La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 25 février 2020

Toi aussi tu avais changé, ton cœur sentait le besoin d’être réchauffé.

Dino Buzzati, Le Secret du Bosco Vecchio, traduit de l’italien par Michel Breitman, parution originale 1935, édité en France par Robert Laffont.

Une fable.
Un homme, un colonel, devient le nouveau propriétaire d’une forêt de montagne, du Bosco Vecchio, une très ancienne forêt, dont nul n’a jamais coupé les arbres. Une sorte de monument naturel et historique. Le colonel a des idées bien précises sur la question et entend bien soumettre la nature.

Le colonel descendit au rez-de-chaussée, une lampe électrique à la main, et demeura un instant devant la porte, l’autre main sur la poignée. Puis il se décida à ouvrir.
C’étaient cinq cauchemars. L’immense tête gélatineuse de l’un d’eux semblait à tout instant se fondre, se dissoudre, formant d’épouvantables visages.

Vous pensiez avoir affaire à un genre de roman écologique avant la lettre, mais vous voici dans un conte. C’est que la forêt abrite des génies, que les oiseaux parlent, tout comme les souris, et que les vents se battent pour conserver leur territoire. Il paraît que seuls les enfants peuvent entendre ces voix, mais en réalité le colonel y parvient parfaitement. Il décide de se servir des génies de la forêt pour devenir le maître du domaine. Il y parvient en partie, par la ruse.
C’est un point assez réussi. Il aurait été tout à fait convenu que le méchant colonel soit imperméable à la magie. Le fait qu’il puisse dialoguer sans peine avec le vent (dénommé Matteo) et avec la pie et avec les différents génies lui donne un rôle tout à fait intéressant. Le voici en train d’utiliser à son profit les forces de la nature. Ou du moins d’essayer. Il ne répugne ni à la magie ni au surnaturel, ce qui lui donne une épaisseur supplémentaire. Néanmoins, sur la forêt, comme sur le colonel, le temps passe, qui transforme les êtres, sans que l’on s’en rende compte. Et c’est lui qui décide de beaucoup de choses.
 
E. Hannon, La Clairière 1897 photogravure Bruxelles.
Matteo était très orgueilleux et préférait jouer les gros bras dans la vallée plutôt que d’aller errer sur les larges plaines et les océans, où il aurait peut-être risqué de rencontrer des collègues bien plus forts que lui. De toute façon, il jouissait d’une grande considération, même auprès de certains vents qui lui étaient hiérarchiquement supérieurs. Les membres du puissant trust des vents de charge, qui monopolisaient le transport des cyclones, ne dédaignaient pas de venir bavarder avec Matteo. Et, même en leur compagnie, le vent de la vallée de Fondo conservait ses façons rogues et superbes.

J’en ai fini pour un moment avec Buzzati, dont j’ai lu un grand nombre de titres.
Un bémol. Dans tous ces excellents textes, je crois que j’ai croisé un personnage féminin avec un peu d’épaisseur (dans Un amour). Cet univers est un peu monochrome. Mis à part, j’ai beaucoup aimé quasiment toutes mes lectures !

Le K : le fameux recueil de nouvelles, plusieurs d'entre elles fantastiques. J'ai peu aimé.
Montagnes de verre : Recueil d'articles sur la montagne et l'alpinisme. Très intéressant.
L'Image de pierre : Un roman fantastique.
Le Désert des Tartares : Le chef d'oeuvre à lire et à relire. Un must !
La fameuse invasion de la Sicile par les ours : Un conte pour enfants. C'est très réussi !
Un amour : Un beau roman d'amour triste.
Sur le Giro 1949 : Indispensable ! Des articles sportifs comme une grande tragédie vieille comme la condition humaine !
Le Régiment part à l'aube : Magnifique également. Des textes écrits par Buzzati peu avant sa mort.
Bàrnabo des montagnes : Assez proche de celui-ci, avec une forêt impénétrable, des brigands et des militaires.
Vous remarquerez qu'il est souvent question du temps et de la mort que les hommes passent leur vie à attendre. Et il y a beaucoup de militaires - des hommes plus soumis que les autres à un monde absurde (celui des ordres), vivant dans un monde à part et clos, les yeux fixés sur l'horizon, vers la guerre qui ne vient pas, au lieu de vivre. C'est rare que ce corps de métier - l'armée - devienne ainsi l'allégorie même de l'existence humaine.

