interdisait à sa femme d’aller au théâtre sous prétexte que cela l’énervait trop et lui donnait des idées. Quelles idées, ça, il aurait été bien en peine de le dire, le mot « idées » représentant pour lui des besoins mystérieux qu’il ne connaissait pas, qui ne l’intéressaient pas, auxquels il ne pensait jamais. Tout ce qu’il savait c’est que lorsque Germaine revenait du théâtre, elle avait les yeux dans la graisse de bines et regardait à travers lui comme s’il n’avait pas existé.
C. Schad, Maria et Annunziata du port, 1923, Thyssen Bornemisza.

En relisant certains passages, on comprend que Les Chroniques du Plateau-Mont Royal racontent la destinée particulière d’une famille où l’auteur s’identifie tour à tour aux différents membres (Édouard, la grosse femme, les enfants) et où il rend certainement hommage à sa propre famille. C’est aussi un grand hommage aux classes populaires, qui vivent sous les contraintes matérielles, financières et morales, et un joli hommage au tricot.

Il faut lire Le diable cornu pour comprendre pourquoi deux personnages lisent Bug-Jargal.
On croise aussi La chasse galerie.

Quand le silence fut revenu et que la grosse femme put à loisir contempler la rue, s’imprégner d’images et de sensations de ce soir de printemps hâtif, scrutant les moindres recoins d’ombres et reconnaissant malgré la noirceur les visages de tous les voisins qui l’observaient de leurs balcons, respirant à pleins poumons les promesses de mai et les restes d’avril, le temps se suspendit et rien ne bougea plus.

Novembre au Québec.  Lire au Québec.
Les précédents billets sur la série : Chroniques du Plateau Mont-Royal : La grosse femme d'à côté est enceinte (le premier billet) ; Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges ; La duchesse et le roturier ; Des nouvelles d'Édouard.

mercredi 6 novembre 2019

Ce qui est tricoté est tricoté, même si c’est mal tricoté.

Michel Tremblay, Le premier quartier de la Lune, parution originale 1989, édité en France chez Actes Sud.

Retour aux Chroniques du Plateau-Mont Royal. Alors que les deux derniers volumes lus s’intéressaient principalement à Édouard, ce gros homosexuel, fan de théâtre et de déguisement, les héros du présent volume sont deux petits enfants : Marcel, ce garçon un peu simple qui fait des crises, et son cousin, le fils de la grosse femme (puisqu’elle n’a pas de nom). Nous les suivons le temps d’une journée, celle des examens à l’école, celle de l’été.

Il sortit de la maison au moment précis où l’été commençait. Un frémissement dans les arbres, une syncope, un soupir qui monte au cœur de la rue Fabre, une hésitation à l’intérieur même du temps, comme si la nature attendait d’être bien certaine que les beaux jours sont vraiment là, qu’il n’y aura plus ni soubresauts ni hésitations, avant de poursuivre sa course ; puis un silence court et violent, plus qu’une absence de son, un trou.

En quelques heures, ces deux garçons passeront par toutes les étapes du bonheur et du drame – ils grandiront. Le fils de la grosse femme passe ses examens, se fâche avec ses amis, se découvre conteur (ou menteur) et règle ses comptes avec ce cousin encombrant, qu’il aime pourtant. Marcel, qui parle depuis sa toute petite enfance à un chat mort, Duplessis, et à des femmes que personne ne voit, découvre qu’il devra pour le reste de son existence se passer de ces amis. Autour d’eux, leurs deux mères, les voisines, les camarades d’école, les frères (en 1952 l’école est catholique), tout un monde.
Une place importante est accordée à la mère de Marcel, malheureuse, envieuse, colérique, folle de rage et de douleur et de ressentiment contre le monde entier.
Comme à chaque volume, ce fut un grand plaisir de lecture. J’ai eu plaisir à quitter les affres d’Édouard pour retrouver ces enfants et leur monde à la fois très prosaïque et quotidien et tout à fait magique. Ce volume ramène irrésistiblement au premier de la série, La grosse femme d’à côté est enceinte, puisque nous sommes 10 ans après ! Tous les personnages qui étaient passés au second plan dans les derniers volumes sont revenus : le chat Duplessis, les voisines invisibles, les commerçants, avec 10 ans de plus. Du coup, j’ai relu La grosse femme, dont le souvenir était un peu lointain (billet après-demain).
Il ne m’en reste plus qu’un et j’aurai fini cette série !
M. Scott, L'escalier, 1940, Montréal BA

Quand un être humain dort, c’est le seul moment oùsque y’est vraiment tu-seul, ça fait qu’y faut pas le déranger. C’est là qu’y répare toute c’qui va mal dans sa vie.

