La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 11 juin 2019

Dieu qu’ils sont lourds, les galons d’un homme.

Dino Buzzati, Le Régiment part à l’aube, traduit de l’italien par Susi et Michel Breitman, textes parus dans la presse, parution originale du recueil en 1985, édité en France par Robert Laffont.

Il arrive forcément un jour que l’on reçoive son billet pour le régiment. Il partira bientôt, demain ou le mois prochain, nous sommes prévenus plus ou moins à l’avance, mais nous vivons tous avec cette perspective. Oui, nous passons notre vie à attendre la mort.
Buzzati a écrit ces courts textes dans les mois qui ont précédé sa mort. Des hommes vont retrouver leur maîtresse et reçoivent brutalement leur billet. Un autre rencontre un médecin qui lui assure que tout va très bien et qu’il ne faut surtout pas s’inquiéter – il comprend qu’il est condamné. Un autre essaie de retrouver la tombe de sa mère. Encore un autre regarde le magnifique soleil couchant. La vie est alors bien peu de chose. Certains balaient tout d’un trait tandis que d’autres apprécient la douceur des souvenirs. L’amertume, la conscience de leur sacrifice dans le grand mouvement des générations ou la satisfaction d’une vie accomplie.

D’aucuns prétendent tout au contraire qu’il s’agit de navires. Chacun serait inscrit en tant que passager sur les rôles d’un navire, sans en connaître ni le nom ni l’emplacement. Et ce sont d’étranges navires, capables tout aussi bien d’appareiller d’en plein centre d’un désert aride ou du défilé encaissé taillé dans une montagne. Mais régiment ou bateau cela revient au même, ce qui est sûr c’est qu’un beau jour chacun de nous devra partir.

Sous forme d’anecdotes (une pêche à la truite, un repas…) les textes de Buzzati racontent l’attente, celle des Tartares, l’absurdité d’un monde où l’individu est perdu, confronté à des lois abstraites qui le dépassent (comme dans plusieurs nouvelles du K), mais où chacun, à un moment donné, a la possibilité de se confronter au destin (y compris dans le Giro). Le ton alterne entre humour, ironie, amertume, inquiétude. Ce sont de petits êtres humains qui viennent d’apprendre le départ de leur régiment.

Je pense qu’intrinsèquement la vie en soi, c’est-à-dire l’attente du départ, est – si l’on sait bien s’en servir – une chose fort importante et splendide. Au demeurant, tout le monde semble grandement l’apprécier. Et devoir la quitter représente un immense chagrin. Mais qu’y pouvons-nous ?
Vitrail, Chevalier, vers 1480, musée de Cluny.
Pas un bémol, mais un regret : Buzzati ne peint que des héros masculins. Des employés, des chefs d’entreprise, des amants, des fils. Dans ce monde, les femmes ont un rôle à la fois secondaire et essentiel, mais sans individualité. C’est un monde un peu triste et un peu gris, comme si l’auteur était incapable de se projeter dans autre chose que dans une réalité proche, ce qui ne l’empêche pas, loin de là, de tenir un propos universalisable. Malgré tout, il y a pourtant un petit manque, une petite uniformité.
Et ce livre est absolument bouleversant, parce qu'il nous parle de l'intime et de ce non-dit suspendu au-dessus de nos têtes. C'est une lecture qui ramène sur soi et sur ses proches. Sommes-nous en train de laisser tout seul un ami, une mère, à qui nous pourrions rendre visite plus souvent avant que son régiment ne parte ? Et nous-mêmes ? Est-on si certain d’être prêt à partir dès demain ?

Au coin de la rue, il s’arrête. C’est l’heure benoîte et placide de la paix dominicale quand seuls demeurent au bar les habitués tirés à quatre épingles et discutant de la dernière partie de cartes, un apéritif à la main, quand passent de rares automobiles et qu’une sorte de bref armistice gomme toutes les hâtes, les urgences, la hantise de rater tel ou tel rendez-vous, les horaires millimétrés, le temps qui vous châtie.

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