lundi 29 juillet 2019

Mais c’est aujourd’hui que le temps passe, demain n’est pas encore passé.

Dino Buzzati, Bàrnabo des montagnes, traduit de l’italien par Michel Breitman, parution originale 1933, édité en France par Robert Laffont.

Dans une montagne, près de la frontière, une mystérieuse réserve de poudre est surveillée par des gardes forestiers. Mais une année, le chef est trouvé mort, assassiné par les bandits. Et ensuite… les incidents se multiplient. Les hommes chargés de veiller sur la poudre, la forêt et la montagne tentent d’explorer les environs, mais les voleurs s’évanouissent. Bàrnabo est l’un de ces gardes, désirant venger le vieux Del Colle, mais un peu trouillard à l’idée d’escalader la montagne, un peu peureux à l’idée de rencontrer les assassins…

Les autres viennent de plus loin, ils ont connu les routes de la plaine. Mais ils oublié désormais ces sentes infinies, poussiéreuses, brûlées par le soleil. Là-bas, il n’y avait ni ombre ni vent et rares étaient les fontaines. Il fallait sans cesse marcher tout droit… Pas loin d’ici se trouve une forêt ombreuse, encore un petit effort. Les pieds sont comme du plomb, courage ! nous voici arrivés.

Un nouveau roman qui prend place parmi les chères forêts alpines de Buzzati, encore une fois dans un contexte militaire. Les hommes y montent la garde, seuls dans la nuit, face à leurs pensées, écoutant les bruits bizarres de la forêt. Ils y affrontent aussi des consignes inflexibles et volontiers absurdes. Ils ont tout le temps pour être plongés en eux-mêmes, dans leurs angoisses, leurs désirs, leurs attentes, leurs craintes, isolés vis-à-vis d’une communauté à laquelle, pourtant, ils appartiennent. C’est toute la condition humaine qui est là.
Chez Buzzati, l’ennemi est toujours inconnu ou invisible. Quand il se révèle, son visage est inoffensif. Ou il s’agit de l’ami ou de soi-même. C’est finalement en alignant les petits instants de vie, les jours et les années que chacun mène son combat et sa vie.

À certaines heures de la journée, un brusque rayon de soleil vient en faire scintiller l’acier. Et peu à peu la poussière recouvre tout ; on ne s’en aperçoit guère d’un jour à l’autre, mais au bout de quelques semaines elle s’est introduite partout. Elle est sur les vieux bouquins, sur les meubles et les corniches, et même à l’intérieur de l’horloge à quatre cadrans qui se trouve tout en haut du clocher de San Nicola.
Quand tu attends toute la nuit et que tu t'endors avant l'aube :
G. Bellini, Détail du Christ au jardin des Oliviers, 1465,  Londres NG

Une étape parmi mes lectures d’été.

Buzzati sur le blog :
Le K : le recueil de nouvelles bien connu.
Montagnes de verre : des articles sur la montagne, sur l'alpinisme et l'escalade. Très très bien.
L'Image de pierre : un petit roman
Le Désert des Tartares : le chef d'oeuvre
La fameuse invasion de la Sicile par les ours : c'est pour les enfants !
Un amour : un roman triste
Sur le Giro 1949 : indispensable ! Une magnifique épopée. E tout se joue encore dans les Alpes.
Le Régiment part à l'aube : Oui, c'est aussi indispensable.


mardi 11 juin 2019

Dieu qu’ils sont lourds, les galons d’un homme.