Les précédents billets sur la série : Chroniques du Plateau Mont-Royal : La grosse femme d'à côté est enceinte ; Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges ; La duchesse et le roturier ; Des nouvelles d'Édouard

Québec en novembre (ou l’inverse). Lire au Québec.



mardi 13 novembre 2018

C’est pas avec eux autres que j’vas me faire du fun !

Michel Tremblay, Des nouvelles d’Édouard, tome 4 des Chroniques du plateau Mont-Royal, paru en 1984.

Je reprends cette saga au long cours.
Le tome 1 permettait de faire connaissance avec toute la famille, le tome 2 était centré sur l’école des bonnes sœurs pour les filles et le tome 3 s’installait dans le théâtre populaire de Montréal. Ici…
Alors d’abord nous avons un prologue d’une grande tristesse et franchement tragique, puisque nous assistons à la mort d’Édouard en 1976. Après cela, j’ai dû me forcer pour lire le reste (qui est pourtant très bien). Nous lisons en effet le carnet qu’Édouard a tenu en 1947 lors de son voyage à Paris. Et ça, c’est vraiment un beau morceau !

Il est six heures du matin. Paris se réveille. Les vidangeurs viennent de passer. Un remue-ménage de maudit qui a secoué tout le quartier. Le ciel est maintenant tout blanc après avoir passé par toutes les teintes de rose et d’orangé possibles. L’envers d’hier soir. Le recommencement.

Nous avons donc le récit d’un homosexuel vendeur de chaussures, empli de complexes culturels et sociaux, nourri de cinéma, qui voyage à bord d’un grand paquebot vers Paris, avec des évocations désopilantes de la vie à bord, et qui découvre Paris depuis une chambre de Montmartre. Surprise, désillusions, espoir, émerveillement, les émotions se succèdent dans toute leur force. C’est le Paris et la France d’après-guerre que découvre Édouard, où Le Havre n’est pas encore reconstruit, où il y a encore des tickets de rationnement, où les appartements ne sont pas encore équipés de salles de bain ni de toilettes. Bien sûr, il y a une saveur particulière à lire tout ça quand on connaît à la fois Paris et le Québec, car nous pouvons nous retrouver dans chacune des incompréhensions du Canadien (la numérotation des étages, les toilettes, la nourriture, les horaires des repas, etc.). Le sommet du roman est atteint avec une magnifique déambulation dans Paris, depuis Montmartre jusqu’à Saint-Germain-des-Prés, sur les traces de Simenon et de Zola. On croise un excellent restaurant, des prostituées, les Halles (c’est aussi une ville qui a disparu depuis longtemps), un club de jazz, des amoureux sur les bancs publics, des intellos. Dans le tome 3, le surgissement de Valery Giscard d’Estaing m’avait fait rire aux éclats, mais ici c’est un certain Jean-Paul et une certaine Simone (qui lui en impose) qui apparaissent à une terrasse de café. Un bel hommage à Paris !

Édouard a dû passer devant cette maison de l'île de la Cité.
J’sais pas pourquoi j’ai peur de m’ennuyer comme ça. Faut pas que je m’attende à ce qu’y se passe sans arrêt des choses affriolantes, chus pas dans un film comique, chus dans la vraie vie pis la vraie vie dure plus longtemps qu’une heure et demie ! Faut qu’y’aye des moments creux de temps en temps sinon on virerait vite fou !

Ce voyage place Édouard face à ses nombreux complexes. Trop heureux, insatisfait, craignant le ridicule, ne se sentant jamais à sa place, c’est un voyage de formation (qui m’a rappelé bien des réactions personnelles lors de mes premiers séjours hors de France). Sa constante inquiétude intime contribue au ton doux-amer du roman, à la colère qui pointe sous le ton potache.
Encore un très bon opus, même si sous l’humour, pointe le tragique et surtout le mal-être du héros.