Dino Buzzati, Le Régiment part à l’aube, traduit de l’italien par Susi et Michel Breitman, textes parus dans la presse, parution originale du recueil en 1985, édité en France par Robert Laffont.

Il arrive forcément un jour que l’on reçoive son billet pour le régiment. Il partira bientôt, demain ou le mois prochain, nous sommes prévenus plus ou moins à l’avance, mais nous vivons tous avec cette perspective. Oui, nous passons notre vie à attendre la mort.
Buzzati a écrit ces courts textes dans les mois qui ont précédé sa mort. Des hommes vont retrouver leur maîtresse et reçoivent brutalement leur billet. Un autre rencontre un médecin qui lui assure que tout va très bien et qu’il ne faut surtout pas s’inquiéter – il comprend qu’il est condamné. Un autre essaie de retrouver la tombe de sa mère. Encore un autre regarde le magnifique soleil couchant. La vie est alors bien peu de chose. Certains balaient tout d’un trait tandis que d’autres apprécient la douceur des souvenirs. L’amertume, la conscience de leur sacrifice dans le grand mouvement des générations ou la satisfaction d’une vie accomplie.

D’aucuns prétendent tout au contraire qu’il s’agit de navires. Chacun serait inscrit en tant que passager sur les rôles d’un navire, sans en connaître ni le nom ni l’emplacement. Et ce sont d’étranges navires, capables tout aussi bien d’appareiller d’en plein centre d’un désert aride ou du défilé encaissé taillé dans une montagne. Mais régiment ou bateau cela revient au même, ce qui est sûr c’est qu’un beau jour chacun de nous devra partir.

Sous forme d’anecdotes (une pêche à la truite, un repas…) les textes de Buzzati racontent l’attente, celle des Tartares, l’absurdité d’un monde où l’individu est perdu, confronté à des lois abstraites qui le dépassent (comme dans plusieurs nouvelles du K), mais où chacun, à un moment donné, a la possibilité de se confronter au destin (y compris dans le Giro). Le ton alterne entre humour, ironie, amertume, inquiétude. Ce sont de petits êtres humains qui viennent d’apprendre le départ de leur régiment.

Je pense qu’intrinsèquement la vie en soi, c’est-à-dire l’attente du départ, est – si l’on sait bien s’en servir – une chose fort importante et splendide. Au demeurant, tout le monde semble grandement l’apprécier. Et devoir la quitter représente un immense chagrin. Mais qu’y pouvons-nous ?
Vitrail, Chevalier, vers 1480, musée de Cluny.
Pas un bémol, mais un regret : Buzzati ne peint que des héros masculins. Des employés, des chefs d’entreprise, des amants, des fils. Dans ce monde, les femmes ont un rôle à la fois secondaire et essentiel, mais sans individualité. C’est un monde un peu triste et un peu gris, comme si l’auteur était incapable de se projeter dans autre chose que dans une réalité proche, ce qui ne l’empêche pas, loin de là, de tenir un propos universalisable. Malgré tout, il y a pourtant un petit manque, une petite uniformité.
Et ce livre est absolument bouleversant, parce qu'il nous parle de l'intime et de ce non-dit suspendu au-dessus de nos têtes. C'est une lecture qui ramène sur soi et sur ses proches. Sommes-nous en train de laisser tout seul un ami, une mère, à qui nous pourrions rendre visite plus souvent avant que son régiment ne parte ? Et nous-mêmes ? Est-on si certain d’être prêt à partir dès demain ?

Au coin de la rue, il s’arrête. C’est l’heure benoîte et placide de la paix dominicale quand seuls demeurent au bar les habitués tirés à quatre épingles et discutant de la dernière partie de cartes, un apéritif à la main, quand passent de rares automobiles et qu’une sorte de bref armistice gomme toutes les hâtes, les urgences, la hantise de rater tel ou tel rendez-vous, les horaires millimétrés, le temps qui vous châtie.

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lundi 3 décembre 2018

D’un seul coup, demain, le chevalier réduira en pièces ces ridicules adversaires.

Dino Buzzati, Sur le Giro 1949, traduit de l’italien par Yves Panafieu avec la collaboration d’Anna Tarantino, paru sous forme de livre en Italie en 1981, édité en France par So Lonely.

En 1949, pour le compte du Corriere della Sera, Buzzati couvre le Giro (le tour d’Italie à vélo pour les plus ignares). Une suite d’articles écrits au milieu de la nuit, après l’étape du jour, après avoir suivi en voiture le peloton et les échappées, c’est comme un feuilleton et finalement on lit un grand roman du destin – on a l’impression que tout s’enchaîne parfaitement.

Ils déverseront sur votre dos des ondées glaciales, ils vous éreinteront avec des montées et des descentes épuisantes, ils projetteront sous vos roues le perfide gravillon. Et alors ce sera la détestable crevaison, alors ce seront le choc, la chute, les crampes, les furoncles, la soif, l’erreur d’itinéraire, le lumbago, alors ce seront le découragement et la solitude.

Alors ? Buzzati n’y connaît rien au vélo, il l’avoue (lui, son truc, c’est l’escalade et je vous recommande vivement Montagnes de verre sur ce sujet), il consacre d’ailleurs un article à ces vétérans du journalisme sportif qui connaissent toutes les histoires du Giro. En 1949, il y a de la dopette comme il dit, mais le cirque médiatico-financier-toxico-bordélique est moins impressionnant qu’à présent et j’ai eu la sensation que les spectateurs se sentaient très proches des coureurs (qui sont d’ailleurs tous Italiens).
Au début de ce que nous sommes tentés d’appeler un récit, Buzzati laisse toute sa place au paysage, à l’histoire du pays (ah les morts de Cassino) et aux historiettes. Peu à peu il se concentre sur l’affrontement entre deux hommes : Bartali, l’ancien champion, et Coppi, le nouveau. Il est assez fascinant de voir comment Buzzati scénarise cette lutte alors même qu’il ne sait jamais ce qui se passera le lendemain et que bien souvent, d’ailleurs, il ne se passe rien. Il raconte l’enthousiasme des foules, l’attente et l’impatience des spectateurs qui assistent à ce duel au sommet. Il y a aussi le rôle des petits héros, des équipiers, du gros du peloton, des autres cyclistes qui sprintent, se battent dans les étapes et qui animent la course, comme autant de petits combats secondaires, ne faisant que mettre en relief le match principal. Buzzati est aidé par le fait que finalement tout se décidera en montagne et ça, c’est sa partie. Une étape dans les Alpes, avec les cols terrifiants, les descentes à tombeau ouvert, les montées abruptes, le brouillard, la grêle, peut tout décider. Le lieu du combat a été décidé presque à l’avance, dans les Alpes. Ici se révélera l’identité du nouveau champion. Bartali, comme le lieutenant Drogo, attend le destin. Et Bartali, comme Coppi, comme les journalistes et les spectateurs, savent que le temps passe et que personne n’y échappera.
Pétri de culture classique, c’est la lutte d’Hector et d’Achille qui se joue à nouveau dans les montagnes, les deux sont vertueux, mais l’un est abandonné des dieux et l’autre favorisé (le récit de cette étape est merveilleux). C’est une épopée où les héros sont jeunes et souvent fatigués, boueux, mais toujours prêts à partir à nouveau à l’assaut de la route.
 