Je passais doucement la main sur la pierre chaude en me disant : « Chus vraiment là, y faut absolument que j’apprécie ce qu’y m’arrive… » J’ouvrais mes yeux bien grands, je voyais tout, mais on aurait dit que la signification de ce qui se déroulait devant moi ne se rendait pas jusqu’à mon cerveau.



lundi 5 novembre 2018

J’ai-tu l’air de quequ’un qui a déjà gagné quequ’chose ?

Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs, 1968.

Sur une scène de théâtre, l’intérieur d’une maison modeste. Germaine Lauzon vient de gagner à un concours : un million de timbres à coller sur des livrets pour obtenir tous les cadeaux d’un catalogue (cuisine, meubles, vaisselle…). Elle convie sa fille, ses sœurs et ses voisines pour l’aider à coller. Maladresse, égoïsme, volonté de les épater ? La soirée sera forte en émotions.
Ces femmes collent donc des timbres sur des livrets. Toutes aigries et lasses de leur vie. Une a des prétentions culturelles, parce qu’elle a été en France il y a bien longtemps, une autre se plaint de sa pauvreté. Catholiques, mais hypocrites, bien-pensantes, n’arrivant pas à se décrocher de la conformité sociale. Toutes condamnées à travailler durement, élever les enfants, supporter un mari désagréable et/ou alcoolique, sans espoir d’amélioration. Elles se jalousent, s’envient, s’aident, se supportent, se copient… l’ambiance est à l’amitié amère. Quand débarque Pierrette, celle qu’elles rejettent par-dessus tout, la soirée explose.

Maudit ! J’ai raison d’être en maudit ! J’veux pas crever dans la crasse pendant qu’elle, la grosse madame, a va se « prélasser dans la soie et le velours » ! C’est pas juste ! Chus tannée de m’esquinter pour rien ! Ma vie est plate ! Plate ! Pis par-dessus le marché, chus pauvre comme la gale ! Chus tannée de vivre une maudite vie plate !

Voilà une pièce de théâtre au climat étouffant qui ne respire ni le bonheur ni la joie de vivre. Tremblay met sous nos yeux la trivialité de la vie quotidienne de ces femmes du peuple, dans toute sa violence humaine et ses aspects les plus sordides. On ne se prend pas de sympathie pour elles malgré leurs difficultés. Plus triste encore, aucune, même les plus jeunes, ne semble disposer d’un espoir ou d’une voie pour changer leur vie. 
Une certaine cruauté dans le ton vis-à-vis des personnages m’a un peu tenue à l’écart. Il n’empêche que ces portraits sont brillants.

P. Heward, Anna, 1927, musée d'Ottawa.
J’ai appris au cours de l’été, au hasard d’une soirée télé chez les amis québécois, que cette pièce était culte au Québec, jouée, rejouée, reprise inlassablement. J’étais donc curieuse de la découvrir. Apparemment cette pièce a fait date car c’était l’une des premières à montrer sur scène ce type de personnage avec ces dialogues, cette langue et cette réalité. Quelque chose du monde que l’on n’a pas envie de voir.

Farme donc ta grande yueule, maudite mendeuse ! On le sait que ton mari se fend le cul en quatre pour pouvoir emprunter de l’argent pour te payer des fourrures pis des voyages ! C’est pas plus riche que nous autres pis ça pète plus haut que son trou ! J’ai mon verrat de voyage !



lundi 6 novembre 2017

Moé, avant tout ça, j’tais sûr que c’tait vous autres qui aviez un accent !

Michel Tremblay, Chroniques du plateau Mont-Royal, tome 3, La duchesse et le roturier, 1982.

Montréal, 1947. Au début du roman, la vieille Victoire vient de mourir, alors que son fils Édouard, un homme corpulent d’une quarantaine d’années, essaie de sauver la représentation du soir au Théâtre National en multipliant les jeux de lumières. Et puis Édouard rêve…
J’ai enfin repris la saga de la famille et j’ai tellement aimé que j’ai envie de relire les deux premiers volumes ! Je ne suis pas prête de découvrir le tome 6 à ce rythme.

« On dit pas comtume de bain, Marcel, on dit costume de bain ! » ou bien : « Maman, franchement, tu lis Balzac pis tu dis encore un banane pis une escalier ! » ; ce à quoi sa mère répondait : « J’lis pas Balzac pour apprendre à perler, Coco, j’lis Balzac pour m’aider à vivre ! »

Bref… Dans ce volume, le petit Marcel devient très attachant, tendu entre ses différents désirs. Il parle aux morts et personne ne le croit ; va-t-il choisir de renier ses visions pour se conformer à ce qui est attendu de lui ou préférer rester dans son univers ? La famille se fissure. Grâce à des retours en arrière, on comprend que Victoire, qui aimait tant son fils Édouard, l’a quand même mis à la porte. De leur côté, les ados continuent à grandir. Et puis surtout Édouard… qui cherche à affirmer son identité d’homosexuel, qui cherche aussi à jouer sur la scène du théâtre, mais qui va peut-être finalement choisir la vie plutôt que le théâtre, à ses risques et périls. Va-t-il quitter Montréal et sa famille ? Il est si seul !

Derrière ce regard candide, cependant, qui choquait tant sa mère mais ravissait la grosse femme, sa tante, qui disait volontiers de lui : « Y a l’air niaiseux, de même, mais guettez-vous ben quand y va se décider ! », se cachait une grande malice mal contrôlée, un débordement de sensations mêlées à l’instinct qui s’éveille, aux sentiments, aussi, plus clairs, qui déjà dessinaient la ligne de démarcation entre les différents choix qu’un enfant fait chaque jour, parfois hâtifs, souvent définitifs.

Dans les rues de Montréal, Les chuchoteuses, sculpture de Rose Marie Bélanger.

Encore une fois, cette série est très belle, merveilleusement émouvante et drôle. Édouard ne peut parler à sa mère comme peut-être il le souhaiterait, Marcel ne peut faire partager ses secrets à ses proches et se retrouve de plus en plus isolé. Ces scènes sont particulièrement émouvantes, car le lecteur se retrouve en position d’encourager les personnages à dialoguer, tout en sachant, par expérience personnelle, qu’il n’y a rien de plus difficile. On se reconnaît totalement dans ces scènes si simples où Tremblay fait preuve de toute sa finesse dans l’analyse psychologique.
Il y a aussi une évocation très réussie de la scène théâtrale de Montréal dans ces années là. On voit en note que Tremblay s’est inspiré de personnages réels pour camper ses grandes actrices, le public agité et bavard, les coulisses pleines de vie. C’est toute une époque qui revit sous nos yeux, avec plein de chansons de l’époque et le grand Tino Rossi.

A’ va vous chanter le grand succès de monsieur Tino Rossi qui va venir nous visiter à Montréal le mois prochain : J’attendrai. Écoutez-la, pis farmez-vous-la !

C’est également le portrait de société, où s’exprime le rejet ou l’incompréhension devant l’homosexualité, tout juste tolérée dans le monde du théâtre (mais seulement sous des formes bien limitées), malgré la bonté de certains personnages, notamment celle de la grosse femme (celle qui est enceinte au tome 1 et qui aime tant lire). À noter qu’elle est sur le point de cesser de lire des romans français pour découvrir la littérature québécoise. On retrouve la fameuse chasse-galerie qui fait si peur aux enfants et la duchesse de Langeais.

Enfin, c’est un bonheur de se plonger dans une langue très originale, pleine d’expressions propres à l’oral, mêlée de québéquismes, marquée par la classe sociale des personnages et l’humour.

À noter, l’apparition sensationnelle de Valéry Giscard d’Estaing. J’ai bien ri.

Elle lui parla de sa solitude sans jamais la nommer, de son inquiétude, aussi, qui la prenait au moment même où il mettait le pied dehors, de la terreur qu’elle avait qu’il ne revienne plus ; elle défit devant lui chacun des fils de leur relation, parla de ce qui les unissait comme d’une liaison qui tirait à sa fin, usa de chantage émotif, insinua le bannissement ou le désaveu tout en mendiant un retour plus régulier sinon définitif. Édouard écoutait, un peu penché, balbutiant parfois quelque chose qui ressemblait vaguement à une supplication ou à un aveu avorté, hurlant intérieurement son besoin de se faire entendre au milieu des flots de paroles que sa mère déversait sur lui peut-être pour ne pas avoir à l’écouter.