Fausto Coppi (image Wikipedia) - les coureurs ont leur boyau autour du cou.
Non, Bartali était toujours semblable à lui-même : têtu, dur, implacable. Mais comment peut-on résister à quelqu’un que les dieux favorisent ? Il était souillé par la boue, mais son visage gris de terre restait immobile malgré l’effort. Il pédalait, il pédalait comme s’il s’était senti talonné par une terrible bête, comme s’il avait su qu’en se laissant rejoindre, tout espoir eût été perdu. Ce n’était que le temps, le temps irréparable, qui lui courait après. Et c’était un grand spectacle que cet homme seul, dans cette gorge sauvage, en train de lutter désespérément contre les ans. (Ma vie à une époque à Zeus fut chère et aussi à son fils très rapide. Tous deux me secoururent, courtois, dans les périls guerriers. Or m’a rejoint la Parque noire. Mais je ne tomberai pas pour autant en lâche ; je mourrai, mais glorieux et aux gens futurs un bel exploit mon nom rappellera.)

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mardi 23 octobre 2018

Assis sur le divan il la regarde, effaré et perdu.

Dino Buzzati, Un amour, traduit de l’italien par Michel Breitman, parution originale 1963.

Antonio Dorigo, architecte milanais de 49 ans, s’éprend terriblement de Laïde, une petite prostituée d’une vingtaine d’années, aux longues jambes, à la fois orgueilleuse et un peu canaille. Elle le laisser payer, la voir, coucher avec elle, mais ne lui manifeste aucune tendresse. Le roman raconte cette passion, cet amour, cette jalousie féroce, qui ne peut mener à rien d’heureux, on le sait dès le départ.

Une demi-heure, une heure au maximum avec lui, deux ou trois fois par semaine. Mais le reste ? Toutes les autres heures de sa journée et de sa nuit ? Où allait-elle ? Qui fréquentait-elle ? Sa véritable vie, ses espoirs, ses plaisirs, ses joies, ses ambitions, ses amours se trouvaient ailleurs, jamais dans les brefs moments passés avec Antonio.

Sur un sujet qui m’intéresse peu, et plutôt rebattu, Buzzati parvient à tenir en haleine son lecteur alors même qu’il ne se passe pas grand-chose. Le moment où Dorigo ressentira le déclic qui lui permettra de rompre est attendu avec impatience, il s’annonce, il est repoussé, il est là… Ce récit d’une catastrophe annoncée est mené d’une main de maître et entremêle les faits, les rêves et cauchemars du héros, la description de sa douleur et de sa folie. J’ajoute que les dernières pages adoptent un ton totalement différent, font brièvement émerger le point de vue de Laïde et peut-être… peut-être que quelque chose d’inattendu se produira, mais rien ne sera dit.
Tout cela se passe dans le Milan des années 60, un monde gris d’usines et de bureaux, profondément sexiste, où une partie de la population croupit dans la misère tandis que d’autres occupent des appartements modernes.
Une histoire déchirante, pleine d’émotions, de chagrin, d’autodestruction et de larmes.
 
G. de Chirico, Le duo, 1914, Moma.
De quel intérêt serait une falaise, une forêt, une ruine si une attente n’y était implicitement contenue ? Et attente de quoi, de qui, sinon d’elle, de la créature qui pourrait nous rendre heureux ? Quel sens aurait le vallon romantique tout couvert de rochers et de sentiers mystérieux si notre imagination ne pouvait y conduire au soir celle que nous aimons dans une promenade emplie de chants d’oiseaux mélancoliques ? Quel sens aurait la muraille des anciens pharaons si l’on ne pouvait dans l’ombre de leur repaire affabuler sur une rencontre possible ? Et qu’importerait pour nous ce petit coin d’un village flamand, ou le café de boulevard, ou le souk de Damas, si l’on ne pouvait supposer qu’un jour là aussi ellepourrait passer, y laisser une bribe de vie ?

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vendredi 13 juillet 2018

Passons, pour ne pas perdre de temps, sur le tohu-bohu qui s’ensuit.

Dino Buzzati, La fameuse invasion de la Sicile par les ours, traduit de l’italien par Hélène Pasquier, illustré par l’auteur, parution originale 1945.

Comment ? Vous n’avez jamais entendu parler de cette invasion ? Il est vrai qu’elle remonte à la nuit des temps. Découvrez donc comment les ours, mené par leur roi Léonce, s’emparèrent d’une ville magnifique, grâce à l’aide du magicien De Ambrosiis. Au passage, il y aura des fantômes (ours et humains), le Croquemitaine, des combats meurtriers, un complot (mais aucune ourse ? Youhou Dino, ça va pas ?).

L’ours Théophile. Peut-il y avoir plus grand sage ? Il a l’expérience des ans. Le roi Léonce lui demande souvent conseil. Dans notre histoire, il n’apparaîtra que quelques minutes, pas même en chair et en os, comme vous verrez. Mais il est tellement bien que ce serait méchant de ne pas le citer.

Nous avons donc affaire à un conte, avec textes et dessins de Buzzati. C’est une épopée guerrière, avec beaucoup d’humour, d’ironie et de clins d’œil. C’est tout à fait rafraîchissant.
Le roi est courageux, mais naïf. Le magicien, radin et égoïste, mais pas tout le temps, il peut aussi être très généreux. Le grand-duc est méchant. Les courtisans sont tous les mêmes. Les sangliers sont une armée. La morale de l’histoire est qu’il convient de se méfier du goût des grandeurs et de la richesse. Une vie simple peut suffire à rendre heureux.
Moi, ce que je préfère, ce sont les fantômes.


Naturellement, vous n’allez pas vouloir me croire, vous allez me dire que ce sont des histoires, que ces choses-là n’arrivent que dans les livres, etc. Et pourtant, à la vue de l’ourson mourant, brutalement le professeur éprouva une espèce de malaise à l’idée de toutes les méchancetés qu’il avait commises dans sa haine contre les ours et contre le roi Léonce (les fantômes, le Croquemitaine !) ; et il eut le sentiment qu’une flamme brûlait dans sa poitrine et, peut-être aussi un peu pour le plaisir de jouer le beau rôle et de devenir une sorte de héros, il sortit de sous sa houppelande la fameuse baguette magique – mais comme cela lui coûtait ! – et se mit en devoir de faire acte de magicien, pour la dernière fois de sa vie.


lundi 24 juillet 2017

C’est un bout de frontière morte.

Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, traduit de l’italien par Michel Arnaud, parution originale 1940.

Un classique (lui aussi affligé du syndrome Dc Jekill et Mr Hyde – on sait bien ce qu’il en est de ces Tartares).
Le lieutenant Drogo, jeune et fringant officier, vient prendre son poste au fort de Bastiani, perdu au fond des montages, dont la tâche est de surveiller un désert. L’histoire se déroule à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe, dans un pays inconnu. Nous savons seulement que le désert commence au Nord et que les ennemis arriveront de par là. S’ils arrivent.

Regardez Giovanni Drogo et son cheval : comme ils sont petits au flanc des montages qui se font toujours plus hautes et plus sauvages. Il continue de monter, pour arriver au fort dans la journée, mais, plus lestes que lui, du fond de la gorge où gronde le torrent, montent les ombres. À un certain moment, elles se trouvent juste à la hauteur de Drogo, sur le versant opposé, elles semblent ralentir leur course, comme pour ne point le décourager, puis elles se faufilent et montent encore, escaladant les talus et les rochers, et le cavalier est laissé en arrière.

A. Magnasco, Moines dans un paysage, 1667-1749, détail, Madrid Musée L. Galdiano.
Au début, Drogo se dit qu’il ne va pas moisir dans cet endroit en dehors du temps, que ce n’est que l’affaire de quelques mois. Et puis finalement… Il a encore la vie devant lui, six mois ici ce n’est pas grand-chose. Le temps file, les jours passent… Il a passé presque une vie entière au fort.
C’est un très beau livre. D’abord le décor est somptueux. Les descriptions de la lumière, de la neige, de la pluie, du soleil dans la montagne et sur les murs du fort sont très belles et rappellent que Buzzati a aimé la montagne (vous avez lu Montagnes de verre ?). C’est aussi un roman sur l’envoûtement que produit un lieu sur un homme. Drogo est saisi par les habitudes, le quotidien rassurant, répété de jour en jour, qui l’enveloppe confortablement et qui meuble les heures. Il est saisi par le vide, par l’espoir et par l’attente. Il ne se passe rien – mais un jour peut-être… ou peut-être le lendemain. C’est aussi un roman sur le temps qui passe et sur la vie des êtres humains. Une existence dépourvue de sens qui est invisible aux yeux mêmes des principaux intéressés. Et pourtant, tout cela n’est pas triste. Drogo n’est pas plus médiocre que les autres et la lumière est toujours là, pour tous.
J’ai corné plein de pages – j’ai beaucoup aimé cette lecture.

La trompette sonnait en bas dans la cour, avec un son pur de voix humaine et métallique. Les notes palpitèrent encore avec un élan guerrier. Quand elles se turent, elles laissaient derrière elles un charme inexprimable, qui parvint jusqu’au bureau du médecin. Le silence devint tel qu’on put entendre un pas allongé faire crisser la neige gelée. Trois notes d’une extrême beauté déchirèrent le ciel.

L’avis de VirginyDestination PAL – la liste complète des lectures d’été




mardi 25 octobre 2016

Toute langue est un traquenard pour la pensée.

Dino Buzzati, L’Image de pierre, traduit de l’italien par Michel Breitman, parution originale 1959.

Une fable sur la science.

Un professeur d’électronique se voit proposer une mission ultra secrète par le ministère de la Défense. Tellement secrète qu’on ne lui dit pas de quoi il s’agit. Il accepte pourtant et c’est le début d’un long voyage en voiture vers la montagne pendant lequel sa femme et lui essaient de deviner de quoi il s’agit, à partir des rumeurs transmises par les militaires chargés de les conduire. Une fois sur place, en compagnie de deux autres savants, ils comprennent…
C’est une fable où la science a tout pouvoir. Des ingénieurs ont créé… quelque chose que je ne vous dévoilerai pas… à la limite de l’éthique, trichant quelque peu avec les attendus strictement militaires du projet. Ils affrontent Dieu et commettent bien sûr le pêché d’hybris, mais font face surtout à leurs faibles sentiments humains, incapables de résister à l’amour, à la beauté et à la puissance de la mort.
C’est un livre court qui se lit rapidement. Un climat très étrange s’installe rapidement, confinant à l’absurde. On est dans un univers clos et fantastique, mais la machine dont il est question ne relève pas que de la technique, elle est désespérément pleine d’humanité. Pas ici de monstre froid ou de scientifique sans âme, tout ce petit univers est au contraire plein de vie et de désirs.
Une lecture étonnante.
A. Magnelli, Pierres n° 2, 1932, Musée des beaux-arts de Marseille, M&M
 De fait, en prêtant davantage attention, on pouvait entendre, venu de l’autre côté du mur blanc, une sorte de brouhaha ample et profond bien qu’à peine perceptible, semblable à la rumeur intactile des fourmis quand, leur habitation découverte et détruite, elles en sortent par milliers et s’enfuient comme des folles dans les décombres. Un murmure, un soupir sans fin d’où émergeaient parfois de petits sons irréguliers, de lointains bruissements, des gargouillements, des sanglots bien rythmés, mais si faibles qu’il demeurait impossible de dire s’ils existaient vraiment ou si ce n’était pas tout simplement le sang qui vous battait aux tempes.

Buzzati sur le blog : Le K, recueil de nouvelles et Montagnes de verre, recueil de textes sur la montagne et l'alpinisme.